‹ Essai d'Introduction à l'Histoire GénéalogiqueChapitre 19 sur 36 · CHAPITRE XVIII

CHAPITRE XVIII

La pauvreté, état coutumier de la Noblesse.--Gautier le pauvre homme.--Les juifs, les moines et les chevaliers. Dénûment navrant.--Tavernière de sang princier.--Misère impériale.--Comment on payait sa gloire.--Revues de l'arrière-ban.--Séries de gentilshommes indigents.--Vérité de Mr de la Palice.--Fiefs et domaines saisis.

La pauvreté fut l'état coutumier de la Noblesse française; on en recueille maints témoignages antérieurement même au dénouement des croisades. Vers 1095, un des chevaliers de Jacquelin de Champagne, faisant une donation aux moines de Saint-Vincent du Mans, en retient la moitié de la dîme «à cause de sa pauvreté[280]». Au même temps, un autre chevalier, Achard, excepte d'une donation foncière le tiers de la dîme, à cause, dit-il, de la pauvreté qui l'oppresse[281]. En 1209, Milon, seigneur de Sissonne, chevalier, écrasé de dettes, vend, pour les payer, une série de terres et de redevances[282]. L'épithète de «pauvre» se rencontre fréquemment dans les chartes, accolée à la qualité de chevalier, et même elle devint le nom de plusieurs lignages[283]. Des nobles sont surnommés, «Sans avoir», ou «Sans terre», ou «Sans argent», ou «Sans revenu[284]».

[280] _Cartul. de St Vinc._, B. N., p. 62: «... excepta medietate decime quam predictus miles meus Wido, paupertate districtus, sibi retinuit.»

[281] _Cartul. de St Vinc.,_ p. 91: «... pro angustia... paupertatis que me constringit.»

[282] _Cartul. de Val-le-Roy_, fol. 77 vo-91 ro: «Dominus Milo de Sissonia, cum multo onere debitorum oppressus esset...»

[283] _Coll. d'Anjou_, t. XII, no 6444, charte de la fin du XIe s.: «Johannes Pauper, miles.»--Dom Bouquet, t. XIV, p. 7: «Hugo Pauper,» fils d'Hugues, comte de Clermont en Beauvaisis.--_Cartul. de Saint Corneille de Compiègne_, p. 250, charte de 1115: «Hugo Pauper, miles.»--_Cartul. de Clairvaux_, p. 17, ch. de 1179: «Johannes Pauper, miles.»--_Coll. de Picardie_, t. CLV, fol. 99, ch. de 1190: «Bernardus Pauper, miles.»--_Coll. d'Anjou_, t. VI, no 2225, ch. de 1207: «Robertus Pauper, miles.»--_Coll. de Bourgogne_, t. XIII, fol. 101, ch. de 1218: «Petrus, miles, cognomento li poivres de Possesse.»--_Coll. d'Anjou_, t. VII, no 2706, ch. de 1231: «Geoffroy, dit le pauvre, chevalier, sgr du Plessys Mellé.»--D'Hozier, _Armor. et généal._, fol. 67, arr. ban d'Anjou en 1470: «Huguet le Pauvre.»

[284] De Camps, _Nobil. hist._, t. II, vo Sansavoir: «Galterus Sine habere» ou «Sine pecunia», l'illustre croisé.--«Guillaume Sans avoir, tué dans Rame en 1101.»--_Cartul. de Marmoutier_, t. II, p. 385, ch. de 1142: «Bertrannus sine terra;» t. I, p. 263, ch. de 1177: «Simon sine censu, miles»; t. II, p. 33, v. 1200: «Radulphus sine avero.»

Voici, en 1230, «Scard de nul fief[285]», et en 1350 «Guillaume Platebourse, chevalier[286]». Et combien de pauvres parmi les volontaires des guerres saintes! Lambert le Pauvre, chevalier, est à la première croisade[287]. Richard Forbanni, «voulant aller à Jérusalem», troque une bonne terre contre une mule[288]. Nivelon du Plessis chevalier, surnommé le pauvre, fait une aumône aux moines de Froimont, en 1190, lorsqu'il prend la Croix[289]. Manassés le Pauvre, chevalier, seigneur de Hez, et Eustache, son frère, partent pour la Palestine avec saint Louis[290]. En 1278, «Gautier, chevalier, dit le pauvre homme, empêché par la maladie d'accomplir le vœu qu'il avait fait d'aller à Jérusalem,» fait un don aux églises de Langres[291].

[285] _Cartul. de Meaux_, non fol., juin 1230: «Scardus de nullo feodo.»

[286] Dom Villevieille, _Trésor_, t. LXVIII, vo Platebourse.

[287] De Camps, t. II, vo _Pauper_.--Cf. Dom Villevieille, _Trésor_, t. LXVII, vo Pauvre.

[288] _Coll. de Poitou_, t. XIX, p. 126: «... volens pergere Hierosolymam... mulam unam... accepi, pro qua... donavi... mansum unum obtimum terre.»

[289] _Cartul. de Froimont_, fol. 5 vo: «Nevelo miles de Plesseio, cognomento Pauper, iturus Iherosolimam...»

[290] _Cartul. de Froimont_, fol. 11 vo, 14 vo: «Manasserius Pauper, dominus de Hes, miles.»

[291] _Gall. Christ._, t. IV, col. 612.--En 1283, «Gautier lou pauvre homme, chevalier,» est l'époux de Marguerite de Mailly. (_Coll. de Bourgogne_, t. XLI, fol. 158.)

Les juifs, créanciers âpres[292], s'engraissaient déjà des dépouilles françaises, car on les trouve partout où il y a des naufrages et des épaves; les moines, qui sont quelquefois eux-mêmes leurs débiteurs[293], viennent chrétiennement en aide à la Noblesse, pour la dégager des serres judaïques[294]. En 1192, Geoffroy d'Anjou et Désirée, sa femme, vendent de leurs biens «au juif Cresson»[295]. En 1202, la femme et le fils de Vilain de Nuillé, chevalier, vendent des terres pour acquitter ce que leur époux et père doit aux juifs[296]. En 1237, Raoul, avoué de Hérissart, chevalier, vend ses domaines pour cause d'indigence[297]. Après les croisades, le dénûment des Nobles est navrant; les Rois, à l'exemple de saint Louis[298], s'efforcent de l'atténuer, et c'est une des recommandations ordinaires de l'Eglise que d'être secourable aux «pauvres chevaliers»[299]. Pierre de Montmorin, damoiseau, en 1406, met sa ceinture en gage chez un marchand de Limoges, pour un prêt de 23 écus d'or[300]. En 1445, Evrard de la Marche, damoiseau, dans une «lettre de défiance» au duc de Bourgogne, dit: «Et moy qui suys ung jeune homme povre d'argent....[301]» Au XVe siècle, dit la _Revue Nobiliaire_[302], les familles nobles de Bourgogne étaient presque toutes complètement ruinées; témoin ce Guillaume de la Marche, ancien bailli de Chalon, dont les dettes étaient si énormes que sa veuve, Marie d'Ayne, «pauvre parente et servente du Duc, descendüe et extraicte du sang de Flandre», après avoir tenu un grand état, tomba dans une telle misère que les sergents ne trouvèrent à saisir dans son logis «que le lict où elle gisoit», et qu'on la vit dans sa vieillesse vendre du vin «à taverne», comme un pauvre tavernier, pour s'aider à vivre. La misère sévissait jusque sur les plus hauts sommets; qui ne se rappelle l'horrible pauvreté de Baudouin, empereur de Constantinople[303]? En 1339, Catherine de Viennois, princesse d'Achaïe, pour obtenir d'un boucher de la viande, dut lui remettre en gage son gobelet d'argent[304]. Et quel désordre introduit l'appauvrissement dans la hiérarchie militaire! Les riches écuyers ont maintenant dans leurs compagnies, sous leurs ordres, non seulement des chevaliers bacheliers[305], mais même des chevaliers bannerets[306]. Tel gentilhomme, après avoir longtemps combattu comme homme d'armes, devenu pauvre, retombait au rang d'archer[307]; car la gloire, en ce temps-là, n'était pas plus le sang que l'argent des autres; il fallait payer de sa poche aussi bien que de sa personne pour avoir l'honneur de servir, et les maigres subsides du trésor royal n'étaient pas faits pour conjurer la ruine. Dans les revues de l'arrière-ban, la moitié des Nobles se déclarent sans ressources, incapables de s'équiper et, par suite, de faire service au Roi. Lisez cet extrait de l'arrière-ban d'Anjou, en 1470:

«Ce sont les noms des gens nobles du ressort d'Angiers... Guillaume d'Ampoigné, aaigé, dict qu'il servira en habit de brigandine si possible luy est, mais qu'il n'a de quoy avoyr habillement, et qu'il a troys de ses enffans en la guerre du Roy. Mathelin de Portebise, ung voulge en sa main, et dit qu'il n'a de quoy avoyr habillement de guerre, et s'il peult avoyr de quoy il se mectra en poinct. Jehan de Quéon s'est présenté en robbe, un voulge en sa main, et dict qu'il n'a de quoy se mectre en poinct. Jehan de Chierzay, en brigandine; et neantmoings il a affermé par serment qu'il n'a comme riens de quoy vivre et ne tient que en bienfaict. Mathelin de Chargé s'est présenté en robbe, ung voulge en sa main, disant qu'il n'a de quoy avoyr habillement. Jehan de Langies s'est présenté en robbe et dict qu'il a la garde de la place de Lodun et qu'il n'a de quoy avoyr aulcung habillement. Charles de Rigné s'est présenté en robbe disant qu'il est eaigé de quatre-vingtz ans, pouvre homme, et n'a de quoy avoyr shabillement, et qu'il n'a seulement de quoy vivre[308].» Deux siècles après, l'Estat des gentilshommes de la sénéchaussée de Dax, ban et arrière-ban (1689-1692), contient ces mentions: «M. d'Abesse, pauvre; son fils vient de quitter les gardes du Roy; son père ne pouvoit l'entretenir.--M. de Six, pauvre...»; et plus loin, une série de «gens tenant fief et vivant noblement» sont désignés comme étant «pauvres et hors d'estat de servir, ne pouvant faire d'équipage[309].»

[292] _Anc. évêchés de Bretagne_, t. III, p. 81.

[293] _Cartul. de Saint-Seine_, p. 24.--_Varia ad hist. Brit._, fol. 123.

[294] _Anc. évêchés de Bret._, t. III. p. 195-196 et notes.

[295] _Cartul. de St Vinc. du Mans_, B. N., p. 505-506: «... Cresson judeo...»

[296] _Cartul. de St Vinc. du Mans_, B. N., p. 501: «Cum Vilanus de Nouile judeis denarios debuisset...»

[297] _Cartul. de Froimont_, fol. 50 vo: «Radulfus, advocatus de Harissart, miles, indigens peccunia...»

[298] Dom Bouquet, t. XXII, p. 592, ann. 1239: «Milites pauperes donis adjuti... Terricus Torcheboef, pauper miles, de dono [regis], X lib.»

[299] L. Gautier, _La Chevalerie_.

[300] Dom Villevieille, _Trésor_, t. LXI, vo Montmorin.

[301] _Chroniq. de Math. de Coussy_, éd. Buchon, p. 20.

[302] Tome III, p. 209.

[303] Michaud, t. V. p. 16-17.

[304] Cantù, _Hist. des Ital._, trad. franc., t. V, p. 361.

[305] _Montres_, t. II, p. 93, ann. 1387: «La reveue de J. Fouquaut, escuier, de 3 chevaliers bacheliers et de 36 aultres escuiers de sa chambre.» Page 415, ann. 1388: «La monstre de Loys de la Porte, escuier, quatre chevaliers et 14 aultres escuiers de sa compaignie.»

[306] _Sceaux_, t. LXXXVIII, p. 6942, ann. 1415: «M{re} George, sgr de Clere, chevalier benneret, servant dans la comp. de Robert de la Porte, chevalier bachelier.

[307] Ban de Saintonge en 1467: «Geoffroy Gombaud, lequel souloit estre homme d'armes, a esté receu pour archier, pour ce que ses chasteaulx ont esté bruslez.»--Comte Anatole de Bremond d'Ars, _Le chevalier de Méré_, 1869, in-8º.

[308] D'Hozier, _Armor. et généal._, fol. 43 ro-vo.--_Brigandine_, haubergeon ou cotte de maille des soldats. _Voulge_ ou _vouge_, épieu de vènerie à large fer.

[309] Baron de Cauna, _Armorial des Lannes_, t. I, p. 25, 26.--O. de Poli, _Rech. sur la fam. de St Vincent de Paul_, p. 9, note 1.

C'était une vérité... de Mr de la Palice que cette malice de La Bruyère: «Il y a des gens qui n'ont pas le moyen d'être nobles.» Pas plus que l'âge, l'infirmité ne dispensait le Noble du service de guerre; l'impotent envoyait un remplaçant valide et bien en point.[310] Aux comparants qui n'étaient pas «en souffisant habillement» ou «souffisamment montés», ou équipés «deument selon leur richesse», ou que le commissaire aux revues jugeait «non souffisamment en poinct selon la qualité de leur terre[311]», comme aussi aux «deffaillans», on saisissait impitoyablement «tous leurs fiefz et héritaiges», et «tous les fruiz» en étaient «cueillis au proffict du Roy[312]». Ceux dont l'indigence était notoire et constatée pouvaient être exemptés de servir[313]; mais quelle douloureuse humiliation! A la fin du XIIIe siècle, les commissaires royaux usaient fréquemment d'indulgence; mais, dans les siècles suivants, leur rigueur s'accrut en proportion de l'appauvrissement des Nobles, qui, presque tous, eûssent pu légitimement exciper de leur dénûment.

[310] La Roque, _Traité du ban_, p. 116, _Monstre des nobles du baill. de Caux_, en 1470: «Pour G. Louvel, ancien et impotent, se présenta G. Louvel, armé de brigandine, sallade, arc et trousse.»

[311] _Coll. de Picardie_, t. LXVIII, fol. 221-222, _Monstre des nobles de l'archidiaconé de Dynan_, en 1472.

[312] La Roque, _Traité du ban_, p. 117.

[313] Ainsi, en 1270, furent renvoyés avec cette mention, _pauper est_, de nombreux écuyers du bailliage d'Orléans: J. Bocher, Ph. de Lisserville, Huguelin de Montréal, Pierre de Boigne, G. d'Ozereau, Odin de la Porte, etc.--_Ibid._, p. 78-79.