CHAPITRE I.
But de cette Institution.
Avant de rendre compte des motifs de notre Institution, qu'il nous soit permis de dire un mot sur les dispositions dans lesquelles nous sommes, non seulement de répondre à toutes les objections que l'on pourroit nous faire, mais encore d'entrer dans tous les détails que l'on a droit d'exiger de nous.
Quoi qu'il n'y ait presque point d'invention qui n'ait excité les clameurs de l'Envie & de l'Ignorance; nous osons nous flatter que notre Institution n'a rien à redouter de leurs traits. Sa nature, les lumières du Siècle où nous vivons, le bon naturel de nos concitoyens, tout nous assure que nous n'aurons à éclaircir, dans la suite de cet ouvrage, que des difficultés proposées par une critique sage & assez bien intentionnée pour seconder nos efforts, au lieu de chercher à nous décourager.
C'est dans cette espérance que nous ne négligerons de répondre à aucune des objections qui nous paroîtront tomber ou sur les moyens ou sur les motifs de l'Institution des Aveugles, Nous ferons plus; nous écarterons de l'imagination de nos Lecteurs tout ce qui pourroit en imposer aux personnes qui n'ont pas assisté à nos exercices, & à qui de trop zélés partisans de notre Institution auroient présenté du merveilleux, où il n'existe que des faits très naturels. En offrant ainsi un tableau fidèle de notre méthode considerée sous son véritable point de vue, notre intention est de ne laisser de cet Etablissement dans l'esprit du Public, que la véritable idée qu'il doit en avoir.
Enseigner aux Aveugles la lecture, à l'aide de livres dont les caractères sont en relief; & au moyen de cette lecture, leur apprendre l'imprimerie, l'Ecriture, le Calcul-Arithmétique, les Langues, l'Histoire, la Géographie, les Mathématiques, la Musique &c.
Mettre entre les mains de ces infortunés diverses occupations relatives aux Arts & aux Métiers, tels que le Filet, le Tricot, la Brochure des livres, les ouvrages au Boisseau, au Rouet & à la Trame, &c.
Primo. Pour occuper agréablement ceux d'entr'eux qui vivent dans un état aisé;
Secundo. Pour arracher à la mendicité ceux qui ne sont point avantagés des faveurs de la Fortune, en leur donnant des moyens de subsistance; & rendre enfin à la Société leurs bras ainsi que ceux de leurs conducteurs.
Tel est le but de notre Institution.
Chapitre II.
Réponse à l'Objection contre l'utilité générale de cette Institution.
On nous a rendu unanimement la justice de convenir, que nous avions rempli le premier objet de notre Institution, en offrant un amusement aux Aveugles fortunés: & s'il s'est élevé quelque doute, ce n'a été que sur la possibilité de réaliser les espérances que nous avions données de mêler dans notre Etablissement l'utile à l'agréable.
»En enseignant à vos Aveugles, nous dit-on, toutes les parties de l'Education que vous proposez, auriez-vous conçu le projet de peupler la République des Lettres & des Arts, de Savans, de Professeurs, d'Artistes, capables quoiqu'Aveugles, d'y jouer un rôle distingué, ou même de trouver à coup sûr des moyens de subsistance dans leurs propres travaux?«
Non. Nous ne prétendons pas mettre jamais le plus habile de nos Aveugles en concurrence dans aucun genre, même avec le plus médiocre des Savans ou des Artistes clairvoyans; mais lorsqu'au défaut de ceux-ci, ceux-là pourront remplir quelqu'objet d'utilité, nous osons les recommander à la Bienveillance Publique; & si ce n'est ni le goût des talens, ni la nécessité de les employer qui ouvre des ressources à nos Aveugles, peut-être sera-ce l'amour de l'Humanité. Combien de fois déja n'avons-nous pas vu la Bienfaisance prescrire ingénieusement des travaux à ces infortunés, pour avoir occasion de leur offrir des secours sans blesser leur amour-propre!
Voilà ce que nous avons à répondre d'abord sur l'utilité générale de notre Institution, en attendant que nos Lecteurs puissent se convaincre par les détails de cet ouvrage, & mieux encore, par l'expérience, jusqu'à quel point notre Education pourra concourir un jour à la subsistance des Aveugles, nés au sein de l'indigence.