CHAPITRE XX
A l'aventure.--Un varlet devenu roi.--Fortunes extraordinaires.--Guillaume Coquillart.--Chevaliers anoblis.--Valet cordonnier devenant grand trésorier.--Balthazar Pina et Jean le Blanc.--Coup de balai de la Vérité.--Déclaration de Louis XVIII en 1800.--Noblesse militaire.--Fraternité du loyalisme et du patriotisme.--Comment jadis on s'anoblissait soi-même.--Mesure paternelle.
Au moyen âge, les jeunes gentilshommes à l'escarcelle légère partaient à l'aventure, avec l'espoir de faire quelque merveilleuse fortune à la guerre ou dans les cours, d'énamourer et d'épouser quelque gente princesse aux cheveux d'or et aux yeux pers, comme dans les romans de chevalerie. La chronique des temps féodaux fournit maints exemples de ces élévations prodigieuses. Baudry le Teutonique, étant venu à la cour de Richard II, duc de Normandie, «suivant l'usage des anciens chevaliers, qui alloient, partout où se faisoit la guerre, offrir leurs services aux souverains», reçut de la munificence de ce prince des domaines considérables et fut l'auteur de l'illustre maison normande de Courcy.[346] Un «varlet» du comte de Poitou, Guy de Lusignan, était devenu roi de Jérusalem.[347] L'histoire des croisades, en regard de trop nombreuses ruines, relate çà et là d'autres fortunes extraordinaires.[348] C'était à qui se rangerait sous la bannière des princes renommés par leur inclination à récompenser les prouesses par des libéralités «tant d'or que d'argent, dit Froissart, car c'est le métal par quoy on acquiert l'amour des gentilshommes et des povres bachelliers.»[349] Ce chroniqueur de la chevalerie nous apprend que le rêve de tout écuyer était de faire, sur le champ de bataille, quelque grand prisonnier, dont l'énorme rançon lui servît à chausser les éperons de chevalier. Oudard de Renti, ayant fait prisonnier un chevalier anglais, «le rançonna bien et grant». Quand partit le sire de Barclay, fait prisonnier par un écuyer picard, «il paya six mille nobles d'or, et devint le dict escuier chevallier, pour le grant profict qu'il eut de son prisonnier.»[350] Guillaume Coquillart fait ainsi parler «les armes»:
Fay-je pas ung simple escuier, S'il scet bien les armes conduyre, Tout incontinent chevalier Que chascun l'appelle messire?[351]
[346] _Doss. bleu_ 5583, Courcy, p. 6.
[347] D'Ault-Dumesnil, _Dict. des Croisades_, p. 41.
[348] Michaud, t. I, p. 120, note 2; p. 451, note; p. 491.
[349] _Chroniq._, t. I, p. 8.
[350] La prise du comte de Tancarville et du connétable Raoul de Nesles rapporta cent mille moutons d'or à Thomas Holland.--Froissart, t. I, p. 352; t. II, p. 58, 431.
[351] _Blazon des armes et des dames_, éd. Coutelier, p. 26.
Les non-nobles eux-mêmes faisaient à la guerre de splendides fortunes, comme ces deux frères, l'un et l'autre parvenus au rang de chevaliers lorsque le duc de Bourbon, en 1334, les anoblit en leur donnant par surcroît son nom et ses armes;[352] preuve éclatante que sous «l'ancien régime», il n'était pas nécessaire d'être de noblesse pour sortir de la foule par le chemin de l'honneur. C'est un point d'histoire sociale à toucher incidemment, à cette fin de donner le coup de balai de la Vérité, de la Justice aux préjugés, aux mensonges accumulés par certaine école pour masquer aux yeux du peuple les bienfaisantes splendeurs de la Monarchie traditionnelle.
[352] Huillard-Bréholles, No 2041.
Voici, en 1427, «Pierre Baille, qui avoit esté vallet cordouanier à Paris, et puis fut sergent à verge, et puis recepveur de Paris, et lors estoit grand trésorier du Mayne.»[353] Plus tard, voici «le fils d'un pauvre boullanger, et frère d'un boullanger, devenu chef de la régie des Aydes, riche et considéré, le plus grand travailleur des fermes.»[354] Balthazar Pina, de simple soldat, arriva par sa bravoure au grade de capitaine et fut anobli en 1591; son arrière-petit-fils fut créé marquis de Saint-Didier.[355] Jean le Blanc, de simple gendarme dans la compagnie du connétable de Lesdiguières, devint capitaine de ses gardes, fut anobli en 1602 et reçut pour armoiries un semé de piques d'or en champ d'azur, avec cette belle devise: _L'honneur guide mes pas_. Un de ses deux fils épousa Geneviève d'Agoult, d'une des plus illustres maisons de la Provence.[356] Hector Caton, major au régiment de Lorraine dès 1636, fut anobli en 1645 pour sa valeur éprouvée.[357] Faut-il rappeler que le chevalier Paul, lieutenant-général et vice-amiral de France sous Louis XIII, était fils d'une blanchisseuse; Fabert, maréchal de France sous Louis XIV, fils d'un typographe; Catinat, maréchal de France, et Duguay-Trouin, fils de bourgeois; Saint-Hilaire, lieutenant-général sous Turenne, fils d'un savetier; Chevert, lieutenant-général sous Louis XV, fils d'un bedeau?
[353] _Journal d'un bourgeois de Paris_, XVe siècle, éd. Buchon, p. 674.
[354] _Pièc. origin._, t. 1490, Haudry, p. 43.
[355] G. de Rivoire la Bâtie, p. 525.
[356] A. de Terrebasse, _Salvaing de Boissieu_, p. 116.
[357] G. de Rivoire, p. 724.
«Voulant, déclarait Louis XVIII en 1800, assurer à la profession des armes, véritable origine de la Noblesse, toute la considération qui lui est due et que l'esprit national y attache, j'abolirai les deux règlements aussi injustes qu'impolitiques, dont l'un affectait à la naissance les places d'officiers, et l'autre confinait dans le grade de lieutenant le soldat que son mérite seul y avait élevé; car je n'oublie pas que parmi les Condé, les Turenne, les Luxembourg, la Monarchie a produit des Fabert, des Catinat, des Chevert, et que la révolution même lui en donnera de nouveaux, non moins propres à illustrer ses armes.»[358]
[358] O. de Poli, _Louis XVIII_, p. 181; instructions secrètes envoyées de Mittau, le 20 février 1800, par le Roi à ses agents en France.
Louis XVIII condamnait des règlements «aussi injustes qu'impolitiques», innovés, sous le règne de son infortuné frère, par un ministre de la guerre plus zélé qu'habile, et qui mettaient à néant le sage édit de 1750, portant création d'une noblesse militaire, ouverte à tous les services; on peut dire que ce fut la seule injustice que Louis XVI sanctionna de sa signature; mais il en appert sans conteste qu'auparavant tous les grades étaient à la portée du mérite. En effet, dans les fastes des régiments d'autrefois, on voit les officiers de fortune, dans la noble fraternité du loyalisme et du patriotisme, marcher côte à côte avec les gentilshommes de vieille roche; les noms obscurs confondus avec les plus éclatants, et tous les officiers, patriciens ou non, ne connaissant d'autre rivalité que l'émulation de l'héroïsme.[359] Cette chevaleresque émulation entre nobles et bourgeois, notre temps l'a revue dans la douloureuse guerre de 1870, et c'est d'un heureux augure pour la réconciliation si désirable des classes, pour l'avenir de la société française, pour la restauration de notre commune patrie.
[359] O. de Poli, _Royal-Vaisseaux_, p. 2-3, et p. 47: «L'histoire des Potier serait l'éclatante réfutation du mensonge révolutionnaire qui fait de la Noblesse sous la monarchie une caste fermée, et la glorification de ce régime vraiment national qui s'appliquait à tirer de la foule les Colbert, les le Tellier, les Potier, tous les mérites, pour les porter à la cime sociale comme un fécond exemple, un superbe encouragement.»
Jusque vers le milieu du XIVe siècle, on s'anoblissait soi-même, par la profession des armes; _militia nobilitat_ était un axiome courant;[360] preuve nouvelle que la Noblesse n'était pas un corps exclusif et fermé. Au demeurant, la mesure de n'admettre que le moins possible de non-nobles dans les grades était une mesure paternelle: c'était pour ne pas surcharger le peuple par suite d'exemptions d'impôts; car autant de non-nobles dans les grades, autant d'exempts, autant d'aggravations de charges pour la masse des contribuables, et les villes étaient les premières à réclamer contre la multiplicité des exemptions. Ce fut pour ce motif que Louis XIV supprima l'une des deux compagnies de cent gentilshommes, et Louis XV celle qui restait, «pour diminuer d'autant les privilèges, qui sont toujours à la charge de nos sujets».[361]
[360] Tiraqueau, _De nobilitate_, cap. VIII.
[361] Édit de septembre 1724.--Clairambault, t. DCCCXVII, fol. 137.