‹ Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeurChapitre 133 sur 161 · CHAPITRE II

CHAPITRE II

Combien, pour les meilleures lois, il est nécessaire que les esprits soient préparés.

Rien ne parut plus insupportable aux Germains[343] que le tribunal de Varus. Celui que Justinien érigea[344] chez les Laziens pour faire le procès au meurtrier de leur roi leur parut une chose horrible et barbare. Mithridate[345], haranguant contre les Romains, leur reproche surtout les formalités[346] de leur justice. Les Parthes ne purent supporter ce roi qui, ayant été élevé à Rome, se rendit affable[347] et accessible à tout le monde. La liberté même a paru insupportable à des peuples qui n'étaient pas accoutumés à en jouir. C'est ainsi qu'un air pur est quelquefois nuisible à ceux qui ont vécu dans des pays marécageux.

[343] Ils coupaient la langue aux avocats, et disaient: _Vipère, cesse de siffler._ (TACITE.)--Ce n'est pas Tacite, mais Florus qui rapporte cette coutume. (Lib. IV. ch. XII.) (Note de CRÉV.)

[344] AGATHIAS, liv. IV.

[345] JUSTIN, liv. XXXVIII.

[346] _Calumnias litium._ (_Ibid._)

[347] _Prompti aditus, nova comitas, ignotæ Parthis virtutes, nova vitia._ «D'un abord facile et d'une politesse nouvelle pour eux: les Parthes ne voyaient pas là des vertus, mais des vices.» (TACITE.)

Un Vénitien, nommé Balbi, étant au Pégu[348], fut introduit chez le roi. Quand celui-ci apprit qu'il n'y avait point de roi à Venise, il fit un si grand éclat de rire qu'une toux le prit, et qu'il eut beaucoup de peine à parler à ses courtisans. Quel est le législateur qui pourrait proposer le gouvernement populaire à des peuples pareils?

[348] Il en a fait la description en 1596. (_Recueil des voyages qui ont servi à l'établissement de la Compagnie des Indes_, t. III, part. 1, p. 33.)