‹ En ribouldinguantChapitre 6 sur 36 · Poème morne

Poème morne

Sans être surannée, celle que j’aimerais aura un certain âge.

Elle serait revenue de tout et ne croirait à rien.

sans en excepter un seul.
On ne l’aurait jamais vue rire.

⁂

qui aurait bleui son corps,
tout son corps,
à coups de poing,
elle aurait conçu la vive haine de tous les hommes.
Elle me tromperait avec un jeune poète inédit,
dont la chevelure nombreuse, longue
et pas très bien tenue
ferait retourner les passants
et les passantes.

⁂

Je le saurais, mais, lâche, je ne voudrais rien savoir.
Rien !
Seulement, je prendrais mes précautions.
Le jeune poète me dédierait ses productions,
ironiquement.

⁂

Cette chose-là durerait des mois
et des mois.

Car c’est Eloa qu’elle s’appellerait.
⁂

La morphine accomplirait son œuvre
néfaste.
Les joues d’Eloa deviendraient blanches, bouffies,
si bouffies
qu’on ne lui verrait plus les yeux,
et piquetées de petites tannes.
Elle ne mangerait plus.
Des heures entières, elle demeurerait sur son canapé,
comme une grande bête lasse.

⁂

Un jour que le pharmacien d’Eloa serait saoûl,
il se tromperait,
et, au lieu de morphine,
livrerait je ne sais quel redoutable alcaloïde.
Eloa tomberait malade,
comme un cheval.
Ses extrémités deviendraient froides
comme celles d’un serpent,
et toutes les angoisses de la constriction.
se donneraient rendez-vous dans sa gorge.

⁂

L’agonie commencerait.
Ma main dans la main d’Eloa,
Eloa me ferait jurer,
qu’elle morte,
je me tuerais.
Nos deux corps, enfermés dans la même bière,
se décomposeraient en de communes purulences.

produirait le même bois des mêmes arbustes,
s’étalerait, viride, en les mêmes feuilles,
s’épanouirait, radieux, vers les mêmes fleurs.

⁂

Et, dans le cimetière,
au printemps,
quand une jeune femme dirait : Quelle bonne odeur !

⁂

Voilà les dernières volontés d’Eloa.

⁂

Eloa mourrait.

⁂

Je ferais à Eloa des obsèques convenables, et,
le lendemain,
je prendrais une autre maîtresse
plus drôle.

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