De l’homœopathie au point de vue de sa thérapeutique.
Le point le plus important de la doctrine halmemannienne est sans aucun doute celui qui a trait à la partie pharmacologique. L’hypothèse des propriétés des médicaments en homœopathie est sans contredit, la partie la plus illogique de toute la doctrine.
C’est pourquoi nous croyons utile d’exposer ce sujet avec tous les détails que comporte son importance.
En homœopathie, le médicament est un agent morbifique, pouvant dès lors être comparé à une cause pathologique déterminante, et jouissant comme celle-ci de la propriété d’engendrer une maladie chaque fois qu’il est mis en rapport avec l’organisme.
L’action du médicament est double : primitivement il donne naissance dans l’organisme à des phénomènes divers, desquels il résulte des changements plus ou moins sensibles qui portent le nom d’effet primitif. Peu de temps après a lieu la réaction ou effet secondaire, qui amène comme résultat un changement tout-à-fait inverse au premier : ainsi en prenant le café pour exemple, on voit que son effet stimulant primitif devient consécutivement un effet somnolent. De même l’opium jette l’individu, au début, dans l’engourdissement, tandis que plus tard il amène l’insomnie (effet secondaire).
Telle est l’idée qu’on doit se faire d’un médicament.
Mais quelles sont les conditions qu’il doit réunir pour qu’il produise sur l’économie une action curative ? Il faut qu’en agissant sur l’individu malade, il donne naissance à des phénomènes en tout semblables à ceux de l’affection que l’on veut combattre. Un médicament pourra dissiper toute la série des symptômes fournis par la maladie, ou seulement certains de ces symptômes. Dans le premier cas, le médicament est complet, c’est-à-dire qu’il jouit exactement de la propriété de produire des manifestations morbides tout à fait analogues à celles de la maladie naturelle. Dans le dernier cas, au contraire, le médicament est imparfait puisqu’il manque de certaines propriétés morbifiques. On comprend que dans ce cas la guérison serait incomplète si on ne cherchait à suppléer à cette insuffisance par l’introduction d’autres médicaments qui viendront compléter les premiers et qui, joints à ceux-ci, formeront un médicament complet.
Telle est l’idée dominante et fondamentale de la thérapeutique suivant le système d’Hahnemann.
Examinons maintenant comment les médicaments produisent la guérison. Comme nous l’avons dit, le médicament fait développer une maladie toute artificielle qui fait disparaître la maladie naturelle. Mais pour cela, il est indispensable qu’elle surmonte en intensité cette dernière : en d’autres termes, si nous supposons les deux maladies comme étant une réunion de symptômes tout à fait semblables, il faut que chaque symptôme de la maladie artificielle ou médicamenteuse ait une action dont la puissance surpasse le symptôme de la maladie naturelle. C’est cette espèce d’exagération, ce surcroît de la maladie thérapeutique que l’on désigne sous le nom d’aggravation homœopathique.
Il résulte que la guérison se produit par une véritable substitution, qui a pour effet de remplacer une maladie souvent grave et de longue durée par une affection légère et bénigne qui disparaît promptement d’elle-même, dès qu’elle a éteint l’ensemble des symptômes préexistants, c’est-à-dire la maladie naturelle.
Cette propriété curative des médicaments repose donc sur la ressemblance des symptômes qu’ils produisent avec ceux de la maladie existante : ainsi, après l’administration du remède homœopathique, la force vitale devenant plus malade qu’elle ne l’était dans la maladie naturelle, se trouve obligée de déployer plus de force, plus d’énergie contre cette maladie que l’on a produite artificiellement ; mais l’affection de la puissance médicinale qui la désaccorde ayant peu de durée, elle ne tarde pas à en triompher.
Enfin, pour rendre ce système plus solide et montrer davantage l’efficacité et la justesse de ses opinions, Hahnemann cite des exemples à l’appui, en faisant intervenir certaines maladies qui ont la propriété d’en guérir une foule d’autres, caractérisées toutefois par des symptômes semblables aux leurs. C’est ainsi qu’il relate les expériences de Dezoteux et Leroy relativement à la vaccine. Or, d’après les travaux de ces auteurs, on sait que la vaccine jouit de la propriété de guérir certains accidents de la petite vérole, tels que l’ophtalmie, surdité, etc.
La propriété morbifique des médicaments homœopathiques est à peu près constante, car on peut produire une maladie artificielle quelles que soient les conditions de l’individu. Il n’en est pas tout à fait de même des différentes causes pathologiques, qui n’agissent le plus souvent que dans certaines circonstances et suivant l’idiosyncrasie du sujet. L’organisme est donc beaucoup plus accessible aux maladies médicamenteuses qu’aux maladies naturelles ; et de la facilité avec laquelle le médecin fait développer les maladies, il résulte que toute la science médicale ou l’art de guérir se résume à deux points : 1 connaître la totalité des symptômes de chaque maladie naturelle et artificielle ; 2 connaître le médicament qui produit cette dernière.
Passons maintenant à l’examen de la pharmacodynamie proprement dite, et disons quelles sont les inspirations qui ont conduit Hahnemann à formuler les médicaments homœopathiques.
Le lecteur n’a pas oublié que suivant l’idée du médecin de Leipzig, la maladie est une aberration dynamique de la vie spirituelle, un changement immatériel dans la manière d’être de l’individu ; or, le principe de la maladie n’étant pas de la matière, ce n’est pas avec une substance matérielle qu’on cherchera à la combattre. Mais l’expérience prouve qu’il existe des médicaments jouissant de la propriété d’éteindre certaines maladies. Dès lors il faut admettre que dans cet agent médicinal employé, il existe une force, un principe invisible, mais appréciable par ses effets ; car que pourrait ce qui est matériel contre ce qui ne l’est pas ? C’est donc un principe dynamique que l’on met aux prises avec le principe immatériel de la maladie et qui, l’annulant, permet à la force vitale de revenir à son état physiologique.
Peut-on retirer ce principe de la masse inerte ; c’est-à-dire le principe dynamique de la matière première qui le recèle ? Oui, et même rien de plus facile que de réaliser ce résultat. Pour arriver à ce but, l’homœopathe pratique la dynamisation, opération qui consiste à réduire le médicament en atomes par une division excessive, au moyen de la trituration, de la succussion et de la dilution. Ces manipulations pharmaceutiques isolent la force vitale de la masse, elles mettent en évidence ce principe dynamique, lequel jouit alors de toute son activité et se présente sous des conditions excellentes pour attaquer le principe immatériel de la maladie et l’annuler.
Du reste, il n’y a pas seulement que la dynamisation qui assure l’action des médicaments homœopathiques ; ainsi les soins que l’on prend de n’employer les médicaments que dans leur sphère d’action spéciale et l’attention que l’on a d’éloigner tout ce qui pourrait troubler leur action, sont des adjuvants qui contribuent puissamment à en augmenter leurs propriétés. Hahnemann préconise les médicaments à doses extrêmement petites : ainsi il admet que le médicament acquiert de l’intensité par la dilution et il recommande de répéter cette opération de 30 à 40 fois. À ce degré de dynamisation, le médicament est capable de produire des effets désastreux alors qu’il est employé par des mains inhabiles. C’est pourquoi les partisans de l’homœopathie, imbus de cette croyance, n’emploient les médicaments dilués qu’à des doses fractionnées.
L’idée du médecin allemand relative à la dynamisation, est facile à concevoir : Supposons un grain d’un médicament quelconque, d’acide arsénieux par exemple, que nous associons avec cent grains de sucre de lait ; de ce mélange nous en retirons un grain, lequel sera de nouveau intimement uni avec une quantité de sucre de lait égale à la première. Le produit obtenu constituera un médicament homœopathique de deuxième dilution. Que ces manœuvres se répètent indéfiniment et nous obtiendrons des médicaments de 10, de 20, de 30, 40 dilution, etc. Une substance médicamenteuse peut jouir de grandes vertus, alors même que l’atténuation ou dynamisation a été portée jusqu’au décillionnième. Doppler de Prague en donne l’explication suivante : il suppose qu’une goutte de médicament portée à ce degré d’atténuation contient une énorme quantité de surfaces matérielles du médicament dilué, parce que à chaque trituration le nombre des surfaces augmente prodigieusement ; or, suivant l’opinion de l’auteur, tout effet curatif dépend de la multiplicité des points de contact de la substance médicinale avec le corps vivant. Il résulte de là qu’une goutte de la trentième dilution doit déterminer une réaction bien plus forte que plusieurs gouttes d’une dilution moindre.
Les véhicules qui servent à la préparation des médicaments homœopathiques sont : l’eau distillée, l’alcool, le sucre de lait et les globules saccharins inertes. Ces substances doivent être d’une pureté irréprochable, et pour cela il faut que les appareils qui ont servi à leur fabrication soient exempts de toute matière étrangère ; quant au sucre de lait, il doit être tiré de la Suisse, car c’est là qu’on l’obtient le plus pur.
Pour ce qui concerne les globules nonpareilles qui doivent avoir le volume d’une graine de pavot, Hahnemann recommande de ne jamais les acheter chez les confiseurs, mais bien chez les pharmaciens, si on veut être plus sur de leur état de pureté.
Qu’on ne doute pas de l’efficacité du principe immatériel des médicaments, dit Hahnemann ; qu’on ne refuse pas d’admettre qu’une force excessivement puissante peut résider dans une particule de substance, si petite soit-elle ; car ne voit-on pas tous les jours des effets désastreux produits par les matières virulentes ou venimeuses ? Est-ce que dans ces agents on ne trouve pas la preuve d’une force immense, d’un principe inhérent à une particule infiniment petite de matière ? Les virus et les venins agissent donc dans l’organisme comme les médicaments, par un principe dynamique.
C’est là le grand argument à l’appui des idées qui servent de base à la doctrine d’Hahnemann. Mais ce médecin ne laissait pas de prévoir que parmi le monde il se trouverait des esprits hostiles, des médecins réfractaires à admettre de telles idées ; c’est pourquoi, les prenant à partie, il leur dit : « Que ceux dont l’esprit ne se nourrit que d’idées matérielles ou grossières, apprennent des mathématiciens qu’en quelque nombre de parties qu’on divise une substance, chacune de ces parties possède les mêmes propriétés que la substance elle-même, dont le pouvoir ne peut être anéanti. D’un autre côté, qu’on demande aux physiciens les puissances immenses de la lumière de la chaleur et de l’électricité, et pourtant ce sont des agents sans poids appréciable. » Pour étayer son assertion, Hahnemann donne les exemples suivants : « On a vu souvent, dit-il, des lettres dans la chambre d’un malade communiquer la maladie miasmatique à celui qui les lisait. Combien de fois aussi n’a-t-on pas vu des propos offensants occasionner une fièvre bilieuse qui mettait la vie en danger ; de même une indiscrète prophétie causer la mort à l’époque prédite ; et une surprise agréable ou désagréable suspendre le cours de la vie. Où se trouve alors l’agent matériel qui a produit ou qui entretient la maladie ? Peut-on peser ce principe morbifique ? » Le médecin de Leipzig continue ses arguments et pour appuyer ses assertions il ajoute : « Qui ne sait que la frayeur, la colère sont autant de causes de maladie ? Qui ignore qu’un orage donne la diarrhée à certaines personnes ; que d’autres ne peuvent supporter la vue d’un chat, d’un crapaud sans tomber en défaillance ? A-t-il jamais existé un homme dont les sens aient assez de finesse pour percevoir ces sortes d’agents ? Pourquoi dès lors les médicaments ne seraient-ils pas doués d’une puissance aussi subtile ? »
Comme on le voit, les raisons ne manquent pas à l’appui des hypothèses du médecin de Leipzig ; les faits qu’il cite paraissent concluants au premier abord, et l’on serait tenté d’admettre volontiers ses idées si l’on méconnaissait ou si l’on était peu initié sur la doctrine physiologique. C’est pour cela que dès son origine, cette doctrine a trouvé un assez grand nombre de partisans parmi le vulgaire, nombre qui heureusement tend à diminuer de nos jours.
Voilà succinctement expliquée la doctrine hahnemannienne. Il nous reste maintenant à en faire l’analyse.