CHAPITRE VI.
_De l'exercitation._
IL est malaisé que le discours et l'instruction, encore que nostre creance s'y applique volontiers, soyent assez puissants pour nous acheminer iusques à l'action, si outre cela nous n'exerçons et formons nostre ame par experience au train, auquel nous la voulons renger: autrement quand elle sera au propre des effets, elle s'y trouuera sans doute empeschée. Voylà pourquoy parmy les Philosophes, ceux qui ont voulu atteindre à quelque plus grande excellence, ne se sont pas contentez d'attendre à couuert et en repos les rigueurs de la Fortune, de peur qu'elle ne les surprinst inexperimentez et nouueaux au combat: ains ils luy sont allez au deuant, et se sont iettez à escient à la preuue des difficultez. Les vns en ont abandonné les richesses, pour s'exercer à vne pauureté volontaire: les autres ont recherché le labeur, et vne austerité de vie penible, pour se durcir au mal et au trauail: d'autres se sont priuez des parties du corps les plus cheres, comme de la veuë et des membres propres à la generation, de peur que leur seruice trop plaisant et trop mol, ne relaschast et n'attendrist la fermeté de leur ame. Mais à mourir, qui est la plus grande besoigne que nous ayons à faire, l'exercitation ne nous y peut ayder. On se peut par vsage et par experience fortifier contre les douleurs, la honte, l'indigence; et tels autres accidents: mais quant à la mort, nous ne la pouuons essayer qu'vne fois: nous y sommes tous apprentifs, quand nous y venons. Il s'est trouué anciennement des hommes si excellens mesnagers du temps, qu'ils ont essayé en la mort mesme, de la gouster et sauourer: et ont bandé leur esprit, pour voir que c'estoit de ce passage: mais ils ne sont pas reuenus nous en dire les nouuelles.
_Nemo expergitus extat, Frigida quem semel est vitaï pausa sequuta._
Canius Iulius noble Romain, de vertu et fermeté singuliere, ayant esté condamné à la mort par ce marault de Caligula: outre plusieurs merueilleuses preuues qu'il donna de sa resolution, comme il estoit sur le poinct de souffrir la main du bourreau, vn Philosophe son amy luy demanda: Et bien Canius, en quelle démarche est à cette heure vostre ame? que fait elle? en quels pensemens estes vous? Ie pensois, luy respondit-il, à me tenir prest et bandé de toute ma force, pour voir, si en cet instant de la mort, si court et si brief, ie pourray apperceuoir quelque deslogement de l'ame, et si elle aura quelque ressentiment de son yssuë, pour, si i'en aprens quelque chose, en reuenir donner apres, si ie puis, aduertissement à mes amis. Cestuy-cy philosophe non seulement iusqu'à la mort, mais en la mort mesme. Quelle asseurance estoit-ce, et quelle fierté de courage, de vouloir que sa mort luy seruist de leçon, et auoir loisir de penser ailleurs en vn si grand affaire?
_Ius hoc animi morientis habebat._
Il me semble toutesfois qu'il y a quelque façon de nous appriuoiser à elle, et de l'essayer aucunement. Nous en pouuons auoir experience, sinon entiere et parfaicte: aumoins telle qu'elle ne soit pas inutile, et qui nous rende plus fortifiez et asseurez. Si nous ne la pouuons ioindre, nous la pouuons approcher, nous la pouuons reconnoistre: et si nous ne donnons iusques à son fort, aumoins verrons nous et en pratiquerons les aduenuës. Ce n'est pas sans raison qu'on nous fait regarder à nostre sommeil mesme, pour la ressemblance qu'il a de la mort. Combien facilement nous passons du veiller au dormir, auec combien peu d'interest nous perdons la connoissance de la lumiere et de nous! A l'aduenture pourroit sembler inutile et contre Nature la faculté du sommeil, qui nous priue de toute action et de tout sentiment, n'estoit que par iceluy Nature nous instruict, quelle nous a pareillement faicts pour mourir, que pour viure, et dés la vie nous presente l'eternel estat qu'elle nous garde apres icelle, pour nous y accoustumer et nous en oster la crainte. Mais ceux qui sont tombez par quelque violent accident en defaillance de cœur, et qui y ont perdu tous sentimens, ceux là à mon aduis ont esté bien pres de voir son vray et naturel visage. Car quant à l'instant et au poinct du passage, il n'est pas à craindre, qu'il porte auec soy aucun trauail ou desplaisir: d'autant que nous ne pouuons auoir nul sentiment, sans loisir. Nos souffrances ont besoing de temps, qui est si court et si precipité en la mort, qu'il faut necessairement qu'elle soit insensible. Ce sont les approches que nous auons à craindre: et celles-là peuuent tomber en experience. Plusieurs choses nous semblent plus grandes par imagination, que par effect. I'ay passé vne bonne partie de mon aage en vne parfaite et entiere santé: ie dy non seulement entiere, mais encore allegre et bouillante. Cet estat plein de verdeur et de feste, me faisoit trouuer si horrible la consideration des maladies, que quand ie suis venu à les experimenter, i'ay trouué leurs pointures molles et lasches au prix de ma crainte. Voicy que i'espreuue tous les iours: Suis-ie à couuert chaudement dans vne bonne sale, pendant qu'il se passe vne nuict orageuse et tempesteuse: ie m'estonne et m'afflige pour ceux qui sont lors en la campaigne: y suis-ie moy-mesme, ie ne desire pas seulement d'estre ailleurs. Cela seul, d'estre tousiours enfermé dans vne chambre, me sembloit insupportable: ie fus incontinent dressé à y estre vne semaine, et vn mois, plein d'émotion, d'alteration et de foiblesse: et ay trouué que lors de ma santé, ie plaignois les malades beaucoup plus, que ie ne me trouue à plaindre moy-mesme, quand i'en suis; et que la force de mon apprehension encherissoit pres de moitié l'essence et verité de la chose. I'espere qu'il m'en aduiendra de mesme de la mort: et qu'elle ne vaut pas la peine que ie prens à tant d'apprests que ie dresse, et tant de secours que i'appelle et assemble pour en soustenir l'effort. Mais à toutes aduantures nous ne pouuons nous donner trop d'auantage. Pendant nos troisiesmes troubles, ou deuxiesmes, il ne me souuient pas bien de cela, m'estant allé vn iour promener à vne lieuë de chez moy, qui suis assis dans le moiau de tout le trouble des guerres ciuiles de France; estimant estre en toute seureté, et si voisin de ma retraicte, que ie n'auoy, point besoin de meilleur equipage, i'auoy pris vn cheual bien aisé, mais non guere ferme. A mon retour, vne occasion soudaine s'estant presentée de m'aider de ce cheual à vn seruice, qui n'estoit pas bien de son vsage, vn de mes gens grand et fort, monté sur vn puissant roussin, qui auoit vne bouche desesperée, frais au demeurant et vigoureux, pour faire le hardy et deuancer ses compaignons, vint à le pousser à toute bride droict dans ma route, et fondre comme vn colosse sur le petit homme et petit cheual, et le foudroyer de sa roideur et de sa pesanteur, nous enuoyant l'vn et l'autre les pieds contre-mont: si que voila le cheual abbatu et couché tout estourdy, moy dix ou douze pas au delà, estendu à la renuerse, le visage tout meurtry et tout escorché, mon espée que i'auoy à la main, à plus de dix pas au delà, ma ceinture en pieces, n'ayant ny mouuement, ny sentiment, non plus qu'vne souche. C'est le seul esuanouissement que i'aye senty, iusques à cette heure. Ceux qui estoient auec moy, apres auoir essayé par tous les moyens qu'ils peurent, de me faire reuenir, me tenans pour mort, me prindrent entre leurs bras, et m'emportoient auec beaucoup de difficulté en ma maison, qui estoit loing de là, enuiron vne demy lieuë Françoise. Sur le chemin, et apres auoir esté plus de deux grosses heures tenu pour trespassé, ie commençay à me mouuoir et respirer: car il estoit tombé si grande abondance de sang dans mon estomach, que pour l'en descharger, Nature eut besoin de resusciter ses forces. On me dressa sur mes pieds, où ie rendy vn plein seau de bouillons de sang pur: et plusieurs fois par le chemin, il m'en falut faire de même. Par là ie commençay à reprendre vn peu de vie, mais ce fut par les menus, et par vn si long traict de temps, que mes premiers sentimens estoient beaucoup plus approchans de la mort que de la vie.
_Perchè, dubbiosa anchor del suo ritorno, Non s'assecura attonita la mente._
Cette recordation que i'en ay fort empreinte en mon ame, me representant son visage et son idée si pres du naturel, me concilie aucunement à elle. Quand ie commençay à y voir, ce fut d'vne veuë si trouble, si foible, et si morte, que ie ne discernois encores rien que la lumiere,
_--come quel ch'or apre, or chiude Gli occhi, mezzo tra'l sonno è l'esser desto._
Quant aux functions de l'ame, elles naissoient auec mesme progrez, que celles du corps. Ie me vy tout sanglant: car mon pourpoinct estoit taché par tout du sang que i'auoy rendu. La premiere pensée qui me vint, ce fut que i'auoy vne harquebusade en la teste: de vray en mesme temps, il s'en tiroit plusieurs autour de nous. Il me sembloit que ma vie ne me tenoit plus qu'au bout des léures: ie fermois les yeux pour ayder, ce me sembloit, à la pousser hors, et prenois plaisir à m'alanguir et à me laisser aller. C'estoit vne imagination qui ne faisoit que nager superficiellement en mon ame, aussi tendre et aussi foible que tout le reste: mais à la verité non seulement exempte de desplaisir, ains meslée à cette douceur, que sentent ceux qui se laissent glisser au sommeil. Ie croy que c'est ce mesme estat, où se trouuent ceux qu'on void défaillans de foiblesse, en l'agonie de la mort: et tiens que nous les plaignons sans cause, estimans qu'ils soyent agitez de griéues douleurs, ou auoir l'ame pressée de cogitations penibles. Ç'a esté tousiours mon aduis, contre l'opinion de plusieurs, et mesme d'Estienne de la Boetie, que ceux que nous voyons ainsi renuersez et assoupis aux approches de leur fin, ou accablez de la longueur du mal, ou par accident d'vne apoplexie, ou mal caduc,
_(vi morbi sæpe coactus Ante oculos aliquis nostros, vt fulminis ictu, Concidit, et spumas agit: ingemit, et fremit artus, Desipit, extentat neruos, torquetur, anhelat, Inconstanter et in iactando membra fatigat.)_
ou blessez en la teste, que nous oyons rommeller, et rendre par fois des souspirs trenchans, quoy que nous en tirons aucuns signes, par où il semble qu'il leur reste encore de la cognoissance, et quelques mouuemens que nous leur voyons faire du corps: i'ay tousiours pensé, dis-ie, qu'ils auoient et l'ame et le corps enseueli, et endormy.
_Viuit, et est vitæ nescius ipse suæ._
Et ne pouuois croire qu'à vn si grand estonnement de membres, et si grande défaillance des sens, l'ame peust maintenir aucune force au dedans pour se recognoistre: et que par ainsin ils n'auoient aucun discours qui les tourmentast, et qui leur peust faire iuger et sentir la misere de leur condition, et que par consequent, ils n'estoient pas fort à plaindre. Ie n'imagine aucun estat pour moy si insupportable et horrible, que d'auoir l'ame vifue, et affligée, sans moyen de se declarer. Comme ie dirois de ceux qu'on enuoye au supplice, leur ayant couppé la langue: si ce n'estoit qu'en cette sorte de mort, la plus muette me semble la mieux seante, si elle est accompaignée d'vn ferme visage et graue. Et comme ces miserables prisonniers qui tombent és mains des vilains bourreaux soldats de ce temps, desquels ils sont tourmentez de toute espece de cruel traictement, pour les contraindre à quelque rançon excessiue et impossible: tenus cependant en condition et en lieu, où ils n'ont moyen quelconque d'expression et signification de leurs pensées et de leur misere. Les Poëtes ont feint quelques Dieux fauorables à la deliurance de ceux qui trainoient ainsin vne mort languissante:
_Hunc ego Diti Sacrum iussa fero, téque isto corpore soluo._
Et les voix et responses courtes et descousues, qu'on leur arrache quelquefois à force de crier autour de leurs oreilles, et de les tempester, ou des mouuemens qui semblent auoir quelque consentement à ce qu'on leur demande, ce n'est pas tesmoignage qu'ils viuent pourtant, au moins vne vie entiere. Il nous aduient ainsi sur le beguayement du sommeil, auant qu'il nous ait du tout saisis, de sentir comme en songe, ce qui se faict autour de nous, et suyure les voix, d'vne ouye trouble et incertaine, qui semble ne donner qu'aux bords de l'ame: et faisons des responses à la suitte des dernieres paroles, qu'on nous a dites, qui ont plus de fortune que de sens. Or à present que ie l'ay essayé par effect, ie ne fay nul doubte que ie n'en aye bien iugé iusques à cette heure. Car premierement estant tout esuanouy, ie me trauaillois d'entr'ouurir mon pourpoinct à beaux ongles, car i'estoy desarmé, et si sçay que ie ne sentois en l'imagination rien qui me blessast. Car il y a plusieurs mouuemens en nous, qui ne partent pas de nostre ordonnance.
_Semianimésque micant digiti, ferrúmque retractant._
Ceux qui tombent, eslancent ainsi les bras au deuant de leur cheute, par vne naturelle impulsion, qui fait que nos membres se prestent des offices, et ont des agitations à part de nostre discours:
_Falciferos memorant currus abscindere membra, Vt tremere in terra videatur ab artubus, id quod Decidit abscissum, cùm mens tamen atque hominis vis Mobilitate mali, non quit sentire dolorem_.
I'auoy mon estomach pressé de ce sang caillé, mes mains y couroient d'elles-memes, comme elles font souuent, où il nous demange, contre l'aduis de nostre volonté. Il y a plusieurs animaux, et des hommes mesmes, apres qu'ils sont trespassez, ausquels on voit resserrer et remuer des muscles. Chacun sçait par experience, qu'il a des parties qui se branslent, dressent et couchent souuent sans son congé. Or ces passions qui ne nous touchent que par l'escorse, ne se peuuent dire nostres. Pour les faire nostres, il faut que l'homme y soit engagé tout entier: et les douleurs que le pied ou la main sentent pendant que nous dormons, ne sont pas à nous.
Comme i'approchay de chez moy, où l'alarme de ma cheute auoit desia couru, et que ceux de ma famille m'eurent rencontré, auec les cris accoustumez en telles choses: non seulement ie respondois quelque mot à ce qu'on me demandoit, mais encore ils disent que ie m'aduisay de commander qu'on donnast vn cheual à ma femme, que ie voyoy s'empestrer et se tracasser dans le chemin, qui est montueux et mal-aisé. Il semble que cette consideration deust partir d'vne ame esueillée; si est-ce que ie n'y estois aucunement: c'estoyent des pensemens vains en nuë, qui estoyent esmeuz par les sens des yeux et des oreilles: ils ne venoyent pas de chez moy. Ie ne sçauoy pourtant ny d'où ie venoy, ny où i'aloy, ny ne pouuois poiser et considerer ce qu'on me demandoit: ce sont de legers effects, que les sens produysoyent d'eux mesmes, comme d'vn vsage: ce que l'ame y prestoit, c'estoit en songe, touchée bien legerement, et comme lechée seulement et arrosée par la molle impression des sens. Cependant mon assiette estoit à la verité tres-douce et paisible: ie n'auoy affliction ny pour autruy ny pour moy: c'estoit vne langueur et vne extreme foiblesse, sans aucune douleur. Ie vy ma maison sans la recognoistre. Quand on m'eut couché, ie senty vne infinie douceur à ce repos: car i'auoy esté vilainement tirassé par ces pauures gens, qui auoyent pris la peine de me porter sur leurs bras, par vn long et tres-mauuais chemin, et s'y estoient lassez deux ou trois fois les vns apres les autres. On me presenta force remedes, dequoy ie n'en receuz aucun, tenant pour certain, que i'estoy blessé à mort par la teste. C'eust esté sans mentir vne mort bien heureuse: car la foiblesse de mon discours me gardoit d'en rien iuger, et celle du corps d'en rien sentir. Ie me laissoy couler si doucement, et d'vne façon si molle et si aisée, que ie ne sens guere autre action moins poisante que celle-la estoit.
Quand ie vins à reuiure, et à reprendre mes forces,
_Vt tandem sensus conualuere mei,_
qui fut deux ou trois heures apres, ie me senty tout d'vn train rengager aux douleurs, ayant les membres tous moulus et froissez de ma cheute, et en fus si mal deux ou trois nuits apres, que i'en cuiday remourir encore vn coup: mais d'vne mort plus vifue, et me sens encore de la secousse de cette froissure. Ie ne veux pas oublier cecy, que la derniere chose en quoy ie me peuz remettre, ce fut la souuenance de cet accident: et me fis redire plusieurs fois, où i'aloy, d'où ie venoy, à quelle heure cela m'estoit aduenu, auant que de le pouuoir conceuoir. Quant à la façon de ma cheute, on me la cachoit, en faueur de celuy, qui en auoit esté cause, et m'en forgeoit on d'autres. Mais long temps apres, et le lendemain, quand ma memoire vint à s'entr'ouurir, et me representer l'estat, où ie m'estoy trouué en l'instant que i'auoy aperçeu ce cheual fondant sur moy (car ie l'auoy veu à mes talons, et me tins pour mort: mais ce pensement auoit esté si soudain, que la peur n'eut pas loisir de s'y engendrer) il me sembla que c'estoit vn esclair qui me frapoit l'ame de secousse, et que ie reuenoy de l'autre monde. Ce conte d'vn euénement si leger, est assez vain, n'estoit l'instruction que i'en ay tirée pour moy: car à la verité pour s'apriuoiser à la mort, ie trouue qu'il n'y a que de s'en auoisiner. Or, comme dit Pline, chacun est à soy-mesmes vne tres bonne discipline, pourueu qu'il ait la suffisance de s'espier de pres. Ce n'est pas icy ma doctrine, c'est mon estude: et n'est pas la leçon d'autruy, c'est la mienne. Et ne me doibt on pourtant sçauoir mauuais gré, si ie la communique. Ce qui me sert, peut aussi par accident seruir à vn autre. Au demeurant, ie ne gaste rien, ie n'vse que du mien. Et si ie fay le fol, c'est à mes despends, et sans l'interest de personne: car c'est en follie, qui meurt en moy, qui n'a point de suitte. Nous n'auons nouuelles que de deux ou trois anciens, qui ayent battu ce chemin: et si ne pouuons dire, si c'est du tout en pareille maniere à cette-cy, n'en connoissant que les noms. Nul depuis ne s'est ietté sur leur trace. C'est vne espineuse entreprinse, et plus qu'il ne semble, de suyure vne alleure si vagabonde, que celle de nostre esprit: de penetrer les profondeurs opaques de ses replis internes: de choisir et arrester tant de menus airs de ses agitations: et est vn amusement nouueau et extraordinaire, qui nous retire des occupations communes du monde: ouy, et des plus recommandées. Il y a plusieurs années que ie n'ay que moy pour visée à mes pensées, que ie ne contrerolle et n'estudie que moy. Et si i'estudie autre chose, c'est pour soudain le coucher sur moy, ou en moy, pour mieux dire. Et ne me semble point faillir, si, comme il se faict des autres sciences, sans comparaison moins vtiles, ie fay part de ce que i'ay apprins en cette cy: quoy que ie ne me contente guere du progrez que i'y ay faict. Il n'est description pareille en difficulté, à la description de soy-mesmes, ny certes en vtilité. Encore se faut il testonner, encore se faut il ordonner et renger pour sortir en place. Or ie me pare sans cesse: car ie me descris sans cesse.
La coustume a faict le parler de soy, vicieux: et le prohibe obstinéement en hayne de la ventance, qui semble tousiours estre attachée aux propres tesmoignages. Au lieu qu'on doit moucher l'enfant, cela s'appelle l'enaser,
_In vicium ducit culpæ fuga._
Ie trouue plus de mal que de bien à ce remede. Mais quand il seroit vray, que ce fust necessairement, presomption, d'entretenir le peuple de soy: ie ne doy pas suyuant mon general dessein, refuser vne action qui publie cette maladiue qualité, puis qu'elle est en moy: et ne doy cacher cette faute, que i'ay non seulement en vsage, mais en profession. Toutesfois à dire ce que i'en croy, cette coustume a tort de condamner le vin, par ce que plusieurs s'y enyurent. On ne peut abuser que des choses qui sont bonnes. Et croy de cette regle, qu'elle ne regarde que la populaire defaillance. Ce sont brides à veaux, desquelles ny les Saincts, que nous oyons si hautement parler d'eux, ny les Philosophes, ny les Theologiens ne se brident. Ne fay-ie moy, quoy que ie soye aussi peu l'vn que l'autre. S'ils n'en escriuent à point nommé, aumoins, quand l'occasion les y porte, ne feignent ils pas de se ietter bien auant sur le trottoir. Dequoy traitte Socrates plus largement que de soy? A quoy achemine il plus souuient les propos de ses disciples, qu'à parler d'eux, non pas de la leçon de leur liure, mais de l'estre et branle de leur ame? Nous nous disons religieusement à Dieu, et à nostre confesseur, comme noz voisins à tout le peuple. Mais nous n'en disons, me respondra-on, que les accusations. Nous disons donc tout: car nostre vertu mesme est fautiere et repentable. Mon mestier et mon art, c'est viure. Qui me defend d'en parler selon mon sens, experience et vsage: qu'il ordonne à l'architecte de parler des bastiments non selon soy, mais selon son voisin, selon la science d'vn autre, non selon la sienne. Si c'est gloire, de soy-mesme publier ses valeurs, que ne met Cicero en auant l'eloquence de Hortense; Hortense celle de Cicero? A l'aduenture entendent ils que ie tesmoigne de moy par ouurage et effects, non nuement par des paroles. Ie peins principalement mes cogitations, subiect informe, qui ne peut tomber en production ouuragere. A toute peine le puis ie coucher en ce corps aëré de la voix. Des plus sages hommes, et des plus deuots, ont vescu fuyants tous apparents effects. Les effects diroyent plus de la Fortune, que de moy. Ils tesmoignent leur roolle, non pas le mien, si ce n'est coniecturalement et incertainement. Eschantillons d'vne montre particuliere. Ie m'estalle entier: c'est vn _skeletos_, où d'vne veuë les veines, les muscles, les tendons paroissent, chasque piece en son siege. L'effect de la toux en produisoit vne partie: l'effect de la palleur ou battement de cœur vn' autre, et doubteusement. Ce ne sont mes gestes que i'escris; c'est moy, c'est mon essence. Ie tien qu'il faut estre prudent à estimer de soy, et pareillement conscientieux à en tesmoigner: soit bas, soit haut, indifferemment. Si ie me sembloy bon et sage tout à fait, ie l'entonneroy à pleine teste. De dire moins de soy, qu'il n'y en a, c'est sottise, non modestie: se payer de moins, qu'on ne vaut, c'est lascheté et pusillanimité selon Aristote. Nulle vertu ne s'ayde de la fausseté: et la verité n'est iamais matiere d'erreur. De dire de soy plus qu'il n'en y a, ce n'est pas tousiours presomption, c'est encore souuent sottise. Se complaire outre mesure de ce qu'on est, en tomber en amour de soy indiscrete, est à mon aduis la substance de ce vice. Le supreme remede à le guarir, c'est faire tout le rebours de ce que ceux icy ordonnent, qui en défendant le parler de soy, defendent par consequent encore plus de penser à soy. L'orgueil gist en la pensée: la langue n'y peut auoir qu'vne bien legere part. De s'amuser à soy, il leur semble que c'est se plaire en soy: de se hanter et prattiquer, que c'est se trop cherir. Mais cet excez naist seulement en ceux qui ne se tastent que superficiellement, qui se voyent apres leurs affaires, qui appellent resuerie et oysiueté de s'entretenir de soy, et s'estoffer et bastir, faire des chasteaux en Espaigne: s'estimants chose tierce et estrangere à eux mesmes. Si quelcun s'enyure de sa science, regardant souz soy: qu'il tourne les yeux au dessus vers les siecles passez, il baissera les cornes, y trouuant tant de milliers d'esprits, qui le foulent aux pieds. S'il entre en quelque flateuse presomption de sa vaillance, qu'il se ramentoiue les vies de Scipion, d'Epaminondas, de tant d'armées, de tant de peuples, qui le laissent si loing derriere eux. Nulle particuliere qualité n'enorgueillira celuy, qui mettra quand et quand en compte, tant d'imparfaittes et foibles qualitez autres, qui sont en luy, et au bout, la nihilité de l'humaine condition. Parce que Socrates auoit seul mordu à certes au precepte de son Dieu, de se connoistre, et par cet estude estoit arriué à se mespriser, il fut estimé seul digne du nom de Sage. Qui se connoistra ainsi, qu'il se donne hardiment à connoistre par sa bouche.