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Chapitre 1

Epîtres des hommes obscurs

[Illustration: ULRICH von HÜTTEN ein Ritter und Poet aus Francken.]

Épitres des Hommes obscurs du chevalier Ulric von Hutten

traduites par Laurent Tailhade

on se lasse de tout, [Vignette: ΓΝΩΣΙΣ.] excepté de connaître

Paris “Les Textes” La Connaissance 9, Galerie de la Madeleine

Nº 6

MCMXXIV

_Copyright by the «La Connaissance», 1924._

Droits de traduction réservés pour tous pays.

Les Épîtres des hommes obscurs du Chevalier Ulrich von Hutten ont été traduites par Laurent Tailhade. Ce livre est le 6e de la Collection Les Textes, éditée par la maison à l'enseigne «La Connaissance» et sous la devise: _On se lasse de tout excepté de connaître_, sise à Paris, 9, galerie de la Madeleine. L'édition est précédée d'une étude de Laurent Tailhade sur _Luther_.

L'édition de luxe comprend: la reproduction de 2 portraits de Ulrich von Hutten (graveurs anonymes du XVIe siècle), d'un portrait de _Luther_ du graveur hollandais Hooghe et d'un fac-simile du manuscrit de Tailhade.

Le tirage de l'édition de luxe a été fixé à:

26 exemplaires sur vergé de Hollande van Gelder Zonen filigrané, et 524 exemplaires sur vergé de pur fil Lafuma.

Numérotés de 1 à 550.

Dans cette même collection, ont paru:

1.--Stendhal: _Lettres à Pauline_, édition annotée par MM. L. Royer et R. de la Tour du Villard, avec le portrait de Beyle par Boilly et ceux de Pauline et Zénaïde Beyle.

2.--Jules Laforgue: _Exil. Poésie. Spleen_ (Correspondance d'Allemagne), avec un portrait de Skarbina et nombreux fac-simile.

3.--Ernest Renan: _Essai Psychologique sur Jésus-Christ_ (avec un portrait et un fac-simile).

4.--Isabelle Eberhardt: _Mes Journaliers_, précédés de: _La vie tragique de la Bonne Nomade_ par René-Louis Doyon, comprenant un portrait, des documents et fac-simile.

5.--_Marceline Desbordes-Valmore et ses amitiés lyonnaises_, d'après une correspondance inédite de Mariéton recueillie par Eugène Vial, avec 2 portraits.

NOTE DE L'ÉDITEUR

Parmi les œuvres si variées du chevalier Ulrich von Hutten (1488 à 1524), les _Épîtres des Hommes obscurs_, souvent appelées _Épîtres des Hommes noirs_ (dans le sens péjoratif de _obscurantins_) constituent celle qui eut un retentissement et une action considérables, en Rhénanie d'abord et en Allemagne ensuite, au temps où la Réformation, entreprise par une réaction de probité évangélique contre la corruption et la dégénérescence monacales, commençait à inquiéter l'autorité papale et transformer la vie et la pensée religieuses de l'Europe.

Ce n'est point seulement par un vif goût d'humanisme que Laurent Tailhade a été conduit à écrire une translation de ces documents dans une écriture aussi brillante et dans un sens aussi vivant que ceux du _Satyricon_; plus d'une affinité apparentent le génie combattif du pamphlétaire allemand et celui du railleur étincelant à qui l'on doit _Au Pays du Mufle_ et tant de pages où le sarcasme le dispute à l'écriture, une des plus équilibrées, harmoniques et françaises de ces années.

Ulrich von Hutten qui fit de rapides et belles études à l'abbaye de Fulde, a, en peu d'années, publié--depuis un _Ars Versificatoria_--jusqu'à ce _Traité du bois de gayaque_ (considéré comme guérisseur de l'avarie). Guerrier, érudit, voyageur, connu des humanistes et des princes de l'Europe entière, redouté de la papauté qui tenta en vain de l'amener à Rome pour lui faire subir les douceurs extrêmes d'une conversion raisonnée, aimé de Charles-Quint, il eut une telle renommée inter-européenne que François Ier lui offrit--sans succès--un titre de conseiller. On sait qu'il dut fuir en Suisse où Zwingli lui fit accueil et qu'il s'éteignit dans une île du lac de Zurich, à Uffnau, sous les atteintes du mal qu'il chercha en vain à guérir. Cet ennemi, si haï des moines, gît sans tombe, alors qu'un cénotaphe lui est consacré dans un mur du couvent de Notre-Dame à Einselden.

Sa combattivité qui atteignit à un paroxysme de virulence lui valut de durables inimitiés et les jugements divers de ses contemporains autant que de ses critiques. La prude biographie de Michaud (que Stendhal traite souvent de menteur) dit qu'il _est de ces hommes moins célèbres par leurs talents que par l'abus qu'ils en font_. Luther, Mélanchton, Zwingli et même l'opportuniste Erasmus savaient le juger avec plus de pondération et reconnaissaient et son courage et son érudition, sans celer l'intempestivité de ce caractère violent. On ne l'a pas en vain appelé _L'Éveilleur_ de l'Allemagne; le juriste Camerarius vaticinait de lui «_Ulrich de Hutten aurait bouleversé l'univers si ses forces eussent secondé ses désirs et ses entreprises._» Peut-être a-t-il manqué de chance, de mesure, de santé, ou plus simplement de génie constructif, pour être l'égal des grands incendiaires de l'Europe troublée.

Les _Epistolae obscurorum virorum_ ont été de ses satires, celles qui eurent la lecture la plus considérable et les résultats sociaux prodigieux. Elles furent écrites pour la défense du philologue Reuchling († 1523) dans le procès de tendance que lui intenta le P. Hochstraten, dominicain d'origine brabançonne, prieur du couvent de Cologne qui était moins redoutable que redouté; Bayle écrit de ce religieux: «_Il était amplement pourvu de toutes les mauvaises qualités qui sont nécessaires aux inquisiteurs et aux délateurs._» Ulrich von Hutten lui livra une guerre telle que le rencontrant il voulut le tuer; mais la pusillanimité du moine, à genoux devant lui, désarma le terrible chevalier qui se contenta d'humilier l'adversaire et de le battre du plat de son épée. Les bibliographes les plus réputés ont attribué à une collaboration la rédaction des premières _Lettres des Hommes obscurs_, 41, bientôt suivies de 40 autres et 8 épîtres dans des éditions successives et multipliées; pour la date, ils sont peu précis, mais Bayle qui paraît informé de tout avec assez d'exactitude fixe la première édition à 1515. Il est indiscuté, en général, qu'elles ne soient l'œuvre de notre chevalier si implacable contre ces couvents où, au dire de l'évêque français M. de Camus, l'on trouvait plus de berceaux que de bréviaires[1]. L'effet de ces lettres virulentes auxquelles Laurent Tailhade a redonné--dans une langue merveilleuse--la verdeur et la nervosité qui en font une savoureuse lecture, fut tellement inattendu que les religieux s'y laissèrent prendre d'abord. Thomas Morus jugeait ainsi cette méprise:

[1] Ces reproches de morale se sont aggravés des accusations de paresse et d'ignorance si justifiées pour un très grand nombre de religieux du XVe et XVIe siècles; un bénédictin disait à Trithème: «_Malumus abbatem aratorem quam oratorem._» Ce mot qui serait excellent s'il signifiait qu'un moine laboureur vaut mieux qu'un bavard, trouve sa véritable interprétation dans cet autre propos de Césaire: «_Nos frères aiment mieux faire paître les troupeaux que lire les livres._» Peut-être dans l'absolu, la Foi tint lieu de toute lumière, de toute connaissance. Saint Augustin qui avait connu la fermentation des doutes et l'inquiétude des recherches définissait le religieux: _Scienter pius et pie sciens_ «il doit savoir avec piété et s'informer dans l'esprit de foi». On cite les travaux considérables de St Jérôme et son fameux rêve qui le conduisit à renoncer aux charmes des lettres; mais ce renoncement, on le sait, fut essentiellement provisoire et de pure rhétorique.

«_Il est curieux de voir combien les Épîtres plaisent aux savants et aux ignorants. Quand ceux-ci nous voient rire de tout cœur à cette lecture, ils s'imaginent que nous rions seulement du style qu'ils consentent à ne pas défendre; mais sous cette langue un peu barbare, répètent-ils, quelles richesses! quelle abondance de maximes utiles et excellentes! C'est dommage que ce livre n'ait pas un autre titre! Il se passerait cent ans que ces imbéciles (les moines) ne comprendraient pas à quel point ils sont joués_» et Herder affirmait que «_ce livre est resté une satire nationale parce qu'il est plein de feu, d'esprit et de la plus merveilleuse exactitude_». Tant pis pour les religieux allemands du XVIe siècle!

Le traducteur semble s'être peu soucié d'exégèse; il a bien fait; il épousa par nature l'inimitié de Hutten pour les Hommes obscurs et il en a égalé dans sa traduction--la seconde en français à notre connaissance--toute la violence, le comique rehaussés de cet amour qu'il avait pour l'éclat d'une langue savante, vivante, réaliste et harmonique.

Ce texte de Laurent Tailhade qui compte parmi les œuvres les plus soignées de cet aristocrate de l'écriture, subit un sort singulier. Des extraits des Épîtres parurent en 1906, dans _la Phalange_; l'étude sur Luther dans _le Mercure de France_; il remania celle-ci et mit au point sa traduction; le livre tout composé devait paraître; un différend ou des pusillanimités reculèrent jusqu'à ce jour la publication d'un livre auquel les amis des belles lettres voudront bien reconnaître, avec l'intérêt historique qu'il éveillera maintenant sans passion, le mérite qu'on reconnaît au talent d'un humaniste, digne parent des écrivains de la lignée qui va de Villon à Rabelais, de Marot à La Fontaine, de Voltaire et Diderot à Anatole France.

RENÉ-LOUIS DOYON.

DOCUMENTS ICONO-BIBLIOGRAPHIQUES

Blason de Ulrich von Hutten.

«De gueule à deux bandes d'or. Cimier: un vol de gueule chargé, à dextre de deux barres, et à senestre de deux bandes d'or.»

Épitaphe.

Hic eques auratus jacet, oratorque disertus Huttneus, vates carmine et ense potens.

Iconographie.

La plupart des portraits de Ulrich von Hutten sont de deux styles et semblent provenir de deux modèles: le portrait en pied et le buste; ils ont été refaits et stylisés dans différentes éditions et de toutes manières. Un autre portrait représente le chevalier lauré; les moines, pour marquer leur mépris du pamphlétaire, en firent l'usage que trouva merveilleusement Gargantua (au chapitre XIII de _la Vie très horrificque du Grand Gargantua_[2]). Ulrich von Hutten voulut, pour cette injure, mettre le feu au couvent et s'apaisa en lui infligeant une amende de mille pistoles.

[2] Comment Grandgousier congneut l'esperit merveilleux de Gargantua à l'invention d'un torche (cul.)

Index bibliographique.

Une réédition complète des œuvres de Ulrich von Hutten a paru en 6 volumes in-8º chez J. G. Reimer, à Berlin, 1821-1827.

Parmi les éditions princeps, il convient de citer:

_Epistolæ obscurorum virorum ad venerabilem magistram Ortuinus, Gratiâ Peventriensem Coloniæ Aggrippinæ bonas litteras docentem viriis et locis et temporibus missæ, ac demum in volumen coactæ._

Le colophon indique comme lieu d'édition Venise et comme nom d'imprimeur, le célèbre architypographe Alde. En dépit de cette indication, l'ouvrage a été clandestinement imprimé en Rhénanie. Une édition augmentée porte cette indication qui précise les rapports de Hutten avec la Suisse où il devait terminer sa vie:

_Hoc opus est impressum Berne, ubi quator prædicatorum lucernæ illuminaverunt totam Suitensium regionem, antequam Hochstrat vexavit Joannem Capnionem_ (c'est le surnom de Reuchlin). On a joint souvent à ces éditions: _les Lamentations des hommes obscurs_ parues à Cologne en 1518 (?) avec un singulier frontispice, mais là, l'imitation du genre est patente.

en grec: ΟΥΤΙΣ: Nemo, seu satyra de ineptis sæculi studiis et veræ eruditionis contemptu. Leipzig, Schumann, 1518.

C'est une satire des études «stupides de ce siècle et du mépris qu'il a de la véritable érudition»; macaronade en vers latins: Personne (l'auteur) est coupable; et dans la société, personne n'est coupable. Le volume est orné d'un singulier frontispice gravé sur bois _par_ ou _d'après_ Hans Cranach; le dessin représente un fou costumé de feuilles effrangées et armé d'un balai à mouches, un hibou est perché sur sa tête; le décor est d'une composition baroque. Il y eut une imitation française: _Les grands et merveilleux faits de Nemo, imités en partie des vers latins d'U. de H., et augmentés par P. J. A. Léon Macé Bonhomme._

Ulrichi de Hutten eq.

De Guaici medicina et morbo Gallico, liber unus. Mayence, Scheffer, 1519.

Ce traité singulier a eu de nombreuses éditions tant en Allemagne qu'en Italie; le chevalier traita gravement du mal dont il devait mourir. On remarquera, dans l'énoncé de ce docte sujet, les aménités nationales qui attribuent à des patries différentes, selon le traducteur, une avarie déjà connue sans étiquette ethnique, des Égyptiens.

_L'expérience et approbation de Ulrich de Hutten, notable chevalier, touchant la médecine du boys dict de gaïacum, pour circumvenir et déchasser la maladie induement appelée françoise, ainçoys par gens de meilleur jugement est dicte et appelée la maladie de Naples._

Traduite et interprétée par maistre Jeham Cheradame Hippocrates, estudyant en la faculté et art de médecine.

On lit dans le colophon: Cy finist le livre de Ulrich de Hutten, de la maladie de Naples, nouvellement imprimé à Paris, pour Jehan Trepperel, libraire et marchant demourant à la rue Neufve Nostre Dame à l'enseigne de l'Escu de France.

On retrouve ce volume dans le fonds si riche du grand maître imprimeur si peu connu Louis Perrin:

_Livre du chevalier Ulric de Hutten sur la Maladie française et sur les propriétés du bois de Gayac_, précédé d'une notice historique sur sa vie et ses ouvrages, traduit du latin, accompagné de commentaires, d'études médicales, d'observations critiques, de recherches historiques, biographiques et bibliographiques par le Dr F.-F.-A. Potton. Lyon, Louis Perrin, 1865 in-8º.

_Dialogi_: Fortuna, Febris etc... Moguntiæ (Mayence), Schœffer, 1520.

Avec un bois gravé représentant la Fortune tenant une corne d'abondance, debout sur un globe et portant une sphère sur la tête.

_Conquestiones._ Schott, Strasbourg, 1520.

Ce volume _se termine_ par un portrait gravé sur bois représentant le chevalier lauré; l'image s'inscrit dans une couronne comportant quatre blasons de Hutten et ses aïeux.

Parmi les ouvrages traduits en français en plus de celui cité plus haut, voici les seuls connus:

_Dialogue très facétieux et très salé_, traduit du latin par Victor Develay, Paris, Librairie des Bibliophiles, 1870.

Lettre des Hommes obscurs.--(C'est la première édition en français.) Par le même--même édition.

_Arminius_, dialogue de U. v. H. traduit en français pour la première fois, texte latin en regard, par Édouard Thion, Paris, Lisieux, 1877.

LUTHER