III
Parmi les livres estimés qui sont sortis sains et saufs de l’épreuve d’une longue dépréciation commerciale, il faut citer le précieux ouvrage archéologique de Millin, intitulé: _Antiquités nationales, ou recueil de monuments pour servir à l’histoire générale et particulière de l’Empire françois, tels que tombeaux, inscriptions, vitraux, fresques, etc., tirés des abbayes, monastères, châteaux et autres lieux devenus domaines nationaux_ (Paris, Drouhin, 1790-An VII), 5 vol. in-4, avec 249 planches. Ce titre, où il est question de l’Empire français, avait remplacé le titre primitif, qui ne parlait, bien entendu, que de République; c’était une première tentative pour écouler, vers 1810, les exemplaires restants de cette vaste collection, malheureusement incomplète, dans laquelle on retrouve tant de monuments que le vandalisme révolutionnaire a fait disparaître. Malgré ce changement de titre, malgré la réduction de prix (60 à 72 francs), le livre ne se vendait pas. On essaya de le rajeunir au moyen d’un nouveau titre ainsi conçu: _Monuments françois, tels que tombeaux, inscriptions, statues, vitraux, mosaïques, fresques, etc._ Paris, an XI. Mais ce titre, imaginé pour faire concurrence à la Description du Musée des Monuments français, que publiait alors avec succès Alexandre Lenoir, n’accéléra pas le débit de l’édition, quoique la plupart des premiers souscripteurs eussent négligé de retirer les livraisons au moment où elles avaient paru. Il y avait encore 500 ou 600 exemplaires en magasin, quand le libraire Barba eut occasion de les acquérir vers 1819; il les fit entrer dans la librairie au rabais, qu’il avait adjointe à sa librairie théâtrale: il ne parvint à les écouler, au prix réduit de 25 à 30 francs, qu’après plus de quinze ans, et ce à grand renfort d’annonces et de prospectus. Mais il eut le plaisir d’augmenter lui-même la valeur des derniers exemplaires, qu’il porta au prix de 45 et 60 francs. Le livre avait désormais repris sa place dans l’estime des connaisseurs, et Barba, qui possédait les cuivres, put réimprimer un texte abrégé pour un nouveau tirage des gravures: cette édition, tout imparfaite qu’elle fût, s’épuisa en quelques années. On n’avait tiré, il est vrai, que 500 exemplaires de ce texte mutilé. Quant à l’édition originale, elle était de plus en plus recherchée, et maintenant un exemplaire en bon état de conservation coûte dans les ventes 90 à 125 francs, et 150 francs en papier vélin. Les exemplaires tirés de format in-folio, dont les épreuves des planches sont plus belles, valent jusqu’à 200 francs, et l’on peut prédire que ce livre, qui ne sera jamais réimprimé ni refait, doublera de prix, si l’étude de l’archéologie nationale continue à prendre de l’accroissement.