CHAPITRE V - I
DANS LA MONTAGNE
LES PAYSANS.--UNE CHASSE A L’OURS
Mon ami sir Edwin.--Un ours à tuer.--En route pour la montagne.--L’arrivée au village.--La chambre d’hospitalité.--Le _mouktar_.--Pendant le café.--De grands enfants.--Histoire de bottes.--Les médecins malgré eux.--Le repos.--Les puces et autre vermine.--Idée originale d’un muletier.--Les fusils à treize francs.--Dans la forêt.--Les rabatteurs.--L’ours invisible.--Le retour en ville.--Les chacals.
Il est cinq heures du matin. Les rayons du soleil de mai entrent à flots par les dix fenêtres de ma chambre...--Comment! dix fenêtres! dans une seule chambre?--Certes!... ne suis-je pas en Asie et a-t-on jamais ici taxé les fenêtres?--Heureux pays où l’air et la lumière ne sont pas frappés d’impôts!... Donc le soleil prend en maître possession du logis, me réveille, m’éblouit et me force à me lever.
Je descends au jardin tout embaumé par les douces senteurs matinales des roses qui s’ouvrent.
A travers les grilles qui laissent jour sur la rue, j’aperçois sir Edwin G... en contemplation devant une bâtisse inachevée.
--Voilà bien la Turquie, me dit-il en me voyant: on entreprend tout, on n’achève rien.
Il entre. On apporte les narghilés, le raki, et nous causons.
Sir Edwin est consul _of her Britannic Majesty’s_. Jeune encore, de haute taille, bien découplé, il unit tout ensemble la mâle robustesse à la douceur féminine. On dirait une jeune fille capable, dans une puissante étreinte, d’étouffer un ours. Aimable causeur, spirituel, d’une distinction rare en Asie, sir Edwin est un fort agréable compagnon, et, j’ajoute tout de suite, un cœur droit et franc.
C’est aussi le plus intrépide chasseur du pays. Il n’y a pas un coin de la montagne qui ne lui soit familier, pas un ravin dont il n’ait troublé les échos par les détonations de son winchester. Pour lui, isolé dans ce pays quelque peu sauvage, la chasse est la grande distraction; il s’y rend comme en Europe nous nous rendons au bal.
Les soirées ici, sont, en effet, dans la montagne; l’orchestre, c’est le bruissement des feuilles agitées par le vent; les hôtes sont les sangliers, les ours, les loups, les chacals, les biches, les daims, les chevreuils qui galopent dans la forêt ou s’embrassent dans les clairières; l’intrus qui s’invite de lui-même, c’est le chasseur à l’affût.
Précisément Edwin a reçu hier la visite de deux montagnards turcs qui venaient l’informer qu’un ours,--toujours le plus gros de son espèce quand il n’est pas tué!--était apparu non loin de leur village. Il me propose de l’accompagner dans la chasse qu’il médite de donner à cet animal insociable. Pour moi, depuis peu dans le pays, l’occasion s’offre belle de m’initier plus intimement à la vie nouvelle que je vais pratiquer. J’accepte. C’est entendu: nous partirons dans la journée pour la montagne.
Donc à deux heures, Edwin, mon ami Grégoire, moi et le _surudji_ ou postillon qui aura soin des chevaux, nous descendons au grand trot de nos montures la large rue qui conduit à la route de Ghemlek. Les fers de nos chevaux, battant les pavés, réveillent les indigènes alanguis par la sieste dans les carrefours, sur les trottoirs, aux angles des portes.
A l’extrémité de la ville, nous nous arrêtons pour prendre la provision d’orge nécessaire aux chevaux.
Puis on repart, et nous entrons dans la plaine.
Ce n’est qu’après cinq heures d’une course rapide que nous parvenons à l’extrémité est de la plaine de Brousse et que nous entrons enfin dans la montagne.
Là il n’y a plus de routes praticables. Il faut aller au hasard, suivre un lit de torrent desséché, un ravin, gravir de rudes montées, traverser des taillis. Il faut laisser la bride libre au cheval, qui d’instinct, et le pied aussi sûr que celui d’un mulet, évitera les faux pas et les casse-cou, doucement, sans se presser, mais sûrement. Il faut avoir l’œil aux aguets, être assuré que le revolver est bien armé, que le poignard joue facilement dans sa gaîne, et tenir le fusil haut sur la cuisse. Il faut s’attendre à tout; car il n’y a pas ici un défilé qui n’ait sa tragique légende.
Depuis longtemps il fait nuit quand nous arrivons à l’entrée du village. On ne nous attendait pas aussitôt; aucune lumière ne brille.
Après de longs circuits nous parvenons enfin au centre de cet amas de masures en bois perdues au milieu de la forêt.
Avec la crosse de nos fusils nous frappons à quelques portes, au hasard!
Un paysan sort à moitié éveillé.
--Conduis-nous à l’_oda_, dit sir Edwin, et préviens le _mouktar_.
L’_oda_ c’est la chambre d’hospitalité que possède tout village en Asie. C’est là que le voyageur trouve un abri, du feu, et même des vivres s’il n’en a pas. Cette hospitalité turque,--peut-être plus réelle que la traditionnelle hospitalité écossaise!--est aussi large que le comportent les ressources de localités absolument pauvres. Elle est entièrement gratuite; mais, si le pauvre ne paye rien, il est d’usage aussi que le riche de passage laisse au village une petite gratification qui aide à l’entretien du logis et du feu. Cela est peut-être patriarcal, mais c’est infiniment plus démocratique et bienfaisant que notre organisation européenne. Le misérable, dans les villages de l’intérieur de la Turquie d’Asie, est au moins toujours assuré de savoir où reposer sa tête, réchauffer ses membres, apaiser sa faim.
Le bruit de nos chevaux réveille le village endormi. Les portes claquent, les fenêtres grincent. Des ombres s’estompent indécises dans la nuit claire, s’agitent, semblent se concerter. Le _mouktar_, sorte de maire de campagne, vient de lui-même à notre rencontre, nous souhaite cordialement la bienvenue et nous conduit à l’oda.
Par un escalier en bois vermoulu nous parvenons dans une petite pièce d’environ huit à dix mètres carrés. Le mouktar se baisse devant le foyer; à genoux, appuyé sur une main, il écarte de l’autre les cendres chaudes et ravive les tisons de son souffle puissant. Puis il prend un morceau de bois résineux, l’allume, le fixe entre deux pierres disjointes de l’âtre, se relève et nous salue de nouveau en disant: Vous êtes ici chez vous.
On nous apporte des vivres: un peu de pain, une espèce de pâté d’orge bouilli mélangé de feuilles de coquelicots; pour boisson du lait. Heureusement nous avons apporté des provisions plus substantielles et plus conformes à des estomacs européens. Nous donnons au mouktar le café et le sucre, comme c’est l’usage, et, pendant qu’il fait méthodiquement griller le café dans une large assiette en terre noire, nous commençons à souper, assis à la turque,--car les chaises sont inconnues ici.
La salle, éclairée par les lueurs capricieuses du morceau de bois résineux, présente un curieux tableau.
Pendant les préparatifs du repas, un turc est entré et s’est accroupi silencieusement dans un coin. Puis un autre est venu s’accroupir auprès du premier; puis un troisième, un quatrième, un cinquième, si bien qu’ils sont déjà plus de vingt nous examinant tous dans la même attitude de curiosité silencieuse. La nouvelle que des _Frenks_ sont arrivés au village s’est répandue de porte en porte, et comme c’est ici chose rare, on vient nous contempler. Et la chambre est déjà pleine que d’autres paysans surviennent encore et s’entassent au milieu des premiers. C’est chose étonnante comme une petite pièce peut contenir de turcs! sur le palier restent les plus timides, et, au fond, dans l’ombre, se dessinent les formes des femmes enveloppées du féredjé et du yachmak.
Les vacillements de la flamme se jouent bizarrement sur ces costumes bariolés, sur les ceintures, sur les casaques multicolores, sur les turbans d’aspect différent. C’est une richesse de tons inouïe qu’offrent les vêtements de ces pauvres gens.
Le mouktar a enfin terminé la laborieuse préparation du café. Il nous offre les premières tasses, puis il en donne également une tasse à chacune des personnes qui se trouvent dans la salle. C’est l’usage; c’est la bienvenue que paye le voyageur.
Toute glace est alors rompue. Les conversations s’engagent. Les uns jettent de longs regards de convoitise sur nos armes et se communiquent leurs impressions en hochant la tête en signe d’admiration. Quelques-uns s’enhardissent jusqu’à y toucher et, encouragés par notre silence, ils les palpent, les retournent, se les passent. Ces paysans ont des naïvetés d’enfants. Dans un coin, j’avais jeté mes bottes, de grandes bottes à l’écuyère. Ah! ces bottes, que de regards d’envie venaient s’abattre sur elles! L’un d’eux, n’y tenant plus, me demande à en essayer une. Je lui dis oui, et aussitôt cette botte circule par la pièce, chacun l’essaye à son tour, puis tend la jambe à son voisin qui le déchausse, et ainsi de suite. C’était un comique spectacle.
D’autres viennent nous demander des médicaments. Ils nous consultent sur leurs maladies. C’est chez eux tous une opinion dont il est impossible de les faire démordre que chaque Frenk est un médecin. On s’efforce à les dissuader; c’est peine perdue; ils continueront à implorer votre science jusqu’à ce que vous leur ayez indiqué un remède ou donné un médicament, quel qu’il soit. Vous leur donneriez à avaler une cuillerée même d’eau pure, qu’ils se retireraient satisfaits, et qu’il ne serait pas étonnant qu’ils se trouvassent guéris par un effet magnétique, tant leur foi est robuste dans la science du Frenk! Nous en avons eu ce jour-là précisément une preuve. Un vieux turc à longue barbe blanche vint nous demander un remède pour son fils, le meilleur chasseur du village et sur lequel nous comptions pour le lendemain; ce malheureux souffrait d’une dysenterie continue depuis plusieurs jours, et restait couché. Nous donnons au vieillard un morceau de sucre imbibé d’eau-de-vie. Il l’enveloppe soigneusement dans un chiffon de papier, et court porter à son fils ce remède primitif sur l’efficacité duquel aucun de nous ne comptait. Effet étonnant: le lendemain matin le jeune turc était guéri, et, sans nulle autre rechute, il prit brillamment sa part à notre chasse fatigante. O la foi!
Ces braves gens auraient bien passé toute la nuit à bavarder si l’_iman_, qui était venu aussi se joindre à eux, n’eût enfin donné le signal du départ.
On nous apporte alors quelques petits matelas bien minces, bien étroits, et des couvertures. On jette cela sur le plancher, et nous nous étendons tout habillés en allongeant les pieds vers le foyer.
Nous allons donc pouvoir prendre un peu de repos bien mérité après la longue course que nous venons de faire! Hélas! la fatigue a beau être grande, elle ne peut triompher des insectes parasites qui pullulent dans les matelas et les couvertures, qui se glissent sous nos vêtements et s’y trémoussent désordonnément.
On ne peut se faire une idée de la vermine que renferment ces villages de l’intérieur et avec laquelle ces bons turcs vivent fraternellement. Le temps qu’ils n’emploient pas à fumer leur cigarette, ils le passent à se chercher les puces. Si encore ils les exterminaient! Mais, après les avoir saisies avec dextérité entre le pouce et l’index, ils les placent délicatement à terre, et l’animal s’empresse de sauter sur le voisin.
Un jour, un muletier traversait un village. Sa bête rétive refusait d’avancer. Le muletier s’approche d’un groupe de paysans accroupis au seuil d’un café.--Qui a des puces et des poux? demande-t-il. Immédiatement tous les paysans passent les mains sous leur casaque, sans être autrement étonnés de la demande, et ramènent chacun un nombre respectable d’insectes. Le muletier ramasse le tout simplement et le place sous le ventre de sa bête, qui, ainsi aiguillonnée, se décide à marcher. Rien là que de très naturel pour le pays!
Au petit jour nous nous levons, courbaturés, meurtris, le supplice est fini.
Les paysans se réunissent devant la maison aux puces inhospitalières.
Très peu ont des fusils. Et quels fusils! Il y a une maison anglaise, dont le dépôt est à Constantinople, qui vend à ses excellents amis de la Turquie d’Asie des fusils à deux coups au prix incroyable de treize francs; c’est de la fonte, ça part quand ça peut, et ça éclate à volonté. Mais, telle quelle, le possesseur d’une arme semblable s’en montre très fier.
Ceux qui n’ont point de fusils se sont armés de longs bâtons ou de fourches.
Tous les hommes valides viennent avec nous. Ils vont servir de rabatteurs.
On entre dans la forêt. Là aucune route. Nul sentier. On se fraye un chemin comme on peut à travers ces arbres centenaires, dont quelques-uns, morts de vieillesse ou frappés par la foudre, gisent à terre et ajoutent encore à la difficulté de la marche. D’autres fois ce sont des arbres encore verts et vigoureux qui ont été abattus; le paysan a taillé, à même, la planche, le timon qu’il est venu chercher, et est parti sans plus se soucier de l’arbre. Ou bien c’est un chêne à moitié consumé; c’est un passant qui, ayant besoin de cuire ses aliments ou de faire simplement son café, a mis le feu au tronc et a continué sa route sans s’inquiéter de ce qui pourrait advenir, au risque d’incendier toute une partie de la forêt. Que de richesses inexploitées! que de trésors perdus par l’absolue indifférence!
[Illustration: OULOU DJAMI La grande mosquée de Brousse.]
Le guide nous indique les affûts. Nous nous dispersons et prenons chacun possession de notre poste. Les rabatteurs qui depuis longtemps ont pris au plus court par un chemin de traverse commencent à faire entendre leurs cris. Cette forêt si tranquille, si calme tout à l’heure se remplit d’un vacarme infernal; ces sons perçants et gutturaux ne sont dominés que par les coups de fusils et le froissement des branches qui, s’écartant brusquement, se brisent devant la course vertigineuse des fauves affolés.
Nous vîmes les daims, les cerfs, les sangliers, poussés par les rabatteurs, passer devant nous comme des ouragans. Seul l’ours que l’on cherchait persista à rester invisible. On voyait bien ses traces, les guides les indiquaient, les suivaient, mais bientôt les perdaient. Cet animal têtu se refusa, pendant douze longues heures, à nous faire voir son museau.
Quand il fut bien constaté que rien au monde ne pouvait, pour le moment, décider le seigneur et maître ours à se départir de sa prudente réserve, et que, aussi longtemps que nous l’assourdirions des cris des rabatteurs, il continuerait à se lécher tranquillement les pattes dans quelque caverne inaccessible, en se moquant de nos efforts et de nos fatigues, nous décidâmes de revenir au village, où nous ne parvînmes qu’à la nuit tombée.
Après avoir mangé à nouveau de la pâtée d’orge bouillie aux feuilles de coquelicots--singulière nourriture!--payé grassement les rabatteurs, c’est-à-dire toute la population de cet amas de cabanes, nous remontons à cheval et reprenons, à travers les ravins et les défilés, la route de la ville, assaillis par les miaulements plaintifs des chacals,--animaux inoffensifs, mais bien désagréables pour les oreilles sensibles!