‹ Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IChapitre 5 sur 191 · LIVRE PREMIER. - CHAPITRE I.

LIVRE PREMIER. - CHAPITRE I.

_Par diuers moyens on arrive à pareille fin._

LA plus commune façon d'amollir les cœurs de ceux qu'on a offencez, lors qu'ayans la vengeance en main, ils nous tiennent à leur mercy, c'est de les esmouuoir par submission, à commiseration et à pitié: toutesfois la brauerie, la constance, et la resolution, moyens tous contraires, ont quelquesfois seruy à ce mesme effect. Edouard Prince de Galles, celuy qui regenta si long temps nostre Guienne: personnage duquel les conditions et la fortune ont beaucoup de notables parties de grandeur; ayant esté bien fort offencé par les Limosins, et prenant leur ville par force, ne peut estre arresté par les cris du peuple, et des femmes, et enfans abandonnez à la boucherie, luy criants mercy, et se iettans à ses pieds: iusqu'à ce que passant tousiours outre dans la ville, il apperçeut trois Gentilshommes François, qui d'vne hardiesse incroyable soustenoient seuls l'effort de son armee victorieuse. La consideration et le respect d'vne si notable vertu, reboucha premierement la pointe de sa cholere: et commença par ces trois, à faire misericorde à tous les autres habitans de la ville. Scanderberch, Prince de l'Epire, suyuant vn soldat des siens pour le tuer, et ce soldat ayant essayé par toute espece d'humilité et de supplication de l'appaiser, se resolut à toute extremité de l'attendre l'espee au poing: cette sienne resolution arresta sus bout la furie de son maistre, qui pour luy auoir veu prendre vn si honorable party, le reçeut en grace. Cet exemple pourra souffrir autre interpretation de ceux, qui n'auront leu la prodigieuse force et vaillance de ce Prince là. L'Empereur Conrad troisiesme, ayant assiegé Guelphe Duc de Bauieres, ne voulut condescendre à plus douces conditions, quelques viles et lasches satisfactions qu'on luy offrist, que de permettre seulement aux gentils-femmes qui estoient assiegees auec le Duc, de sortir leur honneur sauue, à pied, auec ce qu'elles pourroient emporter sur elles. Elles d'vn cœur magnanime, s'aduiserent de charger sur leurs espaules leurs maris, leurs enfans, et le Duc mesme. L'Empereur print si grand plaisir à voir la gentillesse de leur courage, qu'il en pleura d'aise, et amortit toute cette aigreur d'inimitié mortelle et capitale qu'il auoit portee contre ce Duc: et dés lors en auant traita humainement luy et les siens.

L'vn et l'autre de ces deux moyens m'emporteroit aysement: car i'ay vne merueilleuse lascheté vers la misericorde et mansuetude: tant y a, qu'à mon aduis, ie serois pour me rendre plus naturellement à la compassion, qu'à l'estimation. Si est la pitié passion vitieuse aux Stoiques: ils veulent qu'on secoure les affligez, mais non pas qu'on flechisse et compatisse auec eux. Or ces exemples me semblent plus à propos, d'autant qu'on voit ces ames assaillies et essayees par ces deux moyens, en soustenir l'vn sans s'esbranler, et courber sous l'autre. Il se peut dire, que de rompre son cœur à la commiseration, c'est l'effet de la facilité, debonnaireté, et mollesse: d'où il aduient que les natures plus foibles, comme celles des femmes, des enfans, et du vulgaire, y sont plus subiettes: mais ayant eu à desdaing les larmes et les pleurs, de se rendre à la seule reuerence de la saincte image de la vertu, que c'est l'effect d'vne ame forte et imployable, ayant en affection et en honneur vne vigueur masle, et obstinee. Toutesfois és ames moins genereuses, l'estonnement et l'admiration peuuent faire naistre vn pareil effect: tesmoin le peuple Thebain, lequel ayant mis en Iustice d'accusation capitale, ses Capitaines, pour auoir continué leur charge outre le temps qui leur auoit esté prescript et preordonné, absolut à toute peine Pelopidas, qui plioit sous le faix de telles obiections, et n'employoit à se garantir que requestes et supplications: et au contraire Epaminondas, qui vint à raconter magnifiquement les choses par luy faites, et à les reprocher au peuple d'vne façon fiere et arrogante, il n'eut pas le cœur de prendre seulement les balotes en main, et se departit: l'assemblee louant grandement la hautesse du courage de ce personnage. Dionysius le vieil, apres des longueurs et difficultés extremes, ayant prins la ville de Rege, et en icelle le Capitaine Phyton, grand homme de bien, qui l'auoit si obstinéement defendue, voulut en tirer vn tragique exemple de vengeance. Il luy dict premierement, comment le iour auant, il auoit faict noyer son fils, et tous ceux de sa parenté. A quoy Phyton respondit seulement, qu'ils en estoient d'vn iour plus heureux que luy. Apres il le fit despouiller, et saisir à des Bourreaux, et le trainer par la ville, en le fouëttant tres ignominieusement et cruellement: et en outre le chargeant de felonnes parolles et contumelieuses. Mais il eut le courage tousiours constant, sans se perdre. Et d'vn visage ferme, alloit au contraire ramenteuant à haute voix, l'honorable et glorieuse cause de sa mort, pour n'auoir voulu rendre son païs entre les mains d'vn tyran: le menaçant d'vne prochaine punition des dieux. Dionysius, lisant dans les yeux de la commune de son armee, qu'au lieu de s'animer des brauades de cet ennemy vaincu, au mespris de leur chef, et de son triomphe, elle alloit s'amollissant par l'estonnement d'vne si rare vertu, et marchandoit de se mutiner, et mesmes d'arracher Phyton d'entre les mains de ses sergens, feit cesser ce martyre: et à cachettes l'enuoya noyer en la mer. Certes c'est vn subiect merueilleusement vain, diuers, et ondoyant, que l'homme: il est malaisé d'y fonder iugement constant et vniforme. Voyla Pompeius qui pardonna à toute la ville des Mamertins, contre laquelle il estoit fort animé, en consideration de la vertu et magnanimité du citoyen Zenon, qui se chargeoit seul de la faute publique, et ne requeroit autre grace que d'en porter seul la peine. Et l'hoste de Sylla, ayant vsé en la ville de Peruse de semblable vertu, n'y gaigna rien, ny pour soy, ny pour les autres.

Et directement contre mes premiers exemples, le plus hardy des hommes et si gratieux aux vaincus Alexandre, forçant apres beaucoup de grandes difficultez la ville de Gaza, rencontra Betis qui y commandoit, de la valeur duquel il auoit, pendant ce siege, senty des preuues merueilleuses, lors seul, abandonné des siens, ses armes despecees, tout couuert de sang et de playes, combatant encores au milieu de plusieurs Macedoniens, qui le chamailloient de toutes parts: et luy dit, tout piqué d'vne si chere victoire: car entre autres dommages, il auoit receu deux fresches blessures sur sa personne: Tu ne mourras pas comme tu as voulu, Betis: fais estat qu'il te faut souffrir toutes les sortes de tourmens qui se pourront inuenter contre un captif. L'autre, d'vne mine non seulement asseuree, mais rogue et altiere, se tint sans mot dire à ces menaces. Lors Alexandre voyant l'obstination à se taire: A il flechy vn genouil? luy est-il eschappé quelque voix suppliante? Vrayement ie vainqueray ce silence: et si ie n'en puis arracher parole, i'en arracheray au moins du gemissement. Et tournant sa cholere en rage, commanda qu'on luy perçast les talons, et le fit ainsi trainer tout vif, deschirer et desmembrer au cul d'vne charrette. Seroit-ce que la force de courage luy fust si naturelle et commune, que pour ne l'admirer point, il la respectast moins? ou qu'il l'estimast si proprement sienne, qu'en cette hauteur il ne peust souffrir de la veoir en vn autre, sans le despit d'vne passion enuieuse? ou que l'impetuosité naturelle de sa cholere fust incapable d'opposition? De vray, si elle eust receu bride, il est à croire, qu'en la prinse et desolation de la ville de Thebes elle l'eust receue: à veoir cruellement mettre au fil de l'espee tant de vaillans hommes, perdus, et n'ayans plus moyen de defence publique. Car il en fut tué bien six mille, desquels nul ne fut veu ny fuiant, ny demandant mercy: au rebours cerchans, qui çà, qui là, par les rues, à affronter les ennemis victorieux: les prouoquans à les faire mourir d'vne mort honorable. Nul ne fut veu, qui n'essaiast en son dernier souspir, de se venger encores: et à tout les armes du desespoir consoler sa mort en la mort de quelque ennemy. Si ne trouua l'affliction de leur vertu aucune pitié: et ne suffit la longueur d'vn iour à assouuir sa vengeance. Ce carnage dura iusques à la derniere goute de sang espandable: et ne s'arresta qu'aux personnes desarmées, vieillards, femmes et enfants, pour en tirer trente mille esclaues.