L’ANGOISSE ET LA VICTOIRE
... Ces canonniers avaient connu l’humiliation cruelle et désastreuse: la retraite et l’horreur de la retraite. Sous leurs yeux, tout au long de l’âpre montée de Tailly, un à un les régiments de la 7e division avaient passé. Les hommes n’en pouvaient plus. Les plus jeunes visages, jaunis, ternis de misère et de fatigue, s’égratignaient de grandes rides; le coin des lèvres retombait. Penchés en avant sous l’écrasement des sacs, dans l’attitude du Christ sous sa croix, les fantassins gravissaient la côte comme un calvaire. Tous les cent mètres, ils s’arrêtaient pour remonter leur fardeau d’un coup de reins. Certains tenaient leur fusil à bout de bras, comme un balancier, pour aider leur marche. D’autres se plaignaient de n’avoir pas mangé depuis deux jours. Un homme du 104e, hâve, les yeux fiévreux, s’arrêta tout à coup devant la gueule muette du canon gris, encore terrible, et dit à un pointeur:
--Tu devrais m’envoyer un de tes obus dans le ventre: au moins ce serait fini!
Presque tous les chevaux boitaient, endommagés par des prises de longes ou par des coups de pied. Rarement dételés, jamais déharnachés, les traits, les culerons, les croupières leur avaient fait de grandes plaies, couvertes tout le jour de mouches et de taons. Cavalerie misérable, affaiblie encore, comme les hommes, par une incessante diarrhée. Mais l’horreur suprême, le signe le plus atroce de l’invasion, c’était la fuite de la population devant l’ennemi: vieilles femmes, jeunes filles, mères avec des nourrissons, presque toutes avec des essaims d’enfants. Ces malheureux sauvaient ce qu’ils avaient de plus précieux, leur existence; les femmes et les filles leur honneur, un peu d’argent, souvent une bête familière: un chien, un chat, un oiseau dans une cage. Une grande bâche, abritant l’avant d’une charrette, formait tente. Un vieillard, deux femmes, toutes deux enceintes, avec une demi-douzaine d’enfants dans leurs jupes, regardèrent la batterie qui reprenait sa route. Une des femmes poussa le coude du vieux:
--Vas-y, père!
Il hésitait.
--Vas-y!
Alors le vieux vint jusqu’aux soldats. Rougissant, au moment de parler, il se détourna:
--Ah! non, gronda-t-il, ce n’est pas à mon âge qu’on apprend à demander de ça!
--Demander quoi donc, vieux?
--Du pain. Vous n’auriez pas un peu de pain de trop? C’est pour les gosses.
--Mais si! Jamais on ne mange tout.
La vérité, c’est que le pain, même pour les soldats, se faisait rare. Il moisissait; il fallait, en épluchant, retrancher la moitié des boules. Pourtant ils donnèrent deux miches.
--Merci... Je parie que vous vous privez.
--Mais non: on en touche comme ça de pleins fourgons tous les jours.
Le bonhomme partit avec ses deux miches. Il s’essuyait les yeux d’un revers de manche. Une volée de shrapnells hacha des feuilles et des branches, dans le bois lointain.
--Tas de vaches! gronda le canonnier Millon, le poing vers l’ennemi.
Beaucoup de ses camarades se croyaient trahis. C’était leur fierté native, l’aristocratisme de leur race qui leur inspiraient ce mauvais soupçon. Se sachant individuellement supérieurs à l’adversaire, en ayant eu la preuve sur le champ de bataille, il fallait alors qu’on eût voulu cette défaite; et même les meilleurs ne comprenaient plus. Cependant une autre préoccupation tourmentait leur esprit. La bataille, la bataille depuis laquelle ils reculaient, cela s’appellerait-il la bataille d’Ethe, ou la bataille de Virton?
--Qu’est-ce que ça peut bien nous f...? demanda pourtant l’un d’eux.
Un trompette répondit:
--Une supposition que tu rentres, et qu’on te demande où tu t’es battu. Tu répondras: «Là-bas, en Belgique.» Mais c’est grand, la Belgique! C’est plus grand que ta commune... C’est-il à Liège, à Bruxelles, ou à Copenhague? Et t’auras l’air d’une andouille.
Ainsi le désir de savoir, l’impérieux désir de savoir pour pouvoir parler, au milieu de ces catastrophes, hantait éperdument l’âme de ces Français. Puis la route même recommençait à leur parler du malheur de la patrie; c’était tout ce que les troupes abandonnaient: des sacs, des képis, des uniformes déchirés et sanglants, des fusils brisés, des baïonnettes tordues. Langage muet, mais désolé, qui leur criait avec véhémence le malheur de la patrie, l’infortune de leurs armes. Et certains se rappelaient alors, avec amertume, dans quels espoirs ils avaient quitté leur garnison, et dans quelle ivresse: des fleurs couvraient les affûts des canons, les canons, les avant-trains. Des femmes, à pleines brassées, apportaient des roses, des hortensias, des glaïeuls. Dans ces choses parfumées et croulantes, leurs visages avivés de soleil et d’émotion, leurs yeux humides apparaissaient pour disparaître; et de loin, comme les sentinelles leur défendaient d’approcher, elles jetaient leurs bouquets.
Et maintenant... leur cœur en crevait.
C’est ainsi que les artilleurs arrivèrent aux portes de Paris, remâchant leur douleur, piétinant dans la poussière de leur retraite. On leur dit: «Les Allemands sont arrivés à Creil... On se bat sur le Grand Morin...--Ah! Alors on est fichu?--Mais non: pourquoi?» Une confiance ingénue et sublime demeurait ancrée dans les cœurs. Pourtant on ne savait rien. C’était le 6 septembre, et l’on ne savait rien, rien d’autre que ce qui ne pouvait engendrer que de l’angoisse: et toutefois on était comme vivifié par la sensation inexprimable et précise d’une présence aimée, formidable, immortelle. C’était un souffle vivant, l’appui d’une personne, ou plutôt d’une divinité invincible. Ainsi, aux heures les plus désespérées des luttes inégales contre Xerxès, l’ombre tutélaire de Minerve avait continué de planer sur Athènes.
Le lendemain matin 7, le chef de pièce Bréjard cria:
--Debout! Écoutez!
Il tira un papier de sa poche, et lut. Il lut ce que nous savons tous aujourd’hui, mais que nous devrions savoir par cœur:
«Au moment où s’engage une bataille d’où dépend le salut du pays, il importe de rappeler à tous que le moment n’est plus de regarder en arrière: tous les efforts doivent être employés à attaquer et à refouler l’ennemi. Une troupe qui ne pourra plus avancer devra coûte que coûte garder le terrain conquis et se faire tuer plutôt que de reculer.»
Quand le chef de pièce Bréjard eut fini de lire, il s’arrêta un moment...
--Maintenant, attelez, conclut-il simplement, on y va!
Ce fut tout. C’est comme ça qu’y alla toute la France, qu’y alla toute l’armée. Et pas plus qu’ils n’avaient compris tandis qu’ils reculaient, pas plus d’abord ces artilleurs ne comprirent, maintenant qu’ils retournaient vers ce nord glorieux. Ils tombèrent en pleine bataille.
--Eh bien, comment ça marche-t-il, là-bas? demandèrent-ils à un marsouin blessé à la tête.
--Il en tombe! répondit le blessé.
Des hommes, sans doute, non pas des balles ou des obus. Et la conversation continue, brève et fataliste. Le ciel très pur, à l’horizon du nord et de l’est est ocellé de la fumée blanche des shrapnells, mais la fumée des incendies et des gros projectiles explosifs est noire.
--Il y a longtemps qu’on se bat?
--Oui.
--Combien de jours?
--C’était commencé quand on est arrivé.
--Quand es-tu arrivé?
--Avant-hier.
Puis l’homme répéta:
--Il en tombe!
Et ce fut tout. Une odeur de cadavres emplissait l’air. La batterie prit position entre Nanteuil-le-Haudouin et Sennevières. L’ennemi débordait:
--Ils nous tournent!
Des sections d’infanterie se repliaient. Un immense fer à cheval enveloppait les artilleurs. Il semblait ne plus rester à tout le 4e corps qu’une étroite voie libre au sud-est. Cependant les batteries s’arrêtent et font face. Les pièces sont des monstres hurlants, qui à pleine gueule vomissent du feu vers le soleil qui tombe, les douilles s’amoncellent et fument. Là-bas on voit des hommes se débander, courir, s’écrouler en monceaux. Aucune artillerie ne répond. Pourtant les régiments de ligne se retirent, des chasseurs à cheval passent au trot, puis toute une brigade de cuirassiers. C’est la retraite! Encore une fois, c’est la retraite! Devant les artilleurs, il ne reste aucun élément français. Ils sont à la merci d’une attaque de cavalerie.
Le lendemain, on s’attend à une canonnade furieuse: tout se tait. Pas un bruit, pas un homme à l’horizon. Le lieutenant-colonel qui passe reconnaît le commandant.
--Tiens, Solente, bonjour! Ça va?... Qu’est-ce que vous faites là, avec votre groupe?
--Vous voyez: nous surveillons la route de Nanteuil.
--Alors vous ne savez pas?... L’ennemi a foutu le camp pendant la nuit.
--Comment?
--Oui. On se porte en avant: les Allemands battent en retraite sur toute la ligne.
--Alors?
--Alors, c’est la victoire!
Un délire exalta les hommes puis un doute les prit. Était-ce bien ça, la victoire? Ils doutaient encore, ils ne se rendaient pas compte. Cependant ils avancèrent. Un sous-officier du génie calculait le nombre des cadavres allemands avant de les enterrer: «C’est vous, les artiflots, qui avez fait ce travail-là? J’en ai déjà compté dix-sept cents. Ça va faire plus de deux mille.» Les fossés de la route étaient jonchés de mausers, de baïonnettes courtes comme des couteaux de boucher, de casques, de sacs en peau de vache, de sacoches, de selles et de chevaux morts. Et les artilleurs, cette fois ivres de joie, hagards, et n’y pouvant croire encore, lirent sur cette route défoncée la retraite des autres. Ils avaient appris ce que cela signifiait... A cette heure, ils étaient sûrs!
· · ·
Je n’ai fait ici que résumer en quelques pages un livre sublime et simple. Il s’appelle Ma pièce. Il est dédié à la mémoire du capitaine Bernard de Brisoult, dont la mort, face à l’ennemi, arracha à des yeux brûlés par la poudre et les veilles des larmes terribles de soldats. L’auteur, Paul Lintier, est mort lui-même face à l’ennemi, le 16 mars dernier, frappé d’un éclat d’obus sur le front de Lorraine. Ah! comme vient de l’écrire Alphonse Séché, parlant de Péguy dans son Oreille sur le cœur, «n’aurait-on pu conserver cette lumière?» Ce livre héroïque est d’un grand écrivain. Si vous voulez voir la guerre, la réalité atroce et furieuse de la guerre, prenez-le. Quelque chose, un talent naturel, instinctif, farouche et hautain, y fait qu’on l’aperçoit déjà comme nos petits-enfants le verront: immense et légendaire. Vous y raffermirez aussi vos espérances. Cette victoire de la Marne, incomplète et pourtant si féconde, elle emplit encore l’horizon. Elle fut la victoire de la France, de la France toute seule contre le géant étonné. Elle l’a fait remonter d’un bond sublime à la tête des nations, elle a fertilisé l’avenir. Quand Attila fut battu dans ces mêmes plaines de la Marne qui virent la défaite de ces autres barbares qui se réclament encore de son nom, il n’avoua pas sur le champ son impuissance. Mais sa force était brisée--et l’on vit un jour ces mêmes chariots, humiliés, disparaître derrière le Rhin...
LE NID DE GUÊPES
... Ces guêpes avaient fait leur nid dans la maison.
Elles s’étaient glissées dans je ne sais quel trou, quelle anfractuosité de la muraille, entre deux pierres, il y avait plus d’un an, il y avait si longtemps qu’on commençait d’oublier la date; et maintenant elles étaient là: il semblait qu’elles y fussent pour toujours; elles-mêmes sûrement le croyaient. Vous pouviez vous en convaincre à leur façon de bourdonner. «On ne nous chassera pas! On ne nous chassera pas! C’est à nous, cette demeure!» Voilà ce que disait, de l’aube au coucher du soleil, le vrombissement de leurs ailes. Elles gâtaient tout, pour le plaisir de gâter. Sous la fenêtre, au-dessous de l’endroit où elles avaient établi leur redoutable camp, on voyait ruisseler le vomissement de leurs ordures. Cette race est propre chez elle, sale chez les autres. Elles pillaient tout, pour le plaisir de piller, détruisant ce qu’elles ne pouvaient emporter: car la guêpe ne possède pas, comme l’abeille, ces pattes au tarse poilu qui se garnissent de pollen et de cire. C’est sur place qu’il faut que sa bouche avide se gorge de butin; et le reste, elle le déchire, l’abîme, le salit, à moins qu’elle n’en arrache un morceau tout entier. Elles étaient cruelles, pour le plaisir de la cruauté. La nature les a faites pour la guerre, pour l’offensive, pour la méchanceté; la nature les a destinées au mal pour le mal. Les abeilles sont plus industrieuses, les abeilles sont bien plus artistes: mais elles ne peuvent que se défendre, il leur est interdit d’attaquer: car dans le combat leur aiguillon reste dans la blessure, elles ne peuvent se servir de cet aiguillon qu’une seule fois dans la vie, et elles en meurent. De là pour elles l’impérieuse nécessité de ne frapper que lorsque se présente un envahisseur, de ne frapper qu’en se sacrifiant elles-mêmes, dans un intérêt qui dépasse le sentiment de leur propre conservation, dans l’intérêt de la ruche.
L’aiguillon des guêpes est plus fermement attaché: elles peuvent tuer, et survivre. Elles en abusent: au demeurant, ne vivant que de meurtre.
Car c’est le meurtre qui est leur grande affaire, et même le principe de leur existence. Ce serait une erreur de croire qu’elles ne se nourrissent que de fleurs et de fruits. Le suc des fleurs et des fruits est pour elles un dessert, un vin qui les enivre, un nectar exaltant leur férocité. Mais avant tout il leur faut de la chair vive, elles sont carnivores, elles sont buveuses de sang--ne négligeant pas d’ailleurs la charogne! Si la terreur qu’elles vous inspirent ne vous empêchait point de les observer, vous pourriez voir ce que j’ai vu parfois, au crépuscule, en rêvant sous les arbres: des myriades de petits diptères, d’inoffensifs moucherons s’élèvent, descendent, remontent en tourbillonnant, vont demander au dernier rayon de soleil qui se couche un encouragement à leur danse amoureuse. Mais la guêpe, elle aussi, sait en profiter, de ces dernières lueurs de l’astre, qui lui chauffent encore les ailes. Elle rôdait tout près, et se précipite: les pauvres insectes innocents l’aperçoivent, s’abattent, vont se cacher sous les feuilles. Mais il est trop tard, au moins pour l’un d’eux; et la guêpe emporte cette proie qui continue à vivre jusqu’à son nid, jusqu’à ses larves qui dévoreront cette nourriture pantelante: c’est plus commode que de leur dégorger du sucre, et c’est meilleur!
Les guêpes dont je vous parle avaient caché leur nid juste sous une fenêtre du premier étage, on les entendait bourdonner sous le plancher: «Vous ne nous chasserez pas! Vous ne nous chasserez pas!» Voilà, je vous dis, ce qu’on entendait depuis des mois. Cette maison était une vieille maison de campagne, mais habitée par des Parisiens; et ces Parisiens ne savaient pas les chasser, en effet. Pourtant ils avaient fait venir des hommes de l’art, des charmeurs d’abeilles, et les charmeurs d’abeilles avaient tenté d’enfumer les guêpes. Ils étaient arrivés avec leur masque, avec leurs gants, avec leur grosse pipe bizarre. Mais les uns avaient été mis en fuite, piqués avant même de pouvoir approcher du trou. D’autres avaient été plus heureux; ils étaient partis tout fiers, disant: «Nous avons réussi! Le trou est enfumé, elles ne bourdonneront plus.» Et le lendemain elles bourdonnaient comme par le passé, elles piquaient comme par le passé, méchantes surtout avec les enfants. C’est incroyable comme les guêpes savent choisir leurs victimes, épouvanter les femmes, faire pleurer les enfants! On avait appelé aussi des maçons, qui avaient dressé le soir leur échelle, dans le plus grand silence, quand les guêpes dormaient: et ils avaient maçonné les trous, tous les trous, les moindres petits trous. Puis ils s’en étaient allés déclarant: «Maintenant, c’est fini. Elles mourront de faim, et de mauvais air; elles s’empoisonneront de leur odeur, les unes les autres.» Mais le lendemain les guêpes avaient percé ailleurs. Par où? Nul n’aurait pu le dire. Elles avaient percé, voilà. Et elles s’envolaient de nouveau, toujours perfides, toujours cruelles, toujours enragées au mal pour le mal, plus ivres de fureur encore, peut-être, et leurs dards chargés d’un venin plus âcre et plus brûlant. Mourant de faim aussi, rapaces, rongeuses, fouilleuses, et se jetant sur tout.
Cela s’est passé il y a longtemps, bien longtemps. J’étais un enfant, alors, un enfant dans cette maison envahie et gâtée. Et ces choses, je les ai vues.
Mais il arriva dans cette maison, vers le milieu de l’été, un vieil homme des champs, un vieil homme qui avait toujours vécu dans les champs. Et il souriait, et il gardait toute sa bonne humeur et tout son sang-froid, tandis que les autres, autour de lui, murmuraient: «On ne les aura jamais, jamais! Elles sont là pour l’éternité. C’est une maison où il y a des guêpes, et il faudrait démolir la maison.» Lui répondait: «Mais non, mais non! Seulement le moment n’est pas venu où on peut faire quelque chose. C’est fort, c’est malin, les guêpes. C’est plus fort que vous, aujourd’hui. Quand vous les approchez pour les détruire, elles sortent, et elles vous piquent. Ça vous gêne, vous ne pouvez pas travailler au bon endroit. Et puis, c’est industrieux. Pas industrieux comme les abeilles. Autrement. Là-dedans, tout autour de leur nid, elles ont mâché et remâché des tiges de feuilles et des morceaux d’écorce. Elles ont mélangé ça avec de petites pierres, avec des tas de débris, et ça leur fait un carton, une cuirasse de carton plus dure que l’acier. C’est pour ça que la fumée des charmeurs d’abeilles ne pénètre pas; elles sont retranchées. Et vous ne vous figurez pas ce que ce doit être joli, ces retranchements, dans leur genre.»
Il disait cela si tranquillement qu’on aurait pu croire qu’il avait de la sympathie pour les guêpes. Peut-être en avait-il, aimant tout ce qu’il comprenait, même les guêpes.
--Alors, lui demandait-on, énervé, qu’est-ce qu’il faut faire?
--Attendre! répliquait-il.
Et puis, il avait l’air de penser à autre chose.
Enfin l’automne tomba du ciel sur la terre, avec de grands vents froids qui venaient du nord ou de l’ouest, balayant des feuilles mortes et vous engourdissant les doigts. Alors, le vieil homme des champs eut l’air de chercher quelque chose sur les vitres. Et il me dit:
--Regarde, petit; regarde bien. Qu’est-ce que tu vois là?
--C’est une guêpe!
--Eh bien, approche; va, n’aie pas peur. Essaye de l’attraper, essaye de l’écraser avec ton mouchoir.
J’essayai, mais la guêpe s’échappa. Seulement, au lieu de revenir sur moi, elle retourna se coller obstinément à la fenêtre; et ses ailes, droites le long de son corps, frémissaient bizarrement.
--Elles n’attaquent plus, les guêpes, maintenant; elles ne cherchent plus à piquer. C’est qu’elles ont froid, c’est qu’elles ont de la peine à manger; elles épuisent leur venin, elles voudraient bien dormir tout l’hiver. C’est le moment. Tu vas voir, cette nuit.
Et quand la nuit fut tombée, il plaça contre le mur l’échelle abandonnée par les maçons. Tout de même, il avait pris ses précautions. Il avait mis les gros gants, il avait mis le masque des charmeurs d’abeilles, il avait pris leur pipe. Il ne faisait pas autrement que les autres; mais il le faisait à l’heure et à la saison.
Et il commença d’enfumer le nid de guêpes.
--Ce n’est pas assez, disait-il bien paisiblement à travers son nez; ce ne serait pas suffisant. Ça ne sert qu’à les abrutir.
D’abord les guêpes avaient bourdonné; puis elles se turent.
Alors, il prit une pince de fer, un pic, je ne sais quels autres outils.
--Qu’est-ce que tu vas faire, monsieur? lui demandai-je.
--Entrer dedans, parbleu!
Il descella deux pierres, et froidement, avec sa pince, éventra le nid de guêpes. Il en retirait par grappes inertes, ces petites bêtes féroces, accrochées les unes aux autres, et les jetait dans un seau d’eau bouillante, à ses pieds. Cependant, il les regardait, il les regardait pour ainsi dire une à une, comme s’il les avait voulu compter.
--Qu’est-ce que tu cherches, monsieur?
--La reine, mon petit! C’est ça, surtout, qu’il faut détruire... Ah! la voilà!
Il ne se contenta pas de la jeter dans l’eau bouillante, il l’écrasa soigneusement.
--... Et maintenant, conclut-il avec simplicité, je vais fumer une vraie pipe.
· · ·
Et il la fuma, en parlant d’autre chose. C’était un brave homme, et qui savait son métier.
A LA MÉMOIRE DE J. M.
Tombé en Argonne le 17 février 1915
Mon cher petit, voilà un mois, maintenant juste un mois. Que cela est loin, et que cela est près! Vieillir, c’est voir mourir les autres; au cours de mes déjà longues années, j’ai vu beaucoup mourir; mais sauf une autre fois, jamais je n’ai eu autant de peine, et qui dure. Ceux qui tombent loin de vous, tout jeunes, ne meurent pas comme ceux qu’on assiste aux derniers moments. Malgré tout, on ne comprend pas, on n’a jamais assez d’imagination. On a beau se dire: «Il est mort», on ne le sait pas, on ne le sent pas complètement. Pour nous, vivants, la mort va par degrés, comme toutes choses; il faut s’initier, il faut avoir prévu, il faut avoir pensé: «Il va mourir», il faut avoir fermé les yeux à celui qu’on aimait, avoir pleuré avec ceux qui pleuraient et entendu la terre rouler sur un cercueil. Sinon la conscience ne vient que par arrachements successifs. On pense à celui qui n’est plus comme s’il était encore, on rencontre à toute heure des choses qu’on voudrait lui montrer, des idées qui étaient pour lui..., et ce n’est qu’à cet instant que par une espèce d’offensive farouche d’une autre partie de soi-même, on s’écrie: «Mais non, ce n’est plus possible. C’est fini. Rends-toi compte que tout est fini à jamais!...»
Et pourtant j’ai hésité toutes ces quatre longues semaines à parler de toi, à écrire de toi, mon pauvre petit! Je me demandais si c’était juste et si j’en avais bien le droit. Tu es tombé comme je t’avais, pour ma part un peu, appris à vivre: droit, fort, ironique et brusque; ta mort n’a même pas été le hasard d’un combat, mais un don volontaire, la décision qui vous fait dire: «Ce que d’autres ne font pas, c’est moi qui le ferai.» Et c’est bien cette libre résolution dans le dévouement qui est l’héroïsme. Mais tu me dirais toi-même que cent mille jeunes hommes ont eu le même héroïsme--et voilà pourquoi, bien longtemps, bien longtemps, je me suis posé cette question: «Il en est d’autres que moi qui pleurent, d’autres qui ont perdu ce qu’ils aimaient le plus au monde, et le monde n’en saura jamais rien. Le devoir est d’être comme eux.»
· · ·
Et puis il m’a semblé qu’au contraire parler de toi, c’est parler de tous ceux qui firent comme toi.
C’est pour t’avoir connu que j’ai connu la jeunesse de la France actuelle, et combien elle fut supérieure à celle de ma génération. Une impitoyable rigueur de méthode lui fait dédaigner les phrases. Une magnifique et rétractile pudeur lui interdit le romantisme des sentiments. La générosité se prouve, elle ne s’étale pas; le courage se montre, il ne s’exclame pas. Les jeux athlétiques, devenus sa passion, ne lui ont rien enlevé de son activité intellectuelle, parce qu’un Français ne saurait ne pas avoir un cerveau et ne point aimer à jouir de ce cerveau; mais par surcroît, ils lui ont enseigné la résistance, l’obstination, la discipline dans l’effort. Plus que cela--et c’est une vertu toute neuve chez nous; à proprement parler, même, c’est la vertu--la conviction que l’essentiel n’est pas la victoire, mais la constance dans la lutte une fois engagée, quel qu’en puisse être le résultat. Je t’avais peut-être donné quelques leçons dans ton adolescence, mon petit, mon cher petit, mais combien plus tard j’en reçus de toi en retour, et salutaires! Tu disais simplement: «Le mal n’est pas d’être battu; le mal c’est d’engager un combat sans être entraîné; c’est le manque d’entraînement qui déshonore.» Ainsi je voyais naître une nouvelle morale, une morale d’énergie, d’endurance, de volonté, de discipline, de sacrifice de l’individu à l’équipe dont il fait partie et dont le succès seul compte--et c’était ta vingtième année, mon enfant, qui en était l’apôtre. Tu parlais de la guerre sans faux enthousiasme, sans ce romantisme barbare qui a faussé le jugement de nos adversaires, mais aussi sans terreur. Les lois de l’athlétisme encore guidaient ton intelligence et ta sensibilité; elles te faisaient pressentir ce que même les experts militaires ne prévoyaient pas alors: «C’est celui qui pourra tenir le plus longtemps qui marquera le plus de points, disais-tu. Le commencement des parties n’a aucune importance.»
Alors j’étais jaloux de ta jeune sagesse, de l’espèce de rapidité d’esprit qu’en toutes choses te donnait la maîtrise de ton corps. J’eusse été presque satisfait que, pour se procurer ces mérites, ta génération eût perdu d’autres avantages. Je songeais: «Ces jeunes gens sont des athlètes et des ingénieurs; ils ont l’esprit rude et précis. Mais toutes ces vieilles choses qui ont fait la joie et la beauté de notre civilisation, qu’en reste-t-il pour eux?» Je te tendais mon Térence, et tu le lisais à livre ouvert, mieux que moi... Je crois que, de nos jours, tout le monde n’apprend plus le latin, mais que ceux qui l’apprennent le savent mieux que de mon temps...
Il est un âge où l’on parvient à un singulier désintéressement de soi-même, un âge où l’on conçoit, sans regrets, que l’existence vous a donné tout ce qu’elle pouvait donner; c’est la fin des ambitions, c’est l’envol des chimères: le compte personnel est clos. On reporte alors ses rêves sur un enfant qui porte votre nom, qui est de votre sang. Si l’on peut croire qu’il est vraiment un homme, si l’on peut espérer qu’il vaudra mieux que vous, c’est le soir d’un beau jour. Que dis-je? Il n’y a même pas de crépuscule, c’est la lumière paisible et sans ombre des immortalités de la race: mais voilà que tu es partie, ma lumière!
· · ·
Tu dors maintenant dans le cimetière des Islettes, à quelques lieues de la terre sanglante où une balle ennemie t’atteignit au ventre. C’est là que durant cinq longues et cruelles journées tu as regardé venir la mort en face, et sans gémir! C’est là que tu demeureras à jamais. Pourquoi imposer un triste voyage à ce qui reste de toi? C’est dans ces bois de l’Argonne que tu défendis ton pays, son avenir, sa fierté: ils sont à toi, tu es à eux. Il n’y a pas de terre plus sacrée que celle à qui on a donné son sang. C’est à ceux qui t’aimèrent de venir te revoir; ce coin de terre où tu as fait, au prix de ta vie, ta part de l’ouvrage terrible et nécessaire qui affranchit la France, doit devenir l’habitation de leurs pensées, le lieu de leurs méditations. Ta tombe restera là, mon petit. Nous irons la visiter. Je ne l’ai pas encore vue; jusqu’à ce jour cette triste consolation m’a été refusée. Mais un jour prochain nous pourrons incliner nos têtes vers ce sol douloureux. Personne ne fera attention à nous, nous essayerons d’être pareils à toi, si jaloux toujours, dans ta fierté, de cacher ce qui te faisait vraiment du mal et vraiment du plaisir; et nous dirons seulement à voix très basse:
--Dors en paix, mon petit, tu n’es pas mort en vain: la France est sauvée...
19 mars 1915.
TABLE
Chez les Tchouktchis 5 Le départ 16 Une nuit de Noël 30 Ils entrèrent 41 La mort du gentleman 51 A M. Morf 65 Le mirage germanique 74 Le grand-oncle 83 Ceux qui restèrent 94 L’ouverture 104 Aux petits 17 114 L’angoisse et la victoire 124 Le nid de guêpes 138 A la mémoire de J. M. 150