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Détonner - Devoir

DÉTONNER. (verbe). N’être pas maître de sa voix. Chanter faux, manquer de justesse. « Cette femme ne sait pas chanter, elle détonne à tout instant ».

Rien n’est plus désagréable à l’oreille que l’audition d’un « artiste » instrumentiste ou chanteur qui ne respecte pas la musique et qui détonne. L’instruction musicale n’est pas toujours suffisante pour éviter la détonation et il arrive que certaines personnes ayant appris la musique sont absolument incapables de jouer ou de chanter juste. Certains instruments exigent une très grande maîtrise et une profonde habileté pour être harmonieux. Le violon et le violoncelle par exemple, dont les notes ne sont pas séparées les unes des autres sur la touche, comme sur le clavier d’un piano, nécessitent une longue pratique de celui qui veut en jouer ; sinon, en tenant compte des autres difficultés que rencontre l’étude de ces instruments, ils ne sortent que des intonations détestables. Quant au chanteur, il ne suffit pas d’avoir une voix puissante pour qu’il se permette de se produire ; faut-il encore qu’il ait « l’oreille », et qu’il rende avec justesse le morceau qu’il désire interpréter.

Au sens figuré, le verbe détonner s’emploie péjorativement comme synonyme de déraisonner. On dit de quelqu’un qu’il détonne lorsqu’il parle sans savoir, et aborde une question qu’il ignore. Au sens propre comme au sens figuré, il faut s’abstenir de détonner. Désagréable, lorsque l’on détonne en chantant, on paraît ridicule lorsque l’on parle en donnant l’impression que l’on ne sait pas ce qu’on dit.

DÉTOUR. n. m. Endroit qui va en tournant. Les détours d’une rue, d’un fleuve, d’une montagne. Faire un détour signifie prendre un chemin qui éloigne du but auquel on doit arriver.

Ce mot qui s’emploie au propre et au figuré, a, dans l’un et l’autre sens, la même signification. On dit d’un orateur qui, en prononçant un discours, use de ménagements, s’exprime indirectement, qu’il emprunte des détours pour arriver à sa conclusion. Parfois les intentions de celui qui use de ces procédés, sont bonnes ; mais en général le détour, en matière politique et sociale, cache la ruse et n’est qu’un subterfuge employé pour masquer des desseins inavouables et arriver à bout de quelque chose.

« La ligne droite est toujours la plus courte d’un point à un autre » ; c’est donc celle-là qu’en toute logique il convient d’adopter si l’on veut avec rapidité atteindre le but que l’on poursuit. La politique semble combattre cet élémentaire principe de géométrie, et les politiciens en sont adversaires ; il n’y a donc pas lieu de s’étonner de ce qu’ils usent de détours afin de détourner l’attention de leurs victimes de l’objectif réel pour lequel ils se dépensent.

Nous avons dit par ailleurs, et nous répétons sans cesse, car cela nous apparaît comme une vérité lumineuse, que la politique n’a d’autres raisons d’être, que de détourner le peuple de ses obligations, de le tromper sur la route qu’il doit suivre, de le conduire sur des voies sinueuses, difficiles à suivre, et de le perdre dans les détours d’un labyrinthe duquel il ne peut plus s’échapper.

S’il est vrai, et nous le croyons, que le bonheur de l’humanité, que l’égalité et la fraternité ne peuvent exister que lorsqu’aura disparu sur toute la surface du globe l’exploitation de l’homme par l’homme, et par extension tout ce qui concourt au maintien de l’arbitraire, de l’inégalité, et de l’autorité, il n’est pas besoin de faire des détours pour réaliser cet idéal.

L’on nous objecte qu’une période transitoire est nécessaire, que l’homme, corrompu par des siècles et des siècles d’hérédité, est incapable de vivre une existence saine, physiquement et moralement, on prétend que maintenu depuis toujours dans l’obscurité, l’Individu ne saurait s’acclimater brutalement à la lumière trop vive de la vérité et du bonheur et qu’il se livrerait à des excès déplorables, néfastes à l’avenir de l’humanité. Qui dit cela ? Sinon ceux qui ont intérêt à emprunter des détours ou des aveugles et des inconscients qui ont eux-mêmes peur de la lumière ?

Le temps perdu ne se rattrape jamais, hélas ! Et trop de temps a déjà été perdu par le peuple. Lorsque l’on a compris les causes d’un mal, il n’est pas bon d’hésiter à le combattre. Loyalement, courageusement, sans détour il faut aller droit au but. S’il est des obstacles, on les franchit ; s’il est des difficultés on les surmonte. L’union fait la force, et la force de tous les opprimés serait colossale, s’ils le voulaient. Qu’ils le veuillent : au terme de la route droite, est la liberté.

DÉTOURNER. (verbe). — Tourner en sens contraire, écarter, éloigner, faire prendre une autre direction.

Détourner la tête, détourner les oreilles. « Il n’est plus aveugle que celui qui ne veut pas voir, ni plus sourd que celui qui ne veut pas entendre » dit le proverbe, et ils sont en effet nombreux ceux qui détournent la tête et les oreilles lorsqu’on veut leur parler de questions qui les intéressent cependant au plus haut point. C’est avec facilité que les maîtres arrivent à détourner l’attention de leurs esclaves ; il faut si peu de choses pour les distraire et les préoccuper, que ces derniers ne s’aperçoivent même pas qu’un fait divers banal et grossier, autour duquel la grande presse fait un impressionnant tam-tam, n’a d’autre but que de détourner les regards du peuple d’un événement social dont dépend tout son avenir.

Chacun peut avoir une conception particulière du « devoir », mais pour nous, anarchistes, nous pensons qu’abandonner la direction de la chose publique entre les mains de politicaillons rapaces et intéressés, se laisser accaparer par des incidents d’ordre secondaire, et ne pas s’intéresser à tout ce qui est la vie, présente et future de la société, c’est se détourner du droit chemin, c’est manquer à tous ses devoirs.

Et c’est justement parce que le peuple se détourne volontairement de tout ce qui pourrait lui être utile que, par paresse, il accorde sa confiance à ses pires ennemis, qu’on lui soustrait frauduleusement, sous formes d’impôts directs et indirects, des sommes formidables, qui, détournées de l’objet auquel elles étaient destinées, vont enrichir une armée de parasites spéculant sur la naïveté et la bêtise humaines et vivant grassement du produit de leurs forfaits.

« Les grands sujets lui sont défendus ; il se détourne sur de petites choses. » (La Bruyère.) Telle est la figure du peuple, il portera toute son attention sur un Landru quelconque, criminel de bas étage, inventé peut-être de toutes pièces pour les besoins de la cause et accusé à tort ou à raison d’avoir tué une demi-douzaine de femmes, mais ne remarquera pas qu’après avoir sacrifié sur le champ de bataille plusieurs millions d’êtres humains, les potentats et les ploutocrates, autour du tapis vert diplomatique, discutent des meilleurs moyens à employer pour asservir ce qui reste de sain et de productif dans la population du monde.

Il serait temps que le peuple se détournât de toutes ces distractions mesquines qui lui font perdre sa dignité et, qu’il se tournât enfin vers la vérité, source de lumière et de bienfaits. Le peuple peut faire de grandes choses ; sa force, sa puissance, son intelligence, son activité, son travail le lui permettent. Il lui manque une chose : la volonté. Qu’il sache l’acquérir, et alors il pourra détourner l’humanité de la route boueuse et sanglante qu’elle a suivie jusqu’à ce jour et la diriger sur le chemin de la liberté.

DÉTRACTION. n. f. (du latin detractio, même sens). Action de détracter, de prélever une portion d’une chose. Il fut un temps ou le souverain avait le droit de prélever sur les successions que les étrangers venaient recueillir en France, une certaine somme. Ce droit s’appelait droit de détraction. En réalité cela n’a pas changé et de nos jours ce ne sont pas seulement les étrangers qui subissent ce « droit » mais les français également. Seulement il s’appelle « droit de succession » et c’est l’État qui le prélève.

Dans le langage courant, le mot distraction est plus couramment employé comme synonyme de médisance, De même qu’en jurisprudence, il signifie prélever ou retrancher une portion, en langage courant la « détraction » est l’action que commet celui qui s’efforce de rabaisser le mérite ou les qualités de son semblable.

« Ne t’abaisse pas pour entendre ces bourdonnements détracteurs » a dit Lamartine, et en effet il faut fuir ceux qui se livrent à la détraction : ce sont d’ordinaire des gens sans qualités, sans mérites et sans avantages personnels qui espèrent briller en abaissant et en amoindrissant ceux qui les touchent.

Éloignons-nous donc des détracteurs et disons avec Montaigne : « La peine qu’on prend pour détracter les hommes vertueux, je la prendrais volontiers pour leur donner un coup d’épaule pour les hausser. »

DÉTROUSSEUR. n. et adj. Celui qui détrousse, qui vole les passants sur la voie publique en usant de violence.

Il convient d’expliquer l’origine de ce mot. Il fut un temps où les anciens afin que leur robe ne traînât pas la tenait troussée à l’aide d’une ceinture, dans laquelle ils portaient également leur argent. Or, pour les voler on emportait cette ceinture et la robe se trouvait détroussée, c’est-à-dire pendante, traînante. On a donc donné le nom de détrousseur à celui qui se livrait à ce genre d’opérations.

De nos jours, la ceinture a disparu mais hélas, le détrousseur lui a survécu ; toutefois il n’opère pas de la même façon. Ce n’est pas qu’il manque de chenapans, d’êtres vils et mauvais, qui n’hésitent pas à vous attaquer au coin d’une rue pour vous dépouiller de votre maigre avoir ; mais ces détrousseurs-là, aussi nuisibles soient-ils, sont de bien faible envergure si on les compare aux détrousseurs de grande école qui, par l’escroquerie autorisée légalement, vous affament et vous réduisent à la misère. Ces détrousseurs, que l’on peut qualifier de bourgeois, mettent une certaine forme pour vous voler ; ils emploient des formules alléchantes, savent intéresser leurs futures victimes, et ils seraient vraiment bien mal inspirés en coupant la ceinture, puisque les portefeuilles s’ouvrent d’eux-mêmes, et que les poches se vident pour aller remplir leurs coffres-forts.

Laissons à la bourgeoisie ce qui lui appartient. C’est son rôle de détrousser le peuple puisque ce dernier veut bien se laisser faire. Lorsqu’il aura suffisamment été détroussé, peut-être refusera-t-il de se prêter aux entreprises du capital, mais ce qui est hélas regrettable c’est qu’il arrive souvent que le peuple se rende complice des méfaits de ses maîtres et fasse aussi œuvre de détrousseur.

Lorsque toute licence lui est accordée, et plus particulièrement lorsqu’il a revêtu l’uniforme militaire, l’homme s’avilit, se dégrade et il semblerait que l’empreinte du costume le pousse à se livrer à des excès blâmables.

C’est surtout dans les expéditions coloniales, lorsqu’il opère contre des indigènes sans défense, que se manifestent la brutalité et la bestialité de certains soldats. « On détrousse les passants, on fait le contraire aux filles ; on vole, on viole, on massacre » (P.-L. Courier). Est-ce que ces lignes de Paul-Louis Courier ne s’appliqueraient pas admirablement aux pauvres inconscients, qui, en pays conquis, disposent non seulement du bien, mais aussi de la vie de leurs victimes ? Que de travail ne reste-t-il pas à accomplir pour éduquer tous ces malheureux qui n’ont pas encore compris que tous les hommes opprimés, qu’ils soient noirs ou blancs, sont leurs frères de misère, et qu’eux-mêmes ne sont que des jouets entre les mains de détrousseurs qui ne leur donnent jamais que l’os que l’on jette aux chiens.

Espérons qu’un jour tout cela changera, et que l’humanité rénovée ne sera plus divisée en détrousseurs et en détroussés, et que tous les hommes libres et égaux travailleront à perpétuer le bien-être et la fraternité.

DETTE PUBLIQUE. n. f. (du latin debitum, chose due ; ce mot s’écrivait autrefois debte). La dette est le contraire de la créance et l’on donne le nom de dette publique à celle contractée par les gouvernements afin de subvenir aux besoins de l’État.

Lorsque les impôts directs et indirects qui forment l’ensemble des ressources de la nation, ne sont pas suffisants pour couvrir les frais et les dépenses d’un gouvernement, celui-ci lance un emprunt, remboursable en un nombre d’années déterminées à l’avance, et paye à ses créanciers un intérêt fixe dont le taux varie en raison directe de la confiance inspirée par la situation des finances gouvernementales.

Mathématiquement, à mesure qu’augmentent les besoins de l’État et que grossit son déficit, la confiance baisse et ses emprunts se couvrent plus difficilement ; c’est alors que les gouvernements élèvent le taux de l’intérêt. Avant la guerre de 1914, la France trouvait de l’argent en payant à ses créanciers un intérêt de 3 à 3, 5 % ; mais, de nos jours, vu la situation déficitaire, il est obligé pour trouver des créanciers d’offrir un intérêt variant entre 6 et 7 %. On peut prétendre que le taux élevé de l’intérêt exigé par les prêteurs, a pour cause unique, la concurrence des entreprises privées qui offrent à leurs créanciers de précieux avantages et qu’en conséquence ceux qui possèdent quelques capitaux aiment mieux les placer dans le commerce et l’industrie que dans les fonds d’État. Il n’y a là qu’une part de vérité et plus particulièrement en ce qui concerne la France, pays « du bas de laine » où, d’ordinaire, le petit propriétaire, le paysan, l’employé ou l’ouvrier ayant réalisé quelques économies, préfèrent faire un placement de « père de famille », c’est-à-dire de toute sécurité, que de se lancer dans des aventures spéculatives, et être soumis aux aléas, aux incertitudes, aux fluctuations des affaires industrielles et commerciales.

Déjà avant la guerre, l’entreprise privée offrait à ses créanciers des avantages supérieurs à l’emprunt d’État, ce qui n’empêchait pas la population d’offrir son argent aux gouvernements, en se contentant d’un intérêt modique ; il faut donc en conclure que si, à présent, l’argent déserte les caisses de l’État, c’est qu’aux yeux des créanciers, L’État n’offre plus les garanties du passé. Nous verrons plus loin en étudiant la situation du Trésor français, que le créancier n’a pas tout à fait tort.

En France, la dette publique se compose : de la rente perpétuelle, désignée ordinairement sous le nom de dette consolidée ; des rentes viagères et des pensions. En ce qui concerne la rente perpétuelle, l’État ne rembourse jamais le capital mais verse éternellement l’intérêt de la somme qui lui a été remise. Exemple : l’État vend de la rente à raison de 5 %, c’est-à-dire, qu’en échange de 100 francs, il remet à son acheteur un titre de rente qui permettra à ce dernier de toucher chaque année une somme de cinq francs. Naturellement, ce titre de rente est remis par son détenteur à ses héritiers qui, à leur tour, touchent l’intérêt de la somme donnée et transmettent également le titre à leurs héritiers. Et cela peut durer indéfiniment. Nous avons dit que l’État ne rachetait pas sa rente, et lorsqu’un « rentier » veut se débarrasser de son titre il est obligé de trouver un acquéreur et de le vendre en Bourse par l’intermédiaire d’un agent de change. Il se produit alors ce fait : le titre est soumis aux variations de l’offre et de la demande : s’il y a peu de vendeurs et quantité d’acheteurs, la valeur du titre monte ; si c’est le contraire qui se produit, sa valeur baisse. Dans le premier cas le vendeur revend, 110, 120, etc., ce qu’il a payé 100 francs ; dans le second, il subit une perte sèche.

Acôté de cette rente perpétuelle que l’État est obligé de payer à ses créanciers et qui grève, et grèvera indéfiniment son budget, il y a la rente viagère et les pensions qui s’éteignent par le décès des titulaires. Si, considérée dans le temps, cette dette est moins lourde à l’État, par contre le taux de l’intérêt est généralement plus élevé, car le titulaire de cette rente sacrifie à l’intérêt tout son capital et son titre n’est, naturellement, pas transmissible à ses héritiers. Cela revient à dire, que la dette de l’État envers son créancier s’éteint à la mort de ce dernier.

Àcette rente viagère et perpétuelle il faut ajouter la rente amortissable. Pour inspirer confiance à ses prêteurs éventuels, l’État émet parfois de la rente, qu’elle s’engage à racheter dans un laps de temps déterminé. A la date fixée le créancier de l’État est en droit de réclamer le remboursement de sa créance, mais il n’a d’autre ressource, s’il veut s’en débarrasser avant la date fixée, que de la vendre en Bourse, en se livrant à la même opération que s’il s’agissait de rente perpétuelle ou consolidée. Ces dettes que nous énonçons ci-dessus, qu’il est convenu d’appeler « dettes à long terme », et dont nous donnons le montant plus loin, ne sont pas les seules. Il y a également la dette flottante, qui s’accroît, méthodiquement, mathématiquement et dont le remboursement peut être exigé presque immédiatement par les créanciers de l’État.

Lorsque pour faire face à ses dépenses un gouvernement a compté sur les recettes normales et autorisées et que ses espérances ne se sont pas réalisées, il émet des bons du Trésor qu’il s’engage à rembourser dans un temps relativement bref. Cette masse flottante se renouvelle donc sans discontinuer, car l’État emprunte continuellement pour faire face à ses échéances, et a recours à « Pierre lorsqu’il lui faut rembourser Paul ». En temps normal le renouvellement indispensable de la « masse flottante » s’effectue assez facilement, mais il arrive fatalement un moment où ce petit jeu doit s’interrompre et où la difficulté apparaît insurmontable. C’est ce qui se produisit en Allemagne en 1923 et en France en 1926. l’État est alors acculé à la faillite.

En étudiant la situation financière de la France, nous nous rendrons compte facilement des « bienfaits » engendrés par le désordre capitaliste.

La dette publique de la France se divise en dette intérieure et dette extérieure. Nous allons étudier, d’abord qu’elle était au 30 avril 1925 la dette intérieure, nous verrons ensuite qu’elle est sa dette extérieure.

Les Fonds d’État en circulation à la date ci-dessus indiquée se répartissaient ainsi :

Rentes, 3, 4, 5 et 6% (perpétuelles) … 96.202.116.000 Fr.

Rentes 3 ; 3, 5 et 5 % (amortissables) … 14.458.715.000

Bons du Trésor 3 et 5 ans… 8.190.963.000

Bons du Trésor 3, 6 et 20 ans… 9.981.756.000

Obligations de la Défense Nationale… 1.910.877.000

Bons de la Défense Nationale… 53.229.285.000

Bons du Trésor… 2.364.732.000

TOTAL : 186.338.444.000 Fr.

Sur cette somme formidable de 187 milliards de francs, 96 milliards, transformés en rente perpétuelle n’auront pas à être remboursés par l’État, mais par contre l’État sera tenu de verser indéfiniment aux porteurs de titres l’intérêt fixé à l’émission ; et une somme de 90 milliards est amortissable, c’est-à-dire qu’en sus de l’intérêt l’État a pris l’engagement de rembourser dans un temps déterminé le capital qui lui fut avancé ; et, s’il n’a pas d’argent, il ne peut rendre ce qu’il doit qu’à la condition d’emprunter à nouveau et c’est ce qui explique que la dette publique augmente de jour en jour, de semaine en semaine, d’année en année.

D’autre part, si l’État peut gagner du temps et ne rembourser que dans un temps très lointain l’argent qui lui a été prêté, il est cependant obligé de payer périodiquement, et régulièrement s’il ne veut pas perdre son crédit, les coupons représentant l’intérêt des sommes dont il est débiteur.

Pour l’année 1924, l’État français a payé, aux détenteurs des fonds D’État, à titre d’intérêt, une somme de 10 milliards de francs, prélevée sur son budget et dont nous donnons ci-dessous le décompte :

Rente 3, 4, 5 et 6 % (perpétuelle) … 4.882.667.810 Fr.

Rente 3 ; 3, 5 et 5 % (amortissable) … 664.920.141

Bons du Trésor 3 et 5 ans… 493.927.780

Bons du Trésor, 3, 6 et 20 ans… 604.951.000

Obligations de la Défense Nationale… 96.045.056

Bons de la Défense Nationale… 2.507.099.323

Bons du Trésor… 106.412.940

TOTAL : 9.356.024.050 Fr.

En conséquence, si nous supposons — ce qui est peu probable — que cette partie de la dette intérieure, contractée vis-à-vis des créanciers habitant la France, n’augmente pas, il est cependant indispensable que l’État français sorte chaque année de ses caisses une somme de 10 milliards pour payer les intérêts des sommes investies dans les fonds d’État.

La France a une population de 40 millions d’habitants. Si nous tenons compte des enfants, des vieillards et des infirmes, on peut dire qu’il n’y a en réalité que 30 millions d’habitants qui soient susceptibles de venir en aide à l’État et de subvenir à ses besoins.

Il faut donc, uniquement pour payer l’intérêt des fonds D’État, que chacun de ces trente millions d’habitants, verse annuellement, sous forme d’impôts directs ou indirects, une somme de 300 francs. Le capital restera toujours dû, naturellement.

Et cela n’est qu’une partie de la dette intérieure, qui dans son ensemble se répartissait comme suit à la date du 30 avril 1925.

Dette à long terme (ministère des Finances) … 144.152.494.500 Fr.

Dette à long terme (autres ministères) … 11.099.774.500

Dette à court terme… 44.274.769.000

Dette flottante portant intérêt… 81.966.759.000

Dette à long terme sans intérêts… 4.679.897.000

TOTAL : 286.173.694.000 Fr.

La dette intérieure de la France s’élevait donc au 30 avril 1925 à DEUX CENT QUATRE-VINGT-SIX MILLIARDS DE FRANCS, et ce n’est pas seulement 300 Fr., par conséquent, que chaque adulte devrait payer pour satisfaire aux exigences des créanciers, mais bel et bien 450 francs par an.

Mais, à la dette intérieure il convient d’ajouter maintenant la dette extérieure, ce qui nous donnera le chiffre total de la dette française ou dette dite publique.

Avant de nous livrer à cette opération il convient de signaler qu’au mois de décembre 1913, la dette totale de la France n’était, en chiffres ronds, que de 33 milliards de francs, et que si elle s’est élevée à des sommes aussi fabuleuses, en un laps de temps relativement restreint, c’est que la guerre est venue engloutir non seulement des millions d’hommes, mais aussi des fortunes. Pendant quatre ans et demi des millions ont été évaporés, et si le peuple a consenti à faire une guerre qui coûta si cher, il est appelé aujourd’hui à en payer les frais.

Étudions maintenant la dette extérieure de la France. Si nous calculons le dollar à trente francs et la livre sterling à 150 (ils étaient respectivement à 36 et 170 au mois de septembre 1926), nous obtenons les chiffres suivants.

La dette de la France envers les États-Unis se décompose ainsi :

Fonds avancés par le Trésor (capital seul) … 87.995.145.480 Fr.

Matériel de guerre… 12.220.234.410

Prêts directs au Gouvernement français :

— 1920 … 2.422.416.000

— 1921 … 2.107.617.000

— 1924 … 2.953.485.000

Reste dû sur :

— Emprunts anglo-français… 415.500

— Emprunts 5, 5 % … 63.300.000

TOTAL : 107.762.613.390 Fr.

Nous disons donc que la dette de la France à l’Amérique s’élève, intérêts arriérés et à venir non compris, à 108 milliards de francs.

Examinons maintenant la dette de la France à l’Angleterre, toujours à la date du 30 avril 1925 :

Bons du Trésor remis au Trésor britannique joints aux intérêts composés… 105.674.200.000 Fr.

Matériel de guerre… 1.008.910.350

Bons du Trésor émis en Grande-Bretagne… 660.000.000

Bons du Trésor émis à la Banque d’Angleterre… 7.050.000.000

TOTAL : 114.393.110.350 Fr.

La dette de la France à l’Angleterre est donc en chiffres ronds, de cent quinze milliards de francs.

Et ce n’est pas tout. En outre de cet argent emprunté de tous côtés pour couvrir les frais de la guerre, les divers gouvernements français qui se succédèrent de 1924 à 1926, prirent divers engagements envers une certaine partie de la population, et ces engagements viennent à leur tour grossir le montant de la dette publique.

« A la fin du 1 semestre 1923 on avait versé : 63.200 millions de francs comme indemnités aux régions libérées… Les réclamations s’élevaient à 123 milliards de francs. Sur les réclamations examinées, s’élevant à 106 milliards de francs, les Commissions ont accordé environ 72 milliards d’indemnité représentant seulement 68 % du montant réclamé. »

« Il reste encore à examiner des réclamations s’élevant à 17 milliards ; si nous appliquons à cette somme le pourcentage de 68 %, les indemnités accordées s’élèveraient à 11, 5 milliards. La somme totale des dommages alloués (ou restant à allouer) serait de 72 milliards, plus 11, 5 milliards, soit 83, 5 milliards de francs. Puisque les dommages payés s’élèvent à 63, 2 milliards, il reste encore à payer 20,3 milliards, sans compter l’Alsace et la Lorraine à laquelle on attribue 550 millions de francs ». (D’après le mémoire présenté à Washington, le 29 avril 1926 aux membres de la « War Debt Funding Commission », par M. Henry Bérenger, ambassadeur de France à Washington).

Nous pouvons maintenant récapituler :

Dette intérieure… 286.173.694.000 Fr.

Dette aux États-Unis… 107.762.613.390

Dette à la Grande-Bretagne… 114.393.110.350

Régions libérées… 20.000.000.000

Dus à divers États… 10.000.000.000

TOTAL : 538.329.417.740 Fr.

La dette publique de la France, d’après les chiffras officiels, s’élevait donc, à la date du 30 avril 1925, à la somme de CINQ CENT QUARANTE MILLIARDS DE FRANCS.

Il faut encore ajouter à cette somme les intérêts dus aux États-Unis, pour le principal de notre dette et qui se chiffraient au 15 juin 1925 par 26.430.000.000 de francs, ce qui remonte le total de la dette à 570 milliards, et à 600 milliards si l’on ajoute également les intérêts dus à l’Angleterre.

Amesure que les capacités de payement d’une puissance s’affaiblissent, ses créanciers deviennent plus pressants, et réclament leurs créances, et l’État débiteur est mis en demeure de régler ses dettes ou tout au moins de prendre des arrangements avec ses créanciers. Nous avons dit que L’État n’avait d’autre alternative pour se libérer de sa dette que de faire pression sur la population pour en obtenir les ressources nécessaires. Pourtant il arrive un moment où le poids des impôts directs ou indirects est si élevé, qu’il devient impossible à un Gouvernement de les percevoir. La population mise à sec ne peut plus rien donner et le problème devient alors insoluble.

C’est le cas dans lequel se trouve la France en cette année 1926. Les difficultés qu’elle éprouve pour faire face à ses engagements sont insurmontables et l’on peut dire sans crainte de se tromper que, même si par un palliatif quelconque, un Gouvernement arrivait à gagner du temps, ce ne serait que partie remise, aucune mesure, propre au régime capitaliste ne pouvant sauver l’État de la ruine financière, de la faillite. On en jugera par les chiffres des sommes nécessaires à l’État pour payer ses dettes ou simplement l’intérêt de celles-ci. Le budget de l’État français était en 1924, de 41.214.000.000 de francs, or, cette somme ne fut pas suffisante pour couvrir les dépenses et l’État fut obligé d’emprunter :

En France … 5.444.000.000 Fr

Al’Étranger … 2.122.000.000

Avances de la Banque de France … 500.000.000

Emprunts émis par les soins du Crédit National … 6.860.000.000

Soit un total de près de quinze milliards de francs, et pourtant en 1924, les charges de la France n’étaient pas aussi lourdes qu’elles le sont en 1926 et qu’elles le seront dans les années qui suivront.

Tiraillé par ses créanciers extérieurs, l’État français prend des engagements qu’il ne sera en mesure de tenir que s’il affame sa population et encore ! Cependant, cela n’a pas empêché les représentants officiels du capitalisme français de traiter avec leurs confrères américains et, par l’intermédiaire de M. Bérenger, ambassadeur de France à Washington, de conclure le fameux accord du 29 avril 1926 qui reconnaissait à l’Amérique une créance de (nous calculons le dollar à 30 francs) CENT VINGT ET UN MILLIARDS DE FRANCS remboursables en soixante ans, la première échéance étant prévue pour le 15 juin 1926 et s’élevant à 900 millions de francs et la dernière pour le 15 juin 1987 et s’élevant à trois milliards et demi. Ce qui revient à dire que, durant soixante ans le travailleur français devra suer 2 milliards de francs supplémentaires pour remplir les coffres-forts des banquiers américains et de leurs complices les banquiers français.

La classe ouvrière a en général une sainte horreur des chiffres et elle se désintéresse des questions financières qui agitent les cercles et les milieux politiques. C’est un grand tort ; car, à l’étude des chiffres, on s’aperçoit de la fragilité du régime capitaliste et du peu qu’il faudrait pour en ébranler les bases.

Nous avons donné plus haut l’état de la dette publique française, et nous avons fait remarquer qu’il était matériellement impossible à un gouvernement de se libérer de cette dette. Nous avons dit également que si l’État français ne pouvait rembourser le principal de sa dette, il était tenu à en payer les intérêts à ses créanciers. Or, il semble qu’il lui est aussi impossible de payer les intérêts que la dette elle-même et que les uniques ressources provenant des impôts directs ou indirects ne sont pas assez élevés pour faire face aux dépenses utiles et inutiles de la nation.

Pour donner à cette affirmation la force qu’il convient, nous allons rechercher quelle somme l’État est obligé de prélever sur le budget annuel qui lui est alloué, pour solder l’intérêt de la dette contractée :