Un candidat
Le maire de notre village,
Un administrateur fort sage,
Est mort. Lourd était son fardeau.
C’est ce qui l’a mis au tombeau.
On le pleurera, je l’assure :
Il avait une âme si pure,
Un si bon cœur et cœtera…
Gare à qui le remplacera !
C’est égal, je suis fort et jeune
Et tous les matins je déjeune ;
Je vais écrire au sous-préfet :
« S’il faut un maire, je suis prêt. »
Après tout, j’ai de la fortune :
S’il se présente une lacune,
Ce n’est point là, je le dis haut.
Car pour être maire, il en faut.
J’ai du savoir autant qu’un autre.
« Monsieur l’abbé, je suis le vôtre ! »
Des ennemis ? je n’en ai point.
J’inviterai, ce soir, l’adjoint.
Des conseillers ? je m’en balance,
Avec eux, j’en ai de l’assurance,
Quand je leur aurai dit : Voilà…
Me répondront tous : C’est cela.
Sans vouloir jouer au ministre,
Une commune s’administre
Avec ordre, tact, probité.
Justice, droit, sévérité.
Souvent il faut que l’on confère
Avec monsieur le commissaire :
De le froisser on aurait tort
Toujours et sous plus d’un rapport.
Aux autorités supérieures
Relations et des meilleures
On doit. En tournées de préfets
Que tous les services soient prêts.
Après dix années d’exercice,
Pendant ce temps rendant service,
Faisant le bien, autant qu’on peut,
— Le bien se fait quand on le veut. —
Quand j’entendrai dire, à la ronde :
« C’est le seul maire étant au monde. »
Je m’établirai le rival
Du vieux conseiller général.
À moins que l’âme soit ingrate,
Élu je serai, je m’en flatte ;
Et le vaincu, du gré de tous,
Retournera planter ses choux.
Conseiller général, c’est riche !
D’autant mieux que c’est une fiche
Pour le mandat de député ;
En vous donnant facilité
— Si l’on veut poursuivre sa route
Car c’est le premier pas qui coûte. —
D’atteindre au corps législatif,
Pourvu qu’on ne soit pas trop vif.
D’être un candidat agréable
Pourquoi ne serais-je capable ?
Parmi ceux qui votent la loi
J’en vois de moins malins que moi.
On dirait, si je ne m’abuse,
— À moins que l’on soit une buse —
Que parler une fois sur dix
Est le fait de quelque phénix.
Non, je ne regrette point d’être
— Ça pourra me servir, peut-être, —
Berryer, Favre ou Cicéron :
Suivant les traces de Simon
Je voltigerai vers la droite :
C’est la seule manière adroite,
Sans adopter nulle couleur,
De rester sans tache et sans peur.
Devenu vieillard respectable,
Sont, à cet âge vénérable,
Tous serviteurs fidèles, bons,
Décorés de plusieurs façons.
Puis, pour combler leurs espérances,
On les érige en Éminences ;
On leur donne un siège au Sénat,
Qui leur tient lieu de majorat.
Arrivé là, plus rien à faire.
Il est même bien de se taire.
Ce que de Boissy ne voulut :
Qu’en advint-il ? C’est qu’il mourut.
Puis au terme de ma carrière.
Dans une dernière prière,
Je rendrai mon âme au bon Dieu !
Et mon trépas donnera lieu,
Au pays qui m’aura vu naître,
D’occuper le burin d’un maître
À me dresser un piédestal :
Dans un square ne fait pas mal
Un chef-d’œuvre de grande école ;
Mais voilà ce qui me désole,
Dont chacun peut-être rira,
C’est que par-dessus il pleuvra !
1866.