‹ Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IIChapitre 10 sur 60 · CHAPITRE XV.

CHAPITRE XV.

_Que nostre desir s'accroist par la malaisance._

IL n'y a raison qui n'en aye vne contraire, dit le plus sage party des philosophes. Ie remaschois tantost ce beau mot, qu'vn ancien allegue pour le mespris de la vie: Nul bien nous peut apporter plaisir, si ce n'est celuy, à la perte duquel nous sommes preparez: _In æquo est dolor amissæ rei, et timor amittendæ_. Voulant gaigner par là, que la fruition de la vie ne nous peut estre vrayement plaisante, si nous sommes en crainte de la perdre. Il se pourroit toutesfois dire au rebours, que nous serrons et embrassons ce bien, d'autant plus estroit, et auecques plus d'affection, que nous le voyons nous estre moins seur, et craignons qu'il nous soit osté. Car il se sent euidemment, comme le feu se picque à l'assistance du froid, que nostre volonté s'aiguise aussi par le contraste:

_Si numquam Danaen habuisset ahenea turris, Non esset Danae de Ioue facta parens:_

et qu'il n'est rien naturellement si contraire à nostre goust que la satieté, qui vient de l'aisance: ny rien qui l'aiguise tant que la rareté et difficulté. _Omnium rerum voluptas ipso quo debet fugare periculo crescit._

_Galla, nega; satiatur amor, nisi gaudia torquent._

Pour tenir l'amour en haleine, Lycurgue ordonna que les mariez de Lacedemone ne se pourroient prattiquer qu'à la desrobée, et que ce seroit pareille honte de les rencontrer couchés ensemble qu'auecques d'autres. La difficulté des assignations, le danger des surprises, la honte du lendemain,

_Et languor, et silentium, Et latere petitus imo spiritus,_

c'est ce qui donne pointe à la sauce. Combien de ieux tres-lasciuement plaisants, naissent de l'honneste et vergongneuse maniere de parler des ouurages de l'Amour? La volupté mesme cherche à s'irriter par la douleur. Elle est bien plus sucrée, quand elle cuit, et quand elle escorche. La courtisane Flora disoit n'auoir iamais couché auec Pompeius, qu'elle ne luy eust faict porter les merques de ses morsures.

_Quod petiere, premunt arctè, faciúntque dolorem Corporis, et dentes inlidunt sæpe labellis: Et stimuli subsunt, qui instigant lædere id ipsum Quodcunque est, rabies vnde illæ germina surgunt._

Il en va ainsi par tout: la difficulté donne prix aux choses. Ceux de la Marque d'Ancone font plus volontiers leurs vœuz à Sainct Iaques, et ceux de Galice à nostre Dame de Lorete: on fait au Liege grande feste des bains de Luques, et en la Toscane de ceux d'Aspa: il ne se voit guere de Romains en l'escole de l'escrime à Rome, qui est pleine de François. Ce grand Caton se trouua aussi bien que nous, desgousté de sa femme tant qu'elle fut sienne, et la desira quand elle fut à vn autre. I'ay chassé au haras vn vieil cheual, duquel à la senteur des iuments, on ne pouuoit venir à bout. La facilité l'a incontinent saoulé enuers les siennes: mais enuers les estrangeres et la premiere qui passe le long de son pastis, il reuient à ses importuns hannissements, et à ses chaleurs furieuses comme deuant. Nostre appetit mesprise et outrepasse ce qui luy est en main, pour courir apres ce qu'il n'a pas.

_Transuolat in medio posita, et fugientia captat._

Nous defendre quelque chose, c'est nous en donner enuie.

_Nisi tu seruare puellam Incipis, incipiet desinere esse mea._

Nous l'abandonner tout à faict, c'est nous en engendrer mespris. La faute et l'abondance retombent en mesme inconuenient:

_Tibi quod superest, mihi quod defit, dolet._

Le desir et la iouyssance nous mettent pareillement en peine. La rigueur des maistresses est ennuyeuse, mais l'aisance et la facilité l'est, à vray dire, encores plus, d'autant que le mescontentement et la cholere naissent de l'estimation, en quoy nous auons la chose desirée, aiguisent l'amour, et le reschauffent: mais la satieté engendre le dégoust: c'est vne passion mousse, hebetée, lasse, et endormie.

_Si qua volet regnare diu, contemnat amantem,

Contemnite amantes, Sic hodie veniet, si qua negauit heri._

Pourquoy inuenta Popæa de masquer les beautez de son visage, que pour les rencherir à ses amants? Pourquoy a lon voilé iusques au dessoubs des talons ces beautez, que chacun desire montrer, que chacun desire voir? Pourquoy couurent elles de tant d'empeschemens, les vns sur les autres, les parties, où loge principallement nostre desir et le leur? Et à quoy seruent ces gros bastions, dequoy les nostres viennent d'armer leurs flancs, qu'à leurrer nostre appetit, et nous attirer à elles en nous esloignant?

_Et fugit ad salices, et se cupit antè videri. Interdum tunica duxit operta moram._

A quoy sert l'art de cette honte virginalle? cette froideur rassise, cette contenance seuere, cette profession d'ignorance des choses, qu'elles sçauent mieux, que nous qui les en instruisons, qu'à nous accroistre le desir de vaincre, gourmander, et fouler à nostre appetit, toute cette ceremonie, et ces obstacles? Car il y a non seulement du plaisir, mais de la gloire encore, d'affolir et desbaucher cette molle douceur, et cette pudeur infantine, et de ranger à la mercy de nostre ardeur vne grauité froide et magistrale. C'est gloire, disent-ils, de triompher de la modestie, de la chasteté, et de la temperance: et qui desconseille aux Dames, ces parties là, il les trahit, et soy-mesmes. Il faut croire que le cœur leur fremit d'effroy, que le son de nos mots blesse la pureté de leurs oreilles, qu'elles nous en haissent et s'accordent à nostre importunité d'vne force forcée. La beauté, toute puissante qu'elle est, n'a pas dequoy se faire sauourer sans cette entremise. Voyez en Italie, où il y a plus de beauté à vendre, et de la plus fine, comment il faut qu'elle cherche d'autres moyens estrangers, et d'autres arts pour se rendre aggreable: et si à la verité, quoy qu'elle face estant venale et publique, elle demeure foible et languissante. Tout ainsi que mesme en la vertu, de deux effects pareils, nous tenons neantmoins celuy-là, le plus beau et plus digne, auquel il y a plus d'empeschement et de hazard proposé. C'est vn effect de la prouidence diuine, de permettre sa saincte Eglise estre agitée, comme nous la voyons de tant de troubles et d'orages, pour esueiller par ce contraste les ames pies, et les r'auoir de l'oisiueté et du sommeil, où les auoit plongees vne si longue tranquillité. Si nous contrepoisons la perte que nous auons faicte, par le nombre de ceux qui se sont desuoyez, au gain qui nous vient pour nous estre remis en haleine, resuscité nostre zele et nos forces, à l'occasion de ce combat, Ie ne sçay si l'vtilité ne surmonte point le dommage. Nous auons pensé attacher plus ferme le nœud de nos mariages, pour auoir osté tout moyen de les dissoudre, mais d'autant s'est dépris et relasché le nœud de la volonté et de l'affection, que celuy de la contraincte s'est estrecy. Et au rebours, ce qui tint les mariages à Rome, si long temps en honneur et en seurté, fut la liberté de les rompre, qui voudroit. Ils gardoient mieux leurs femmes, d'autant qu'ils les pouuoient perdre: et en pleine licence de diuorces, il se passa cinq cens ans et plus, auant que nul s'en seruist.

_Quod licet, ingratum est: quod non licet, acrius vrit._

A ce propos se pourroit ioindre l'opinion d'vn ancien, que les supplices aiguisent les vices plustost qu'ils ne les amortissent: qu'ils n'engendrent point le soing de bien faire, c'est l'ouurage de la raison, et de la discipline: mais seulement vn soing de n'estre surpris en faisant mal.

_Latius excisæ pestis contagia serpunt_

Ie ne sçay pas qu'elle soit vraye, mais cecy sçay-ie par experience, que iamais police ne se trouua reformée par là. L'ordre et reglement des mœurs, dépend de quelque autre moyen. Les histoires Grecques font mention des Argippees voisins de la Scythie, qui viuent sans verge et sans baston à offenser: que non seulement nul n'entreprend d'aller attaquer: mais quiconque s'y peut sauuer, il est en franchise, à cause de leur vertu et saincteté de vie: et n'est aucun si osé d'y toucher. On recourt à eux pour appoincter les differents, qui naissent entre les hommes d'ailleurs. Il y a nation, où la closture des iardins et des champs, qu'on veut conseruer, se faict d'vn filet de coton, et se trouue bien plus seure et plus ferme que nos fossez et nos hayes. _Furem signata sollicitant. Aperta effractarius præterit._ A l'aduenture sert entre autres moyens, l'aisance, à couurir ma maison de la violence de noz guerres ciuiles. La defense attire l'entreprise, et la deffiance l'offense. I'ay affoibly le dessein des soldats, ostant à leur exploit, le hazard, et toute matiere de gloire militaire, qui a accoustumé de leur seruir de titre et d'excuse. Ce qui est faict courageusement, est tousiours faict honorablement, en temps où la iustice est morte. Ie leur rens la conqueste de ma maison lasche et traistresse. Elle n'est close à personne, qui y heurte. Il n'y a pour toute prouision, qu'vn portier, d'ancien vsage et ceremonie: qui ne sert pas tant à defendre ma porte, qu'à l'offrir plus decemment et gratieusement. Ie n'ay ny garde ny sentinelle, que celle que les astres font pour moy. Vn Gentil-homme a tort de faire montre d'estre en deffense, s'il ne l'est bien à poinct. Qui est ouuert d'vn costé, l'est par tout. Noz peres ne penserent pas à bastir des places frontieres. Les moyens d'assaillir, ie dy sans batterie et sans armée, et de surprendre noz maisons, croissent touts les iours, au dessus des moyens de se garder. Les esprits s'aiguisent generalement de ce costé là. L'inuasion touche touts, la defense non, que les riches. La mienne estoit forte selon le temps qu'elle fut faitte: ie n'y ay rien adiousté de ce costé là, et craindroy que sa force se tournast contre moy-mesme. Ioint qu'vn temps paisible requerra, qu'on les defortifie. Il est dangereux de ne les pouuoir regaigner: et est difficile de s'en asseurer. Car en matiere de guerres intestines, vostre vallet peut estre du party que vous craignez. Et où la religion sert de pretexte, les parentez mesmes deuiennent infiables auec couuerture de iustice. Les finances publiques n'entretiendront pas noz garnisons domestiques. Elles s'y espuiseroient. Nous n'auons pas dequoy le faire sans nostre ruine: ou plus incommodeement et iniurieusement encore, sans celle du peuple. L'estat de ma perte ne seroit guere pire. Au demeurant, vous y perdez vous, voz amis mesmes s'amusent à accuser vostre inuigilance et improuidence, plus qu'à vous pleindre, et l'ignorance ou nonchalance aux offices de vostre profession. Ce que tant de maisons gardées se sont perduës, où ceste cy dure: me fait soupçonner, qu'elles se sont perduës de ce, qu'elles estoyent gardées. Cela donne et l'enuie et la raison à l'assaillant. Toute garde porte visage de guerre. Qui se iettera, si Dieu veut, chez moy: mais tant y a, que ie ne l'y appelleray pas. C'est la retraitte à me reposer des guerres. I'essaye de soustraire ce coing, à la tempeste publique, comme ie fay vn autre coing en mon ame. Nostre guerre a beau changer de formes, se multiplier et diuersifier en nouueaux partis: pour moy ie ne bouge. Entre tant de maisons armées, moy seul, que ie sçache, de ma condition, ay fié purement au ciel la protection de la mienne. Et n'en ay iamais osté ny vaisselle d'argent, ny titre, ny tapisserie. Ie ne veux ny me craindre, ny me sauuer à demy. Si vne pleine recognoissance acquiert la faueur diuine, elle me durera iusqu'au bout: sinon, i'ay tousiours assez duré, pour rendre ma durée remerquable et enregistrable. Comment? Il y a bien trente ans.