CHAPITRE XII.
_Apologie de Raimond de Sebonde._
C'EST à la verité vne tres-vtile et grande partie que la science: ceux qui la mesprisent tesmoignent assez leur bestise: mais ie n'estime pas pourtant sa valeur iusques à cette mesure extreme qu'aucuns luy attribuent. Comme Herillus le philosophe, qui logeoit en elle le souuerain bien, et tenoit qu'il fust en elle de nous rendre sages et contens: ce que ie ne croy pas: ny ce que d'autres ont dict, que la science est mere de toute vertu, et que tout vice est produit par l'ignorance. Si cela est vray, il est subiect à vne longue interpretation. Ma maison a esté dés long temps ouuerte aux gens de sçauoir, et en est fort cogneuë; car mon pere qui l'a commandée cinquante ans, et plus, eschauffé de cette ardeur nouuelle, dequoy le Roy François premier embrassa les lettres et les mit en credit, rechercha auec grand soin et despence l'accointance des hommes doctes, les receuant chez luy, comme personnes sainctes, et ayans quelque particuliere inspiration de sagesse diuine, recueillant leurs sentences, et leurs discours comme des oracles, et auec d'autant plus de reuerence, et de religion, qu'il auoit moins de loy d'en iuger: car il n'auoit aucune cognoissance des lettres, non plus que ses predecesseurs. Moy ie les ayme bien, mais ie ne les adore pas. Entre autres, Pierre Bunel, homme de grande reputation de sçauoir en son temps, ayant arresté quelques iours à Montaigne en la compagnie de mon pere, auec d'autres hommes de sa sorte, luy fit present au desloger d'vn liure qui s'intitule _Theologia naturalis; siue Liber creaturarum, magistri Raimondi de Sebonde_. Et par ce que la langue Italienne et Espagnolle estoient familieres à mon pere, et que ce liure est basty d'vn Espagnol barragouiné en terminaisons Latines, il esperoit qu'auec bien peu d'ayde, il en pourroit faire son profit, et le luy recommanda, comme liure tres-vtile et propre à la saison, en laquelle il le luy donna: ce fut lors que les nouuelletez de Luther commençoient d'entrer en credit, et esbranler en beaucoup de lieux nostre ancienne creance. En quoy il auoit vn tresbon aduis; preuoyant bien par discours de raison, que ce commencement de maladie declineroit aisément en vn execrable atheisme. Car le vulgaire n'ayant pas la faculté de iuger des choses par elles mesmes, se laissant emporter à la Fortune et aux apparences, apres qu'on luy a mis en main la hardiesse de mespriser et contreroller les opinions qu'il auoit euës en extreme reuerence, comme sont celles où il va de son salut, et qu'on a mis aucuns articles de sa religion en doubte et à la balance, il iette tantost apres aisément en pareille incertitude toutes les autres pieces de sa creance, qui n'auoient pas chez luy plus d'authorité ny de fondement, que celles qu'on luy a esbranlées: et secoue comme vn ioug tyrannique toutes les impressions, qu'il auoit receues par l'authorité des loix, ou reuerence de l'ancien vsage,
_Nam cupidè conculcatur nimis antè metutum;_
entreprenant deslors en auant, de ne receuoir rien, à quoy il n'ait interposé son decret, et presté particulier consentement. Or quelques iours auant sa mort, mon pere ayant de fortune rencontré ce liure soubs vn tas d'autres papiers abandonnez, me commanda de le luy mettre en François. Il faict bon traduire les autheurs, comme celuy-là, où il n'y a guere que la matiere à representer: mais ceux qui ont donné beaucoup à la grace, et à l'elegance du langage, ils sont dangereux à entreprendre, nommément pour les rapporter à vn idiome plus foible. C'estoit vne occupation bien estrange et nouuelle pour moy: mais estant de fortune pour lors de loisir, et ne pouuant rien refuser au commandement du meilleur pere qui fut onques, i'en vins à bout, comme ie peuz: à quoy il print vn singulier plaisir, et donna charge qu'on le fist imprimer: ce qui fut executé apres sa mort. Ie trouuay belles les imaginations de cet autheur, la contexture de son ouurage bien suyuie; et son dessein plein de pieté. Par ce que beaucoup de gens s'amusent à le lire, et notamment les dames, à qui nous deuons plus de seruice, ie me suis trouué souuent à mesme de les secourir, pour descharger leur liure de deux principales obiections qu'on luy faict. Sa fin est hardie et courageuse, car il entreprend par raisons humaines et naturelles, establir et verifier contre les atheistes tous les articles de la religion Chrestienne. En quoy, à dire la verité, ie le trouue si ferme et si heureux, que ie ne pense point qu'il soit possible de mieux faire en cet argument là; et croy que nul ne l'a esgalé. Cet ouurage me semblant trop riche et trop beau, pour vn autheur, duquel le nom soit si peu cogneu, et duquel tout ce que nous sçauons, c'est qu'il estoit Espagnol, faisant profession de medecine à Thoulouse, il y a enuiron deux cens ans; ie m'enquis autrefois à Adrianus Turnebus, qui sçauoit toutes choses, que ce pouuoit estre de ce liure: il me respondit, qu'il pensoit que ce fust quelque quinte essence tirée de S. Thomas d'Aquin: car de vray cet esprit là, plein d'vne erudition infinie et d'vne subtilité admirable, estoit seul capable de telles imaginations. Tant y a que quiconque en soit l'autheur et inuenteur, et ce n'est pas raison d'oster sans plus grande occasion à Sebonde ce tiltre, c'estoit vn tres-suffisant homme, et ayant plusieurs belles parties. La premiere reprehension qu'on fait de son ouurage; c'est que les Chrestiens se font tort de vouloir appuyer leur creance, par des raisons humaines, qui ne se conçoit que par foy, et par vne inspiration particuliere de la grace diuine. En cette obiection, il semble qu'il y ait quelque zele de pieté: et à cette cause nous faut-il auec autant plus de douceur et de respect essayer de satisfaire à ceux qui la mettent en auant. Ce seroit mieux la charge d'vn homme versé en la theologie, que de moy, qui n'y sçay rien. Toutefois ie iuge ainsi, qu'à vne chose si diuine et si haultaine, et surpassant de si loing l'humaine intelligence, comme est cette verité, de laquelle il a pleu à la bonté de Dieu nous esclairer, il est bien besoin qu'il nous preste encore son secours, d'vne faueur extraordinaire et priuilegiée, pour la pouuoir conceuoir et loger en nous: et ne croy pas que les moyens purement humains en soyent aucunement capables. Et s'ils l'estoient, tant d'ames rares et excellentes, et si abondamment garnies de forces naturelles és siecles anciens, n'eussent pas failly par leur discours, d'arriuer à cette cognoissance. C'est la foy seule qui embrasse viuement et certainement les hauts mysteres de nostre religion. Mais ce n'est pas à dire, que ce soit vne tresbelle et treslouable entreprinse, d'accommoder encore au seruice de nostre foy, les vtils naturels et humains, que Dieu nous a donnez. Il ne faust pas doubter que ce ne soit l'vsage le plus honorable, que nous leur sçaurions donner: et qu'il n'est occupation ny dessein plus digne d'vn homme Chrestien, que de viser par tous ses estudes et pensemens à embellir, estendre et amplifier la verité de sa creance. Nous ne nous contentons point de seruir Dieu d'esprit et d'ame: nous luy deuons encore, et rendons vne reuerence corporelle: nous appliquons noz membres mesmes, et noz mouuements et les choses externes à l'honorer. Il en faut faire de mesme, et accompaigner nostre foy de toute la raison qui est en nous: mais tousiours auec cette reseruation, de n'estimer pas que ce soit de nous qu'elle despende, ny que nos efforts et arguments puissent atteindre à vne si supernaturelle et diuine science. Si elle n'entre chez nous par vne infusion extraordinaire: si elle y entre non seulement par discours, mais encore par moyens humains, elle n'y est pas en sa dignité ny en sa splendeur. Et certes ie crain pourtant que nous ne la iouyssions que par cette voye. Si nous tenions à Dieu par l'entremise d'vne foy viue: si nous tenions à Dieu par luy, non par nous: si nous auions vn pied et vn fondement diuin, les occasions humaines n'auroient pas le pouuoir de nous esbranler, comme elles ont: nostre fort ne seroit pas pour se rendre à vne si foible batterie: l'amour de la nouuelleté, la contraincte des Princes, la bonne fortune d'vn party, le changement temeraire et fortuite de nos opinions, n'auroient pas la force de secouër et alterer nostre croyance: nous ne la lairrions pas troubler à la mercy d'un nouuel argument, et à la persuasion, non pas de toute la rhetorique qui fut onques: nous soustiendrions ces flots d'vne fermeté inflexible et immobile:
_Illisos fluctus rupes vt vasta refundit, Et varias circùm latrantes dissipat vndas Mole sua._
Si ce rayon de la diuinité nous touchoit aucunement, il y paroistroit par tout: non seulement nos parolles, mais encore nos operations en porteroient la lueur et le lustre. Tout ce qui partiroit de nous, on le verroit illuminé de cette noble clarté. Nous deurions auoir honte, qu'és sectes humaines il ne fut iamais partisan, quelque difficulté et estrangeté que maintinst sa doctrine, qui n'y conformast aucunement ses deportemens et sa vie: et vne si diuine et celeste institution ne marque les Chrestiens que par la langue. Voulez vous voir cela? comparez nos mœurs à vn Mahometan, à vn Payen, vous demeurez tousiours au dessoubs. Là où au regard de l'auantage de nostre religion, nous deurions luire en excellence, d'vne extreme et incomparable distance: et deuroit on dire, sont ils si iustes, si charitables, si bons? ils sont donq Chrestiens. Toutes autres apparences sont communes à toutes religions: esperance, confiance, euenemens, ceremonies, penitence, martyres. La merque peculiere de nostre verité deuroit estre nostre vertu, comme elle est aussi la plus celeste merque, et la plus difficile: et que c'est la plus digne production de la verité. Pourtant eut raison nostre bon S. Loys, quand ce Roy Tartare, qui s'estoit faict Chrestien, desseignoit de venir à Lyon, baiser les pieds au Pape, et y recognoistre la sanctimonie qu'il esperoit trouuer en nos mœurs, de l'en destourner instamment, de peur qu'au contraire, nostre desbordée façon de viure ne le dégoustast d'vne si saincte creance. Combien que depuis il aduint tout diuersement, à cet autre, lequel estant allé à Rome pour mesme effect, y voyant la dissolution des prelats, et peuple de ce temps là, s'establit d'autant plus fort en nostre religion, considerant combien elle deuoit auoir de force et de diuinité, à maintenir sa dignité et sa splendeur, parmy tant de corruption, et en mains si vicieuses. Si nous auions vne seule goutte de foy, nous remuerions les montaignes de leur place, dict la saincte parole: nos actions qui seroient guidées et accompaignées de la diuinité, ne seroient pas simplement humaines, elles auroient quelque chose de miraculeux, comme nostre croyance. _Breuis est institutio vitæ honestæ beatæque, si credas._ Les vns font accroire au monde, qu'ils croyent ce qu'ils ne croyent pas. Les autres en plus grand nombre, se le font accroire à eux mesmes, ne sçachants pas penetrer que c'est que croire. Nous trouuons estrange si aux guerres, qui pressent à cette heure nostre Estat, nous voyons flotter les euenements et diuersifier d'vne maniere commune et ordinaire: c'est que nous n'y apportons rien que le nostre. La iustice, qui est en l'vn des partis, elle n'y est que pour ornement et couuerture: elle y est bien alleguée, mais elle n'y est ny receuë, ny logée, ny espousée: elle y est comme en la bouche de l'aduocat, non comme dans le cœur et affection de la partie. Dieu doit son secours extraordinaire à la foy et à la religion, non pas à nos passions. Les hommes y sont conducteurs, et s'y seruent de la religion: ce deuroit estre tout le contraire. Sentez, si ce n'est par noz mains que nous la menons: à tirer comme de cire tant de figures contraires, d'vne regle si droitte et si ferme. Quand s'est il veu mieux qu'en France en noz iours? Ceux qui l'ont prinse à gauche, ceux qui l'ont prinse à droitte, ceux qui en disent le noir, ceux qui en disent le blanc, l'employent si pareillement à leurs violentes et ambitieuses entreprinses, s'y conduisent d'vn progrez si conforme en desbordement et iniustice, qu'ils rendent doubteuse et malaisée à croire la diuersité qu'ils pretendent de leurs opinions en chose de laquelle depend la conduitte et loy de nostre vie. Peut on veoir partir de mesme eschole et discipline des mœurs plus vnies, plus vnes? Voyez l'horrible impudence dequoy nous pelotons les raisons diuines: et combien irreligieusement nous les auons et reiettées et reprinses selon que la Fortune nous a changé de place en ces orages publiques. Cette proposition si solenne: S'il est permis au subiect de se rebeller et armer contre son Prince pour la defense de la religion: souuienne vous en quelles bouches cette année passée l'affirmatiue d'icelle estoit l'arc-boutant d'vn parti: la negatiue, de quel autre parti c'estoit l'arc-boutant. Et oyez à present de quel quartier vient la voix et instruction de l'vne et de l'autre: et si les armes bruyent moins pour cette cause que pour celle là. Et nous bruslons les gents, qui disent, qu'il faut faire souffrir à la verité le ioug de nostre besoing: et de combien faict la France pis que de le dire? Confessons la verité, qui trieroit de l'armée mesme legitime, ceux qui y marchent par le seul zele d'vne affection religieuse, et encore ceux qui regardent seulement la protection des loix de leur pays, ou seruice du Prince, il n'en sçauroit bastir vne compagnie de gens-darmes complete. D'où vient cela, qu'il s'en trouue si peu, qui ayent maintenu mesme volonté et mesme progrez en nos mouuemens publiques, et que nous les voyons tantost n'aller que le pas, tantost y courir à bride aualée? et mesmes hommes, tantost gaster nos affaires par leur violence et aspreté, tantost par leur froideur, mollesse et pesanteur; si ce n'est qu'ils y sont poussez par des considerations particulieres et casuelles, selon la diuersité desquelles ils se remuent? Ie voy cela euidemment, que nous ne prestons volontiers à la deuotion que les offices, qui flattent noz passions. Il n'est point d'hostilité excellente comme la Chrestienne. Nostre zele fait merueilles, quand il va secondant nostre pente vers la haine, la cruauté, l'ambition, l'auarice, la detraction, la rebellion. A contre-poil, vers la bonté, la benignité, la temperance, si, comme par miracle, quelque rare complexion ne l'y porte, il ne va ny de pied, ny d'aile. Nostre religion est faicte pour extirper les vices: elle les couure, les nourrit, les incite. Il ne faut point faire barbe de foarre à Dieu, comme on dict. Si nous le croyions, ie ne dy pas par foy, mais d'vne simple croyance: voire, et ie le dis à nostre grande confusion, si nous le croyions et cognoissions comme vne autre histoire, comme l'vn de nos compaignons, nous l'aimerions au dessus de toutes autres choses, pour l'infinie bonté et beauté qui reluit en luy: au moins marcheroit il en mesme reng de nostre affection, que les richesses, les plaisirs, la gloire et nos amis. Le meilleur de nous ne craind point de l'outrager, comme il craind d'outrager son voisin, son parent, son maistre. Est-il si simple entendement, lequel ayant d'vn costé l'obiect d'vn de nos vicieux plaisirs, et de l'autre en pareille cognoissance et persuasion, l'estat d'vne gloire immortelle, entrast, en bigue de l'vn pour l'autre? Et si nous y renonçons souuent de pur mespris: car quelle enuie nous attire au blasphemer, sinon à l'aduenture l'enuie mesme de l'offense? Le philosophe Antisthenes, comme on l'initioit aux mysteres d'Orpheus, le prestre luy disant, que ceux qui se voüoyent à cette religion, auoyent à receuoir apres leur mort des biens eternels et parfaicts: Pourquoy si tu le crois ne meurs tu donc toy mesmes? luy fit-il. Diogenes plus brusquement selon sa mode, et plus loing de nostre propos, au prestre qui le preschoit de mesme, de se faire de son ordre, pour paruenir aux biens de l'autre monde: Veux tu pas que ie croye qu'Agesilaüs et Epaminondas, si grands hommes, seront miserables, et que toy qui n'es qu'vn veau, et qui ne fais rien qui vaille; seras bien heureux, par ce que tu és prestre? Ces grandes promesses de la beatitude eternelle si nous les receuions de pareille authorité qu'vn discours philosophique, nous n'aurions pas la mort en telle horreur que nous auons:
_Non iam se moriens dissolui conquereretur, Sed magis ire foras, vestémque relinquere, vt anguis, Gauderet, prælonga senex aut cornua ceruus._
Ie veux estre dissoult, dirions nous, et estre aueques Iesus-Christ. La force du discours de Platon de l'immortalité de l'ame, poussa bien aucuns de ses disciples à la mort, pour iouïr plus promptement des esperances qu'il leur donnoit. Tout cela c'est vn signe tres-euident que nous ne receuons nostre religion qu'à nostre façon et par nos mains, et non autrement que comme les autres religions se reçoiuent. Nous nous sommes rencontrez au pays, où elle estoit en vsage, ou nous regardons son ancienneté, ou l'authorité des hommes qui l'ont maintenuë, ou craignons les menaces qu'elle attache aux mescreans, ou suyuons ses promesses. Ces considerations là doiuent estre employées à nostre creance, mais comme subsidiaires: ce sont liaisons humaines. Vne autre region, d'autres tesmoings, pareilles promesses et menasses, nous pourroyent imprimer par mesme voye vne creance contraire. Nous sommes Chrestiens à mesme tiltre que nous sommes ou Perigordins ou Alemans.
Et ce que dit Plato, qu'il est peu d'hommes si fermes en l'atheïsme, qu'vn danger pressant ne ramene à la recognoissance de la diuine puissance: ce rolle ne touche point vn vray Chrestien. C'est à faire aux religions mortelles et humaines, d'estre receuës par vne humaine conduite. Quelle foy doit ce estre, que la lascheté et la foiblesse de cœur plantent en nous et establissent? Plaisante foy, qui ne croid ce qu'elle croid, que pour n'auoir le courage de le descroire. Vne vitieuse passion, comme celle de l'inconstance et de l'estonnement, peut elle faire en nostre ame aucune production reglée? Ils establissent, dit-il, par la raison de leur iugement, que ce qui se recite des enfers, et des peines futures est feint, mais l'occasion de l'experimenter s'offrant lors que la vieillesse ou les maladies les approchent de leur mort: la terreur d'icelle les remplit d'vne nouuelle creance, par l'horreur de leur condition à venir. Et par ce que telles impressions rendent les courages craintifs, il defend en ses Loix toute instruction de telles menaces, et la persuasion que des Dieux il puisse venir à l'homme aucun mal, sinon pour son plus grand bien quand il y eschoit, et pour vn medecinal effect. Ils recitent de Bion, qu'infect des atheïsmes de Theodorus, il auoit esté long temps se moquant des hommes religieux: mais la mort le surprenant, qu'il se rendit aux plus extremes superstitions: comme si les Dieux s'ostoyent et se remettoyent selon l'affaire de Bion. Platon, et ces exemples, veulent conclurre, que nous sommes ramenez à la creance de Dieu, ou par raison, ou par force. L'atheïsme estant vne proposition, comme desnaturée et monstrueuse, difficile aussi, et malaisée d'establir en l'esprit humain, pour insolent et desreglé qu'il puisse estre: il s'en est veu assez, par vanité et par fierté de conceuoir des opinions non vulgaires, et reformatrices du monde, en affecter la profession par contenance: qui, s'ils sont assez fols, ne sont pas assez forts, pour l'auoir plantée en leur conscience. Pourtant ils ne lairront de ioindre leurs mains vers le ciel, si vous leur attachez vn bon coup d'espée en la poitrine: et quand la crainte ou la maladie aura abatu et appesanti cette licentieuse ferueur d'humeur volage, ils ne lairront pas de se reuenir, et se laisser tout discretement manier aux creances et exemples publiques. Autre chose est, vn dogme serieusement digeré, autre chose ces impressions superficielles: lesquelles nées de la desbauche d'vn esprit desmanché, vont nageant temerairement et incertainement en la fantasie. Hommes bien miserables et esceruellez, qui taschent d'estre pires qu'ils ne peuuent! L'erreur du paganisme, et l'ignorance de nostre saincte verité, laissa tomber cette grande ame: mais grande d'humaine grandeur seulement, encores en cet autre voisin abus, que les enfans et les vieillars se trouuent plus susceptibles de religion, comme si elle naissoit et tiroit son credit de nostre imbecillité. Le neud qui deuroit attacher nostre iugement et nostre volonté, qui deuroit estreindre nostre ame et ioindre à nostre Createur, ce deuroit estre vn neud prenant ses repliz et ses forces, non pas de noz considerations, de noz raisons et passions, mais d'vne estreinte diuine et supernaturelle, n'ayant qu'vne forme, vn visage, et vn lustre, qui est l'authorité de Dieu et sa grace. Or nostre cœur et nostre ame estant regie et commandée par la foy, c'est raison qu'elle tire au seruice de son dessein toutes nos autres pieces selon leur portée. Aussi n'est-il pas croyable, que toute cette machine n'ait quelques merques empreintes de la main de ce grand architecte, et qu'il n'y ait quelque image és choses du monde raportant aucunement à l'ouurier, qui les a basties et formées. Il a laissé en ces hauts ouurages le charactere de sa diuinité, et ne tient qu'à nostre imbecillité, que nous ne le puissions descouurir. C'est ce qu'il nous dit luy-mesme, que ses operations inuisibles, il nous les manifeste par les visibles. Sebonde s'est trauaillé à ce digne estude, et nous montre comment il n'est piece du monde, qui desmente son facteur. Ce seroit faire tort à la bonté diuine, si l'vniuers ne consentoit à nostre creance. Le ciel, la terre, les elemens, nostre corps et nostre ame, toutes choses y conspirent: il n'est que de trouuer le moyen de s'en seruir: elles nous instruisent, si nous sommes capables d'entendre. Car ce monde est vn temple tressainct, dedans lequel l'homme est introduict, pour y contempler des statues, non ouurées de mortelle main, mais celles que la diuine pensée a faict sensibles, le soleil, les estoilles, les eaux et la terre, pour nous representer les intelligibles. Les choses inuisibles de Dieu, dit Sainct Paul, apparoissent par la creation du monde, considerant sa sapience eternelle, et sa diuinité par ses œuures.
_Atque adeo faciem cœli non inuidet orbi Ipse Deus, vultúsque suos corpúsque recludit Semper voluendo; séque ipsum inculcat et offert, Vt bene cognosci possit, doceátque videndo Qualis eat, doceátque suas attendere leges._
Or nos raisons et nos discours humains c'est comme la matiere lourde et sterile: la grace de Dieu en est la forme: c'est elle qui y donne la façon et le prix. Tout ainsi que les actions vertueuses de Socrates et de Caton demeurent vaines et inutiles pour n'auoir eu leur fin, et n'auoir regardé l'amour et obeyssance du vray createur de toutes choses, et pour auoir ignoré Dieu: ainsin est-il de nos imaginations et discours: ils ont quelque corps, mais vne masse informe, sans façon et sans iour, si la foy et grace de Dieu n'y sont ioinctes. La foy venant à teindre et illustrer les argumens de Sebonde, elle les rend fermes et solides: ils sont capables de seruir d'acheminement, et de premiere guyde à vn apprentif, pour le mettre à la voye de cette cognoissance: ils le façonnent aucunement et rendent capable de la grace de Dieu, par le moyen de laquelle se parfournit et se parfaict apres nostre creance. Ie sçay vn homme d'authorité nourry aux lettres, qui m'a confessé auoir esté ramené des erreurs de la mescreance par l'entremise des argumens de Sebonde. Et quand on les despouïllera de cet ornement, et du secours et approbation de la foy, et qu'on les prendra pour fantasies pures humaines, pour en combatre ceux qui sont precipitez aux espouuantables et horribles tenebres de l'irreligion, ils se trouueront encores lors, aussi solides et autant fermes, que nuls autres de mesme condition qu'on leur puisse opposer. De façon que nous serons sur les termes de dire à nos parties,
_Si melius quid habes, accerse; vel imperium fer._
Qu'ils souffrent la force de nos preuues, ou qu'ils nous en facent voir ailleurs, et sur quelque autre subiect, de mieux tissuës, et mieux estoffées. Ie me suis sans y penser à demy desia engagé dans la seconde obiection, à laquelle i'auois proposé de respondre pour Sebonde. Aucuns disent que ses argumens sont foibles et ineptes à verifier ce qu'il veut, et entreprennent de les choquer aysément. Il faut secouër ceux cy vn peu plus rudement: car ils sont plus dangereux et plus malitieux que les premiers. On couche volontiers les dicts d'autruy à la faueur des opinions qu'on a preiugées en soy. A vn atheïste tous escrits tirent à l'atheïsme. Il infecte de son propre venin la matiere innocente. Ceux cy ont quelque preoccupation de iugement qui leur rend le goust fade aux raisons de Sebonde. Au demeurant il leur semble qu'on leur donne beau ieu, de les mettre en liberté de combattre nostre religion par les armes pures humaines, laquelle ils n'oseroyent attaquer en sa majesté pleine d'authorité et de commandement. Le moyen que ie prens pour rabatre cette frenesie, et qui me semble le plus propre, c'est de froisser et fouler aux pieds l'orgueil, et l'humaine fierté: leur faire sentir l'inanité, la vanité, et deneantise de l'homme: leur arracher des poingts, les chetiues armes de leur raison: leur faire baisser la teste et mordre la terre, soubs l'authorité et reuerence de la majesté diuine. C'est à elle seule qu'appartient la science et la sapience: elle seule qui peut estimer de soy quelque chose, et à qui nous desrobons ce que nous nous contons, et ce que nous nous prisons.
Ου γαρ εα φρονεεν ὁ Θεος μεγα αλλον η ἑαυτον.
Abbattons ce cuider, premier fondement de la tyrannie du maling esprit. _Deus superbis resistit: humilibus autem dat gratiam._ L'intelligence est en touts les Dieux, dit Platon, et point ou peu aux hommes. Or c'est cependant beaucoup de consolation à l'homme Chrestien, de voir nos vtils mortels et caduques, si proprement assortis à nostre foy saincte et diuine: que lors qu'on les employe aux suiects de leur nature mortels et caduques, ils n'y soient pas appropriez plus vniement, ny auec plus de force. Voyons donq si l'homme a en sa puissance d'autres raisons plus fortes que celles de Sebonde: voire s'il est en luy d'arriuer à aucune certitude par argument et par discours. Car sainct Augustin plaidant contre ces gents icy, a occasion de reprocher leur iniustice, en ce qu'ils tiennent les parties de nostre creance fauces, que nostre raison faut à establir. Et pour montrer qu'assez de choses peuuent estre et auoir esté, desquelles nostre discours ne sçauroit fonder la nature et les causes: il leur met en auant certaines experiences cognuës et indubitables, ausquelles l'homme confesse rien ne veoir. Et cela faict il, comme toutes autres choses, d'vne curieuse et ingenieuse recherche. Il faut plus faire, et leur apprendre, que pour conuaincre la foiblesse de leur raison, il n'est besoing d'aller triant des rares exemples: et qu'elle est si manque et si aueugle, qu'il n'y a nulle si claire facilité, qui luy soit assez claire: que l'aizé et le malaisé luy sont vn: que tous subiects egalement, et la nature en general desaduouë sa iurisdiction et entremise. Que nous presche la verité, quand elle nous presche de fuir la mondaine philosophie: quand elle nous inculque si souuent, que nostre sagesse n'est que folie deuant Dieu: que de toutes les vanitez la plus vaine c'est l'homme: que l'homme qui presume de son sçauoir, ne sçait pas encore que c'est que sçauoir: et que l'homme, qui n'est rien, s'il pense estre quelque chose, se seduit soy-mesmes, et se trompe? Ces sentences du sainct Esprit expriment si clairement et si viuement ce que ie veux maintenir, qu'il ne me faudroit aucune autre preuue contre des gens qui se rendroient auec toute submission et obeyssance à son authorité. Mais ceux cy veulent estre fouëtez à leurs propres despens, et ne veulent souffrir qu'on combatte leur raison que par elle mesme. Considerons donq pour cette heure, l'homme seul, sans secours estranger, armé seulement de ses armes, et despourueu de la grace et cognoissance diuine, qui est tout son honneur, sa force, et le fondement de son estre. Voyons combien il a de tenuë en ce bel equipage. Qu'il me face entendre par l'effort de son discours, sur quels fondemens il a basty ces grands auantages, qu'il pense auoir sur les autres creatures. Qui luy a persuadé que ce branle admirable de la voute celeste, la lumiere eternelle de ces flambeaux roulans si fierement sur sa teste, les mouuemens espouuentables de cette mer infinie, soyent establis et se continuent tant de siecles, pour sa commodité et pour son seruice? Est-il possible de rien imaginer si ridicule, que cette miserable et chetiue creature, qui n'est pas seulement maistresse de soy, exposée aux offences de toutes choses, se die maistresse et emperiere de l'vniuers? duquel il n'est pas en sa puissance de cognoistre la moindre partie, tant s'en faut de la commander. Et ce priuilege qu'il s'attribuë d'estre seul en ce grand bastiment, qui ayt la suffisance d'en recognoistre la beauté et les pieces, seul qui en puisse rendre graces à l'architecte, et tenir conte de la recepte et mise du monde: qui luy a seelé ce priuilege? qu'il nous montre lettres de cette belle et grande charge. Ont elles esté ottroyées en faueur des sages seulement? Elles ne touchent guere de gents. Les fols et les meschants sont-ils dignes de faueur si extraordinaire? et estants la pire piece du monde, d'estre preferez à tout le reste? en croirons nous cestuy-là; _Quorum igitur causa quis dixerit effectum esse mundum? Eorum scilicet animantium, quæ ratione vtuntur; hi sunt dij et homines, quibus profectò nihil est melius_. Nous n'aurons iamais assez bafoüé l'impudence de cet accouplage. Mais pauuret qu'a il en soy digne d'vn tel auantage? A considerer cette vie incorruptible des corps celestes, leur beauté, leur grandeur, leur agitation continuée d'vne si iuste regle:
_Cùm suscipimus magni cœlestia mundi Templa super, stellisque micantibus Æthæra fixum, Et venit in mentem Lunæ Solisque viarum:_
à considerer la domination et puissance que ces corps là ont, non seulement sur nos vies et conditions de nostre fortune,
_Facta etenim et vitas hominum suspendit ab astris:_
mais sur nos inclinations mesmes, nos discours, nos volontez: qu'ils regissent, poussent et agitent à la mercy de leurs influances, selon que nostre raison nous l'apprend et le trouue:
_Speculatáque longè Deprendit tacitis dominantia legibus astra, Et totum alterna mundum ratione moueri, Fatorúmque vices certis discernere signis:_
à voir que non vn homme seul, non vn Roy, mais les monarchies, les empires, et tout ce bas monde se meut au branle des moindres mouuements celestes:
_Quantàque quàm parui faciant discrimina motus: Tantum est hoc regnum, quod regibus imperat ipsis!_
si nostre vertu, nos vices, nostre suffisance et science, et ce mesme discours que nous faisons de la force des astres, et cette comparaison d'eux à nous, elle vient, comme iuge nostre raison, par leur moyen et de leur faueur:
_Furit alter amore, Et pontum tranare potest et vertere Troiam, Alterius sors est scribendis legibus apta; Ecce patrem nati perimunt, natósque parentes, Mutuáque armati coeunt in vulnera fratres; Non nostrum hoc bellum est, coguntur tanta mouere, Inque suas ferri pœnas, lacerandáque membra, Hoc quoque fatale est sic ipsum expendere fatum._
nous tenons de la distribution du ciel cette part de raison que nous auons, comment nous pourra elle esgaler à luy? comment soubs-mettre à nostre science son essence et ses conditions? Tout ce que nous voyons en ces corps là, nous estonne; _quæ molitio, quæ ferramenta, qui vectes, quæ machinæ, qui ministri tanti operis fuerunt?_ pourquoy les priuons nous et d'ame, et de vie, et de discours? y auons nous reconnu quelque stupidité immobile et insensible, nous qui n'auons aucun commerce auec eux que d'obeïssance? Dirons nous, que nous n'auons veu en nulle autre creature, qu'en l'homme, l'vsage d'vne ame raisonnable? Et quoy? Auons nous veu quelque chose semblable au soleil? Laisse-il d'estre, par ce que nous n'auons rien veu de semblable? et ses mouuements d'estre, par ce qu'il n'en est point de pareils? Si ce que nous n'auons pas veu, n'est pas, nostre science est merueilleusement raccourcie. _Quæ sunt tantæ animi angustiæ?_ Sont ce pas des songes de l'humaine vanité, de faire de la lune vne terre celeste? y deuiner des montaignes, des vallées, comme Anaxagoras? y planter des habitations et demeures humaines, et y dresser des colonies pour nostre commodité, comme faict Platon et Plutarque? et de nostre terre en faire vn astre esclairant et lumineux? _Inter cætera mortalitatis incommoda, et hoc est, caligo mentium: nec tantùm necessitas errandi, sed errorum amor. Corruptibile corpus aggrauat animam, et deprimit terrena inhabitatio sensum multa cogitantem._ La presomption est nostre maladie naturelle et originelle. La plus calamiteuse et fragile de toutes les creatures c'est l'homme, et quant et quant, la plus orgueilleuse. Elle se sent et se void logée icy parmy la bourbe et le fient du monde, attachée et cloüée à la pire, plus morte et croupie partie de l'vniuers, au dernier estage du logis, et le plus esloigné de la voute celeste, auec les animaux de la pire condition des trois: et se va plantant par imagination au dessus du cercle de la lune, et ramenant le ciel soubs ses pieds. C'est par la vanité de cette mesme imagination qu'il s'egale à Dieu, qu'il s'attribue les conditions diuines, qu'il se trie soy-mesme et separe de la presse des autres creatures, taille les parts aux animaux ses confreres et compagnons, et leur distribue telle portion de facultez et de forces, que bon luy semble. Comment cognoist il par l'effort de son intelligence, les branles internes et secrets des animaux? par quelle comparaison d'eux à nous conclud il la bestise qu'il leur attribue? Quand ie me iouë à ma chatte, qui sçait, si elle passe son temps de moy plus que ie ne fay d'elle? Nous nous entretenons de singerie reciproques. Si i'ay mon heure de commencer ou de refuser, aussi à elle la sienne. Platon en sa peinture de l'aage doré sous Saturne, compte entre les principaux aduantages de l'homme de lors, la communication qu'il auoit auec les bestes, desquelles s'enquerant et s'instruisant, il sçauoit les vrayes qualitez, et differences de chacune d'icelles: par où il acqueroit vne tres parfaicte intelligence et prudence; et en conduisoit de bien loing plus heureusement sa vie, que nous ne sçaurions faire. Nous faut il meilleure preuue à iuger l'impudence humaine sur le faict des bestes? Ce grand autheur a opiné qu'en la plus part de la forme corporelle, que Nature leur a donné, elle a regardé seulement l'vsage des prognostications, qu'on en tiroit en son temps. Ce defaut qui empesche la communication d'entre elles et nous, pourquoy n'est il aussi bien à nous qu'à elles? C'est à deuiner à qui est la faute de ne nous entendre point: car nous ne les entendons non plus qu'elles nous. Par cette mesme raison elles nous peuuent estimer bestes, comme nous les estimons. Ce n'est pas grand merueille, si nous ne les entendons pas, aussi ne faisons nous les Basques et les Troglodytes. Toutesfois aucuns se sont vantez de les entendre, comme Appollonius Thyaneus, Melampus, Tiresias, Thales et autres. Et puis qu'il est ainsi, comme disent les cosmographes, qu'il y a des nations qui reçoyuent vn chien pour leur Roy, il faut bien qu'ils donnent certaine interpretation à sa voix et mouuements. Il nous faut remerquer la parité qui est entre nous. Nous auons quelque moyenne intelligence de leurs sens, aussi ont les bestes des nostres, enuiron à mesme mesure. Elles nous flattent, nous menassent, et nous requierent: et nous elles. Au demeurant nous decouurons bien euidemment, qu'entre elles il y a vne pleine et entiere communication, et qu'elles s'entr'entendent, non seulement celles de mesme espece, mais aussi d'especes diuerses:
_Et mutæ pecudes, et denique secla ferarum Dissimiles suerunt voces variásque ciuere Cùm metus aut dolor est, aut cùm iam gaudia gliscunt._
En certain abboyer du chien le cheual cognoist qu'il y a de la colere: de certaine autre sienne voix, il ne s'effraye point. Aux bestes mesmes qui n'ont pas de voix, par la societé d'offices, que nous voyons entre elles, nous argumentons aisément quelque autre moyen de communication: leurs mouuemens discourent et traictent.
_Non alia longè ratione atque ipsa videtur Protrahere ad gestum pueros infantia linguæ._
Pourquoy non, tout aussi bien que nos muets disputent, argumentent, et content des histoires par signes? I'en ay veu de si souples et formez à cela, qu'à la verité, il ne leur manquoit rien à la perfection de se sçauoir faire entendre. Les amoureux se courroussent, se reconcilient, se prient, se remercient, s'assignent, et disent en fin toutes choses des yeux.
_E'l silentio ancor suole Hauer prieghi e parole._
Quoy des mains? nous requerons, nous promettons, appellons, congedions, menaçons, prions, supplions, nions, refusons, interrogeons, admirons, nombrons, confessons, repentons, craignons, vergoignons, doubtons, instruisons, commandons, incitons, encourageons, iurons, tesmoignons, accusons, condamnons, absoluons, iniurions, mesprisons, deffions, despittons, flattons, applaudissons, benissons, humilions, moquons, reconcilions, recommandons, exaltons, festoyons, resiouïssons, complaignons, attristons, desconfortons, desesperons, estonnons, escrions, taisons: et quoy non? d'vne variation et multiplication à l'enuy de la langue. De la teste nous conuions, renuoyons, aduoüons, desaduoüons, desmentons, bienueignons, honorons, venerons, dedaignons, demandons, esconduisons, egayons, lamentons, caressons, tansons, soubsmettons, brauons, enhortons, menaçons, asseurons, enquerons. Quoy des sourcils? Quoy des espaules? Il n'est mouuement, qui ne parle, et vn langage intelligible sans discipline, et vn langage publique. Qui fait, voyant la varieté et vsage distingué des autres, que cestuy-cy doibt plustost est iugé le propre de l'humaine nature. Ie laisse à part ce que particulierement la necessité en apprend soudain à ceux qui en ont besoing: et les alphabets des doigts, et grammaires en gestes: et les sciences qui ne s'exercent et ne s'expriment que par iceux: et les nations que Pline dit n'auoir point d'autre langue. Vn ambassadeur de la ville d'Abdere, apres auoir longuement parlé au Roy Agis de Sparte, luy demanda: Et bien, Sire, quelle responce veux-tu que ie rapporte à nos citoyens? que ie t'ay laissé dire tout ce que tu as voulu, et tant que tu as voulu, sans iamais dire mot: voila pas vn taire parlier et bien intelligible? Au reste, quelle sorte de nostre suffisance ne recognoissons nous aux operations des animaux? est-il police reglée auec plus d'ordre, diuersifiée à plus de charges et d'offices, et plus constamment entretenuë, que celle des mouches à miel? Cette disposition d'actions et de vacations si ordonnée, la pouuons nous imaginer se conduire sans discours et sans prudence?
_His quidam signis atque hæc exempla sequuti, Esse apibus partem diuinæ mentis, et haustus Æthereos dixere._
Les arondelles que nous voyons au retour du printemps fureter tous les coins de nos maisons, cherchent elles sans iugement, et choisissent elles sans discretion de mille places, celle qui leur est la plus commode à se loger? Et en cette belle et admirable contexture de leurs bastimens, les oiseaux peuuent ils se seruir plustost d'vne figure quarrée, que de la ronde, d'vn angle obtus, que d'vn angle droit, sans en sçauoir les conditions et les effects? Prennent-ils tantost de l'eau, tantost de l'argile, sans iuger que la dureté s'amollit en l'humectant? Planchent-ils de mousse leur palais, ou de duuet, sans preuoir que les membres tendres de leurs petits y seront plus mollement et plus à l'aise? Se couurent-ils du vent pluuieux, et plantent leur loge à l'orient, sans cognoistre les conditions differentes de ces vents, et considerer que l'vn leur est plus salutaire que l'autre? Pourquoy espessit l'araignée sa toile en vn endroit, et relasche en vn autre? se sert à cette heure de cette sorte de neud, tantost de celle-là, si elle n'a et deliberation, et pensement, et conclusion? Nous recognoissons assez en la pluspart de leurs ouurages, combien les animaux ont d'excellence au dessus de nous, et combien nostre art est foible à les imiter. Nous voyons toutesfois aux nostres plus grossiers, les facultez que nous y employons, et que nostre ame s'y sert de toutes ses forces: pourquoy n'en estimons nous autant d'eux? Pourquoy attribuons nous à ie ne sçay quelle inclination naturelle et seruile, les ouurages qui surpassent tout ce que nous pouuons par nature et par art? En quoy sans y penser nous leur donnons vn tres-grand auantage sur nous, de faire que Nature par vne douceur maternelle les accompaigne et guide, comme par la main à toutes les actions et commoditez de leur vie, et qu'à nous elle nous abandonne au hazard et à la fortune, et à quester par art, les choses necessaires à nostre conseruation; et nous refuse quant et quant les moyens de pouuoir arriuer par aucune institution et contention d'esprit, à la suffisance naturelle des bestes: de maniere que leur stupidité brutale surpasse en toutes commoditez, tout ce que peult nostre diuine intelligence. Vrayement à ce compte nous aurions bien raison de l'appeller vne tres-iniuste marastre. Mais il n'en est rien, nostre police n'est pas si difforme et desreglée. Nature a embrassé vniuersellement toutes ses creatures: et n'en est aucune, qu'elle n'ait bien plainement fourny de tous moyens necessaires à la conseruation de son estre. Car ces plaintes vulgaires que i'oy faire aux hommes (comme la licence de leurs opinions les esleue tantost au dessus des nuës, et puis les rauale aux Antipodes) que nous sommes le seul animal abandonné, nud sur la terre nuë, lié, garrotté, n'ayant dequoy s'armer et couurir que de la despouïlle d'autruy: là où toutes les autres creatures, Nature les a reuestuës de coquilles, de gousses, d'escorse, de poil, de laine, de pointes, de cuir, de bourre, de plume, d'escaille, de toison, et de soye selon le besoin de leur estre: les a armées de griffes, de dents, de cornes, pour assaillir et pour defendre, et les a elle mesmes instruites à ce qui leur est propre, à nager, à courir, à voler, à chanter: là où l'homme ne sçait ny cheminer, ny parler, ny manger, ny rien que pleurer sans apprentissage.
_Tum porro puer, vt sæuis proiectus ab vndis Nauita, nudus humi iacet infans, indigus omni Vitali auxilio, cùm primùm in luminis oras Nexibus ex aluo matris natura profudit, Vagitúque locum lugubri complet, vt æquum est Cui tantùm in vita restet transire malorum. At variæ crescunt pecudes, armenta, feræque, Nec crepitacula eis opus est, nec cuiquam adhibenda est Almæ nutricis blanda atque infracta loquela; Nec varias quærunt vestes pro tempore cœli; Denique non armis opus est, non mœnibus altis Queis sua tutentur, quando omnibus omnia largè Tellus ipsa parit, naturáque dædala rerum._
Ces plaintes là sont fauces: il y a en la police du monde, vne egalité plus grande, et vne relation plus vniforme. Nostre peau est pourueue aussi suffisamment que la leur, de fermeté contre les iniures du temps, tesmoing plusieurs nations, qui n'ont encores essayé nul vsage de vestemens. Nos anciens Gaulois n'estoient gueres vestus, ne sont pas les Irlandois noz voisins, soubs vn ciel si froid. Mais nous le iugeons mieux par nous mesmes: car tous les endroits de la personne, qu'il nous plaist descouurir au vent et à l'air, se trouuent propres à le souffrir. S'il y a partie en nous foible, et qui semble deuoir craindre la froidure, ce deuroit estre l'estomach, où se fait la digestion: noz peres le portoyent descouuert, et noz Dames, ainsi molles et delicates qu'elles sont, elles s'en vont tantost entr'ouuertes iusques au nombril. Les liaisons et emmaillottemens des enfants ne sont non plus necessaires: et les meres Lacedemoniennes esleuoient les leurs en toute liberté de mouuements de membres, sans les attacher ne plier. Nostre pleurer est commun à la plus part des autres animaux, et n'en est guere qu'on ne voye se plaindre et gemir long temps apres leur naissance: d'autant que c'est vne contenance bien sortable à la foiblesse, en quoy ils se sentent. Quant à l'vsage du manger, il est en nous, comme en eux, naturel et sans instruction.
_Sentit enim vim quisque suam quam possit abuti._
Qui fait doute qu'vn enfant arriué à la force de se nourrir, ne sçeut quester sa nourriture? et la terre en produit, et luy en offre assez pour sa necessité, sans autre culture et artifice. Et sinon en tout temps, aussi ne fait elle pas aux bestes, tesmoing les prouisions, que nous voyons faire aux fourmis et autres, pour les saisons steriles de l'année. Ces nations, que nous venons de descouurir, si abondamment fournies de viande et de breuuage naturel, sans soing et sans façon, nous viennent d'apprendre que le pain n'est pas nostre seule nourriture: et que sans labourage, nostre mere Nature nous auoit munis à planté de tout ce qu'il nous falloit: voire, comme il est vray-semblable, plus plainement et plus richement qu'elle ne fait à present, que nous y auons meslé nostre artifice:
_Et tellus nitidas fruges, vinetáque læta Sponte sua primùm mortalibus ipsa creauit; Ipsa dedit dulces fœtus, et pabula læta; Quæ nunc vix nostro grandescunt aucta labore, Conterimúsque boues et vires agricolarum;_
le débordement et desreglement de nostre appetit deuançant toutes les inuentions, que nous cherchons de l'assouuir. Quant aux armes, nous en auons plus de naturelles que la plus part des autres animaux, plus de diuers mouuemens de membres, et en tirons plus de seruice naturellement et sans leçon: ceux qui sont duicts à combatre nuds, on les void se ietter aux hazards pareils aux nostres. Si quelques bestes nous surpassent en cet auantage, nous en surpassons plusieurs autres. Et l'industrie de fortifier le corps et le couurir par moyens acquis, nous l'auons par vn instinct et precepte naturel. Qu'il soit ainsi, l'elephant aiguise et esmoult ses dents, desquelles il se sert à la guerre (car il en a de particulieres pour cet vsage, lesquelles il espargne, et ne les employe aucunement à ses autres seruices). Quand les taureaux vont au combat, ils respandent et iettent la poussiere à l'entour d'eux: les sangliers affinent leurs deffences: et l'ichneumon, quand il doit venir aux prises auec le crocodile, munit son corps, l'enduit et le crouste tout à l'entour, de limon bien serré et bien paistry, comme d'vne cuirasse. Pourquoy ne dirons nous qu'il est aussi naturel de nous armer de bois et de fer? Quant au parler, il est certain, que s'il n'est pas naturel, il n'est pas necessaire. Toutesfois ie croy qu'vn enfant, qu'on auroit nourry en pleine solitude, esloigné de tout commerce (qui seroit vn essay malaisé à faire) auroit quelque espece de parolle pour exprimer ses conceptions: et n'est pas croyable, que Nature nous ait refusé ce moyen qu'elle a donné à plusieurs autres animaux. Car qu'est-ce autre chose que parler, cette faculté, que nous leur voyons de se plaindre, de se resiouyr, de s'entr'appeller au secours, se conuier à l'amour, comme ils font par l'vsage de leur voix? Comment ne parleroient elles entr'elles? elles parlent bien à nous, et nous à elles. En combien de sortes parlons nous à nos chiens, et ils nous respondent? D'autre langage, d'autres appellations, deuisons nous auec eux, qu'auec les oyseaux, auec les pourceaux, les beufs, les cheuaux: et changeons d'idiome selon l'espece.
_Cosi per entro loro schiera bruna S'ammusa l'vna con l'altra formica, Forse à spiar lor via, et lor fortuna._
Il me semble que Lactance attribuë aux bestes, non le parler seulement, mais le rire encore. Et la difference de langage, qui se voit entre nous, selon la difference des contrées, elle se treuue aussi aux animaux de mesme espece. Aristote allegue à ce propos le chant diuers des perdrix, selon la situation des lieux:
_Variæque volucres Longè alias alio iaciunt in tempore voces, Et partim mutant cum tempestatibus vna Raucisonos cantus._
Mais cela est à sçauoir, quel langage parleroit cet enfant: et ce qui s'en dit par diuination, n'a pas beaucoup d'apparence. Si on m'allegue contre cette opinion, que les sourds naturels ne parlent point: ie respons que ce n'est pas seulement pour n'auoir peu receuoir l'instruction de la parolle par les oreilles, mais plustost pource que le sens de l'ouye, duquel ils sont priuez, se rapporte à celuy du parler, et se tiennent ensemble d'vne cousture naturelle. En façon, que ce que nous parlons, il faut que nous le parlions premierement à nous, et que nous le facions sonner au dedans à nos oreilles, auant que de l'enuoyer aux estrangeres. I'ay dict tout cecy, pour maintenir cette ressemblance, qu'il y a aux choses humaines: et pour nous ramener et ioindre à la presse. Nous ne sommes ny au dessus, ny au dessous du reste: tout ce qui est sous le ciel, dit le sage, court vne loy et fortune pareille.
_Indupedita suis fatalibus omnia vinclis._
Il y a quelque difference, il y a des ordres et des degrez: mais c'est soubs le visage d'vne mesme nature:
_Res quæque suo ritu procedit, et omnes Fœdere naturæ certo discrimina seruant._
Il faut contraindre l'homme, et le renger dans les barrieres de cette police. Le miserable n'a garde d'eniamber par effect au delà: il est entraué et engagé, il est assubiecty de pareille obligation que les autres creatures de son ordre, et d'vne condition fort moyenne, sans aucune prerogatiue, præexcellence vraye et essentielle. Celle qu'il se donne par opinion, et par fantasie, n'a ny corps ny goust. Et s'il est ainsi, que luy seul de tous les animaux, ayt cette liberté de l'imagination, et ce desreglement de pensées, luy representant ce qui est, ce qui n'est pas; et ce qu'il veut; le faulx et le veritable c'est vn aduantage qui luy est bien cher vendu, et duquel il a bien peu à se glorifier: car de là naist la source principale des maux qui le pressent, peché, maladie, irresolution, trouble, desespoir. Ie dy donc, pour reuenir à mon propos, qu'il n'y a point d'apparence d'estimer, que les bestes facent par inclination naturelle et forcée, les mesmes choses que nous faisons par nostre choix et industrie. Nous deuons conclurre de pareils effects, pareilles facultez, et de plus riches effects des facultez plus riches: et confesser par consequent, que ce mesme discours, cette mesme voye, que nous tenons à œuurer, aussi la tiennent les animaux, ou quelque autre meilleure. Pourquoy imaginons nous en eux cette contrainte naturelle, nous qui n'en esprouuons aucun pareil effect? Ioint qu'il est plus honorable d'estre acheminé et obligé à reglément agir par naturelle et ineuitable condition, et plus approchant de la diuinité, que d'agir reglément par liberté temeraire et fortuite; et plus seur de laisser à Nature, qu'à nous les resnes de nostre conduitte. La vanité de nostre presomption faict, que nous aymons mieux deuoir à noz forces, qu'à sa liberalité, nostre suffisance: et enrichissons les autres animaux des biens naturels, et les leur renonçons, pour nous honorer et annoblir des biens acquis: par vne humeur bien simple, ce me semble: car ie priseroy bien autant des graces toutes miennes et naïfues, que celles que i'aurois esté mendier et quester de l'apprentissage. Il n'est pas en nostre puissance d'acquerir vne plus belle recommendation que d'estre fauorisé de Dieu et de Nature. Par ainsi le renard, dequoy se seruent les habitans de la Thrace, quand ils veulent entreprendre de passer par dessus la glace de quelque riuiere gelée, et le laschent deuant eux pour cet effect, quand nous le verrions au bord de l'eau approcher son oreille bien pres de la glace, pour sentir s'il orra d'vne longue ou d'vne voisine distance, bruire l'eau courant au dessoubs, et selon qu'il trouue par là, qu'il y a plus ou moins d'espesseur en la glace, se reculer, ou s'auancer, n'aurions nous pas raison de iuger qu'il luy passe par la teste ce mesme discours, qu'il feroit en la nostre: que c'est vne ratiocination et consequence tirée du sens naturel: Ce qui fait bruit, se remue; ce qui se remue, n'est pas gelé; ce qui n'est pas gelé est liquide, et ce qui est liquide plie soubs le faix? Car d'attribuer cela seulement à vne viuacité du sens de l'ouye, sans discours et sans consequence, c'est vne chimere, et ne peut entrer en nostre imagination. De mesme faut-il estimer de tant de sortes de ruses et d'inuentions, dequoy les bestes se couurent des entreprises que nous faisons sur elles.
Et si nous voulons prendre quelque aduantage de cela mesme, qu'il est en nous de les saisir, de nous en seruir, et d'en vser à nostre volonté, ce n'est que ce mesme aduantage, que nous auons les vns sur les autres. Nous auons à cette condition noz esclaues, et les Climacides estoient ce pas des femmes en Syrie qui seruoyent couchées à quatre pattes, de marchepied et d'eschelle aux dames à monter en coche? Et la plus part des personnes libres, abandonnent pour bien legeres commoditez, leur vie, et leur estre à la puissance d'autruy. Les femmes et concubines des Thraces plaident à qui sera choisie pour estre tuée au tumbeau de son mary. Les tyrans ont-ils iamais failly de trouuer assez d'hommes vouez à leur deuotion: aucuns d'eux adioustans d'auantage cette necessité de les accompagner à la mort, comme en la vie? Des armées entieres se sont ainsin obligées à leurs Capitaines. La formule du serment en cette rude escole des escrimeurs à outrance, portoit ces promesses: Nous iurons de nous laisser enchainer, brusler, battre, et tuer de glaiue, et souffrir tout ce que les gladiateurs legitimes souffrent de leur maistre; engageant tresreligieusement et le corps et l'ame à son seruice:
_Vre meum, si vis, flamma caput, et pete ferro Corpus, et intorto verbere terga seca._
C'estoit vne obligation veritable, et si il s'en trouuoit dix mille telle année, qui y entroyent et s'y perdoyent. Quand les Scythes enterroyent leur Roy, ils estrangloyent sur son corps, la plus fauorie de ses concubines, son eschanson, escuyer d'escuirie, chambellan, huissier de chambre et cuisinier. Et en son anniuersaire ils tuoyent cinquante cheuaux montez de cinquante pages, qu'ils auoyent empalé par l'espine du dos iusques au gozier, et les laissoyent ainsi plantez en parade autour de la tombe. Les hommes qui nous seruent, le font à meilleur marché, et pour vn traictement moins curieux et moins fauorable, que celuy que nous faisons aux oyseaux, aux cheuaux, et aux chiens. A quel soucy ne nous demettons nous pour leur commodité? Il ne me semble point, que les plus abiects seruiteurs facent volontiers pour leurs maistres, ce que les Princes s'honorent de faire pour ces bestes. Diogenes voyant ses parents en peine de le rachetter de seruitude: Ils sont fols, disoit-il, c'est celuy qui me traitte et nourrit, qui me sert; et ceux qui entretiennent les bestes, se doiuent dire plustost les seruir, qu'en estre seruis. Et si elles ont cela de plus genereux, que iamais lyon ne s'asseruit à vn autre lyon, ny vn cheual à vn autre cheual par faute de cœur. Comme nous allons à la chasse des bestes, ainsi vont les tigres et les lyons à la chasse des hommes: et ont vn pareil exercice les vnes sur les autres: les chiens sur les lieures, les brochets sur les tanches, les arondeles sur les cigales, les esperuiers sur les merles et sur les allouettes:
_Serpente ciconia pullos Nutrit, et inuenta per deuia rura lacerta, Et leporem aut capream famulæ Iouis et generosæ In saltu venantur aues._
Nous partons le fruict de nostre chasse auec noz chiens et oyseaux, comme la peine et l'industrie. Et au dessus d'Amphipolis en Thrace, les chasseurs et les faucons sauuages, partent iustement le butin par moitié: comme le long des palus Mæotides, si le pescheur ne laisse aux loups de bonne foy, vne part esgale de sa prise, ils vont incontinent deschirer ses rets. Et comme nous auons vne chasse, qui se conduit plus par subtilité, que par force, comme celle des colliers de noz lignes et de l'hameçon, il s'en void aussi de pareilles entre les bestes. Aristote dit, que la Seche iette de son col vn boyau long comme vne ligne, qu'elle estand au loing en le laschant, et le retire à soy quand elle veut: à mesure qu'elle apperçoit quelque petit poisson s'approcher, elle luy laisse mordre le bout de ce boyau, estant cachée dans le sable, ou dans la vase, et petit à petit le retire iusques à ce que ce petit poisson soit si prés d'elle, que d'vn sault elle puisse l'attraper. Quant à la force, il n'est animal au monde en butte de tant d'offences, que l'homme: il ne nous faut point vne balaine, vn elephant, et vn crocodile, ny tels autres animaux, desquels vn seul est capable de deffaire vn grand nombre d'hommes: les poulx sont suffisans pour faire vacquer la dictature de Sylla: c'est le desieuner d'vn petit ver, que le cœur et la vie d'vn grand et triomphant Empereur. Pourquoy disons nous, que c'est à l'homme science et cognoissance bastie par art et par discours, de discerner les choses vtiles à son viure, et au secours de ses maladies, de celles qui ne le sont pas, de cognoistre la force de la rubarbe et du polypode; et quand nous voyons les cheures de Candie, si elles ont receu vn coup de traict, aller entre vn million d'herbes choisir le dictame pour leur guerison, et la tortue quand elle a mangé de la vipere, chercher incontinent de l'origanum pour se purger, le dragon fourbir et esclairer ses yeux auecques du fenoil, les cigongnes se donner elles mesmes des clysteres à tout de l'eau de marine, les elephans arracher non seulement de leur corps et de leurs compagnons, mais des corps aussi de leurs maistres, tesmoin celuy du Roy Porus qu'Alexandre deffit, les iauelots et les dardz qu'on leur a iettez au combat, et les arracher si dextrement, que nous ne le sçaurions faire auec si peu de douleur: pourquoy ne disons nous de mesmes, que c'est science et prudence? Car d'alleguer, pour les deprimer, que c'est par la seule instruction et maistrise de Nature, qu'elles le sçauent, ce n'est pas leur oster le tiltre de science et de prudence: c'est la leur attribuer à plus forte raison qu'à nous, pour l'honneur d'vne si certaine maistresse d'escole. Chrysippus, bien qu'en toutes autres choses autant desdaigneux iuge de la condition des animaux, que nul autre Philosophe, considerant les mouuements du chien, qui se rencontrant en vn carrefour à trois chemins, ou à la queste de son maistre qu'il a esgaré, ou à la poursuitte de quelque proye qui fuit deuant luy, va essayant vn chemin apres l'autre, et apres s'estre asseuré des deux, et n'y auoir trouué la trace de ce qu'il cherche, s'eslance dans le troisiesme sans marchander: il est contraint de confesser, qu'en ce chien là, vn tel discours se passe: I'ay suiuy iusques à ce carre-four mon maistre à la trace, il faut necessairement qu'il passe par l'vn de ces trois chemins: ce n'est ny par cettuy-cy, ny par celuy-là, il faut donc infailliblement qu'il passe par cet autre: et que s'asseurant par cette conclusion et discours, il ne se sert plus de son sentiment au troisiesme chemin, ny ne le sonde plus, ains s'y laisse emporter par la force de la raison. Ce traict purement dialecticien, et cet vsage de propositions diuisées et conioinctes, et de la suffisante enumeration des parties, vaut-il pas autant que le chien le sçache de soy que de Trapezonce? Si ne sont pas les bestes incapables d'estre encore instruites à nostre mode. Les merles, les corbeaux, les pies, les perroquets, nous leur apprenons à parler: et cette facilité, que nous recognoissons à nous fournir leur voix et haleine si souple et si maniable, pour la former et l'astreindre à certain nombre de lettres et de syllabes, tesmoigne qu'ils ont vn discours au dedans, qui les rend ainsi disciplinables et volontaires à apprendre. Chacun est saoul, ce croy-ie, de voir tant de sortes de cingeries que les batteleurs apprennent à leurs chiens: les dances, où ils ne faillent vne seule cadence du son qu'ils oyent; plusieurs diuers mouuemens et saults qu'ils leur font faire par le commandement de leur parolle: mais ie remerque auec plus d'admiration cet effect, qui est toutes-fois assez vulgaire, des chiens dequoy se seruent les aueugles, et aux champs et aux villes: ie me suis pris garde comme ils s'arrestent à certaines portes, d'où ils ont accoustumé de tirer l'aumosne, comme ils euitent le choc des coches et des charrettes, lors mesme que pour leur regard, ils ont assez de place pour leur passage: i'en ay veu le long d'vn fossé de ville, laisser vn sentier plain et vni, et en prendre vn pire, pour esloigner son maistre du fossé. Comment pouuoit-on auoir faict conceuoir à ce chien, que c'estoit sa charge de regarder seulement à la seureté de son maistre, et mespriser ses propres commoditez pour le seruir? et comment auoit-il la cognoissance que tel chemin luy estoit bien assez large, qui ne le seroit pas pour vn aueugle? Tout cela se peut-il comprendre sans ratiocination? Il ne faut pas oublier ce que Plutarque dit auoir veu à Rome d'vn chien, auec l'Empereur Vespasian le pere au Theatre de Marcellus. Ce chien seruoit à vn batteleur qui ioüoit vne fiction à plusieurs mines et à plusieurs personnages, et y auoit son rolle. Il falloit entre autres choses qu'il contrefist pour vn temps le mort, pour auoir mangé de certaine drogue: apres auoir auallé le pain qu'on feignoit estre cette drogue, il commença tantost à trembler et branler, comme s'il eust esté estourdy: finalement s'estendant et se roidissant, comme mort, il se laissa tirer et trainer d'vn lieu à autre, ainsi que portoit le subject du ieu, et puis quand il cogneut qu'il estoit temps, il commença premierement à se remuer tout bellement, ainsi que s'il se fust reuenu d'vn profond sommeil, et leuant la teste regarda çà et là d'vne façon qui estonnoit tous les assistans. Les bœufs qui seruoyent aux iardins Royaux de Suse, pour les arrouser et tourner certaines grandes rouës à puiser de l'eau, ausquelles il y a des baquets attachez, comme il s'en voit plusieurs en Languedoc, on leur auoit ordonné d'en tirer par iour iusques à cent tours chacun, ils estoient si accoustumez à ce nombre, qu'il estoit impossible par aucune force de leur en faire tirer vn tour dauantage, et ayans faict leur tasche ils s'arrestoient tout court. Nous sommes en l'adolescence auant que nous sçachions compter iusques à cent, et venons de descouurir des nations qui n'ont aucune cognoissance des nombres. Il y a encore plus de discours à instruire autruy qu'à estre instruit. Or laissant à part ce que Democritus iugeoit et prouuoit, que la plus part des arts, les bestes nous les ont apprises: comme l'araignée à tistre et à coudre, l'arondelle à bastir, le cigne et le rossignol la musique, et plusieurs animaux par leur imitation à faire la medecine: Aristote tient que les rossignols instruisent leurs petits à chanter, et y employent du temps et du soing: d'où il aduient que ceux que nous nourrissons en cage, qui n'ont point eu loisir d'aller à l'escole soubs leurs parens, perdent beaucoup de la grace de leur chant. Nous pouuons iuger par là, qu'il reçoit de l'amendement par discipline et par estude. Et entre les libres mesme, il n'est pas vng et pareil; chacun en a pris selon sa capacité. Et sur la ialousie de leur apprentissage, ils se debattent à l'enuy, d'vne contention si courageuse, que par fois le vaincu y demeure mort, l'aleine luy faillant plustost que la voix. Les plus ieunes ruminent pensifs, et prennent à imiter certains couplets de chanson: le disciple escoute la leçon de son precepteur, et en rend compte auec grand soing: ils se taisent l'vn tantost, tantost l'autre: on oyt corriger les fautes, et sent-on aucunes reprehensions du precepteur. I'ay veu, dit Arrius, autresfois vn elephant ayant à chacune cuisse vn cymbale pendu, et vn autre attaché à sa trompe, au son desquels tous les autres dançoyent en rond, s'esleuans et s'inclinans à certaines cadences, selon que l'instrument les guidoit, et y auoit plaisir à ouyr cette harmonie. Aux spectacles de Rome, il se voyoit ordinairement des elephans dressez à se mouuoir et dancer au son de la voix, des dances à plusieurs entrelasseures, coupeures et diuerses cadances tres-difficiles à apprendre. Il s'en est veu, qui en leur priué rememoroient leur leçon, et s'exerçoyent par soing et par estude pour n'estre tancez et battuz de leurs maistres. Mais cett'autre histoire de la pie, de laquelle nous auons Plutarque mesme pour respondant, est estrange. Elle estoit en la boutique d'vn barbier à Rome, et faisoit merueilles de contrefaire auec la voix tout ce qu'elle oyoit. Vn iour il aduint que certaines trompettes s'arresterent à sonner long temps deuant cette boutique: depuis cela et tout le lendemain, voyla cette pie pensiue, muette et melancholique; dequoy tout le monde estoit esmerueillé, et pensoit-on que le son des trompettes l'eust ainsin estourdie et estonnée; et qu'auec l'ouye, la voix se fust quant et quant esteinte. Mais on trouua en fin, que c'estoit vne estude profonde, et vne retraicte en soy-mesmes, son esprit s'exercitant et preparant sa voix, à representer le son de ces trompettes: de maniere que sa premiere voix ce fut celle là, d'exprimer parfaictement leurs reprises, leurs poses, et leurs nuances; ayant quicté par ce nouuel apprentissage, et pris à desdain tout ce qu'elle sçauoit dire auparauant. Ie ne veux pas obmettre d'alleguer aussi cet autre exemple d'vn chien, que ce mesme Plutarque dit auoir veu (car quant à l'ordre, ie sens bien que ie le trouble, mais ie n'en obserue non plus à renger ces exemples, qu'au reste de toute ma besongne) luy estant dans vn nauire, ce chien estant en peine d'auoir l'huyle qui estoit dans le fond d'vne cruche, où il ne pouuoit arriuer de la langue, pour l'estroite emboucheure du vaisseau, alla querir des cailloux, et en mit dans cette cruche iusques à ce qu'il eust faict hausser l'huyle plus pres du bord, où il la peust atteindre. Cela qu'est-ce, si ce n'est l'effect d'vn esprit bien subtil? On dit que les corbeaux de Barbarie en font de mesme, quand l'eau qu'ils veulent boire est trop basse. Cette action est aucunement voisine de ce que recitoit des elephans, vn Roy de leur nation, Iuba; que quand par la finesse de ceux qui les chassent, l'vn d'entre eux se trouue pris dans certaines fosses profondes qu'on leur prepare, et les recouure lon de menues brossailles pour les tromper, ses compagnons y apportent en diligence force pierres, et pieces de bois, afin que cela l'ayde à s'en mettre hors. Mais cet animal rapporte en tant d'autres effects à l'humaine suffisance, que si ie vouloy suiure par le menu ce que l'experience en a appris, ie gaignerois aisément ce que ie maintiens ordinairement, qu'il se trouue plus de difference de tel homme à tel homme, que de tel animal à tel homme. Le gouuerneur d'vn elephant en vne maison priuée de Syrie, desroboit à tous les repas, la moitié de la pension qu'on luy auoit ordonnée: vn iour le maistre voulut luy-mesme le penser, versa dans sa mangeoire la iuste mesure d'orge, qu'il luy auoit prescrite, pour sa nourriture: l'elephant regardant de mauuais œil ce gouuerneur, separa auec la trompe, et en mit à part la moitié, declarant par là le tort qu'on luy faisoit. Et vn autre, ayant vn gouuerneur qui mesloit dans sa mangeaille des pierres pour en croistre la mesure, s'approcha du pot où il faisoit cuyre sa chair pour son disner, et le luy remplit de cendre. Cela ce sont des effects particuliers: mais ce que tout le monde a veu, et que tout le monde sçait, qu'en toutes les armées qui se conduisoyent du pays de Leuant, l'vne des plus grandes forces consistoit aux elephans, desquels on tiroit des effects sans comparaison plus grands que nous ne faisons à present de nostre artillerie, qui tient à peu pres leur place en vne battaille ordonnée (cela est aisé à iuger à ceux qui cognoissent les histoires anciennes)
_Si quidem Tyrio seruire solebant Annibali, et nostris ducibus, regique Molosso, Horum maiores, et dorso ferre cohortes, Partem aliquam belli, et euntem in prælia turrim._
Il falloit bien qu'on se respondist à bon escient de la creance de ces bestes et de leur discours, leur abandonnant la teste d'vne battaille; là où le moindre arrest qu'elles eussent sçeu faire, pour la grandeur et pesanteur de leur corps, le moindre effroy qui leur eust faict tourner la teste sur leurs gens, estoit suffisant pour tout perdre. Et s'est veu peu d'exemples, où cela soit aduenu, qu'ils se reiectassent sur leurs trouppes, au lieu que nous mesmes nous reiectons les vns sur les autres, et nous rompons. On leur donnoit charge non d'vn mouuement simple, mais de plusieurs diuerses parties au combat: comme faisoient aux chiens les Espagnols à la nouuelle conqueste des Indes; ausquels ils payoient solde, et faisoient partage au butin. Et montroient ces animaux, autant d'addresse et de iugement à poursuiure et arrester leur victoire, à charger ou à reculer, selon les occasions, à distinguer les amis des ennemis, comme ils faisoient d'ardeur et d'aspreté. Nous admirons et poisons mieux les choses estrangeres que les ordinaires: et sans cela ie ne me fusse pas amusé à ce long registre. Car selon mon opinion, qui contrerollera de pres ce que nous voyons ordinairement es animaux, qui viuent parmy nous, il y a dequoy y trouuer des effects autant admirables, que ceux qu'on va recueillant és pays et siecles estrangers. C'est vne mesme nature qui roule son cours. Qui en auroit suffisamment iugé le present estat, en pourroit seurement conclurre et tout l'aduenir et tout le passé. I'ay veu autresfois parmy nous, des hommes amenez par mer de loingtain pays, desquels par ce que nous n'entendions aucunement le langage, et que leur façon au demeurant et leur contenance, et leurs vestemens, estoient du tout esloignez des nostres, qui de nous ne les estimoit et sauuages et brutes? qui n'attribuoit à stupidité et à bestise, de les voir muets, ignorans la langue Françoise, ignorans nos baise-mains, et nos inclinations serpentées; nostre port et nostre maintien, sur lequel sans faillir, doit prendre son patron la nature humaine? Tout ce qui nous semble estrange, nous le condamnons, et ce que nous n'entendons pas. Il nous aduient ainsin au iugement que nous faisons des bestes. Elles ont plusieurs conditions, qui se rapportent aux nostres: de celles-là par comparaison nous pouuons tirer quelque coniecture: mais de ce qu'elles ont particulier, que sçauons nous que c'est? Les cheuaux, les chiens, les bœufs, les brebis, les oyseaux, et la pluspart des animaux, qui viuent auec nous, recognoissent nostre voix, et se laissent conduire par elle: si faisoit bien encore la murene de Crassus, et venoit à luy quand il l'appelloit: et le font aussi les anguilles, qui se trouuent en la fontaine d'Arethuse: et i'ay veu des gardoirs assez, où les poissons accourent, pour manger, à certain cry de ceux qui les traictent.
_Nomen habent, et ad magistri Vocem quisque sui venit citatus._
Nous pouuons iuger de cela. Nous pouuons aussi dire, que les elephans ont quelque participation de religion, d'autant qu'apres plusieurs ablutions et purifications, on les voit haussans leur trompe, comme des bras; et tenans les yeux fichez vers le soleil leuant, se planter long temps en meditation et contemplation, à certaines heures du iour; de leur propre inclination, sans instruction et sans precepte. Mais pour ne voir aucune telle apparence és autres animaux, nous ne pouuons pourtant establir qu'ils soient sans religion, et ne pouuons prendre en aucune part ce qui nous est caché. Comme nous voyons quelque chose en cette action que le philosophe Cleanthes remerqua, par ce qu'elle retire aux nostres: Il vid, dit-il, des fourmis partir de leur fourmiliere, portans le corps d'vn fourmis mort, vers vne autre fourmiliere, de laquelle plusieurs autres fourmis leur vindrent au deuant, comme pour parler à eux, et apres auoir esté ensemble quelque piece, ceux-cy s'en retournerent, pour consulter, pensez, auec leurs concitoyens, et firent ainsi deux ou trois voyages pour la difficulté de la capitulation. En fin ces derniers venus, apporterent aux premiers vn ver de leur taniere comme pour la rançon du mort, lequel ver les premiers chargerent sur leur dos, et emporterent chez eux, laissans aux autres le corps du trespassé. Voila l'interpretation que Cleanthes y donna: tesmoignant par là que celles qui n'ont point de voix, ne laissent pas d'auoir pratique et communication mutuelle; de laquelle c'est nostre deffaut que nous ne soyons participans; et nous meslons à cette cause sottement d'en opiner. Or elles produisent encores d'autres effects, qui surpassent de bien loing nostre capacité, ausquels il s'en faut tant que nous puissions arriuer par imitation, que par imagination mesme nous ne les pouuons conceuoir. Plusieurs tiennent qu'en cette grande et derniere battaille nauale qu'Antonius perdit contre Auguste, sa galere capitainesse fut arrestée au milieu de sa course, par ce petit poisson, que les Latins nomment _remora_, à cause de cette sienne proprieté d'arrester toute sorte de vaisseaux, ausquels il s'attache. Et l'Empereur Caligula vogant auec vne grande flotte en la coste de la Romanie, sa seule galere fut arrestée tout court, par ce mesme poisson; lequel il fit prendre attaché comme il estoit au bas de son vaisseau, tout despit dequoy vn si petit animal pouuoit forcer et la mer et les vents, et la violence de tous ses auirons, pour estre seulement attaché par le bec à sa galere, car c'est vn poisson à coquille, et s'estonna encore non sans grande raison, de ce que luy estant apporté dans le batteau, il n'auoit plus cette force, qu'il auoit au dehors. Vn citoyen de Cyzique acquit iadis reputation de bon mathematicien, pour auoir appris la condition de l'herisson. Il a sa taniere ouuerte à diuers endroits et à diuers vents; et preuoyant le vent aduenir, il va boucher le trou du costé de ce vent-là; ce que remerquant ce citoyen, apportoit en sa ville certaines predictions du vent, qui auoit à tirer. Le cameleon prend la couleur du lieu, où il est assis: mais le poulpe se donne luy-mesme la couleur qu'il luy plaist, selon les occasions, pour se cacher de ce qu'il craint, et attrapper ce qu'il cherche. Au cameleon c'est changement de passion, mais au poulpe c'est changement d'action. Nous auons quelques mutations de couleur, à la frayeur, la cholere, la honte, et autres passions, qui alterent le teint de nostre visage: mais c'est par l'effect de la souffrance, comme au cameleon. Il est bien en la iaunisse de nous faire iaunir, mais il n'est pas en la disposition de nostre volonté. Or ces effects que nous recognoissons aux autres animaux, plus grands que les nostres, tesmoignent en eux quelque faculté plus excellente, qui nous est occulte; comme il est vraysemblable que sont plusieurs autres de leurs conditions et puissances, desquelles nulles apparances ne viennent iusques à nous.
De toutes les predictions du temps passé, les plus anciennes et plus certaines estoyent celles qui se tiroient du vol des oyseaux. Nous n'auons rien de pareil ny de si admirable. Cette regle, cet ordre du bransler de leur aisle, par lequel on tire des consequences des choses à venir, il faut bien qu'il soit conduit par quelque excellent moyen à vne si noble operation; car c'est prester à la lettre, d'aller attribuant ce grand effect, à quelque ordonnance naturelle, sans l'intelligence, consentement, et discours, de qui le produit: et est vne opinion euidemment faulse. Qu'il soit ainsi: la torpille a cette condition, non seulement d'endormir les membres qui la touchent, mais au trauers des filets, et de la scene, elle transmet vne pesanteur endormie aux mains de ceux qui la remuent et manient: voire dit-on d'auantage, que si on verse de l'eau dessus, on sent cette passion qui gaigne contremont iusques à la main, et endort l'attouchement au trauers de l'eau. Cette force est merueilleuse: mais elle n'est pas inutile à la torpille: elle la sent et s'en sert; de maniere que pour attraper la proye qu'elle queste, on la void se tapir soubs le limon, afin que les autres poissons se coulans par dessus, frappez et endormis de cette sienne froideur, tombent en sa puissance. Les gruës, les arondeles, et autres oyseaux passagers, changeans de demeure selon les saisons de l'an, montrent assez la cognoissance qu'elles ont de leur faculté diuinatrice, et la mettent en vsage. Les chasseurs nous asseurent, que pour choisir d'vn nombre de petits chiens, celuy qu'on doit conseruer pour le meilleur, il ne faut que mettre la mere au propre de le choisir elle mesme; comme si on les emporte hors de leur giste, le premier qu'elle y rapportera, sera tousiours le meilleur: ou bien si on fait semblant d'entourner de feu le giste, de toutes parts, celuy des petits, au secours duquel elle courra premierement. Par où il appert qu'elles ont vn vsage de prognostique que nous n'auons pas: ou qu'elles ont quelque vertu à iuger de leurs petits, autre et plus viue que la nostre. La maniere de naistre, d'engendrer, nourrir, agir, mouuoir, viure et mourir des bestes, estant si voisine de la nostre, tout ce que nous retranchons de leurs causes motrices, et que nous adioustons à nostre condition au dessus de la leur, cela ne peut aucunement partir du discours de nostre raison. Pour reglement de nostre santé, les medecins nous proposent l'exemple du viure des bestes, et leur façon: car ce mot est de tout temps en la bouche du peuple:
_Tenez chaults les pieds et la teste, Au demeurant viuez en beste._
La generation est la principale des actions naturelles: nous auons quelque disposition de membres, qui nous est plus propre à cela: toutesfois ils nous ordonnent de nous ranger à l'assiette et disposition brutale, comme plus effectuelle:
_More ferarum, Quadrupedúmque magis ritu, plerumque putantur Concipere vxores: quia sic loca sumere possunt, Pectoribus positis, sublatis semina lumbis._
Et reiettent comme nuisibles ces mouuements indiscrets, et insolents, que les femmes y ont meslé de leur creu; les ramenant à l'exemple et vsage des bestes de leur sexe, plus modeste et rassis.
_Nam mulier prohibet se concipere atque repugnat, Clunibus ipse viri Venerem si læta retractet, Atque exossato ciet omni pectore fluctus. Eijcit enim sulci recta regione viáque Vomerem, atque locis auertit seminis ictum._
Si c'est iustice de rendre à chacun ce qui luy est deu, les bestes qui seruent, ayment et deffendent leurs bien-faicteurs, et qui poursuyuent et outragent les estrangers et ceux qui les offencent, elles representent en cela quelque air de nostre iustice: comme aussi en conseruant vne equalité tres-equitable en la dispensation de leurs biens à leurs petits. Quant à l'amitié, elles l'ont sans comparaison plus viue et plus constante, que n'ont pas les hommes. Hyrcanus le chien du Roy Lysimachus, son maistre mort, demeura obstiné sus son lict, sans vouloir boire ne manger: et le iour qu'on en brusla le corps, il print sa course, et se ietta dans le feu, où il fut bruslé. Comme fit aussi le chien d'vn nommé Pyrrhus; car il ne bougea de dessus le lict de son maistre, depuis qu'il fut mort: et quand on l'emporta, il se laissa enleuer quant et luy, et finalement se lança dans le buscher où on brusloit le corps de son maistre. Il y a certaines inclinations d'affection, qui naissent quelquefois en nous, sans le conseil de la raison, qui viennent d'vne temerité, fortuite, que d'autres nomment sympathie: les bestes en sont capables comme nous. Nous voyons les cheuaux prendre certaine accointance des vns aux autres, iusques à nous mettre en peine pour les faire viure ou voyager separément. On les void appliquer leur affection à certain poil de leurs compagnons, comme à certain visage: et où ils le rencontrent, s'y ioindre incontinent auec feste et demonstration de bienueillance; et prendre quelque autre forme à contre-cœur et en haine. Les animaux ont choix comme nous, en leurs amours, et font quelque triage de leur femelles. Ils ne sont pas exempts de nos ialousies et d'enuies extremes et irreconciliables. Les cupiditez sont ou naturelles et necessaires, comme le boire et le manger; ou naturelles et non necessaires, comme l'accointance des femelles; ou elles ne sont ny naturelles ny necessaires: de cette derniere sorte sont quasi toutes celles des hommes: elles sont toutes superfluës et artificielles. Car c'est merueille combien peu il faut à Nature pour se contenter, combien peu elle nous a laissé à desirer. Les apprests à nos cuisines ne touchent pas son ordonnance. Les Stoiciens disent qu'vn homme auroit dequoy se substanter d'vne oliue par iour. La delicatesse de nos vins, n'est pas de sa leçon, ny la recharge que nous adioustons aux appetits amoureux:
_Neque illa Magno prognatum deposcit consule cunnum._
Ces cupiditez estrangeres, que l'ignorance du bien, et vne fauce opinion ont coulées en nous, sont en si grand nombre, qu'elles chassent presque toutes les naturelles. Ny plus ny moins que si en vne cité, il y auoit si grand nombre d'estrangers, qu'ils en missent hors les naturels habitans, ou esteignissent leur authorité et puissance ancienne, l'vsurpant entierement, et s'en saisissant. Les animaux sont beaucoup plus reglez que nous ne sommes, et se contiennent auec plus de moderation soubs les limites que Nature nous a prescripts. Mais non pas si exactement, qu'ils n'ayent encore quelque conuenance à nostre desbauche. Et tout ainsi comme il s'est trouué des desirs furieux, qui ont poussé les hommes à l'amour des bestes, elles se trouuent aussi par fois esprises de nostre amour, et reçoiuent des affections monstrueuses d'vne espece à autre. Tesmoin l'elephant corriual d'Aristophanes le grammairien, en l'amour d'vne ieune bouquetiere en la ville d'Alexandrie, qui ne luy cedoit en rien aux offices d'vn poursuyuant bien passionné: car se promenant par le marché, où lon vendoit des fruicts, il en prenoit auec sa trompe, et les luy portoit: il ne la perdoit de veuë, que le moins qu'il luy estoit possible; et luy mettoit quelquefois la trompe dans le sein par dessoubs son collet, et luy tastoit les tettins. Ils recitent aussi d'vn dragon amoureux d'vne fille; et d'vne oye esprise de l'amour d'vn enfant, en la ville d'Asope; et d'vn belier seruiteur de la menestriere Glaucia: et il se void tous les iours des magots furieusement espris de l'amour des femmes. On void aussi certains animaux s'addonner à l'amour des masles de leur sexe. Oppianus et autres recitent quelques exemples, pour montrer la reuerence que les bestes en leurs mariages portent à la parenté; mais l'experience nous fait bien souuent voir le contraire;
_Nec habetur turpe iuuencæ Ferre patrem tergo; fit equo sua filia coniux; Quásque creauit, init pecudes caper; ipsáque cuius Semine concepta est, ex illo concipit ales._
De subtilité malitieuse, en est-il vne plus expresse que celle du mulet du philosophe Thales? lequel passant au trauers d'vne riuiere chargé de sel, et de fortune y estant bronché, si que les sacs qu'il portoit en furent tous mouillez, s'estant apperçeu que le sel fondu par ce moyen, luy auoit rendu sa charge plus legere, ne failloit iamais aussi tost qu'il rencontroit quelque ruisseau, de se plonger dedans auec sa charge, iusques à ce que son maistre descouurant sa malice, ordonna qu'on le chargeast de laine, à quoy se trouuant mesconté, il cessa de plus vser de cette finesse. Il y en a plusieurs qui representent naïfuement le visage de nostre auarice; car on leur void vn soin extreme de surprendre tout ce qu'elles peuuent, et de le curieusement cacher, quoy qu'elles n'en tirent point vsage. Quant à la mesnagerie, elles nous surpassent non seulement en cette preuoyance d'amasser et espargner pour le temps à venir, mais elles ont encore beaucoup de parties de la science, qui y est necessaire. Les fourmis estandent au dehors de l'aire leurs grains et semences pour les esuenter, refreschir et secher, quand ils voyent qu'ils commencent à se moisir et à sentir le rance, de peur qu'ils ne se corrompent et pourrissent. Mais la caution et preuention dont ils vsent à ronger le grain de froment, surpasse toute imagination de prudence humaine. Par ce que le froment ne demeure pas tousiours sec ny sain, ains s'amolit, se resoult et destrempe comme en laict, s'acheminant à germer et produire: de peur qu'il ne deuienne semence, et perde sa nature et proprieté de magasin pour leur nourriture, ils rongent le bout, par où le germe a coustume de sortir. Quant à la guerre, qui est la plus grande et pompeuse des actions humaines, ie sçaurois volontiers, si nous nous en voulons seruir pour argument de quelque prerogatiue, ou au rebours pour tesmoignage de nostre imbecillité et imperfection: comme de vray, la science de nous entre-deffaire et entretuer, de ruiner et perdre nostre propre espece, il semble qu'elle n'a pas beaucoup dequoy se faire desirer aux bestes qui ne l'ont pas.
_Quando leoni Fortior eripuit vitam leo? quo nemore vnquam Expirauit aper maioris dentibus apri?_
Mais elles n'en sont pas vniuersellement exemptes pourtant: tesmoin les furieuses rencontres des mouches à miel, et les entreprinses des Princes des deux armées contraires:
_Sæpe duobus Regibus incessit magno discordia motu; Continuóque animos vulgi et trepidantia bello Corda licet longé præsciscere._
Ie ne voy iamais cette diuine description, qu'il ne m'y semble lire peinte l'ineptie et vanité humaine. Car ces mouuemens guerriers, qui nous rauissent de leur horreur et espouuantement, cette tempeste de sons et de cris:
_Fulgur ibi ad cælum se tollit, totáque circum Ære renidescit tellus, subtèrque virûm vi Excitur pedibus sonitus, clamoréque montes Icti reiectant voces ad sidera mundi._
cette effroyable ordonnance de tant de milliers d'hommes armez, tant de fureur, d'ardeur, et de courage, il est plaisant à considerer par combien vaines occasions elle est agitée, et par combien legeres occasions esteinte.
_Paridis propter narratur amorem Græcia Barbariæ diro collisa duello._
Toute l'Asie se perdit et se consomma en guerres pour le macquerellage de Paris. L'enuie d'vn seul homme, vn despit, vn plaisir, vne ialousie domestique, causes qui ne deuroient pas esmouuoir deux harangeres à s'esgratigner, c'est l'ame et le mouuement de tout ce grand trouble. Voulons nous en croire ceux mesmes qui en sont les principaux autheurs et motifs? Oyons le plus grand, le plus victorieux Empereur, et le plus puissant qui fust onques, se iouant et mettant en risée tres-plaisamment et tres-ingenieusement, plusieurs batailles hazardées et par mer et par terre, le sang et la vie de cinq cens mille hommes qui suiuirent sa fortune, et les forces et richesses des deux parties du monde espuisées pour le seruice de ses entreprinses:
_Quòd futuit Glaphyran Antonius, hanc mihi pœnam Fuluia constituit, se quoque vti futuam. Fuluiam ego vt futuam! quid si me Manius oret Pædicem, faciam? non puto, si sapiam. Aut futue, aut pugnemus, ait: quid si mihi vita Charior est ipsa mentula? signa canant._
I'vse en liberté de conscience de mon Latin, auecq le congé, que vous m'en auez donné. Or ce grand corps à tant de visages et de mouuemens, qui semblent menasser le ciel et la terre:
_Quàm multi Lybico voluuntur marmore fluctus, Sæuus vbi Orion hybernis conditur vndis, Vel cùm sole nouo densæ torrentur aristæ, Aut Hermi campo, aut Lyciæ flauentibus aruis, Scuta sonant, pulsùque pedum tremit excita tellus:_
ce furieux monstre, à tant de bras et à tant de testes, c'est tousiours l'homme foyble, calamiteux, et miserable. Ce n'est qu'vne formilliere esmeuë et eschaufée,
_It nigrum campis agmen:_
vn souffle de vent contraire, le croassement d'vn vol de corbeaux, le faux pas d'vn cheual, le passage fortuite d'vn aigle, vn songe, vne voix, vn signe, vne brouée matiniere, suffisent à le renuerser et porter par terre. Donnez luy seulement d'vn rayon de soleil par le visage, le voyla fondu et esuanouy: qu'on luy esuente seulement vn peu de poussiere aux yeux, comme aux mouches à miel de nostre Poëte, voyla toutes nos enseignes, nos legions, et le grand Pompeius mesmes à leur teste, rompu et fracassé: car ce fut luy, ce me semble, que Sertorius battit en Espaigne à tout ces belles armes, qui ont aussi seruy à Eumenes contre Antigonus, à Surena contre Crassus:
_Hi motus animorum, atque hæc certamina tanta Pulueris exigui iactu compressa quiescent._
Qu'on descouple mesmes de noz mouches apres, elles auront et la force et le courage de le dissiper. De fresche memoire, les Portugais assiegeans la ville de Tamly, au territoire de Xiatine, les habitans d'icelle porterent sur la muraille quantité de ruches, dequoy ils sont riches. Et auec du feu chasserent les abeilles si viuement sur leurs ennemis, qu'ils abandonnerent leur entreprinse, ne pouuans soustenir leurs assauts et piqueures. Ainsi demeura la victoire et liberté de leur ville, à ce nouueau secours: auec telle fortune, qu'au retour du combat, il ne s'en trouua vne seule à dire. Les ames des Empereurs et des sauatiers sont iettées à mesme moule. Considerant l'importance des actions des Princes et leur poix, nous nous persuadons qu'elles soyent produictes par quelques causes aussi poisantes et importantes. Nous nous trompons: ils sont menez et ramenez en leurs mouuemens, par les mesmes ressors, que nous sommes aux nostres. La mesme raison qui nous fait tanser auec vn voisin, dresse entre les Princes vne guerre: la mesme raison qui nous fait fouëtter vn laquais, tombant en vn Roy, luy fait ruiner vne prouince. Ils veulent aussi legerement que nous, mais ils peuuent plus. Pareils appetits agitent vn ciron et vn elephant. Quant à la fidelité, il n'est animal au monde traistre au prix de l'homme. Nos histoires racontent la vifue poursuitte que certains chiens ont faict de la mort de leurs maistres. Le Roy Pyrrhus ayant rencontré vn chien qui gardoit vn homme mort, et ayant entendu qu'il y auoit trois iours qu'il faisoit cet office, commanda qu'on enterrast ce corps, et mena ce chien quant et luy. Vn iour qu'il assistoit aux montres generales de son armee, ce chien apperceuant les meurtriers de son maistre, leur courut sus, auec grans aboys et aspreté de courroux, et par ce premier indice achemina la vengeance de ce meurtre, qui en fut faicte bien tost apres par la voye de la iustice. Autant en fit le chien du sage Hesiode, ayant conuaincu les enfans de Ganistor Naupactien, du meurtre commis en la personne de son maistre. Vn autre chien estant à la garde d'vn temple à Athenes, ayant aperçeu vn larron sacrilege qui emportoit les plus beaux ioyaux, se mit à abbayer contre luy tant qu'il peut: mais les marguilliers ne s'estans point esueillez pour cela, il se mit à suyure, et le iour estant venu, se tint vn peu plus esloigné de luy, sans le perdre iamais de veuë: s'il luy offroit à manger, il n'en vouloit pas, et aux autres passans qu'il rencontroit en son chemin, il leur faisoit feste de la queuë, et prenoit de leurs mains ce qu'ils luy donnoient à manger: si son larron s'arrestoit pour dormir, il s'arrestoit quant et quant au lieu mesmes. La nouuelle de ce chien estant venuë aux marguilliers de cette eglise, ils se mirent à le suiure à la trace, s'enquerans des nouuelles du poil de ce chien, et en fin le rencontrerent en la ville de Cromyon, et le larron aussi, qu'ils ramenerent en la ville d'Athenes, où il fut puny. Et les iuges en recognoissance de ce bon office, ordonnerent du public certaine mesure de bled pour nourrir le chien, et aux prestres d'en auoir soin. Plutarque tesmoigne cette histoire, comme chose tres-aueree et aduenue en son siecle.
Quant à la gratitude, car il me semble que nous auons besoin de mettre ce mot en credit, ce seul exemple y suffira, qu'Appion recite comme en ayant esté luy mesme spectateur. Vn iour, dit-il, qu'on donnoit à Rome au peuple le plaisir du combat de plusieurs bestes estranges, et principalement de lyons de grandeur inusitee, il y en auoit vn entre autres, qui par son port furieux, par la force et grosseur de ses membres, et vn rugissement hautain et espouuantable, attiroit à soy la veuë de toute l'assistance. Entre les autres esclaues, qui furent presentez au peuple en ce combat des bestes, fut vn Androdus de Dace, qui estoit à vn Seigneur Romain, de qualité consulaire. Ce lyon l'ayant apperceu de loing, s'arresta premierement tout court, comme estant entré en admiration, et puis s'approcha tout doucement d'vne façon molle et paisible, comme pour entrer en recognoissance auec luy. Cela faict, et s'estant asseuré de ce qu'il cherchoit, il commença à battre de la queuë à la mode des chiens qui flattent leur maistre, et à baiser, et lescher les mains et les cuisses de ce pauure miserable, tout transi d'effroy et hors de soy. Androdus ayant repris ses esprits par la benignité de ce lyon, et r'asseuré sa veuë pour le considerer et recognoistre: c'estoit vn singulier plaisir de voir les caresses, et les festes qu'ils s'entrefaisoient l'vn à l'autre. Dequoy le peuple avant esleué des cris de ioye, l'Empereur fit appeller cet esclaue, pour entendre de luy le moyen d'vn si estrange euenement. Il luy recita vne histoire nouuelle et admirable. Mon maistre, dict-il, estant proconsul en Aphrique, ie fus contrainct par la cruauté et rigueur qu'il me tenoit, me faisant iournellement battre, me desrober de luy, et m'en fuir. Et pour me cacher seurement d'vn personnage ayant si grande authorité en la prouince, ie trouuay mon plus court, de gaigner les solitudes et les contrees sablonneuses et inhabitables de ce pays là, resolu, si le moyen de me nourrir venoit à me faillir, de trouuer quelque façon de me tuer moy-mesme. Le soleil estant extremement aspre sur le midy, et les chaleurs insupportables, ie m'embatis sur vne cauerne cachee et inaccessible, et me iettay dedans. Bien tost apres y suruint ce lyon, ayant vne patte sanglante et blessee, tout plaintif et gemissant des douleurs qu'il y souffroit: à son arriuee i'eu beaucoup de frayeur, mais luy me voyant mussé dans vn coing de sa loge, s'approcha tout doucement de moy, me presentant sa patte offencee, et me la montrant comme pour demander secours: ie luy ostay lors vn grand escot qu'il y auoit, et m'estant vn peu appriuoisé à luy, pressant sa playe en fis sortir l'ordure qui s'y amassoit, l'essuyay, et nettoyay le plus proprement que ie peux. Luy se sentant allegé de son mal, et soulagé de cette douleur, se prit à reposer, et à dormir, ayant tousiours sa patte entre mes mains. De là en hors luy et moy vesquismes ensemble en cette cauerne trois ans entiers de mesmes viandes: car des bestes qu'il tuoit à sa chasse, il m'en apportoit les meilleurs endroits, que ie faisois cuire au soleil à faute de feu, et m'en nourrissois. A la longue, m'estant ennuyé de cette vie brutale et sauuage, comme ce lyon estoit allé vn iour à sa queste accoustumee, ie partis de là, et à ma troisiesme iournee fus surpris par les soldats, qui me menerent d'Affrique en cette ville à mon maistre, lequel soudain me condamna à mort, et à estre abandonné aux bestes. Or à ce que ie voy ce lyon fut aussi pris bien tost apres, qui m'a à cette heure voulu recompenser du bien-fait et guerison qu'il auoit reçeu de moy. Voyla l'histoire qu'Androdus recita à l'Empereur, laquelle il fit aussi entendre de main à main au peuple. Parquoy à la requeste de tous il fut mis en liberté, et absous de cette condamnation, et par ordonnance du peuple luy fut faict present de ce lyon. Nous voyions depuis, dit Appion, Androdus conduisant ce lyon à tout vne petite laisse, se promenant par les tauernes à Rome, receuoir l'argent qu'on luy donnoit: le lyon se laisser couurir des fleurs qu'on luy iettoit, et chacun dire en les rencontrant: Voyla le lyon hoste de l'homme, voyla l'homme medecin du lyon. Nous pleurons souuent la perte des bestes que nous aymons, aussi font elles la nostre.
_Pòst, bellator equus, positis insignibus, Æthon It lacrymans, guttisque humectat grandibus ora._
Comme aucunes de nos nations ont les femmes en commun, aucunes à chacun la sienne: cela ne se voit-il pas aussi entre les bestes, et des mariages mieux gardez que les nostres? Quant à la societé et confederation qu'elles dressent entre elles pour se liguer ensemble, et s'entresecourir, il se voit des bœufs, des porceaux, et autres animaux, qu'au cry de celuy que vous offencez, toute la trouppe accourt à son aide, et se ralie pour sa deffence. L'escare, quand il a aualé l'ameçon du pescheur, ses compagnons s'assemblent en foule autour de luy, et rongent la ligne: et si d'auenture il y en a vn, qui ait donné dedans la nasse, les autres luy baillent la queuë par dehors, et luy la serre tant qu'il peut à belles dents: ils le tirent ainsin au dehors et l'entrainent. Les barbiers, quand l'vn de leurs compagnons est engagé, mettent la ligne contre leur dos, dressant vne espine qu'ils ont dentelee comme vne scie, à tout laquelle ils la scient et coupent. Quant aux particuliers offices, que nous tirons l'vn de l'autre, pour le seruice de la vie, il s'en void plusieurs pareils exemples parmy elles. Ils tiennent que la balaine ne marche iamais qu'elle n'ait au deuant d'elle vn petit poisson semblable au goujon de mer, qui s'appelle pour cela la guide: la baleine le suit, se laissant mener et tourner aussi facilement, que le timon fait retourner la nauire: et en recompense aussi, au lieu que toute autre chose, soit beste ou vaisseau, qui entre dans l'horrible chaos de la bouche de ce monstre, est incontinent perdu et englouty, ce petit poisson s'y retire en toute seureté, et y dort, et pendant son sommeil la baleine ne bouge: mais aussi tost qu'il sort, elle se met à le suyure sans cesse: et si de fortune elle l'escarte, elle va errant çà et là, et souuent se froissant contre les rochers, comme vn vaisseau qui n'a point de gouuernail. Ce que Plutarque tesmoigne auoir veu en l'isle d'Anticyre. Il y a vne pareille societé entre le petit oyseau qu'on nomme le roytelet, et le crocodile: le roytelet sert de sentinelle à ce grand animal: et si l'ichneumon son ennemy s'approche pour le combattre, ce petit oyseau, de peur qu'il ne le surprenne endormy, va de son chant et à coup de bec l'esueillant, et l'aduertissant de son danger. Il vit des demeurans de ce monstre, qui le reçoit familierement en sa bouche, et luy permet de becqueter dans ses machoueres, et entre ses dents, et y recueillir les morceaux de chair qui y sont demeurez: et s'il veut fermer la bouche, il l'aduertit premierement d'en sortir en la serrant peu à peu sans l'estreindre et l'offencer. Cette coquille qu'on nomme la nacre, vit aussi ainsin auec le pinnothere, qui est vn petit animal de la sorte d'vn cancre, luy seruant d'huissier et de portier assis à l'ouuerture de cette coquille, qu'il tient continuellement entrebaaillee et ouuerte, iusques à ce qu'il y voye entrer quelque petit poisson propre à leur prise: car lors il entre dans la nacre, et luy va pinsant la chair viue, et la contraint de fermer sa coquille: lors eux deux ensemble mangent la proye enfermee dans leur fort. En la maniere de viure des tuns, on y remarque vne singuliere science des trois parties de la mathematique. Quant à l'astrologie, ils l'enseignent à l'homme: car ils s'arrestent au lieu où le solstice d'hyuer les surprend, et n'en bougent iusques à l'equinoxe ensuyuant: voyla pourquoy Aristote mesme leur concede volontiers cette science. Quant à la geometrie et arithmetique, ils font tousiours leur bande de figure cubique, carree en tout sens, et en dressent vn corps de bataillon, solide, clos, et enuironné tout à l'entour, à six faces toutes esgalles: puis nagent en cette ordonnance carree, autant large derriere que deuant, de façon que qui en void et compte vn rang, il peut aisément nombrer toute la trouppe, d'autant que le nombre de la profondeur est esgal à la largeur, et la largeur, à la longueur. Quant à la magnanimité, il est malaisé de luy donner vn visage plus apparent, qu'en ce faict du grand chien, qui fut enuoyé des Indes au Roy Alexandre: on luy presenta premierement vn cerf pour le combattre, et puis vn sanglier, et puis vn ours, il n'en fit compte, et ne daigna se remuer de sa place: mais quand il veid vn lyon, il se dressa incontinent sur ses pieds, montrant manifestement qu'il declaroit celuy-là seul digne d'entrer en combat auecques luy. Touchant la repentance et recognoissance des fautes, on recite d'vn elephant, lequel ayant tué son gouuerneur par impetuosité de cholere, en print vn dueil si extreme, qu'il ne voulut onques puis manger, et se laissa mourir. Quant à la clemence, on recite d'vn tygre, la plus inhumaine beste de toutes, que luy ayant esté baillé vn cheureau, il souffrit deux iours la faim auant que de le vouloir offencer, et le troisiesme il brisa la cage où il estoit enfermé, pour aller chercher autre pasture, ne se voulant prendre au cheureau, son familier et son hoste. Et quant aux droicts de la familiarité et conuenance, qui se dresse par la conuersation, il nous aduient ordinairement d'appriuoiser des chats, des chiens, et des lieures ensemble. Mais ce que l'experience apprend à ceux qui voyagent par mer, et notamment en la mer de Sicile, de la condition des halcyons, surpasse toute humaine cogitation. De quelle espece d'animaux a iamais Nature tant honoré les couches, la naissance, et l'enfantement? car les poëtes disent bien qu'vne seule isle de Delos, estant au parauant vagante, fut affermie pour le seruice de l'enfantement de Latone: mais Dieu a voulu que toute la mer fust arrestée, affermie et applanie, sans vagues, sans vents et sans pluye, cependant que l'halcyon fait ses petits, qui est iustement enuiron le solstice, le plus court iour de l'an: et par son priuilege nous auons sept iours et sept nuicts, au fin cœur de l'hyuer, que nous pouuons nauiguer sans danger. Leurs femelles ne recognoissent autre masle que le leur propre: l'assistent toute leur vie sans iamais l'abandonner: s'il vient à estre debile et cassé, elles le chargent sur leurs espaules, le portent par tout, et le seruent iusques à la mort. Mais aucune suffisance n'a encores peu atteindre à la cognoissance de cette merueilleuse fabrique, dequoy l'halcyon compose le nid pour ses petits, ny en deuiner la matiere. Plutarque, qui en a veu et manié plusieurs, pense que ce soit des arestes de quelque poisson qu'elle conioinct et lie ensemble, les entrelassant les vnes de long, les autres de trauers, et adioustant des courbes et des arrondissemens, tellement qu'en fin elle en forme vn vaisseau rond prest à voguer: puis quand elle a paracheué de le construire, elle le porte au batement du flot marin, là où la mer le battant tout doucement, luy enseigne à radouber ce qui n'est pas bien lié, et à mieux fortifier aux endroits où elle void que sa structure se desmeut, et se lasche pour les coups de mer: et au contraire ce qui est bien ioinct, le batement de la mer le vous estreinct, et vous le serre de sorte, qu'il ne se peut ny rompre ny dissoudre, ou endommager à coups de pierre, ny de fer, si ce n'est à toute peine. Et ce qui plus est à admirer, c'est la proportion et figure de la concauité du dedans: car elle est composée et proportionnée, de maniere qu'elle ne peut receuoir ny admettre autre chose, que l'oiseau qui l'a bastie: car à toute autre chose, elle est impenetrable, close, et fermée, tellement qu'il ny peut rien entrer, non pas l'eau de la mer seulement. Voyla vne description bien claire de ce bastiment et empruntée de bon lieu: toutesfois il me semble qu'elle ne nous esclaircit pas encore suffisamment la difficulté de cette architecture. Or de quelle vanité nous peut-il partir, de loger au dessoubs de nous, et d'interpreter desdaigneusement les effects que nous ne pouuons imiter ny comprendre? Pour suyure encore vn peu plus loing cette equalité et correspondance de nous aux bestes, le priuilege dequoy nostre ame se glorifie, de ramener à sa condition, tout ce qu'elle conçoit, de despouiller de qualitez mortelles, et corporelles, tout ce qui vient à elle, de renger les choses qu'elle estime dignes de son accointance, à desuestir et despouiller leurs conditions corruptibles, et leur faire laisser à part, comme vestemens superflus et viles, l'espesseur, la longueur, la profondeur, le poids, la couleur, l'odeur, l'aspreté, la polisseure, la dureté, la mollesse, et tous accidents sensibles, pour les accommoder à sa condition immortelle et spirituelle: de maniere que Rome et Paris, que i'ay en l'ame, Paris que i'imagine, ie l'imagine et le comprens, sans grandeur et sans lieu, sans pierre, sans plastre, et sans bois: ce mesme priuilege, dis-ie, semble estre bien euidemment aux bestes. Car vn cheual accoustumé aux trompettes, aux harquebusades, et aux combats, que nous voyons tremousser et fremir en dormant, estendu sur sa litiere, comme s'il estoit en la meslée, il est certain qu'il conçoit en son ame vn son de tabourin sans bruict, vne armée sans armes et sans corps.
_Quippe videbis equos fortes, cùm membra iacebunt In somnis, sudare tamen, spiraréque sæpe, Et quasi de palma summas contendere vires._
Ce lieure qu'vn leurier imagine en songe, apres lequel nous le voyons haleter en dormant, alonger la queuë, secoüer les iarrets, et representer parfaictement les mouuemens de sa course: c'est vn lieure sans poil et sans os.
_Venantúmque canes in molli sæpe quiete, Iactant crura tamen subitò, vocésque repente Mittunt, et crebras reducunt naribus auras, Vt vestigia si teneant inuenta ferarum: Experge factique, sequuntur inania sæpe Ceruorum simulacra, fugæ quasi dedita cernant; Donec discussis redeant erroribus ad se._
Les chiens de garde, que nous voyons souuent gronder en songeant, et puis iapper tout à faict, et s'esueiller en sursaut, comme s'ils apperceuoient quelque estranger arriuer; cet estranger que leur ame void, c'est vn homme spirituel, et imperceptible, sans dimension, sans couleur, et sans estre:
_Consueta domi catulorum blanda propago Degere, sæpe leuem ex oculis volucrémque soporem Discutere, et corpus de terra corripere instant, Proinde quasi ignotas facies atque ora tuantur._
Quant à la beauté du corps, auant passer outre, il me faudroit sçauoir si nous sommes d'accord de sa description. Il est vray-semblable que nous ne sçauons guere, que c'est que beauté en nature et en general, puisque à l'humaine et nostre beauté nous donnons tant de formes diuerses, de laquelle, s'il y auoit quelque prescription naturelle, nous la recognoistrions en commun, comme la chaleur du feu. Nous en fantasions les formes à nostre appetit.
_Turpis Romano Belgicus ore color._
Les Indes la peignent noire et basannée, aux leures grosses et enflées, au nez plat et large: et chargent de gros anneaux d'or le cartilage d'entre les nazeaux, pour le faire pendre iusques à la bouche, comme aussi la balieure, de gros cercles enrichis de pierreries, si qu'elle leur tombe sur le menton, et est leur grace de montrer leurs dents iusques au dessous des racines. Au Peru les plus grandes oreilles sont les plus belles, et les estendent autant qu'ils peuuent par artifice. Et vn homme d'auiourdhuy, dit auoir veu en vne nation Orientale, ce soing de les agrandir, en tel credit, et de les charger de poisants ioyaux, qu'à touts coups il passoit son bras vestu au trauers d'vn trou d'oreille. Il est ailleurs des nations, qui noircissent les dents auec grand soing, et ont à mespris de les voir blanches: ailleurs ils les teignent de couleur rouge. Non seulement en Basque les femmes se trouuent plus belles la teste rase: mais assez ailleurs: et qui plus est, en certaines contrées glaciales, comme dit Pline. Les Mexicanes content entre les beautez, la petitesse du front, et où elles se font le poil par tout le reste du corps, elles le nourrissent au front, et peuplent par art: et ont en si grande recommandation la grandeur des tetins, qu'elles affectent de pouuoir donner la mammelle à leurs enfans par dessus l'espaule. Nous formerions ainsi la laideur. Les Italiens la façonnent grosse et massiue: les Espagnols vuidée et estrillée: et entre nous, l'vn la fait blanche, l'autre brune: l'vn molle et delicate, l'autre forte et vigoureuse: qui y demande de la mignardise, et de la douceur, qui de la fierté et majesté. Tout ainsi que la preferance en beauté, que Platon attribue à la figure spherique, les Epicuriens la donnent à la pyramidale plustost, ou carrée: et ne peuuent aualer vn Dieu en forme de boule. Mais quoy qu'il en soit, Nature ne nous a non plus priuilegiez en cela qu'au demeurant, sur ses loix communes. Et si nous nous iugeons bien, nous trouuerons que s'il est quelques animaux moins fauorisez en cela que nous, il y en a d'autres, et en grand nombre, qui le sont plus. _A multis animalibus decore vincimur_: voyre des terrestres nos compatriotes. Car quant aux marins, laissant la figure, qui ne peut tomber en proportion, tant elle est autre: en couleur, netteté, polissure, disposition, nous leur cedons assez: et non moins, en toutes qualitez, aux aërées. Et cette prerogatiue que les poëtes font valoir de nostre stature droicte, regardant vers le ciel son origine,
_Pronáque cùm spectent animalia cætera terram, Os homini sublime dedit, cœlúmque videre Iussit, et erectos ad sydera tollere vultus._
elle est vrayement poëtique: car il y a plusieurs bestioles, qui ont la veuë renuersée tout à faict vers le ciel: et l'encoleure des chameaux, et des austruches, ie la trouue encore plus releuée et droite que la nostre. Quels animaux n'ont la face au haut, et ne l'ont deuant, et ne regardent vis à vis, comme nous: et ne descouurent en leur iuste posture autant du ciel et de la terre que l'homme? Et quelles qualitez de nostre corporelle constitution en Platon et en Cicero ne peuuent seruir à mille sortes de bestes? Celles qui nous retirent le plus, ce sont les plus laides, et les plus abiectes de toute la bande: car pour l'apparence exterieure et forme du visage, ce sont les magots:
_Simia quàm similis, turpissima bestia, nobis!_
pour le dedans et parties vitales, c'est le pourceau. Certes quand i'imagine l'homme tout nud (ouy en ce sexe qui semble auoir plus de part à la beauté) ses tares, sa subiection naturelle, et ses imperfections, ie trouue que nous auons eu plus de raison que nul autre animal, de nous couurir. Nous auons esté excusables d'emprunter ceux que Nature auoit fauorisé en cela plus que nous, pour nous parer de leur beauté, et nous cacher soubs leur despouille, de laine, plume, poil, soye. Remerquons au demeurant, que nous sommes le seul animal, duquel le defaut offence nos propres compagnons, et seuls qui auons à nous desrober en nos actions naturelles, de nostre espece. Vrayement c'est aussi vn effect digne de consideration, que les maistres du mestier ordonnent pour remede aux passions amoureuses, l'entiere veuë et libre du corps qu'on recherche: que pour refroidir l'amitié, il ne faille que voir librement ce qu'on ayme.
_Ille quòd obscœnas in aperto corpore partes Viderat, in cursu qui fuit, hæsit amor._
Et encore que cette recepte puisse à l'auenture partir d'vne humeur vn peu delicate et refroidie: si est-ce vn merueilleux signe de nostre defaillance, que l'vsage et la cognoissance nous dégoute les vns des autres. Ce n'est pas tant pudeur, qu'art et prudence, qui rend nos dames si circonspectes, à nous refuser l'entrée de leurs cabinets, auant qu'elles soyent peintes et parées pour la montre publique.
_Nec veneres nostras hoc fallit, quò magis ipsæ Omnia summopere hos vitæ postscenia celant, Quos retinere volunt adstrictóque esse in amore._
Là où en plusieurs animaux, il n'est rien d'eux que nous n'aimions, et qui ne plaise à nos sens: de façon que de leurs excremens mesmes et de leur descharge, nous tirons non seulement de la friandise au manger, mais nos plus riches ornemens et parfums. Ce discours ne touche que nostre commun ordre, et n'est pas si sacrilege d'y vouloir comprendre ces diuines, supernaturelles et extraordinaires beautez, qu'on voit par fois reluire entre nous, comme des astres soubs vn voile corporel et terrestre. Au demeurant la part mesme que nous faisons aux animaux, des faueurs de Nature, par nostre confession, elle leur est bien auantageuse. Nous nous attribuons des biens imaginaires et fantastiques, des biens futurs et absens, desquels l'humaine capacité ne se peut d'elle mesme respondre: ou des biens que nous nous attribuons faucement, par la licence de nostre opinion, comme la raison, la science et l'honneur: et à eux, nous laissons en partage des biens essentiels, maniables et palpables, la paix, le repos, la securité, l'innocence et la santé: la santé, dis-ie, le plus beau et le plus riche present, que Nature nous sçache faire. De façon que la Philosophie, voire la Stoïque, ose bien dire qu'Heraclitus et Pherecydes, s'ils eussent peu eschanger leur sagesse auecques la santé, et se deliurer par ce marché, l'vn de l'hydropisie, l'autre de la maladie pediculaire qui le pressoit, ils eussent bien faict. Par où ils donnent encore plus grand prix à la sagesse, la comparant et contrepoisant à la santé, qu'ils ne font en cette autre proposition, qui est aussi des leurs. Ils disent que si Circé eust presenté à Vlysses deux breuuages, l'vn pour faire deuenir vn homme de fol sage, l'autre de sage fol, qu'Vlysses eust deu plustost accepter celuy de la folie, que de consentir que Circé eust changé sa figure humaine en celle d'vne beste. Et disent que la sagesse mesme eust parlé à luy en cette maniere: Quitte moy, laisse moy là, plustost que de me loger sous la figure et corps d'un asne. Comment? cette grande et diuine sapience, les philosophes la quittent donc, pour ce voile corporel et terrestre? Ce n'est donc plus par la raison, par le discours, et par l'ame, que nous excellons sur les bestes: c'est par nostre beauté, nostre beau teint, et nostre belle disposition de membres, pour laquelle il nous faut mettre nostre intelligence, nostre prudence, et tout le reste à l'abandon. Or i'accepte cette naïfue et franche confession. Certes ils ont cogneu que ces parties là, dequoy nous faisons tant de feste, que ce n'est vaine fantasie. Quand les bestes auroient donc toute la vertu, la science, la sagesse et suffisance Stoique, ce seroyent tousiours des bestes: ny ne seroyent comparables à vn homme miserable, meschant et insensé. Car en fin tout ce qui n'est comme nous sommes, n'est rien qui vaille. Et Dieu pour se faire valoir, il faut qu'il y retire, comme nous dirons tantost. Par où il appert que ce n'est par vray discours, mais par vne fierté folle et opiniastreté, que nous nous preferons aux autres animaux, et nous sequestrons de leur condition et societé. Mais pour reuenir à mon propos, nous auons pour nostre part, l'inconstance, l'irresolution, l'incertitude, le deuil, la superstition, la solicitude des choses à venir, voire apres nostre vie, l'ambition, l'auarice, la ialousie, l'enuie, les appetits desreglez, forcenez et indomptables, la guerre, la mensonge, la desloyauté, la detraction, et la curiosité. Certes nous auons estrangement surpayé ce beau discours, dequoy nous nous glorifions, et cette capacité de iuger et cognoistre, si nous l'auons achetée au prix de ce nombre infiny des passions, ausquelles nous sommes incessamment en prinse. S'il ne nous plaist de faire encore valoir, comme fait bien Socrates, cette notable prerogatiue sur les bestes, que où Nature leur a prescript certaines saisons et limites à la volupté Venerienne, elle nous en a lasché la bride à toutes heures et occasions. _Vt vinum ægrotis, quia prodest rarò, nocet sæpissime, melius est non adhibere omnino, quàm, spe dubiæ salutis, in apertam perniciem incurrere: Sic, haud scio, an melius fuerit humano generi motum istum celerem cogitationis, acumen, solertiam, quam rationem vocamus, quoniam pestifera sint multis, admodum paucis salutaria, non dari omnino, quàm tam munificè et tam largè dari._ De quel fruit pouuons nous estimer auoir esté à Varro et Aristote, cette intelligence de tant de choses? Les a elle exemptez des incommoditez humaines? ont-ils esté deschargez des accidents qui pressent vn crocheteur? ont ils tiré de la logique quelque consolation à la goute? pour auoir sçeu comme cette humeur se loge aux iointures, l'en ont ils moins sentie? sont ils entrez en composition de la mort, pour sçauoir qu'aucunes nations s'en resiouissent: et du cocuage, pour sçauoir les femmes estre communes en quelque region? Au rebours, ayans tenu le premier rang en sçauoir, l'vn entre les Romains, l'autre, entre les Grecs, et en la saison où la science fleurissoit le plus, nous n'auons pas pourtant appris qu'ils ayent eu aucune particuliere excellence en leur vie: voire le Grec a assez affaire à se descharger d'aucunes tasches notables en la sienne. A on trouué que la volupté et la santé soyent plus sauoureuses à celuy qui sçait l'astrologie, et la grammaire:
_Illiterati num minus nerui rigent?_
et la honte et pauureté moins importunes?
_Scilicet et morbis et debilitate carebis, Et luctum et curam effugies, et tempora vitæ Longa tibi post hæc facto meliore dabuntur._
I'ay veu en mon temps, cent artisans, cent laboureurs, plus sages et plus heureux que des recteurs de l'vniuersité: et lesquels i'aimerois mieux ressembler. La doctrine, ce m'est aduis, tient rang entre les choses necessaires à la vie, comme la gloire, la noblesse, la dignité, ou pour le plus comme la richesse, et telles autres qualitez qui y seruent voyrement, mais de loing, et plus par fantasie que par nature. Il ne nous faut guere non plus d'offices, de regles, et de loix de viure, en nostre communauté, qu'il en faut aux grues et formis en la leur. Et neantmoins nous voyons qu'elles s'y conduisent tres ordonnément, sans erudition. Si l'homme estoit sage, il prendroit le vray prix de chasque chose, selon qu'elle seroit la plus vtile et propre à sa vie. Qui nous contera par nos actions et deportemens, il s'en trouuera plus grand nombre d'excellens entre les ignorans, qu'entre les sçauans; ie dy en toute sorte de vertu. La vieille Rome me semble en auoir bien porté de plus grande valeur, et pour la paix, et pour la guerre, que cette Rome sçauante, qui se ruina soy-mesme. Quand le demeurant seroit tout pareil, aumoins la preud'hommie et l'innocence demeureroient du costé de l'ancienne: car elle loge singulierement bien auec la simplicité. Mais ie laisse ce discours, qui me tireroit plus loing, que ie ne voudrois suyure. I'en diray seulement encore cela, que c'est la seule humilité et submission, qui peut effectuer vn homme de bien. Il ne faut pas laisser au iugement de chacun la cognoissance de son deuoir: il le luy faut prescrire, non pas le laisser choisir à son discours: autrement selon l'imbecillité et varieté infinie de nos raisons et opinions, nous nous forgerions en fin des deuoirs, qui nous mettroient à nous manger les vns les autres, comme dit Epicurus. La premiere loy, que Dieu donna iamais à l'homme, ce fut vne loy de pure obeyssance: ce fut vn commandement, nud et simple où l'homme n'eust rien à cognoistre et à causer, d'autant que l'obeyr est le propre office d'vne ame raisonnable, recognoissant vn celeste, superieur et bien-facteur. De l'obeyr et ceder naist toute autre vertu, comme du cuider, tout peché. Et au rebours: la premiere tentation qui vint à l'humaine nature de la part du diable, sa premiere poison, s'insinua en nous, par les promesses qu'il nous fit de science et de cognoissance, _Eritis sicut dij, scientes bonum et malum_. Et les Sereines, pour piper Vlysse en Homere, et l'attirer en leurs dangereux et ruineux laqs, luy offrent en don la science. La peste de l'homme c'est l'opinion de sçauoir. Voyla pourquoy l'ignorance nous est tant recommandée par nostre religion, comme piece propre à la creance et à l'obeyssance. _Cauete, ne quis vos decipiat per philosophiam et inanes seductiones, secundum elementa mundi._ En cecy y a il vne generalle conuenance entre tous les philosophes de toutes sectes, que le souuerain bien consiste en la tranquillité de l'ame et du corps. Mais où la trouuons nous?
_Ad summum sapiens vno minor est Ioue: diues, Liber, honoratus, pulcher, rex denique regum: Præcipuè sanus, nisi cùm pituita molesta est._
Il semble à la verité, que Nature, pour la consolation de nostre estat miserable et chetif, ne nous ait donné en partage que la presumption. C'est ce que dit Epictete, que l'homme n'a rien proprement sien, que l'vsage de ses opinions. Nous n'auons que du vent et de la fumée en partage. Les Dieux ont la santé en essence, dit la philosophie, et la maladie en intelligence: l'homme au rebours, possede ses biens par fantasie, les maux en essence. Nous auons eu raison de faire valoir les forces de nostre imagination: car tous nos biens ne sont qu'en songe. Oyez brauer ce pauure et calamiteux animal. Il n'est rien, dit Cicero, si doux que l'occupation des lettres: de ces lettres, dis-ie, par le moyen desquelles l'infinité des choses, l'immense grandeur de Nature, les cieux en ce monde mesme, et les terres, et les mers nous sont descouuertes: ce sont elles qui nous ont appris la religion, la moderation, la grandeur de courage: et qui ont arraché nostre ame des tenebres, pour luy faire voir toutes choses hautes, basses, premieres, dernieres, et moyennes: ce sont elles qui nous fournissent dequoy bien et heureusement viure, et nous guident à passer nostre aage sans desplaisir et sans offence. Cestuy-cy ne semble il pas parler de la condition de Dieu tout-viuant et tout-puissant? Et quant à l'effect, mille femmelettes ont vescu au village vne vie plus equable, plus douce, et plus constante, que ne fut la sienne.
_Deus ille fuit Deus, inclute Memmi, Qui princeps vitæ rationem inuenit eam, quæ Nunc appellatur Sapientia, quique per artem Fluctibus è tantis vitam tantisque tenebris, In tam tranquillo et tam clara luce locauit._
Voyla des paroles tresmagnifiques et belles: mais vn bien leger accident, mit l'entendement de cestuy-cy en pire estat, que celuy du moindre berger: nonobstant ce Dieu precepteur et cette diuine sapience. De mesme impudence est cette promesse du liure de Democritus: Ie m'en vay parler de toutes choses. Et ce sot tiltre qu'Aristote nous preste, de Dieux mortels: et ce iugement de Chrysippus, que Dion estoit aussi vertueux que Dieu. Et mon Seneca recognoist, dit-il, que Dieu luy a donné le viure: mais qu'il a de soy le bien viure. Conformément à cet autre, _In virtute verè gloriamur: quod non contingeret, si id donum à Deo non à nobis haberemus_. Cecy est aussi de Seneca: Que le sage a la fortitude pareille à Dieu: mais en l'humaine foiblesse, par où il le surmonte. Il n'est rien si ordinaire que de rencontrer des traicts de pareille temerité. Il n'y a aucun de nous qui s'offence tant de se voir apparier à Dieu, comme il fait de se voir deprimer au rang des autres animaux: tant nous sommes plus ialoux de nostre interest, que de celuy de nostre createur. Mais il faut mettre aux pieds cette sotte vanité, et secouër viuement et hardiment les fondemens ridicules, sur quoy ces fausses opinions se bastissent. Tant qu'il pensera auoir quelque moyen et quelque force de soy, iamais l'homme ne recognoistra ce qu'il doit à son maistre: il fera tousiours de ses œufs poulles, comme on dit: il le faut mettre en chemise. Voyons quelque notable exemple de l'effect de sa philosophie. Possidonius estant pressé d'vne si douloureuse maladie, qu'elle luy faisoit tordre les bras, et grincer les dents, pensoit bien faire la figue à la douleur pour s'escrier contre elle: Tu as beau faire, si ne diray-ie pas que tu sois mal. Il sent mesmes passions que mon laquays, mais il se braue sur ce qu'il contient aumoins sa langue sous les loix de sa secte. _Re succumbere non oportebat verbis gloriantem._ Archesilas estant malade de la goutte, Carneades qui le vint visiter, s'en retournoit tout fasché: il le rappella, et luy montrant ses pieds et sa poittrine: Il n'est rien venu de là icy, luy dit-il. Cestuy cy a vn peu meilleure grace: car il sent auoir du mal, et en voudroit estre depestré. Mais de ce mal pourtant son cœur n'en est pas abbatu et affoibly. L'autre se tient en sa roideur, plus, ce crains-ie, verbale qu'essentielle. Et Dionysius Heracleotes affligé d'vne cuison vehemente des yeux, fut rangé à quitter ces resolutions Stoïques. Mais quand la science feroit par effect ce qu'ils disent, d'émousser et rabattre l'aigreur des infortunes qui nous suyuent, que fait elle, que ce que fait beaucoup plus purement l'ignorance et plus euidemment? Le philosophe Pyrrho courant en mer le hazard d'vne grande tourmente, ne presentoit à ceux qui estoyent auec luy à imiter que la securité d'vn porceau, qui voyageoit auecques eux, regardant cette tempeste sans effroy. La philosophie au bout de ses preceptes nous renuoye aux exemples d'vn athlete et d'vn muletier: ausquels on void ordinairement beaucoup moins de ressentiment de mort, de douleurs, et d'autres inconueniens, et plus de fermeté, que la science n'en fournit onques à aucun, qui n'y fust nay et preparé de soy-mesmes par habitude naturelle. Qui fait qu'on incise et taille les tendres membres d'vn enfant et ceux d'vn cheual plus aisément que les nostres, si ce n'est l'ignorance? Combien en a rendu de malades la seule force de l'imagination? Nous en voyons ordinairement se faire saigner, purger, et medeciner pour guerir des maux qu'ils ne sentent qu'en leur discours. Lors que les vrais maux nous faillent, la science nous preste les siens: cette couleur et ce teint vous presagent quelque defluxion caterreuse: cette saison chaude vous menasse d'vne émotion fieureuse: cette coupeure de la ligne vitale de vostre main gauche, vous aduertit de quelque notable et voisine indisposition. Et en fin elle s'en addresse tout detroussément à la santé mesme. Cette allegresse et vigueur de ieunesse, ne peut arrester en vne assiette, il luy faut desrober du sang et de la force, de peur qu'elle ne se tourne contre vous mesmes. Comparés la vie d'vn homme asseruy à telles imaginations, à celle d'vn laboureur, se laissant aller apres son appetit naturel, mesurant les choses au seul sentiment present, sans science et sans prognostique, qui n'a du mal que lors qu'il l'a: où l'autre a souuent la pierre en l'ame auant qu'il l'ait aux reins: comme s'il n'estoit point assez à temps pour souffrir le mal lors qu'il y sera, il l'anticipe par fantasie, et luy court au deuant. Ce que ie dy de la medecine, se peut tirer par exemple generalement à toute science. De là est venuë cette ancienne opinion des philosophes, qui logeoient le souuerain bien à la recognoissance de la foiblesse de nostre iugement. Mon ignorance me preste autant d'occasion d'esperance que de crainte: et n'ayant autre regle de ma santé, que celle des exemples d'autruy, et des euenemens que ie vois ailleurs en pareille occasion, i'en trouue de toutes sortes: et m'arreste aux comparaisons, qui me sont plus fauorables. Ie reçois la santé les bras ouuerts, libre, plaine, et entiere: et aiguise mon appetit à la iouïr, d'autant plus qu'elle m'est à present moins ordinaire et plus rare: tant s'en faut que ie trouble son repos et sa douceur, par l'amertume d'vne nouuelle et contrainte forme de viure. Les bestes nous montrent assez combien l'agitation de nostre esprit nous apporte de maladies. Ce qu'on nous dit de ceux du Bresil, qu'ils ne mouroyent que de vieillesse, on l'attribue à la serenité et tranquillité de leur air, ie l'attribue plustost à la tranquillité et serenité de leur ame, deschargée de toute passion, pensée et occupation tendue ou desplaisante: comme gents qui passoyent leur vie en vne admirable simplicité et ignorance, sans lettres, sans loy, sans Roy, sans relligion quelconque. Et d'où vient ce qu'on trouue par experience, que les plus grossiers et plus lourds sont plus fermes et plus desirables aux executions amoureuses? et que l'amour d'vn muletier se rend souuent plus acceptable, que celle d'vn gallant homme? sinon qu'en cettuy-cy l'agitation de l'ame trouble sa force corporelle, la rompt, et lasse: comme elle lasse aussi et trouble ordinairement soy-mesmes? Qui la desment, qui la iette plus coustumierement à la manie, que sa promptitude, sa pointe, son agilité, et en fin sa force propre? Dequoy se fait la plus subtile folie que de la plus subtile sagesse? Comme des grandes amitiez naissent des grandes inimitiez, des santez vigoreuses les mortelles maladies: ainsi des rares et vifues agitations de noz ames, les plus excellentes manies, et plus detraquées: il n'y a qu'vn demy tour de cheuille à passer de l'vn à l'autre. Aux actions des hommes insensez, nous voyons combien proprement s'aduient la folie, auec les plus vigoureuses operations de nostre ame. Qui ne sçait combien est imperceptible le voisinage d'entre la folie auec les gaillardes eleuations d'vn esprit libre; et les effects d'vne vertu supreme et extraordinaire? Platon dit les melancholiques plus disciplinables et excellens: aussi n'en est-il point qui ayent tant de propension à la folie. Infinis esprits se treuuent ruinez par leur propre force et soupplesse. Quel sault vient de prendre de sa propre agitation et allegresse, l'vn des plus iudicieux, ingenieux et plus formés à l'air de cette antique et pure poësie, qu'autre poëte Italien aye de long temps esté? N'a-t-il pas dequoy sçauoir gré à cette sienne viuacité meurtriere? à cette clarté qui l'a aueuglé? à cette exacte, et tendue apprehension de la raison, qui l'a mis sans raison? à la curieuse et laborieuse queste des sciences, qui l'a conduit à la bestise? à cette rare aptitude aux exercices de l'ame, qui l'a rendu sans exercice et sans ame? I'eus plus de despit encore que de compassion, de le voir à Ferrare en si piteux estat suruiuant à soy-mesmes, mescognoissant et soy et ses ouurages; lesquels sans son sçeu, et toutesfois à sa veuë, on a mis en lumiere incorrigez et informes.
Voulez vous vn homme sain, le voulez vous reglé, et en ferme et seure posture? affublez le de tenebres d'oisiueté et de pesanteur. Il nous faut abestir pour nous assagir: et nous esblouir, pour nous guider. Et si on me dit que la commodité d'auoir l'appetit froid et mousse aux douleurs et aux maux, tire apres soy cette incommodité, de nous rendre aussi par consequent moins aiguz et frians, à la iouyssance des biens et des plaisirs: cela est vray: mais la misere de nostre condition porte, que nous n'auons tant à iouyr qu'à fuir, et que l'extreme volupté ne nous touche pas comme vne legere douleur: _Segnius homines bona quàm mala sentiunt_: nous ne sentons point l'entiere santé, comme la moindre des maladies:
_Pungit In cute vix summa violatum plagula corpus, Quando valere nihil quemquam mouet. Hoc iuuat vnum, Quòd me non torquet latus, aut pes: cætera quisquam Vix queat aut sanum sese, aut sentire valentem._
Nostre bien estre, ce n'est que la priuation d'estre mal. Voyla pourquoy la secte de philosophie, qui a le plus faict valoir la volupté, encore l'a elle rengée à la seule indolence. Le n'auoir point de mal, c'est le plus auoir de bien, que l'homme puisse esperer: comme disoit Ennius.
_Nimium boni est, cui nihil est mali._
Car ce mesme chatouillement et aiguisement, qui se rencontre en certains plaisirs, et semble nous enleuer au dessus de la santé simple, et de l'indolence; cette volupté actiue, mouuante, et ie ne sçay comment cuisante et mordante, celle là mesme, ne vise qu'à l'indolence, comme à son but. L'appetit qui nous rauit à l'accointance des femmes, il ne cherche qu'à chasser la peine que nous apporte le desir ardent et furieux, et ne demande qu'à l'assouuir, et se loger en repos, et en l'exemption de cette fieure. Ainsi des autres. Ie dy donc, que si la simplesse nous achemine à point n'auoir de mal, elle nous achemine à vn tres-heureux estat selon nostre condition. Si ne la faut-il point imaginer si plombée, qu'elle soit du tout sans sentiment. Car Crantor auoit bien raison de combattre l'indolence d'Epicurus, si on la bastissoit si profonde que l'abort mesme et la naissance des maux en fust à dire. Ie ne louë point cette indolence qui n'est ny possible, ny desirable. Ie suis content de n'estre pas malade: mais si ie le suis, ie veux sçauoir que ie le suis, et si on me cauterise ou incise, ie le veux sentir. De vray, qui desracineroit la cognoissance du mal, il extirperoit quand et quand la cognoissance de la volupté, et en fin aneantiroit l'homme. _Istud nihil dolere, non sine magna mercede contingit immanitatis in animo, stuporis in corpore._ Le mal est à l'homme bien à son tour. Ny la douleur ne luy est tousiours à fuïr, ny la volupté tousiours à suiure. C'est vn tres-grand auantage pour l'honneur de l'ignorance, que la science mesme nous reiecte entre ses bras, quand elle se trouue empeschée à nous roidir contre la pesanteur des maux: elle est contrainte de venir à cette composition, de nous lascher la bride, et donner congé de nous sauuer en son giron, et nous mettre soubs sa faueur à l'abri des coups et iniures de la Fortune. Car que veut elle dire autre chose, quand elle nous presche de retirer notre pensée des maux qui nous tiennent, et l'entretenir des voluptez perdues; et de nous seruir pour consolation des maux presens, de la souuenance des biens passez, et d'appeller à nostre secours vn contentement esuanouy, pour l'opposer à ce qui nous presse? _Leuationes ægritudinum in auocatione à cogitanda molestia, et reuocatione ad contemplandas voluptates ponit_, si ce n'est qu'où la force luy manque, elle veut vser de ruse, et donner vn tour de soupplesse et de iambe, où la vigueur du corps et des bras vient à luy faillir. Car non seulement à vn philosophe, mais simplement à vn homme rassis, quand il sent par effect l'alteration cuisante d'vne fieure chaude, quelle monnoye est-ce, de le payer de la souuenance de la douceur du vin Grec? Ce seroit plustost luy empirer son marché,
_Che ricordarsi il ben doppia la noia._
De mesme condition est cet autre conseil, que la Philosophie donne; de maintenir en la memoire seulement le bonheur passé, et d'en effacer les desplaisirs que nous auons soufferts; comme si nous auions en nostre pouuoir la science de l'oubly: et conseil duquel nous valons moins encore vn coup.
_Suauis est laborum præteritorum memoria._
Comment? la Philosophie qui me doit mettre les armes à la main, pour combattre la Fortune; qui me doit roidir le courage pour fouller aux pieds toutes les aduersitez humaines, vient elle à cette mollesse, de me faire conniller par ces destours coüards et ridicules? Car la memoire nous represente, non pas ce que nous choisissons, mais ce qui luy plaist. Voire il n'est rien qui imprime si viuement quelque chose en nostre souuenance, que le desir de l'oublier. C'est vne bonne maniere de donner en garde, et d'empreindre en nostre ame quelque chose, que de la solliciter de la perdre. Et cela est faulx, _Est situm in nobis, vt et aduersa quasi perpetua obliuione obruamus, et secunda iucundè et suauiter meminerimus_. Et cecy est vray, _Memini etiam quæ nolo: obliuisci non possum quæ volo_. Et de qui est ce conseil? de celuy, _qui se vnus sapientem profiteri sit ausus_:
_Qui genus humanum ingenio superauit, et omnes Præstrinxit stellas, exortus vti ætherius sol._
De vuider et desmunir la memoire, est-ce pas le vray et propre chemin à l'ignorance?
_Iners malorum remedium ignorantia est._
Nous voyons plusieurs pareils preceptes, par lesquels on nous permet d'emprunter du vulgaire des apparences friuoles, où la raison viue et forte ne peut assez: pourueu qu'elles nous seruent de contentement et de consolation. Où ils ne peuuent guérir la playe, ils sont contents de l'endormir et pallier. Ie croy qu'ils ne me nieront pas cecy, que s'ils pouuoyent adiouster de l'ordre, et de la constance, en vn estat de vie, qui se maintinst en plaisir et en tranquillité par quelque foiblesse et maladie de iugement, qu'ils ne l'acceptassent:
_Potare, et spargere flores Incipiam, patiárque vel inconsultus haberi._
Il se trouueroit plusieurs philosophes de l'aduis de Lycas. Cettuy-cy ayant au demeurant ses mœurs bien reglées, viuant doucement et paisiblement en sa famille, ne manquant à nul office de son deuoir envers les siens et estrangers, se conseruant tresbien des choses nuisibles, s'estoit par quelque alteration de sens imprimé en la ceruelle vne resuerie. C'est qu'il pensoit estre perpetuellement aux theatres à y voir des passetemps, des spectacles, et des plus belles comedies du monde. Guery qu'il fut par les medecins, de cette humeur peccante, à peine qu'il ne les mist en procés pour le restablir en la douceur de ces imaginations.
_Pol! me occidistis, amici, Non seruastis, ait; cui sic extorta voluptas, Et demptus per vim mentis gratissimus error._
D'vne pareille resuerie à celle de Thrasylaus, fils de Pythodorus, qui se faisoit à croire que tous les nauires qui relaschoient du port de Pyrée, et y abordoient, ne trauailloyent que pour son seruice: se resiouyssant de la bonne fortune de leur nauigation, les recueillant auec ioye. Son frere Crito l'ayant faict remettre en son meilleur sens, il regrettoit cette sorte de condition, en laquelle il auoit vescu en liesse, et deschargé de tout desplaisir. C'est ce que dit ce vers ancien Grec, qu'il y a beaucoup de commodité à n'estre pas si aduisé:
Εν τω φρονειν γαρ μηδεν, ἡδιστος βιος.
Et l'Ecclesiaste; En beaucoup de sagesse, beaucoup de desplaisir: et, Qui acquiert science, s'acquiert du trauail et tourment. Cela mesme, à quoy la Philosophie consent en general, cette derniere recepte qu'elle ordonne à toute sorte de necessitez, qui est de mettre fin à la vie, que nous ne pouuons supporter: _Placet? pare. Non placet? quacumque vis exi. Pungit dolor? vel fodiat sanè? si nudus es, da iugulum: sin tectus armis Vulcanijs, id est fortitudine, resiste_: et ce mot des Grecs conuiues qu'ils y appliquent, _Aut bibat, aut abeat_: qui sonne plus sortablement en la langue d'vn Gascon, qu'en celle de Ciceron, qui change volontiers en V. le B:
_Viuere si rectè nescis, decede peritis. Lusisti satis, edisti satis, atque bibisti: Tempus abire tibi est, ne potum largius æquo Rideat, et pulset lasciua decentius ætas._
qu'est-ce autre chose qu'vne confession de son impuissance; et vn renuoy, non seulement à l'ignorance, pour y estre à couuert, mais à la stupidité mesme, au non sentir, et au non estre?
_Democritum postquàm matura vetustas Admonuit memorem, motus languescere mentis: Sponte sua letho caput obuius obtulit ipse._
C'est ce que disoit Antisthenes, qu'il falloit faire prouision ou de sens pour entendre, ou de licol pour se pendre: et ce que Chrysippus alleguoit sur ce propos du poëte Tyrtæus,
_De la vertu, ou de mort approcher._
Et Crates disoit, que l'amour se guerissoit par la faim, sinon par le temps: et à qui ces deux moyens ne plairoyent, par la hart. Celuy Sextius, duquel Seneque et Plutarque parlent auec si grande recommandation, s'estant ietté, toutes choses laissées, à l'estude de la philosophie, delibera de se precipiter en la mer, voyant le progrez de ses estudes trop tardif et trop long. Il couroit à la mort, au deffault de la science. Voicy les mots de la loy, sur ce subject: Si d'auenture il suruient quelque grand inconuenient qui ne se puisse remedier, le port est prochain: et se peut-on sauuer à nage, hors du corps, comme hors d'vn esquif qui faict eau: car c'est la crainte de mourir, non pas le desir de viure, qui tient le fol attaché au corps. Comme la vie se rend par la simplicité plus plaisante, elle s'en rend aussi plus innocente et meilleure, comme ie commençois tantost à dire. Les simples, dit S. Paul, et les ignorans, s'esleuent et se saisissent du ciel; et nous, à tout nostre sçauoir, nous plongeons aux abismes infernaux. Ie ne m'arreste ny à Valentian, ennemy declaré de la science et des lettres, ny à Licinius, tous deux Empereurs Romains, qui les nommoient le venin et la peste de tout estat politique: ny à Mahumet, qui, comme i'ay entendu, interdict la science à ses hommes: mais l'exemple de ce grand Lycurgus et son authorité doit certes auoir grand poix, et la reuerence de cette diuine police Lacedemonienne, si grande, si admirable, et si long temps fleurissante en vertu et en bon heur, sans aucune institution ny exercice de lettres. Ceux qui reuiennent de ce monde nouueau qui a esté descouuert du temps de nos peres, par les Espagnols, nous peuuent tesmoigner combien ces nations, sans magistrat, et sans loy, viuent plus legitimement et plus reglément que les nostres, où il y a plus d'officiers et de loix, qu'il n'y a d'autres hommes, et qu'il n'y a d'actions.
_Di cittatorie piene e di libelli, D'esamine e di carte, di procure Hanno le mani e il seno, e gran fastelli Di chiose, di consigli e di letture, Per cui le facultà de pouerelli Non sono mai ne le citta sicure, Hanno dietro e dinanzi e d'ambi i lati, Notai, procuratori ed aduocati._
C'estoit ce que disoit vn Senateur Romain des derniers siecles, que leurs predecesseurs auoyent l'aleine puante à l'ail, et l'estomach musqué de bonne conscience: et qu'au rebours, ceux de son temps ne sentoient au dehors que le parfum, puans au dedans à toute sorte de vices: c'est à dire, comme ie pense, qu'ils auoyent beaucoup de sçauoir et de suffisance, et grand faute de preud'hommie. L'inciuilité, l'ignorance, la simplesse, la rudesse s'accompagnent volontiers de l'innocence: la curiosité, la subtilité, le sçauoir trainent la malice à leur suite: l'humilité, la crainte, l'obéissance, la debonnaireté, qui sont les pieces principales pour la conseruation de la societé humaine, demandent vne ame vuide, docile et presumant peu de soy. Les Chrestiens ont vne particuliere cognoissance, combien la curiosité est vn mal naturel et originel en l'homme. Le soing de s'augmenter en sagesse et en science, ce fut la premiere ruine du genre humain; c'est la voye, par où il s'est precipité à la damnation eternelle. L'orgueil est sa perte et sa corruption: c'est l'orgueil qui iette l'homme à quartier des voyes communes, qui luy fait embrasser les nouuelletez, et aymer mieux estre chef d'vne trouppe errante, et desuoyée, au sentier de perdition, aymer mieux estre regent et precepteur d'erreur et de mensonge, que d'estre disciple en l'eschole de verité, se laissant mener et conduire par la main d'autruy, à la voye battuë et droicturiere. C'est à l'aduanture ce que dit ce mot Grec ancien, que la superstition suit l'orgueil, et luy obeit comme à son pere: ἡ δεισιδαιμονια χαταπερ πατρι τω τυφω πειτεται. O cuider, combien tu nous empesches! Apres que Socrates fut aduerty, que le Dieu de sagesse luy auoit attribué le nom de Sage, il en fut estonné: et se recherchant et secouant par tout, n'y trouuoit aucun fondement à cette diuine sentence. Il en sçauoit de iustes, temperants, vaillants, sçauants comme luy: et plus eloquents, et plus beaux, et plus vtiles au païs. En fin il se resolut, qu'il n'estoit distingué des autres, et n'estoit sage que par ce qu'il ne se tenoit pas tel: et que son Dieu estimoit bestise singuliere à l'homme, l'opinion de science et de sagesse: et que sa meilleure doctrine estoit la doctrine de l'ignorance, et la simplicité sa meilleure sagesse. La saincte Parole declare miserables ceux d'entre nous, qui s'estiment: Bourbe et cendre, leur dit-elle, qu'as-tu à te glorifier? et ailleurs, Dieu a faict l'homme semblable à l'ombre, de laquelle qui iugera, quand par l'esloignement de la lumiere elle sera esuanouye? Ce n'est rien que de nous. Il s'en faut tant que nos forces conçoiuent la haulteur diuine, que des ouurages de nostre createur, ceux-là portent mieux sa marque, et sont mieux siens, que nous entendons le moins. C'est aux Chrestiens vne occasion de croire, que de rencontrer vne chose incroyable. Elle est d'autant plus selon raison, qu'elle est contre l'humaine raison. Si elle estoit selon raison, ce ne seroit plus miracle; et si elle estoit selon quelque exemple, ce ne seroit plus chose singuliere. _Melius scitur Deus nesciendo_, dit S. Augustin. Et Tacitus, _Sanctius est ac reuerentius de actis Deorum credere quàm scire_. Et Platon estime qu'il y ayt quelque vice d'impieté à trop curieusement s'enquerir et de Dieu, et du monde, et des causes premieres des choses. _Atque illum quidem parentem huius vniuersitatis inuenire difficile: et, quum iam inueneris, indicare in vulgus, nefas_, dit Ciceron. Nous disons bien puissance, verité, iustice: ce sont parolles qui signifient quelque chose de grand: mais cette chose là, nous ne la voyons aucunement, ny ne la conceuons. Nous disons que Dieu craint, que Dieu se courrouce, que Dieu ayme.
_Immortalia mortali sermone notantes._
Ce sont toutes agitations et esmotions, qui ne peuuent loger en Dieu selon nostre forme, ny nous l'imaginer selon la sienne: c'est à Dieu seul de se cognoistre et interpreter ses ouurages: et le fait en nostre langue, improprement, pour s'aualler et descendre à nous, qui sommes à terre couchez. La prudence comment luy peut elle conuenir, qui est l'eslite entre le bien et le mal: veu que nul mal ne le touche? Quoy la raison et l'intelligence, desquelles nous nous seruons pour par les choses obscures arriuer aux apparentes: veu qu'il n'y a rien d'obscur à Dieu? La iustice, qui distribue à chacun ce qui luy appartient, engendrée pour la société et communauté des hommes, comment est-elle en Dieu? La temperance, comment? qui est la moderation des voluptez corporelles, qui n'ont nulle place en la diuinité. La fortitude à porter la douleur, le labeur, les dangers, luy appartiennent aussi peu: ces trois choses n'ayans nul accés pres de luy. Parquoy Aristote le tient egallement exempt de vertu et de vice. _Neque gratia neque ira teneri potest, quòd quæ talia essent, imbecilla essent omnia._ La participation que nous auons à la cognoissance de la verité, quelle qu'elle soit, ce n'est point par nos propres forces que nous l'auons acquise. Dieu nous a assez appris cela par les tesmoings, qu'il a choisi du vulgaire, simples et ignorans, pour nous instruire de ses admirables secrets. Nostre foy ce n'est pas nostre acquest, c'est vn pur present de la liberalité d'autruy. Ce n'est pas par discours ou par nostre entendement que nous auons receu nostre religion, c'est par authorité et par commandement estranger. La foiblesse de nostre iugement nous y aide plus que la force, et nostre aueuglement plus que nostre clair-voyance. C'est par l'entremise de nostre ignorance, plus que de nostre science, que nous sommes sçauans de diuin sçauoir. Ce n'est pas merueille, si nos moyens naturels et terrestres ne peuuent conceuoir cette cognoissance supernaturelle et celeste: apportons y seulement du nostre, l'obeissance et la subiection: car comme il est escrit; Ie destruiray la sapience des sages, et abbattray la prudence des prudens. Où est le sage? où est l'escriuain? où est le disputateur de ce siecle? Dieu n'a-il pas abesty la sapience de ce monde? Car puis que le monde n'a point cogneu Dieu par sapience, il luy a pleu par la vanité de la predication, sauuer les croyans. Si me faut-il voir en fin, s'il est en la puissance de l'homme de trouuer ce qu'il cherche: et si cette queste, qu'il a employé depuis tant de siecles, l'a enrichy de quelque nouuelle force, et de quelque verité solide. Ie croy qu'il me confessera, s'il parle en conscience, que tout l'acquest qu'il a retiré d'vne si longue poursuite, c'est d'auoir appris à recognoistre sa foiblesse. L'ignorance qui estoit naturellement en nous, nous l'auons par longue estude confirmée et auerée. Il est aduenu aux gens veritablement sçauans, ce qui aduient aux espics de bled: ils vont s'esleuant et se haussant la teste droite et fiere, tant qu'ils sont vuides; mais quand ils sont pleins et grossis de grain en leur maturité, ils commencent à s'humilier et baisser les cornes. Pareillement les hommes, ayans tout essayé, tout sondé, et n'ayans trouué en cet amas de science et prouision de tant de choses diuerses, rien de massif et de ferme, et rien que vanité, ils ont renoncé à leur presumption, et recogneu leur condition naturelle. C'est ce que Velleius reproche à Cotta, et à Cicero, qu'ils ont appris de Philo, n'auoir rien appris. Pherecydes, l'vn des sept sages, escriuant à Thales, comme il expiroit, I'ay, dit-il, ordonné aux miens, apres qu'ils m'auront enterré, de te porter mes escrits. S'ils contentent et toy et les autres sages, publie les: sinon, supprime les. Ils ne contiennent nulle certitude qui me satisface à moy-mesme. Aussi ne fay-ie pas profession de sçauoir la verité, ny d'y atteindre. I'ouure les choses plus que ie ne les descouure. Le plus sage homme qui fut onques, quand on luy demanda ce qu'il sçauoit, respondit, qu'il sçauoit cela, qu'il ne sçauoit rien. Il verifioit ce qu'on dit, que la plus grand part de ce que nous sçauons, est la moindre de celles que nous ignorons: c'est à dire, que ce mesme que nous pensons sçauoir, c'est vne piece, et bien petite, de nostre ignorance. Nous sçauons les choses en songe, dit Platon, et les ignorons en verité. _Omnes penè veteres, nihil cognosci, nihil percipi, nihil sciri posse dixerunt; angustos sensus, imbecilles animos, breuia curricula vitæ._ Cicero mesme, qui deuoit au sçauoir tout son vaillant, Valerius dit que, sur sa vieillesse, il commença à desestimer les lettres. Et pendant qu'il les traictoit, c'estoit sans obligation d'aucun party: suiuant ce qui luy sembloit probable, tantost en l'vne secte, tantost en l'autre: se tenant tousiours soubs la dubitation de l'Academie. _Dicendum est, sed ita vt nihil affirmem: quæram omnia, dubitans plerumque et mihi diffidens._ I'auroy trop beau ieu, si ie vouloy considerer l'homme en sa commune façon et en gros: et le pourroy faire pourtant par sa regle propre; qui iuge la verité non par le poids des voix, mais par le nombre. Laissons là le peuple,
_Qui vigilans stertit, Mortua cui vita est propè iam viuo atque videnti,_
qui ne se sent point, qui ne se iuge point, qui laisse la plus part de ses facultez naturelles oisiues. Ie veux prendre l'homme en sa plus haulte assiette. Considerons-le en ce petit nombre d'hommes excellens et triez, qui ayants esté douez d'vne belle et particuliere force naturelle, l'ont encore roidie et aiguisée par soin, par estude et par art, et l'ont montée au plus hault poinct de sagesse, où elle puisse atteindre. Ils ont manié leur ame à tout sens, et à tout biais, l'ont appuyée et estançonnée de tout le secours estranger, qui luy a esté propre, et enrichie et ornée de tout ce qu'ils ont peu emprunter pour sa commodité, du dedans et dehors du monde: c'est en eux que loge la haulteur extreme de l'humaine nature. Ils ont reglé le monde de polices et de loix. Ils l'ont instruit par arts et sciences, et instruit encore par l'exemple de leurs mœurs admirables. Ie ne mettray en compte, que ces gens-là, leur tesmoignage, et leur experience. Voyons iusques où ils sont allez, et à quoy ils se sont tenus. Les maladies et les desfauts que nous trouuerons en ce college-là, le monde les pourra hardiment bien aduouër pour siens.
Quiconque cherche quelque chose, il en vient à ce poinct, ou qu'il dit, qu'il l'a trouuée; ou qu'elle ne se peut trouuer; ou qu'il en est encore en queste. Toute la Philosophie est despartie en ces trois genres. Son dessein est de chercher la verité, la science, et la certitude. Les Peripateticiens, Epicuriens, Stoiciens, et autres, ont pensé l'auoir trouuée. Ceux-cy ont estably les sciences, que nous auons, et les ont traictées, comme notices certaines. Clitomachus, Carneades, et les Academiciens, ont desesperé de leur queste; et iugé que la verité ne se pouuoit conceuoir par nos moyens. La fin de ceux-cy, c'est la foiblesse et humaine ignorance. Ce party a eu la plus grande suitte, et les sectateurs les plus nobles. Pyrrho et autres Sceptiques ou Epechistes, de qui les dogmes plusieurs anciens ont tenu tirez d'Homere, des sept sages, et d'Archilochus, et d'Eurypides, et y attachent Zeno, Democritus, Xenophanes, disent, qu'ils sont encore en cherche de la verité. Ceux-cy iugent, que ceux-là qui pensent l'auoir trouuée, se trompent infiniement; et qu'il y a encore de la vanité trop hardie, en ce second degré, qui asseure que les forces humaines ne sont pas capables d'y atteindre. Car cela, d'establir la mesure de nostre puissance, de cognoistre et iuger la difficulté des choses, c'est vne grande et extreme science, de laquelle ils doubtent que l'homme soit capable.
_Nil sciri quisquis putat, id quoque nescit, An sciri possit, quo se nil scire fatetur._
L'ignorance qui se sçait, qui se iuge, et qui se condamne, ce n'est pas vne entiere ignorance. Pour l'estre, il faut qu'elle s'ignore soy-mesme. De façon que la profession des Pyrrhoniens est, de bransler, doubter, et enquerir, ne s'asseurer de rien, de rien ne se respondre. Des trois actions de l'ame, l'imaginatiue, l'appetitiue, et la consentante, ils en reçoiuent les deux premieres: la derniere, ils la soustiennent, et la maintiennent ambigue, sans inclination, ny approbation d'vne part ou d'autre, tant soit-elle legere. Zenon peignoit de geste son imagination sur cette partition des facultez de l'ame: La main espanduë et ouuerte, c'estoit apparence: la main à demy serrée, et les doigts vn peu croches, consentement: le poing fermé, comprehension: quand de la main gauche il venoit encore à clorre ce poing plus estroit, science. Or cette assiette de leur iugement droicte, et inflexible, receuant tous obiects sans application et consentement, les achemine à leur Ataraxie; qui est vne condition de vie paisible, rassise, exempte des agitations que nous receuons par l'impression de l'opinion et science, que nous pensons auoir des choses. D'où naissent la crainte, l'auarice, l'enuie, les desirs immoderez, l'ambition, l'orgueil, la superstition, l'amour de nouuelleté, la rebellion, la desobeyssance, l'opiniastreté, et la pluspart des maux corporels. Voire ils s'exemptent par là, de la ialousie de leur discipline. Car ils debattent d'vne bien molle façon. Ils ne craignent point la reuenche à leur dispute. Quand ils disent que le poisant va contre-bas, ils seroient bien marris qu'on les en creust; et cherchent qu'on les contredie, pour engendrer la dubitation et surseance de iugement, qui est leur fin. Ils ne mettent en auant leurs propositions, que pour combattre celles qu'ils pensent, que nous ayons en nostre creance. Si vous prenez la leur, ils prendront aussi volontiers la contraire à soustenir: tout leur est vn: ils n'y ont aucun choix. Si vous establissez que la neige soit noire, ils argumentent au rebours, qu'elle est blanche. Si vous dites qu'elle n'est ny l'vn, ny l'autre, c'est à eux à maintenir qu'elle est tous les deux. Si par certain iugement vous tenez, que vous n'en sçauez rien, ils vous maintiendront que vous le sçauez. Ouï, et si par vn axiome affirmatif vous asseurez que vous en doutez, ils vous iront debattant que vous n'en doutez pas; ou que vous ne pouuez iuger et establir que vous en doutez. Et par cette extremité de doubte, qui se secoue soy-mesme, ils se separent et se diuisent de plusieurs opinions, de celles mesmes, qui ont maintenu en plusieurs façons, le doubte et l'ignorance. Pourquoy ne leur sera-il permis, disent-ils, comme il est entre les dogmatistes, à l'vn dire vert, à l'autre iaulne, à eux aussi de doubter? Est-il chose qu'on vous puisse proposer par l'aduouer ou refuser, laquelle il ne soit pas loisible de considerer comme ambigue? Et où les autres sont portez, ou par la coustume de leur païs, ou par l'institution des parens, ou par rencontre, comme par vne tempeste, sans iugement et sans choix, voire le plus souuent auant l'aage de discretion, à telle ou telle opinion, à la secte ou Stoïque ou Epicurienne, à laquelle ils se treuuent hypothequez, asseruiz et collez, comme à vne prise qu'ils ne peuuent desmordre: _ad quamcumque disciplinam, velut tempestate, delati, ad eam, tanquam ad saxum, adhærescunt_: pourquoy, à ceux-cy, ne sera-il pareillement concedé, de maintenir leur liberté, et considerer les choses sans obligation et seruitude? _Hoc liberiores et solutiores, quòd integra illis est iudicandi potestas._ N'est-ce pas quelque aduantage, de se trouuer desengagé de la necessité, qui bride les autres? Vaut-il pas mieux demeurer en suspens que de s'infrasquer en tant d'erreurs que l'humaine fantasie a produictes? Vaut-il pas mieux suspendre sa persuasion, que de se mesler à ces diuisions seditieuses et querelleuses? Qu'iray-ie choisir? Ce qu'il vous plaira, pourueu que vous choisissiez. Voila vne sotte responce: à laquelle il semble pourtant que tout le dogmatisme arriue: par qui il ne nous est pas permis d'ignorer ce que nous ignorons. Prenez le plus fameux party, iamais il ne sera si seur, qu'il ne vous faille pour le deffendre, attaquer et combattre cent et cent contraires partis. Vaut-il pas mieux se tenir hors de cette meslée? Il vous est permis d'espouser comme vostre honneur et vostre vie, la creance d'Aristote sur l'eternité de l'ame, et desdire et desmentir Platon là dessus, et à eux il sera interdit d'en doubter? S'il est loisible à Panætius de soustenir son iugement autour des aruspices, songes, oracles, vaticinations, desquelles choses les Stoiciens ne doubtent aucunement: pourquoy vn sage n'osera-il en toutes choses, ce que cettuy-cy ose en celles qu'il a apprinses de ses maistres: establies du commun consentement de l'eschole, de laquelle il est sectateur et professeur? Si c'est vn enfant qui iuge, il ne sçait que c'est: si c'est vn sçauant, il est præoccuppé. Ils se sont reseruez vn merueilleux aduantage au combat, s'estans deschargez du soin de se couurir. Il ne leur importe qu'on les frappe, pourueu qu'ils frappent; et font leurs besongnes de tout. S'ils vainquent, vostre proposition cloche; si vous, la leur: s'ils faillent, ils verifient l'ignorance; si vous faillez, vous la verifiez: s'ils prouuent que rien ne se sçache, il va bien; s'ils ne le sçauent pas prouuer, il est bon de mesmes: _Vt quum in eadem re paria contrariis in partibus momenta inueniuntur, facilius ab vtraque parte assertio sustineatur_. Et font estat de trouuer bien plus facilement, pourquoy vne chose soit fausse, que non pas qu'elle soit vraye; et ce qui n'est pas, que ce qui est: et ce qu'ils ne croyent pas, que ce qu'ils croyent. Leurs façons de parler sont, Ie n'establis rien: Il n'est non plus ainsi qu'ainsin, ou que ny l'vn ny l'autre: Ie ne le comprens point. Les apparences sont egales par tout: la loy de parler, et pour et contre, est pareille. Rien ne semble vray qui ne puisse sembler faux. Leur mot sacramental, c'est επεχω; c'est à dire, ie soustiens, ie ne bouge. Voyla leurs refreins, et autres de pareille substance. Leur effect, c'est vne pure, entiere, et tres-parfaicte surceance et suspension de iugement. Ils se seruent de leur raison, pour enquerir et pour debattre: mais non pas pour arrester et choisir. Quiconque imaginera vne perpetuelle confession d'ignorance, vn iugement sans pente, et sans inclination, à quelque occasion que ce puisse estre, il conçoit le Pyrrhonisme. I'exprime cette fantasie autant que ie puis, par ce que plusieurs la trouuent difficile à conceuoir; et les autheurs mesmes la representent vn peu obscurement et diuersement. Quant aux actions de la vie, ils sont en cela de la commune façon. Ils se prestent et accommodent aux inclinations naturelles, à l'impulsion et contrainte des passions, aux constitutions des loix et des coustumes, et à la tradition des arts: _non enim nos Deus ista scire, sed tantummodo vti voluit_. Ils laissent guider à ces choses là, leurs actions communes, sans aucune opination ou iugement. Qui fait que ie ne puis pas bien assortir à ce discours, ce qu'on dit de Pyrrho. Ils le peignent stupide et immobile, prenant vn train de vie farouche et inassociable, attendant le hurt des charrettes, se presentant aux precipices, refusant de s'accommoder aux loix. Cela est encherir sur sa discipline. Il n'a pas voulu se faire pierre ou souche: il a voulu se faire homme viuant, discourant, et raisonnant, iouyssant de tous plaisirs et commoditez naturelles, embesoignant et se seruant de toutes ses pieces corporelles et spirituelles, en regle et droicture. Les priuileges fantastiques, imaginaires, et faulx, que l'homme s'est vsurpé, de regenter, d'ordonner, d'establir, il les a de bonne foy renoncez et quittez. Si n'est-il point de secte, qui ne soit contrainte de permettre à son sage de suiure assez de choses non comprinses, ny perceuës ny consenties, s'il veut viure. Et quand il monte en mer, il suit ce dessein, ignorant s'il luy sera vtile: et se plie, à ce que le vaisseau est bon, le pilote experimenté, la saison commode: circonstances probables seulement. Apres lesquelles il est tenu d'aller, et se laisser remuer aux apparances, pourueu qu'elles n'ayent point d'expresse contrarieté. Il a vn corps, il a vne ame: les sens le poussent, l'esprit l'agite. Encore qu'il ne treuue point en soy cette propre et singuliere marque de iuger, et qu'il s'apperçoiue, qu'il ne doit engager son consentement, attendu qu'il peut estre quelque faulx pareil à ce vray: il ne laisse de conduire les offices de sa vie pleinement et commodement. Combien y a il d'arts, qui font profession de consister en la coniecture, plus qu'en la science? qui ne decident pas du vray et du faulx, et suiuent seulement ce qu'il semble? Il y a, disent-ils, et vray et faulx, et y a en nous dequoy le chercher, mais non pas dequoy l'arrester à la touche. Nous en valons bien mieux, de nous laisser manier sans inquisition, à l'ordre du monde. Vne ame garantie de preiugé, a vn merueilleux auancement vers la tranquillité. Gents qui iugent et contrerollent leurs iuges, ne s'y soubsmettent iamais deuëment.
Combien et aux loix de la religion, et aux loix politiques se trouuent plus dociles et aisez à mener, les esprits simples et incurieux, que ces esprits surueillants et pedagogues des causes diuines et humaines? Il n'est rien en l'humaine inuention, où il y ait tant de verisimilitude et d'vtilité. Cette-cy presente l'homme nud et vuide, recognoissant sa foiblesse naturelle, propre à receuoir d'en hault quelque force estrangere, desgarni d'humaine science, et d'autant plus apte à loger en soy la diuine, aneantissant son iugement, pour faire plus de place à la foy: ny mescreant ny establissant aucun dogme contre les loix et obseruances communes, humble, obeïssant, disciplinable, studieux; ennemy iuré d'heresie, et s'exemptant par consequent des vaines et irreligieuses opinions introduites par les fauces sectes. C'est vne carte blanche preparée à prendre du doigt de Dieu telles formes qu'il luy plaira d'y grauer. Plus nous nous renuoyons et commettons à Dieu, et renonçons à nous, mieux nous en valons. Accepte, dit l'Ecclesiaste, en bonne part les choses au visage et au goust qu'elles se presentent à toy, du iour à la iournée: le demeurant est hors de ta cognoissance. _Dominus nouit cogitationes hominum, quoniam vanæ sunt._ Voila comment, des trois generales sectes de Philosophie, les deux font expresse profession de dubitation et d'ignorance: et en celle des dogmatistes, qui est troisiesme, il est aysé à descouurir, que la plus part n'ont pris le visage de l'asseurance que pour auoir meilleure mine. Ils n'ont pas tant pensé nous establir quelque certitude, que nous montrer iusques où ils estoient allez en cette chasse de la verité, _quam docti fingunt magis quàm norunt_. Timæus ayant à instruire Socrates de ce qu'il sçait des Dieux, du monde, et des hommes, propose d'en parler comme vn homme à vn homme; et qu'il suffit, si ses raisons sont probables, comme les raisons d'vn autre: car les exactes raisons n'estre en sa main, ny en mortelle main. Ce que l'vn de ses sectateurs a ainsin imité: _Vt potero, explicabo: nec tamen, vt Pythius Apollo, certa vt sint et fixa, quæ dixero: sed, vt homunculus, probabilia coniectura sequens_. Et cela sur le discours du mespris de la mort: discours naturel et populaire. Ailleurs il l'a traduit, sur le propos mesme de Platon. _Si fortè, de Deorum natura ortúque mundi disserentes, minus id quod habemus in animo consequimur, haud erit mirum. Æquum est enim meminisse, et me, qui disseram, hominem esse, et vos qui iudicetis: vt, si probabilia dicentur, nihil vltrà requiratis._ Aristote nous entasse ordinairement vn grand nombre d'autres opinions, et d'autres creances, pour y comparer la sienne, et nous faire voir de combien il est allé plus outre, et combien il approche de plus pres la verisimilitude. Car la verité ne se iuge point par authorité et tesmoignage d'autruy. Et pourtant euita religieusement Epicurus d'en alleguer en ses escrits. Cettuy-là est le prince des dogmatistes, et si nous apprenons de luy, que le beaucoup sçauoir apporte l'occasion de plus doubter. On le void à escient se couurir souuent d'obscurité si espesse et inextricable, qu'on n'y peut rien choisir de son aduis. C'est par effect vn Pyrrhonisme soubs vne forme resolutiue. Oyez la protestation de Cicero, qui nous explique la fantasie d'autruy par la sienne. _Qui requirunt, quid de quaque re ipsi sentiamus: curiosius id faciunt, quàm necesse est. Hæc in philosophia ratio, contra omnia disserendi, nullamque rem apertè iudicandi, profecta à Socrate, repetita ab Arcesila, confirmata à Carneade, vsque ad nostram viget ætatem. Hi sumus, qui omnibus veris falsa quædam adiuncta esse dicamus, tanta similitudine, vt in ijs nulla insit certè iudicandi et assentiendi nota._ Pourquoy, non Aristote seulement, mais la plus part des philosophes, ont ils affecté la difficulté, si ce n'est pour faire valoir la vanité du subject, et amuser la curiosité de nostre esprit, luy donnant où se paistre, à ronger cet os creuz et descharné? Clytomachus affermoit n'auoir iamais sçeu, par les escrits de Carneades, entendre de quelle opinion il estoit. Pourquoy a euité aux siens Epicurus, la facilité, et Heraclytus en a esté surnommé σχοτεινος? La difficulté est vne monoye que les sçauans employent, comme les joueurs de passe-passe pour ne descouurir la vanité de leur art: et de laquelle l'humaine bestise se paye aysément.
_Clarus ob obscuram linguam, magis inter inanes: Omnia enim stolidi magis admirantur amántque, Inuersis quæ sub verbis latitantia cernunt._
Cicero reprend aucuns de ses amis d'auoir accoustumé de mettre à l'astrologie, au droit, à la dialectique, et à la geometrie, plus de temps, que ne meritoyent ces arts: et que cela les diuertissoit des deuoirs de la vie, plus vtiles et honnestes. Les philosophes Cyrenaïques mesprisoyent esgalement la physique et la dialectique. Zenon tout au commencement des liures de la republique, declaroit inutiles toutes les liberales disciplines. Chrysippus disoit, que ce que Platon et Aristote auoyent escrit de la logique, ils l'auoyent escrit par ieu et par exercice: et ne pouuoit croire qu'ils eussent parlé à certes d'vne si vaine matiere. Plutarque le dit de la metaphysique, Epicurus l'eust encores dict de la rhetorique, de la grammaire, poësie, mathematique, et hors la physique, de toutes les autres sciences: et Socrates de toutes, sauf celle des mœurs et de la vie. De quelque chose qu'on s'enquist à luy, il ramenoit en premier lieu tousiours l'enquerant à rendre compte des conditions de sa vie, presente et passée, lesquelles il examinoit et iugeoit: estimant tout autre apprentissage subsecutif à celuy-la et supernumeraire. _Parum mihi placeant eæ litteræ quæ ad virtutem doctoribus nihil profuerunt._ La plus part des arts ont esté ainsi mesprisés par le mesme sçauoir. Mais ils n'ont pas pensé qu'il fust hors de propos, d'exercer leur esprit és choses mesmes, où il n'y auoit nulle solidité profitable. Au demeurant, les vns ont estimé Plato dogmatiste, les autres dubitateur, les autres en certaines choses l'vn, et en certaines choses l'autre. Le conducteur de ses dialogismes, Socrates, va tousiours demandant et esmouuant la dispute, iamais l'arrestant, iamais satisfaisant: et dit n'auoir autre science, que la science de s'opposer. Homere leur autheur a planté egalement les fondements à toutes les sectes de philosophie, pour montrer, combien il estoit indifferent par où nous allassions. De Platon nasquirent dix sectes diuerses, dit-on. Aussi, à mon gré, iamais instruction ne fut titubante, et rien asseuerante, si la sienne ne l'est. Socrates disoit, que les sages femmes en prenant ce mestier de faire engendrer les autres, quittent le mestier d'engendrer elles. Que luy par le tiltre de sage homme, que les Dieux luy auoyent deferé, s'estoit aussi desfaict en son amour virile et mentale, de la faculté d'enfanter: se contentant d'ayder et fauorir de son secours les engendrants: ouurir leur nature; graisser leurs conduits: faciliter l'yssue de leur enfantement: iuger d'iceluy: le baptizer: le nourrir: le fortifier: l'emmaillotter, et circoncir: exerçant et maniant son engin, aux perils et fortunes d'autruy. Il est ainsi de la plus part des autheurs de ce tiers genre, comme les anciens ont remerqué des escripts d'Anaxagoras, Democritus, Parmenides, Xenophanes, et autres. Ils ont vne forme d'escrire douteuse en substance et en dessein, enquerant plustost qu'instruisant: encore qu'ils entresement leur stile de cadances dogmatistes. Cela se voit il pas aussi bien en Seneque et en Plutarque? combien disent ils tantost d'vn visage, tantost d'vn autre, pour ceux qui y regardent de prez? Et les reconciliateurs des iurisconsultes deuoyent premierement les concilier chacun à soy. Platon me semble auoir aymé cette forme de philosopher par dialogues, à escient, pour loger plus decemment en diuerses bouches la diuersité et variation de ses propres fantasies. Diuersement traitter les matieres, est aussi bien les traitter, que conformement, et mieux: à sçauoir plus copieusement et vtilement. Prenons exemple de nous. Les arrests font le point extreme du parler dogmatiste et resolutif: si est ce que ceux que noz parlements presentent au peuple, les plus exemplaires, propres à nourrir en luy la reuerence qu'il doit à cette dignité, principalement par la suffisance des personnes qui l'exercent, prennent leur beauté, non de la conclusion, qui est à eux quotidienne, et qui est commune à tout iuge, tant comme de la disceptation et agitation des diuerses et contraires ratiocinations, que la matiere du droit souffre. Et le plus large champ aux reprehensions des vns philosophes à l'encontre des autres, se tire des contradictions et diuersitez, en quoy chacun d'eux se trouue empestré: ou par dessein, pour montrer la vacillation de l'esprit humain autour de toute matiere, ou forcé ignoramment, par la volubilité et incomprehensibilité de toute matiere. Que signifie ce refrein? en vn lieu glissant et coulant suspendons nostre creance: car, comme dit Eurypides,
_Les œuures de Dieu en diuerses Façons, nous donnent des trauerses._
Semblable à celuy qu'Empedocles semoit souuent en ses liures, comme agité d'vne diuine fureur, et forcé de la verité. Non non, nous ne sentons rien, nous ne voyons rien, toutes choses nous sont occultes, il n'en est aucune de laquelle nous puissions establir quelle elle est: reuenant à ce mot diuin, _Cogitationes mortalium timidæ, et incertæ adinuentiones nostræ, et providentiæ_. Il ne faut pas trouuer estrange, si gens desesperez de la prise n'ont pas laissé d'auoir plaisir à la chasse, l'estude estant de soy vne occupation plaisante: et si plaisante, que parmy les voluptez, les Stoïciens defendent aussi celle qui vient de l'exercitation de l'esprit, y veulent de la bride, et trouuent de l'intemperance à trop sçauoir. Democritus ayant mangé à sa table des figues, qui sentoient le miel, commença soudain à chercher en son esprit, d'où leur venoit cette douceur inusitee, et pour s'en esclaircir, s'alloit leuer de table, pour voir l'assiette du lieu où ces figues auoyent esté cueillies: sa chambriere, ayant entendu la cause de ce remuëment, luy dit en riant, qu'il ne se penast plus pour cela, car c'estoit qu'elle les auoit mises en vn vaisseau, où il y auoit eu du miel. Il se despita, dequoy elle luy auoit osté l'occasion de cette recherche, et desrobé matiere à sa curiosité. Va, luy dit-il, tu m'as faict desplaisir, ie ne lairray pourtant d'en chercher la cause, comme si elle estoit naturelle. Et volontiers n'eust failly de trouuer quelque raison vraye, à vn effect faux et supposé. Cette histoire d'vn fameux et grand philosophe, nous represente bien clairement cette passion studieuse, qui nous amuse à la poursuyte des choses, de l'acquest desquelles nous sommes desesperez. Plutarque recite vn pareil exemple de quelqu'vn, qui ne vouloit pas estre esclaircy de ce, dequoy il estoit en doute, pour ne perdre le plaisir de le chercher: comme l'autre, qui ne vouloit pas que son medecin luy ostast l'alteration de la fieure, pour ne perdre le plaisir de l'assouuir en beuuant. _Satius est superuacua discere, quàm nihil._ Tout ainsi qu'en toute pasture il y a le plaisir souuent seul, et tout ce que nous prenons, qui est plaisant, n'est pas tousiours nutritif, ou sain: pareillement ce que nostre esprit tire de la science, ne laisse pas d'estre voluptueux, encore qu'il ne soit ny alimentant ny salutaire. Voicy comme ils disent: La consideration de la nature est vne pasture propre à nos esprits, elle nous esleue et enfle, nous fait desdaigner les choses basses et terriennes, par la comparaison des superieures et celestes: la recherche mesme des choses occultes et grandes est tresplaisante, voire à celuy qui n'en acquiert que la reuerence, et crainte d'en iuger. Ce sont des mots de leur profession. La vaine image de cette maladiue curiosité, se voit plus expressement encores en cet autre exemple, qu'ils ont par honneur si souuent en la bouche. Eudoxus souhaittoit et prioit les Dieux, qu'il peust vne fois voir le soleil de pres, comprendre sa forme, sa grandeur, et sa beauté, à peine d'en estre bruslé soudainement. Il veut au prix de sa vie, acquerir vne science, de laquelle l'vsage et possession luy soit quand et quand ostée. Et pour cette soudaine et volage cognoissance, perdre toutes autres cognoissances qu'il a, et qu'il peut acquerir par apres. Ie ne me persuade pas aysement, qu'Epicurus, Platon, et Pythagoras nous ayent donné pour argent contant leurs Atomes, leurs Idées, et leurs Nombres. Ils estoyent trop sages pour establir leurs articles de foy, de chose si incertaine, et si debattable. Mais en cette obscurité et ignorance du monde, chacun de ces grands personnages, s'est trauaillé d'apporter vne telle quelle image de lumiere: et ont promené leur ame à des inuentions, qui eussent au moins vne plaisante et subtile apparence, pourueu que toute fausse, elle se peust maintenir contre les oppositions contraires: _Vnicuique ista pro ingenio finguntur, non ex scientiæ vi_. Vn ancien, à qui on reprochoit, qu'il faisoit profession de la Philosophie, de laquelle pourtant en son iugement, il ne tenoit pas grand compte, respondit que cela, c'estoit vrayement philosopher. Ils ont voulu considerer tout, balancer tout, et ont trouué cette occupation propre à la naturelle curiosité qui est en nous. Aucunes choses, ils les ont escrites pour le besoin de la societé publique, comme leurs religions: et a esté raisonnable pour cette consideration, que les communes opinions, ils n'ayent voulu les esplucher au vif, aux fins de n'engendrer du trouble en l'obeyssance des loix et coustumes de leur pays. Platon traitte ce mystere d'vn ieu assez descouuert. Car où il escrit selon soy, il ne prescrit rien à certes. Quand il fait le legislateur, il emprunte vn style regentant et asseuerant: et si y mesle hardiment les plus fantastiques de ses inuentions: autant vtiles à persuader à la commune, que ridicules à persuader à soy-mesme: sçachant combien nous sommes propres à receuoir toutes impressions, et sur toutes, les plus farouches et enormes. Et pourtant en ses loix, il a grand soing, qu'on ne chante en publiq que des poësies, desquelles les fabuleuses feintes tendent à quelque vtile fin: estant si facile d'imprimer touts fantosmes en l'esprit humain, que c'est iniustice de ne le paistre plustost de mensonges profitables, que de mensonges ou inutiles ou dommageables. Il dit tout destrousseement en sa Republique, que pour le profit des hommes, il est souuent besoin de les piper. Il est aisé à distinguer, les vnes sectes auoir plus suiuy la verité, les autres l'vtilité, par où celles cy ont gaigné credit. C'est la misere de nostre condition, que souuent ce qui se presente à nostre imagination pour le plus vray, ne s'y presente pas pour le plus vtile à nostre vie. Les plus hardies sectes, Epicurienne, Pyrrhonienne, nouuelle Academique, encore sont elles contrainctes de se plier à la loy ciuile, au bout du compte. Il y a d'autres subiects qu'ils ont belutez, qui à gauche, qui à dextre, chacun se trauaillant d'y donner quelque visage, à tort ou à droit. Car n'ayans rien trouué de si caché, dequoy ils n'ayent voulu parler, il leur est souuent force de forger des coniectures foibles et foles: non qu'ils les prinssent eux mesmes pour fondement, ne pour establir quelque verité, mais pour l'exercice de leur estude. _Non tam id sensisse quod dicerent, quàm exercere ingenia materiæ difficultate videntur voluisse._ Et si on ne le prenoit ainsi, comme couuririons nous vne si grande inconstance, varieté, et vanité d'opinions, que nous voyons auoir esté produites par ces ames excellentes et admirables?
Car pour exemple, qu'est-il plus vain, que de vouloir deuiner Dieu par nos analogies et coniectures: le regler, et le monde, à nostre capacité et à nos loix? et nous seruir aux despens de la diuinité, de ce petit eschantillon de suffisance qu'il luy a pleu despartir à nostre naturelle condition? et par ce que nous ne pouuons estendre nostre veuë iusques en son glorieux siege, l'auoir ramené ça bas à nostre corruption et à nos miseres? De toutes les opinions humaines et anciennes touchant la religion, celle là me semble auoir eu plus de vray-semblance et plus d'excuse, qui recognoissoit Dieu comme vne puissance incomprehensible, origine et conseruatrice de toutes choses, toute bonté, toute perfection, receuant et prenant en bonne part l'honneur et la reuerence, que les humains luy rendoient soubs quelque visage, soubs quelque nom et en quelque maniere que ce fust.
_Iupiter omnipotens, rerum, regúmque, Deûmque, Progenitor, genitrixque._
Ce zele vniuersellement a esté veu du ciel de bon œil. Toutes polices ont tiré fruit de leur deuotion. Les hommes, les actions impies, ont eu par tout les euenements sortables. Les histoires payennes recognoissent de la dignité, ordre, iustice, et des prodiges et oracles employez à leur profit et instruction, en leurs religions fabuleuses: Dieu par sa misericorde daignant à l'aduenture fomenter par ces benefices temporels, les tendres principes d'vne telle quelle brute cognoissance, que la raison naturelle leur donnoit de luy, au trauers des fausses images de leurs songes. Non seulement fausses, mais impies aussi et iniurieuses, sont celles que l'homme a forgé de son inuention. Et de toutes les religions, que Sainct Paul trouua en credit à Athenes, celle qu'ils auoyent dediée à vne diuinité cachée et incognue, luy sembla la plus excusable. Pythagoras adombra la verité de plus pres: iugeant que la cognoissance de cette cause premiere, et estre des estres, deuoit estre indefinie, sans prescription, sans declaration: que ce n'estoit autre chose, que l'extreme effort de nostre imagination, vers la perfection: chacun en amplifiant l'idée selon sa capacité. Mais si Numa entreprint de conformer à ce proiect la deuotion de son peuple: l'attacher à vne religion purement mentale, sans obiect prefix, et sans meslange materiel: il entreprint chose de nul vsage. L'esprit humain ne se sçauroit maintenir vaguant en cet infini de pensées informes: il les luy faut compiler à certaine image à son modelle. La majesté diuine s'est ainsi pour nous aucunement laissé circonscrire aux limites corporels. Ses sacrements supernaturels et celestes, ont des signes de nostre terrestre condition. Son adoration s'exprime par offices et paroles sensibles: car c'est l'homme, qui croid et qui prie. Ie laisse à part les autres arguments qui s'employent à ce subiect. Mais à peine me feroit on accroire, que la veuë de noz crucifix, et peinture de ce piteux supplice, que les ornements et mouuements ceremonieux de noz eglises, que les voix accommodées à la deuotion de nostre pensée, et cette esmotion des sens n'eschauffent l'ame des peuples, d'vne passion religieuse, de tres-vtile effect. De celles ausquelles on a donné corps comme la necessité l'a requis, parmy cette cecité vniuerselle, ie me fusse, ce me semble, plus volontiers attaché à ceux qui adoroient le soleil,
_La lumiere commune, L'œil du monde: et si Dieu au chef porte des yeux, Les rayons du soleil sont ses yeux radieux, Qui donnent vie à tous, nous maintiennent et gardent, Et les faicts des humains en ce monde regardent: Ce beau, ce grand soleil, qui nous faict les saisons, Selon qu'il entre ou sort de ses douze maisons: Qui remplit l'vniuers de ses vertus cognues: Qui d'vn traict de ses yeux nous dissipe les nuës: L'esprit, l'ame du monde, ardant et flamboyant, En la course d'vn iour tout le ciel tournoyant, Plein d'immense grandeur, rond, vagabond et ferme: Lequel tient dessoubs luy tout le monde pour terme: En repos sans repos, oysif, et sans seiour, Fils aisné de nature, et le pere du iour._
D'autant qu'outre cette sienne grandeur et beauté, c'est la piece de cette machine, que nous descouurons la plus esloignée de nous: et par ce moyen si peu cognuë, qu'ils estoyent pardonnables, d'en entrer en admiration et reuerence. Thales, qui le premier s'enquesta de telle matiere, estima Dieu vn esprit, qui fit d'eau toutes choses. Anaximander, que les Dieux estoyent mourants et naissants à diuerses saisons: et que c'estoyent des mondes infinis en nombre. Anaximenes, que l'air estoit Dieu, qu'il estoit produit et immense, tousiours mouuant. Anaxagoras le premier a tenu, la description et maniere de toutes choses, estre conduitte par la force et raison d'vn esprit infini. Alcmæon a donné la diuinité au soleil, à la lune, aux astres, et à l'ame. Pythagoras a faict Dieu, vn esprit espandu par la nature de toutes choses, d'où noz ames sont déprinses. Parmenide, vn cercle entournant le ciel, et maintenant le monde par l'ardeur de la lumiere. Empedocles disoit estre des Dieux, les quatre natures, desquelles toutes choses sont faittes. Protagoras, n'auoir rien que dire, s'ils sont ou non, ou quels ils sont. Democritus, tantost que les images et leurs circuitions sont Dieux: tantost cette nature, qui eslance ces images: et puis, nostre science et intelligence. Platon dissipe sa creance à diuers visages. Il dit au Timée, le pere du monde ne se pouuoir nommer. Aux Loix, qu'il ne se faut enquerir de son estre. Et ailleurs en ces mesmes liures il fait le monde, le ciel, les astres, la terre, et nos ames Dieux, et reçoit en outre ceux qui ont esté receuz par l'ancienne institution en chasque republique. Xenophon rapporte vn pareil trouble de la discipline de Socrates. Tantost qu'il ne se faut enquerir de la forme de Dieu: et puis il luy fait establir que le soleil est Dieu, et l'ame Dieu: qu'il n'y en a qu'vn, et puis qu'il y en a plusieurs. Speusippus neueu de Platon, fait Dieu certaine force gouuernant les choses, et qu'elle est animale. Aristote, à cette heure, que c'est l'esprit, à cette heure le monde: à cette heure il donne vn autre maistre à ce monde, et à cette heure fait Dieu l'ardeur du ciel. Xenocrates en fait huict. Les cinq nommez entre les planetes, le sixiesme composé de toutes les estoiles fixes, comme de ses membres: le septiesme et huictiesme, le soleil et la lune. Heraclides Ponticus ne fait que vaguer entre ses aduis, et en fin priue Dieu de sentiment: et le fait remuant de forme à autre, et puis dit que c'est le ciel et la terre. Theophraste se promeine de pareille irresolution entre toutes ses fantasies: attribuant l'intendance du monde tantost à l'entendement, tantost au ciel, tantost aux estoilles. Strato, que c'est Nature ayant la force d'engendrer, augmenter et diminuer, sans forme et sentiment. Zeno, la loy naturelle, commandant le bien et prohibant le mal: laquelle loy est vn animant: et oste les Dieux accoustumez, Iupiter, Iuno, Vesta, Diogenes Apolloniates, que c'est l'aage. Xenophanes faict Dieu rond, voyant, oyant, non respirant, n'ayant rien de commun auec l'humaine nature. Aristo estime la forme de Dieu incomprenable, le priue de sens, et ignore s'il est animant ou autre chose. Cleanthes, tantost la raison, tantost le monde, tantost l'ame de Nature, tantost la chaleur supreme entourant et enuelopant tout. Perseus auditeur de Zenon, a tenu, qu'on a surnommé Dieux, ceux qui auoyent apporté quelque notable vtilité à l'humaine vie, et les choses mesmes profitables. Chrysippus faisoit vn amas confus de toutes les precedentes sentences, et compte entre mille formes de Dieux qu'il fait, les hommes aussi, qui sont immortalisez. Diagoras et Theodorus nioyent tout sec, qu'il y eust des Dieux. Epicurus faict les Dieux luisants, transparents, et perflables, logez, comme entre deux forts, entre deux mondes, à couuert des coups: reuestus d'vne humaine figure et de nos membres, lesquels membres leur sont de nul vsage.
_Ego Deùm genus esse semper dixi, et dicam cælitum, Sed eos non curare opinor, quid agat humanum genus._
Fiez vous à vostre philosophie: vantez vous d'auoir trouué la feue au gasteau, à voir ce tintamarre de tant de ceruelles philosophiques. Le trouble des formes mondaines, a gaigné sur moy, que les diuerses mœurs et fantaisies aux miennes, ne me desplaisent pas tant, comme elles m'instruisent; ne m'enorgueillissent pas tant comme elles m'humilient en les conferant. Et tout autre choix que celuy qui vient de la main expresse de Dieu, me semble choix de peu de prerogatiue. Les polices du monde ne sont pas moins contraires en ce subiect, que les escholes: par où nous pouuons apprendre, que la Fortune mesme n'est pas plus diuerse et variable, que nostre raison, ny plus aueugle et inconsiderée. Les choses les plus ignorées sont plus propres à estre deifiées. Parquoy de faire de nous des Dieux, comme l'ancienneté, cela surpasse l'extreme foiblesse de discours. I'eusse encore plustost suyuy ceux qui adoroient le serpent, le chien et le bœuf: d'autant que leur nature et leur estre nous est moins cognu; et auons plus de loy d'imaginer ce qu'il nous plaist de ces bestes-là, et leur attribuer des facultez extraordinaires. Mais d'auoir faict des Dieux de nostre condition, de laquelle nous deuons cognoistre l'imperfection, leur auoir attribué le desir, la cholere, les vengeances, les mariages, les generations, et les parenteles, l'amour, et la ialousie, nos membres et nos os, nos fieures et nos plaisirs, nos morts et sepultures, il faut que cela soit party d'vne merueilleuse yuresse de l'entendement humain.
_Quæ procul vsque adeo diuino ab numine distant, Inque Deûm numero quæ sint indigna videri._
_Formæ, ætates, vestitus, ornatus noti sunt: genera, coniugia, cognationes, omniáque traducta ad similitudinem imbecillitatis humanæ: nam et perturbatis animis inducuntur: accipimus enim Deorum cupiditates, ægritudines, iracundias._ Comme d'auoir attribué la diuinité non seulement à la foy, à la vertu, à l'honneur, concorde, liberté, victoire, pieté: mais aussi à la volupté, fraude, mort, enuie, vieillesse, misere: à la peur, à la fieure, et à la male fortune, et autres iniures de nostre vie, fresle et caduque.
_Quid iuuat hoc, templis nostros inducere mores? O curuæ in terris animæ et cælestium inanes!_
Les Ægyptiens d'vne impudente prudence, defendoyent sur peine de la hart, que nul eust à dire que Serapis et Isis leurs Dieux, eussent autres fois esté hommes: et nul n'ignoroit, qu'ils ne l'eussent esté. Et leur effigie representée le doigt sur la bouche, signifioit, dit Varro, cette ordonnance mysterieuse à leurs prestres, de taire leur origine mortelle, comme par raison necessaire anullant toute leur veneration. Puis que l'homme desiroit tant de s'apparier à Dieu, il eust mieux faict, dit Cicero, de ramener à soy les conditions diuines, et les attirer çà bas, que d'envoyer là haut sa corruption et sa misere: mais à le bien prendre, il a fait en plusieurs façons, et l'vn, et l'autre, de pareille vanité d'opinion. Quand les philosophes espeluchent la hierarchie de leurs Dieux, et font les empressez à distinguer leurs alliances, leurs charges, et leur puissance, ie ne puis pas croire qu'ils parlent à certes. Quand Platon nous dechiffre le verger de Pluton, et les commoditez ou peines corporelles, qui nous attendent encore apres la ruine et aneantissement de nos corps, et les accommode au ressentiment, que nous auons en cette vie:
_Secreti celant calles, et myrtea circùm Sylua tegit; curæ non ipsa in morte relinquunt._
Quand Mahumet promet aux siens vn paradis tapissé, paré d'or et de pierreries, peuplé de garses d'excellente beauté, de vins, et de viures singuliers, ie voy bien que ce sont des moqueurs qui se plient à nostre bestise, pour nous emmieller et attirer par ces opinions et esperances, conuenables à nostre mortel appetit. Si sont aucuns des nostres tombez en pareil erreur, se promettants apres la resurrection vne vie terrestre et temporelle, accompagnée de toutes sortes de plaisirs et commoditez mondaines. Croyons nous que Platon, luy qui a eu ses conceptions si celestes, et si grande accointance à la diuinité, que le surnom luy en est demeuré, ait estimé que l'homme, cette pauure creature, eust rien en luy d'applicable à cette incomprehensible puissance? et qu'il ait creu que nos prises languissantes fussent capables, ny la force de nostre sens assez robuste, pour participer à la beatitude, ou peine eternelle?
Il faudroit luy dire de la part de la raison humaine: Si les plaisirs que tu nous promets en l'autre vie, sont de ceux que i'ay senti çà bas, cela n'a rien de commun auec l'infinité. Quand tous mes cinq sens de nature, seroient combles de liesse, et cette ame saisie de tout le contentement qu'elle peut desirer et esperer, nous sçauons ce qu'elle peut: cela, ce ne seroit encore rien. S'il y a quelque chose du mien, il n'y a rien de diuin: si cela n'est autre, que ce qui peut appartenir à cette nostre condition presente, il ne peut estre mis en compte. Tout contentement des mortels est mortel. La recognoissance de nos parens, de nos enfans, et de nos amis, si elle nous peut toucher et chatouïller en l'autre monde, si nous tenons encores à vn tel plaisir, nous sommes dans les commoditez terrestres et finies. Nous ne pouuons dignement conceuoir la grandeur de ces hautes et diuines promesses, si nous les pouuons aucunement conceuoir. Pour dignement les imaginer, il les faut imaginer inimaginables, indicibles et incomprehensibles, et parfaictement autres, que celles de nostre miserable experience. Oeuil ne sçauroit voir, dit Sainct Paul: et ne peut monter en cœur d'homme, l'heur que Dieu prepare aux siens. Et si pour nous en rendre capables, on reforme et rechange nostre estre, comme tu dis Platon par tes purifications, ce doit estre d'vn si extreme changement et si vniuersel, que par la doctrine physique, ce ne sera plus nous:
_Hector erat tunc cùm bello certabat, at ille Tractus ab Æmonio non erat Hector equo;_
ce sera quelque autre chose qui receura ces recompenses.
_Quod mutatur, dissoluitur, interit ergo: Traiiciuntur enim partes atque ordine migrant._
Car en la Metempsycose de Pythagoras, et changement d'habitation qu'il imaginoit aux ames, pensons nous que le lyon, dans lequel est l'ame de Cæsar, espouse les passions, qui touchoient Cæsar, ny que ce soit luy? Si c'estoit encore luy, ceux là auroyent raison, qui combattants cette opinion contre Platon, luy reprochent que le fils se pourroit trouuer à cheuaucher sa mere, reuestuë d'vn corps de mule, et semblables absurditez. Et pensons nous qu'és mutations qui se font des corps des animaux en autres de mesme espece, les nouueaux venus ne soyent autres que leurs predecesseurs? Des cendres d'vn phœnix s'engendre, dit-on, vn ver, et puis vn autre phœnix: ce second phœnix, qui peut imaginer, qu'il ne soit autre que le premier? Les vers qui font nostre soye, on les void comme mourir et assecher, et de ce mesme corps se produire vn papillon, et de là vn autre ver, qu'il seroit ridicule estimer estre encores le premier. Ce qui a cessé vne fois d'estre, n'est plus:
_Nec si materiam nostram collegerit ætas Post obitum, rursúmque redegerit, vt sita nunc est, Atque iterum nobis fuerint data lumina vitæ, Pertineat quidquam tamen ad nos id quoque factum, Interrupta semel cùm sit repetentia nostra._
Et quand tu dis ailleurs Platon, que ce sera la partie spirituelle de l'homme, à qui il touchera de iouyr des recompenses de l'autre vie, tu nous dis chose d'aussi peu d'apparence.
_Scilicet auolsus radicibus vt nequit vllam Dispicere ipse oculus rem seorsum corpore toto._
Car à ce compte ce ne sera plus l'homme, ny nous par consequent, à qui touchera cette iouyssance. Car nous sommes bastis de deux pieces principales essentielles, desquelles la separation, c'est la mort et ruyne de nostre estre.
_Inter enim iacta est vitaï pausa, vagèque Deerrarunt passim motus ab sensibus omnes._
Nous ne disons pas que l'homme souffre, quand les vers luy rongent ses membres, dequoy il viuoit, et que la terre les consomme:
_Et nihil hoc ad nos, qui coitu coniugióque Corporis atque animæ consistimus vniter apti._
D'auantage, sur quel fondement de leur iustice peuuent les Dieux recognoistre et recompenser à l'homme apres sa mort ses actions bonnes et vertueuses: puis que ce sont eux mesmes, qui les ont acheminées et produites en luy? Et pourquoy s'offencent ils et vengent sur luy les vitieuses, puis qu'ils l'ont eux-mesmes produict en cette condition fautiue, et que d'vn seul clin de leur volonté, ils le peuuent empescher de faillir? Epicurus opposeroit-il pas cela à Platon, auec grand'apparence de l'humaine raison, s'il ne se couuroit souuent par cette sentence. Qu'il est impossible d'establir quelque chose de certain, de l'immortelle nature, par la mortelle? Elle ne fait que fouruoyer par tout, mais specialement quand elle se mesle des choses diuines. Qui le sent plus euidemment que nous? Car encores que nous luy ayons donné des principes certains et infallibles, encore que nous esclairions ses pas par la saincte lampe de la verité, qu'il a pleu à Dieu nous communiquer: nous voyons pourtant iournellement, pour peu qu'elle se démente du sentier ordinaire, et qu'elle se destourne ou escarte de la voye tracée et battuë par l'Eglise, comme tout aussi tost elle se perd, s'embarrasse et s'entraue, tournoyant et flotant dans cette mer vaste, trouble, et ondoyante des opinions humaines, sans bride et sans but. Aussi tost qu'elle pert ce grand et commun chemin, elle se va diuisant et dissipant en mille routes diuerses. L'homme ne peut estre que ce qu'il est, ny imaginer que selon sa portée. C'est plus grande presomption, dit Plutarque, à ceux qui ne sont qu'hommes, d'entreprendre de parler et discourir des Dieux, et des demy-Dieux, que ce n'est à vn homme ignorant de musique, vouloir iuger de ceux qui chantent: ou à vn homme qui ne fut iamais au camp, vouloir disputer des armes et de la guerre, en presumant comprendre par quelque legere coniecture, les effects d'vn art qui est hors de sa cognoissance. L'ancienneté pensa, ce croy-ie, faire quelque chose pour la grandeur diuine, de l'apparier à l'homme, la vestir de ses facultez, et estrener de ses belles humeurs et plus honteuses necessitez: luy offrant de nos viandes à manger, de nos danses, mommeries et farces à la resiouïr: de nos vestemens à se couurir, et maisons à loger, la caressant par l'odeur des encens et sons de la musique, festons et bouquets, et pour l'accommoder à noz vicieuses passions, flatant sa iustice d'vne inhumaine vengeance: l'esiouïssant de la ruine et dissipation des choses par elle creées et conseruées. Comme Tiberius Sempronius, qui fit brusler pour sacrifice à Vulcan, les riches despouilles et armes qu'il auoit gaigné sur les ennemis en la Sardeigne: et Paul Æmyle, celles de Macedoine, à Mars et à Minerue. Et Alexandre, arriué à l'Ocean Indique, ietta en mer en faueur de Thetis, plusieurs grands vases d'or: remplissant en outre ses autels d'vne boucherie non de bestes innocentes seulement, mais d'hommes aussi: ainsi que plusieurs nations, et entre autres la nostre, auoyent en vsage ordinaire. Et croy qu'il n'en est aucune exempte d'en auoir faict essay.
_Sulmone creatos Quattuor hic iuuenes totidem, quos educat Vfens, Viuentes rapit, inferias quos immolet vmbris._
Les Getes se tiennent immortels, et leur mourir n'est que s'acheminer vers leur Dieu Zamolxis. De cinq en cinq ans ils depeschent vers luy quelqu'vn d'entre eux, pour le requerir des choses necessaires. Ce deputé est choisi au sort. Et la forme de le depescher apres l'auoir de bouche informé de sa charge, est, que de ceux qui l'assistent, trois tiennent debout autant de iauelines, sur lesquelles les autres le lancent à force de bras. S'il vient à s'enferrer en lieu mortel, et qu'il trespasse soudain, ce leur est certain argument de faueur diuine: s'il en eschappe, ils l'estiment meschant et execrable, et en deputent encore vn autre de mesmes. Amestris mere de Xerxes, deuenuë vieille, fit pour vne fois enseuelir touts vifs quatorze iouuenceaux des meilleures maisons de Perse, suyuant la religion du pays, pour gratifier à quelque Dieu sousterrain. Encore auiourd'huy les idoles de Themixtitan se cimentent du sang des petits enfants: et n'aiment sacrifice que de ces pueriles et pures ames: iustice affamée du sang de l'innocence.
_Tantum religio potuit suadere malorum!_
Les Carthaginois immoloient leurs propres enfans à Saturne: et qui n'en auoit point, en achetoit, estant cependant le pere et la mere tenus d'assister à cet office, auec contenance gaye et contente.
C'estoit vne estrange fantasie, de vouloir payer la bonté diuine, de nostre affliction. Comme les Lacedemoniens qui mignardoient leur Diane, par bourrellement des ieunes garçons, qu'ils faisoyent fouëter en sa faueur, souuent iusques à la mort. C'estoit vne humeur farouche, de vouloir gratifier l'architecte de la subuersion de son bastiment: et de vouloir garentir la peine deuë aux coulpables, par la punition des non coulpables: et que la pauure Iphigenia au port d'Aulide, par sa mort et par son immolation deschargeast enuers Dieu l'armée des Grecs des offences qu'ils auoyent commises:
_Et casta incestè nubendi tempore in ipso Hostia concideret mactatu mœsta parentis:_
et ces deux belles et genereuses ames des deux Decius, pere et fils, pour propitier la faueur des Dieux enuers les affaires Romaines, s'allassent ietter à corps perdu à trauers le plus espez des ennemis. _Quæ fuit tanta Deorum iniquitas, vt placari populo Romano non possent, nisi tales viri occidissent?_ Ioint que ce n'est pas au criminel de se faire fouëter à sa mesure, et à son heure: c'est au iuge, qui ne met en compte de chastiment, que la peine qu'il ordonne: et ne peut attribuer à punition ce qui vient à gré à celuy qui le souffre. La vengeance diuine presuppose nostre dissentiment entier, pour sa iustice, et pour nostre peine. Et fut ridicule l'humeur de Polycrates tyran de Samos, lequel pour interrompre le cours de son continuel bon heur, et le compenser, alla ietter en mer le plus cher et precieux ioyau qu'il eust, estimant que par ce malheur aposté, il satisfaisoit à la reuolution et vissicitude de la Fortune. Et elle pour se moquer de son ineptie, fit que ce mesme ioyau reuinst encore en ses mains, trouué au ventre d'vn poisson. Et puis à quel vsage, les deschirements et desmembrements des Corybantes, des Menades, et en noz temps des Mahometans, qui s'esbalaffrent le visage, l'estomach, les membres, pour gratifier leur prophete: veu que l'offence consiste en la volonté, non en la poictrine, aux yeux, aux genitoires, en l'embonpoinct, aux espaules, et au gosier? _Tantus est perturbatæ mentis et sedibus suis pulsæ furor, vt sic Dij placentur, quemadmodum ne homines quidem sæuiunt._ Cette contexture naturelle regarde par son vsage, non seulement nous, mais aussi le seruice de Dieu et des autres hommes: c'est iniustice de l'affoler à notre escient, comme de nous tuer pour quelque pretexte que ce soit. Ce semble estre grand lascheté et trahison, de mastiner et corrompre les functions du corps, stupides et serues, pour espargner à l'ame, la solicitude de les conduire selon raison. _Vbi iratos Deos timent, qui sic propitios habere merentur? In regiæ libidinis voluptatem castrati sunt quidam; sed nemo sibi, ne vir esset, iubente Domino, manus intulit._ Ainsi remplissoyent ils leur religion de plusieurs mauuais effects.
_Sæpius olim Religio peperit scelerosa atque impia facta._
Or rien du nostre ne se peut apparier ou raporter en quelque façon que ce soit, à la nature diuine, qui ne la tache et marque d'autant d'imperfection. Cette infinie beauté, puissance, et bonté, comment peut elle souffrir quelque correspondance et similitude à chose si abiecte que nous sommes, sans vn extreme interest et dechet de sa diuine grandeur? _Infirmum Dei fortius est hominibus: et stultum Dei sapientius est hominibus._ Stilpon le philosophe interrogé si les Dieux s'esiouïssent de nos honneurs et sacrifices: Vous estes indiscret, respondit il: retirons nous à part, si vous voulez parler de cela. Toutesfois nous luy prescriuons des bornes, nous tenons sa puissance assiegée par nos raisons (i'appelle raison nos resueries et nos songes, auec la dispense de la philosophie, qui dit, le fol mesme et le meschant, forcener par raison: mais que c'est vne raison de particuliere forme) nous le voulons asseruir aux apparences vaines et foibles de nostre entendement, luy qui a faict et nous et nostre cognoissance. Par ce que rien ne se fait de rien, Dieu n'aura sçeu bastir le monde sans matiere. Quoy, Dieu nous a-il mis en main les clefs et les derniers ressorts de sa puissance? S'est-il obligé à n'outrepasser les bornes de nostre science? Mets le cas, ô homme, que tu ayes peu remarquer icy quelques traces de ses effects: penses-tu qu'il y ayt employé tout ce qu'il a peu, et qu'il ayt mis toutes ses formes et toutes ses idées, en cet ouurage? Tu ne vois que l'ordre et la police de ce petit caueau où tu és logé, au moins si tu la vois: sa diuinité a vne iurisdiction infinie au delà: cette piece n'est rien au prix du tout:
_Omnia cùm cœlo terráque marique, Nil sunt ad summam summaï totius omnem._
C'est vne loy municipale que tu allegues, tu ne sçays pas quelle est l'vniuerselle. Attache toy à ce à quoy tu és subiect, mais non pas luy: il n'est pas ton confraire, ou concitoyen, ou compaignon. S'il s'est aucunement communiqué à toy, ce n'est pas pour se raualer à ta petitesse, ny pour te donner le contrerolle de son pouuoir. Le corps humain ne peut voler aux nuës, c'est pour toy: le soleil bransle sans seiour sa course ordinaire: les bornes des mers et de la terre ne se peuuent confondre: l'eau est instable et sans fermeté: vn mur est sans froissure impenetrable à un corps solide; l'homme ne peut conseruer sa vie dans les flammes: il ne peut estre et au ciel et en la terre, et en mille lieux ensemble corporellement. C'est pour toy qu'il a faict ces regles: c'est toy qu'elles attaquent. Il a tesmoigné aux Chrestiens qu'il les a toutes franchies quand il luy a pleu. De vray pourquoy tout puissant, comme il est, auroit il restreint ses forces à certaine mesure? en faueur de qui auroit il renoncé son priuilege? Ta raison n'a en aucune autre chose plus de verisimilitude et de fondement, qu'en ce qu'elle te persuade la pluralité des mondes,
_Terrámque, et solem, lunam, mare, cætera quæ sunt, Non esse vnica, sed numero magis innumerali._
Les plus fameux esprits du temps passé, l'ont creuë; et aucuns des nostres mesmes, forcez par l'apparence de la raison humaine. D'autant qu'en ce bastiment, que nous voyons, il n'y a rien seul et vn,
_Cùm in summa res nulla sit vna, Vnica quæ gignatur, et vnica soláque crescat:_
et que toutes les especes sont multipliées en quelque nombre. Par où il semble n'estre pas vray-semblable, que Dieu ait faict ce seul ouurage sans compaignon? et que la matiere de cette forme ayt esté toute espuisée en ce seul indiuidu.
_Quare etiam atque etiam tales fateare necesse est, Esse alios alibi congressus materiaï, Qualis hic est auido complexu quem tenet æther._
Notamment si c'est vn animant, comme ses mouuemens le rendent si croyable, que Platon l'asseure, et plusieurs des nostres ou le confirment, ou ne l'osent infirmer: non plus que cette ancienne opinion, que le ciel, les estoilles, et autres membres du monde, sont creatures composées de corps et ame: mortelles, en consideration de leur composition: mais immortelles par la determination du createur. Or s'il y a plusieurs mondes, comme Democritus, Epicurus et presque toute la philosophie a pensé, que sçauons nous si les principes et les regles de cestuy-cy touchent pareillement les autres? Ils ont à l'auanture autre visage et autre police. Epicurus les imagine ou semblables, ou dissemblables. Nous voyons en ce monde vne infinie difference et varieté, pour la seule distance des lieux. Ny le bled ny le vin se voit, ny aucun de nos animaux, en ce nouueau coin du monde, que nos peres ont descouuert: tout y est diuers. Et au temps passé, voyez en combien de parties du monde on n'auoit cognoissance ny de Bacchus, ny de Ceres. Qui en voudra croire Pline et Herodote, il y a des especes d'hommes en certains endroits, qui ont fort peu de ressemblance à la nostre. Et y a des formes mestisses et ambigues, entre l'humaine nature et la brutale. Il y a des contrées où les hommes naissent sans teste, portant les yeux et la bouche en la poitrine: où ils sont tous androgynes: où ils marchent de quatre pates: où ils n'ont qu'vn œil au front, et la teste plus semblable à celle d'vn chien qu'à la nostre: où ils sont moitié poisson par embas, et viuent en l'eau: où les femmes accouchent à cinq ans, et n'en viuent que huict: où ils ont la teste si dure et la peau du front, que le fer n'y peut mordre, et rebouche contre: où les hommes sont sans barbe: des nations, sans vsage de feu: d'autres qui rendent le sperme de couleur noire. Quoy ceux qui naturellement se changent en loups, en iumens, et puis encore en hommes? Et s'il est ainsi, comme dit Plutarque, qu'en quelque endroit des Indes, il y aye des hommes sans bouche, se nourrissans de la senteur de certaines odeurs, combien y a il de nos descriptions faulces? Il n'est plus risible, ny à l'aduanture capable de raison et de societé. L'ordonnance et la cause de nostre bastiment interne, seroyent pour la plus part hors de propos. Dauantage, combien y a il de choses en nostre cognoissance, qui combattent ces belles regles que nous auons taillées et prescriptes à Nature? Et nous entreprendrons d'y attacher Dieu mesme! Combien de choses appellons nous miraculeuses, et contre Nature? Cela se fait par chaque homme, et par chasque nation, selon la mesure de son ignorance. Combien trouuons nous de proprietez occultes et de quint'essences? car aller selon Nature pour nous, ce n'est qu'aller selon nostre intelligence, autant qu'elle peut suiure, et autant que nous y voyons: ce qui est audelà, est monstrueux et desordonné. Or à ce compte, aux plus aduisez et aux plus habiles tout sera donc monstrueux: car à ceux là, l'humaine raison a persuadé, qu'elle n'auoit ny pied, ny fondement quelconque: non pas seulement pour asseurer si la neige est blanche: et Anaxagoras la disoit noire: s'il y a quelque chose, ou s'il n'y a nulle chose: s'il y a science, ou ignorance: ce que Metrodorus Chius nioit l'homme pouuoir dire. Ou si nous viuons; comme Eurypides est en doubte, si la vie que nous viuons est vie, ou si c'est ce que nous appellons mort, qui soit vie:
Τις δ' οιδεν ει ζην τουθ' ο κεκληται θανειν, Το ζην δε θνεισκειν εστι?
Et non sans apparence. Car pourquoy prenons nous tiltre d'estre, de cet instant, qui n'est qu'vne eloise dans le cours infini d'vne nuict eternelle, et vne interruption si briefue de nostre perpetuelle et naturelle condition? la mort occupant tout le deuant et tout le derriere de ce moment, et encore vne bonne partie de ce moment. D'autres iurent qu'il n'y a point de mouuement, que rien ne bouge: comme les suiuants de Melissus. Car s'il n'y a qu'vn, ny ce mouuement sphærique ne luy peut seruir, ny le mouuement de lieu à autre, comme Platon preuue. Qu'il n'y a ny generation ny corruption en Nature. Protagoras dit qu'il n'y a rien en Nature, que le doubte. Que de toutes choses on peut esgalement disputer: et de cela mesme, si on peut egalement disputer de toutes choses. Mansiphanes, que des choses, qui semblent, rien est non plus que non est. Qu'il n'y a autre certain que l'incertitude. Parmenides, que de ce qu'il semble, il n'est aucune chose en general. Qu'il n'est qu'vn. Zenon, qu'vn mesme n'est pas. Et qu'il n'y a rien. Si vn estoit, il seroit ou en vn autre, ou en soy-mesme. S'il est en vn autre, ce sont deux. S'il est en soy-mesme, ce sont encore deux, le comprenant, et le comprins. Selon ces dogmes, la nature des choses n'est qu'vne ombre ou fausse ou vaine. Il m'a tousiours semblé qu'à vn homme Chrestien cette sorte de parler est pleine d'indiscretion et d'irreuerence: Dieu ne peut mourir, Dieu ne se peut desdire, Dieu ne peut faire cecy, ou cela. Ie ne trouue pas bon d'enfermer ainsi la puissance diuine soubs les loix de nostre parolle. Et l'apparence qui s'offre à nous, en ces propositions, il la faudroit representer plus reueremment et plus religieusement. Nostre parler a ses foiblesses et ses deffaults, comme tout le reste. La plus part des occasions des troubles du monde sont Grammariens. Noz procez ne naissent que du debat de l'interpretation des loix; et la plus part des guerres, de cette impuissance de n'auoir sçeu clairement exprimer les conuentions et traictez d'accord des Princes. Combien de querelles et combien importantes a produit au monde le doubte du sens de cette syllabe, _Hoc_? Prenons la clause que la logique mesmes nous presentera pour la plus claire. Si vous dictes, Il faict beau temps, et que vous dissiez verité, il faict donc beau temps. Voyla pas vne forme de parler certaine? Encore nous trompera elle. Qu'il soit ainsi, suyuons l'exemple: si vous dites, Ie ments, et que vous dissiez vray, vous mentez donc. L'art, la raison, la force de la conclusion de cette-cy, sont pareilles à l'autre, toutesfois nous voyla embourbez. Ie voy les philosophes Pyrrhoniens qui ne peuuent exprimer leur generale conception en aucune maniere de parler: car il leur faudroit vn nouueau langage. Le nostre est tout formé de propositions affirmatiues, qui leur sont du tout ennemies. De façon que quand ils disent, Ie doubte, on les tient incontinent à la gorge, pour leur faire auouër, qu'aumoins assurent et sçauent ils cela, qu'ils doubtent. Ainsin on les a contraints de se sauuer dans cette comparaison de la medecine, sans laquelle leur humeur seroit inexplicable. Quand ils prononcent, I'ignore, ou, Ie doubte, ils disent que cette proposition s'emporte elle mesme quant et quant le reste: ny plus ny moins que la rubarbe, qui pousse hors les mauuaises humeurs, et s'emporte hors quant et quant elle mesmes. Cette fantasie est plus seurement conceuë par interrogation: Que sçay-ie? comme ie la porte à la deuise d'vne balance. Voyez comment on se preuault de cette sorte de parler pleine d'irreuerence. Aux disputes qui sont à present en nostre religion, si vous pressez trop les aduersaires, ils vous diront tout destroussément, qu'il n'est pas en la puissance de Dieu de faire que son corps soit en paradis et en la terre, et en plusieurs lieux ensemble. Et ce mocqueur ancien comment il en faict son profit. Au moins, dit-il, est-ce vne non legere consolation à l'homme, de ce qu'il voit Dieu ne pouuoir pas toutes choses: car il ne se peut tuer quand il le voudroit, qui est la plus grande faueur que nous ayons en nostre condition: il ne peut faire les mortels immortels, ny reuiure les trespassez, ny que celuy qui a vescu n'ait point vescu, celuy qui a eu des honneurs, ne les ait point eus, n'ayant autre droit sur le passé que de l'oubliance. Et afin que cette societé de l'homme à Dieu, s'accouple encore par des exemples plaisans, il ne peut faire que deux fois dix ne soyent vingt. Voyla ce qu'il dit, et qu'vn Chrestien deuroit euiter de passer par sa bouche. Là où au rebours, il semble que les hommes recherchent cette folle fierté de langage pour ramener Dieu à leur mesure.
_Cras vel atra Nube polum Pater occupato, Vel sole puro, non tamen irritum Quodcumque retro est efficiet, neque Diffinget infectúmque reddet, Quod fugiens semel hora vexit._
Quand nous disons que l'infinité des siecles tant passez qu'auenir n'est à Dieu qu'vn instant: que sa bonté, sapience, puissance sont mesme chose auecques son essence; nostre parole le dit, mais nostre intelligence ne l'apprehende point. Et toutesfois nostre outrecuidance veut faire passer la diuinité par nostre estamine. Et de là s'engendrent toutes les resueries et erreurs, desquelles le monde se trouue saisi, ramenant et poisant à sa balance, chose si esloignée de son poix. _Mirum quò procedat improbitas cordis humani, paruulo aliquo inuitata successu._ Combien insolemment rabroüent Epicurus les Stoiciens, sur ce qu'il tient l'estre veritablement bon et heureux, n'appartenir qu'à Dieu, et l'homme sage n'en auoir qu'vn ombrage et similitude? Combien temerairement ont ils attaché Dieu à la destinée! (à la mienne volonté qu'aucuns du surnom de Chrestiens ne le facent pas encore) et Thales, Platon, et Pythagoras, l'ont asseruy à la necessité. Cette fierté de vouloir descouurir Dieu par nos yeux, a faict qu'vn grand personnage des nostres a attribué à la diuinité vne forme corporelle. Et est cause de ce qui nous aduient tous les iours, d'attribuer à Dieu, les euenements d'importance, d'vne particuliere assignation. Par ce qu'ils nous poisent, il semble qu'ils luy poisent aussi, et qu'il y regarde plus entier et plus attentif, qu'aux euenemens qui nous sont legers, ou d'vne suitte ordinaire. _Magna Dij curant, parua negligunt._ Escoutez son exemple: il vous esclaircira de sa raison: _Nec in regnis quidem reges omnia minima curant_. Comme si à ce Roy là, c'estoit plus et moins de remuer vn empire, ou la feuille d'vn arbre: et si sa prouidence s'exerçoit autrement, inclinant l'euenement d'vne battaille, que le sault d'vne puce. La main de son gouuernement, se preste à toutes choses de pareille teneur, mesme force, et mesme ordre: nostre interest n'y apporte rien: noz mouuements et noz mesures ne le touchent pas. _Deus ita artifex magnus in magnis, vt minor non sit in paruis._ Nostre arrogance nous remet tousiours en auant cette blasphemeuse appariation. Par ce que noz occupations nous chargent, Straton a estreiné les Dieux de toute immunité d'offices, comme sont leurs prestres. Il fait produire et maintenir toutes choses à Nature: et de ses poids et mouuements construit les parties du monde: deschargeant l'humaine nature de la crainte des iugements diuins. _Quod beatum æternúmque sit, id nec habere negotij quicquam, nec exhibere alteri._ Nature veut qu'en choses pareilles il y ait relation pareille. Le nombre donc infini des mortels conclud vn pareil nombre d'immortels: les choses infinies, qui tuent et ruinent, en presupposent autant qui conseruent et profitent. Comme les ames des Dieux, sans langue, sans yeux, sans oreilles, sentent entre elles chacune, ce que l'autre sent, et iugent noz pensées: ainsi les ames des hommes, quand elles sont libres et déprinses du corps, par le sommeil, ou par quelque rauissement, deuinent, prognostiquent, et voyent choses, qu'elles ne sçauroyent veoir meslées aux corps. Les hommes, dit Sainct Paul, sont deuenus fols cuidans estre sages, et ont mué la gloire de Dieu incorruptible, en l'image de l'homme corruptible. Voyez vn peu ce bastelage des deifications anciennes. Apres la grande et superbe pompe de l'enterrement, comme le feu venoit à prendre au hault de la pyramide, et saisir le lict du trespassé, ils laissoient en mesme temps eschapper vn aigle, lequel s'en volant à mont, signifioit que l'ame s'en alloit en paradis. Nous auons mille medailles, et notamment de cette honneste femme de Faustine, où cet aigle est representé, emportant à la cheuremorte vers le ciel ces ames deifiées. C'est pitié que nous nous pippons de nos propres singeries et inuentions,
_Quod finxere timent;_
comme les enfans qui s'effrayent de ce mesme visage qu'ils ont barbouillé et noircy à leur compagnon. _Quasi quicquam infelicius sit homine, cui sua figmenta dominantur._ C'est bien loin d'honorer celuy qui nous a faicts, que d'honorer celuy que nous auons faict. Auguste eut plus de temples que Iupiter, seruis auec autant de religion et creance de miracles. Les Thasiens en recompense des biensfaicts qu'ils auoyent receuz d'Agesilaus, luy vindrent dire qu'ils l'auoyent canonisé: Vostre nation, leur dit-il, a elle ce pouuoir de faire Dieu qui bon luy semble? Faictes en pour voir l'vn d'entre vous, et puis quand i'auray veu comme il s'en sera trouué, ie vous diray grand-mercy de vostre offre. L'homme est bien insensé: il ne sçauroit forger vn ciron, et forge des Dieux à douzaines. Oyez Trismegiste louant nostre suffisance: De toutes les choses admirables a surmonté l'admiration, que l'homme ayt peu trouuer la diuine nature, et la faire. Voicy des arguments de l'escole mesme de la philosophie.
_Nosse cui Diuos et cœli numina soli, Aut soli nescire, datum._
Si Dieu est, il est animal, s'il est animal, il a sens, et s'il a sens, il est subject à corruption. S'il est sans corps, il est sans ame, et par consequent sans action: et s'il a corps, il est perissable. Voyla pas triomphé? Nous sommes incapables d'auoir faict le monde: il y a donc quelque nature plus excellente, qui y a mis la main. Ce seroit vne sotte arrogance de nous estimer la plus parfaicte chose de cet vniuers. Il y a donc quelque chose de meilleur. Cela c'est Dieu. Quand vous voyez vne riche et pompeuse demeure, encore que vous ne sçachiez qui en est le maistre; si ne direz vous pas qu'elle soit faicte pour des rats. Et cette diuine structure, que nous voyons du palais celeste, n'auons nous pas à croire, que ce soit le logis de quelque maistre plus grand que nous ne sommes? Le plus hault est-il pas tousiours le plus digne? Et nous sommes placez au plus bas. Rien sans ame et sans raison ne peut produire vn animant capable de raison. Le monde nous produit: il a donc ame et raison. Chasque part de nous est moins que nous. Nous sommes part du monde. Le monde est donc fourny de sagesse et de raison, et plus abondamment que nous ne sommes. C'est belle chose que d'auoir vn grand gouuernement. Le gouuernement du monde appartient donc à quelque heureuse nature. Les astres ne nous font pas de nuisance: ils sont donc pleins de bonté. Nous auons besoing de nourriture, aussi ont donc les Dieux, et se paissent des vapeurs de ça bas. Les biens mondains ne sont pas biens à Dieu: ce ne sont donc pas biens à nous. L'offenser, et l'estre offencé sont egalement tesmoignages d'imbecillité: c'est donc follie de craindre Dieu. Dieu est bon par sa nature: l'homme par son industrie, qui est plus. La sagesse diuine, et l'humaine sagesse n'ont autre distinction, sinon que celle-la est eternelle. Or la durée n'est aucune accession à la sagesse. Parquoy nous voyla compagnons. Nous auons vie, raison et liberté, estimons la bonté, la charité, et la iustice: ces qualitez sont donc en luy. Somme le bastiment et le desbastiment, les conditions de la diuinité, se forgent par l'homme selon la relation à soy. Quel patron et quel modele! Estirons, esleuons, et grossissons les qualitez humaines tant qu'il nous plaira. Enfle toy pauure homme, et encore, et encore, et encore,
_Non, si te ruperis, inquit._
_Profectò non Deum, quem cogitare non possunt, sed semetipsos pro illo cogitantes, non illum, sed seipsos, non illi, sed sibi comparant._
Es choses naturelles les effects ne rapportent qu'à demy leurs causes. Quoy cette-cy? elle est au dessus de l'ordre de Nature, sa condition est trop hautaine, trop esloignée, et trop maistresse, pour souffrir que noz conclusions l'attachent et la garottent. Ce n'est par nous qu'on y arriue, cette routte est trop basse. Nous ne sommes non plus pres du ciel sur le mont Senis, qu'au fond de la mer: consultez en pour voir auec vostre astrolabe. Ils ramenent Dieu iusques à l'accointance charnelle des femmes, à combien de fois, à combien de generations. Paulina femme de Saturninus, matrone de grande reputation à Rome, pensant coucher auec le Dieu Serapis, se trouue entre les bras d'vn sien amoureux, par le macquerellage des prestres de ce temple. Varro le plus subtil et le plus sçauant autheur Latin, en ses liures de la Theologie, escrit, que le secrestin de Hercules, iectant au sort d'vne main pour soy, de l'autre, pour Hercules, ioüa contre luy vn soupper et vne garse: s'il gaignoit, aux despens des offrandes: s'il perdoit, aux siens. Il perdit, paya son soupper et sa garse. Son nom fut Laurentine, qui veid de nuict ce Dieu entre ses bras, luy disant au surplus, que le lendemain, le premier qu'elle rencontreroit, la payeroit celestement de son salaire. Ce fut Taruncius, ieune homme riche, qui la mena chez luy, et auec le temps la laissa heritiere. Elle à son tour, esperant faire chose aggreable à ce Dieu, laissa heritier le peuple Romain. Pourquoy on luy attribua des honneurs diuins. Comme s'il ne suffisoit pas, que par double estoc Platon fust originellement descendu des Dieux, et auoir pour autheur commun de sa race, Neptune: il estoit tenu pour certain à Athenes, qu'Ariston ayant voulu iouïr de la belle Perictyone, n'auoit sçeu. Et fut aduerti en songe par le Dieu Apollo, de la laisser impollue et intacte, iusques à ce qu'elle fust accouchée. C'estoient les pere et mere de Platon. Combien y a il és histoires, de pareils cocuages, procurez par les Dieux, contre les pauures humains? et des maris iniurieusement descriez en faueur des enfants? En la religion de Mahomet, il se trouue par la croyance de ce peuple, assés de Merlins: assauoir enfants sans pere, spirituels, nays diuinement au ventre des pucelles: et portent vn nom, qui le signifie en leur langue. Il nous faut noter, qu'à chasque chose, il n'est rien plus cher, et plus estimable que son estre (le lyon, l'aigle, le daulphin, ne prisent rien au dessus de leur espece) et que chacune rapporte les qualitez de toutes autres choses à ses propres qualitez. Lesquelles nous pouuons bien estendre et racourcir, mais c'est tout; car hors de ce rapport, et de ce principe, nostre imagination ne peut aller, ne peut rien diuiner autre, et est impossible qu'elle sorte de là, et qu'elle passe au delà. D'où naissent ces anciennes conclusions. De toutes les formes, la plus belle est celle de l'homme: Dieu donc est de cette forme. Nul ne peut estre heureux sans vertu: ny la vertu estre sans raison: et nulle raison loger ailleurs qu'en l'humaine figure: Dieu est donc reuestu de l'humaine figure. _Ita est informatum anticipatumque mentibus nostris, vt homini, quum de Deo cogitet, forma occurrat humana._ Pourtant disoit plaisamment Xenophanes, que si les animaux se forgent des Dieux, comme il est vray-semblable qu'ils facent, ils les forgent certainement de mesme eux, et se glorifient, comme nous. Car pourquoy ne dira un oyson ainsi: Toutes les pieces de l'vniuers me regardent, la terre me sert à marcher, le soleil à m'esclairer, les estoilles à m'inspirer leurs influances: i'ay telle commodité des vents, telle des eaux: il n'est rien que cette voute regarde si fauorablement que moy: ie suis le mignon de Nature? Est-ce pas l'homme qui me traicte, qui me loge, qui me sert: C'est pour moy qu'il fait et semer et moudre: s'il me mange, aussi fait-il bien l'homme son compagnon; et si fay-ie moy les vers qui le tuent, et qui le mangent. Autant en diroit une gruë; et plus magnifiquement encore pour la liberté de son vol, et la possession de cette belle et haulte region. _Tam blanda conciliatrix, et tam sui est Iena ipsa natura._ Or donc par ce mesme train, pour nous sont les destinées, pour nous le monde, il luict, il tonne pour nous; et le createur, et les creatures, tout est pour nous. C'est le but et le poinct où vise l'vniuersité des choses. Regardés le registre que la philosophie a tenu deux mille ans, et plus, des affaires celestes: les Dieux n'ont agi, n'ont parlé, que pour l'homme: elle ne leur attribue autre consultation, et autre vacation. Les voyla contre nous en guerre.
_Domitósque Herculea manu Telluris iuuenes, vnde periculum Fulgens contremuit domus Saturni veteris._
Les voicy partisans de noz troubles, pour nous rendre la pareille de ce que tant de fois nous sommes partisans des leurs:
_Neptunus muros magnóque emula tridenti Fundamenta quatit, totámque à sedibus vrbem Eruit: hîc Iuno Scæas sæuissima portas Prima tenet._
Les Cauniens, pour la ialousie de la domination de leurs Dieux propres, prennent armes en dos, le iour de leur deuotion, et vont courant toute leur banlieue, frappant l'air par-cy par-là, à tout leurs glaiues, pourchassant ainsin à outrance, et bannissant les Dieux estrangers de leur territoire. Leurs puissances sont retranchées selon nostre necessité. Qui guerit les cheuaux, qui les hommes, qui la peste, qui la teigne, qui la toux, qui vne sorte de gale, qui vne autre: _adeo minimis etiam rebus praua religio inserit Deos_: qui fait naistre les raisins, qui les aux: qui a la charge de la paillardise, qui de la marchandise: à chasque race d'artisans, vn Dieu: qui a sa prouince en Orient, et son credit, qui en Ponant,
_Hîc illius arma, Hîc currus fuit.
O Sancte Apollo, qui vmbilicum certum terrarum obtines!
Pallada Cecropidæ, Minoïa Creta Dianam, Vulcanum tellus Hipsipylæa colit, Iunonem Sparte, Pelopeïadèsque Micenæ; Pinigerum Fauni Mænalis ora caput, Mars Latio venerandus._
Qui n'a qu'vn bourg ou vne famille en sa possession: qui loge seul, qui en compagnie, ou volontaire ou necessaire.
_Iunctáque sunt magno templa nepotis auo._
Il en est de si chetifs et populaires, car le nombre s'en monte iusques à trente six mille, qu'il en faut entasser bien cinq ou six à produire vn espic de bled, et en prennent leurs noms diuers. Trois à vne porte: celuy de l'ais, celuy du gond, celuy du seuil. Quatre à vn enfant, protecteurs de son maillot, de son boire, de son manger, de son tetter. Aucuns certains, aucuns incertains et doubteux. Aucuns, qui n'entrent pas encore en paradis.
_Quos, quoniam cœli nondum dignamur honore, Quas dedimus, certè terras habitare sinamus._
Il en est de physiciens, de poëtiques, de ciuils. Aucuns, moyens entre la diuine et humaine nature, mediateurs, entremetteurs de nous à Dieu. Adorez par certain second ordre d'adoration, et diminutif. Infinis en tiltres et offices: les vns bons, les autres mauuais. Il en est de vieux et cassez, et en est de mortels. Car Chrysippus estimoit qu'en la derniere conflagration du monde tous les Dieux auroyent à finir, sauf Iuppiter. L'homme forge mille plaisantes societez entre Dieu et luy. Est-il pas son compatriote?
_Iouis incunabula Creten._
Voicy l'excuse, que nous donnent, sur la consideration de ce subject, Sceuola grand pontife, et Varron grand theologien, en leur temps: Qu'il est besoin que le peuple ignore beaucoup de choses vrayes, et en croye beaucoup de fausses. _Quum veritatem, qua liberetur, inquirat: credatur ei expedire, quod fallitur._ Les yeux humains ne peuuent apperceuoir les choses que par les formes de leur cognoissance. Et ne nous souuient pas quel sault print le miserable Phaëthon pour auoir voulu manier les renes des cheuaux de son pere, d'vne main mortelle. Nostre esprit retombe en pareille profondeur, se dissipe et se froisse de mesme, par sa temerité. Si vous demandez à la philosophie de quelle matiere est le soleil, que vous respondra elle, sinon, de fer, et de pierre, ou autre estoffe de son vsage? S'enquiert-on à Zenon que c'est que Nature? Vn feu, dit-il, artiste, propre à engendrer, procedant reglément. Archimedes maistre de cette science qui s'attribue la presseance sur toutes les autres en verité et certitude: Le soleil, dit-il, est vn Dieu de fer enflammé. Voyla pas vne belle imagination produicte de l'ineuitable necessité des demonstrations geometriques? Non pourtant si ineuitable et vtile, que Socrates n'ayt estimé, qu'il suffisoit d'en sçauoir, iusques à pouuoir arpenter la terre qu'on donnoit et receuoit: et que Polyænus, qui en auoit esté fameux et illustre docteur, ne les ayt prises à mespris, comme pleines de fauceté, et de vanité apparente, après qu'il eut gousté les doux fruicts des iardins poltronesques d'Epicurus. Socrates en Xenophon sur ce propos d'Anaxagoras, estimé par l'antiquité entendu au dessus de touts autres, és choses celestes et diuines, dit, qu'il se troubla du cerueau, comme font tous hommes, qui perscrutent immoderément les cognoissances, qui ne sont de leur appartenance. Sur ce qu'il faisoit le soleil vne pierre ardente, il ne s'aduisoit pas, qu'vne pierre ne luit point au feu, et, qui pis est, qu'elle s'y consomme. En ce qu'il faisoit vn, du soleil et du feu, que le feu ne noircit pas ceux qu'il regarde: que nous regardons fixement le feu: que le feu tue les plantes et les herbes. C'est à l'aduis de Socrates, et au mien aussi, le plus sagement iugé du ciel, que n'en iuger point. Platon ayant à parler des daimons au Timée: C'est entreprinse, dit-il, qui surpasse nostre portée: il en faut croire ces anciens, qui se sont dicts engendrez d'eux. C'est contre raison de refuser foy aux enfants des Dieux, encore que leur dire ne soit estably par raisons necessaires, ny vray-semblables: puis qu'ils nous respondent, de parler de choses domestiques et familieres. Voyons si nous auons quelque peu plus de clarté en la cognoissance des choses humaines et naturelles. N'est-ce pas vne ridicule entreprinse, à celles ausquelles par nostre propre confession nostre science ne peut atteindre, leur aller forgeant vn autre corps, et prestant vne forme faulce de nostre inuention: comme il se void au mouuement des planetes, auquel d'autant que nostre esprit ne peut arriuer, ny imaginer sa naturelle conduite, nous leur prestons du nostre, des ressors materiels, lourds, et corporels:
_Temo aureus, aurea summæ Curuatura rotæ, radiorum argenteus ordo._
Vous diriez que nous auons eu des cochers, des charpentiers, et des peintres, qui sont allez dresser là hault des engins à diuers mouuemens, et ranger les roüages et entrelassemens des corps celestes bigarrez en couleur, autour du fuseau de la necessité, selon Platon.
_Mundus domus est maxima rerum, Quam quinque altitonæ fragmine zonæ Cingunt, per quam limbus pictus bis sex signis Stellimicantibus, altus in obliquo æthere, lunæ Bigas acceptat._
Ce sont tous songes et fanatiques folies. Que ne plaist-il vn iour à Nature nous ouurir son sein, et nous faire voir au propre, les moyens et la conduicte de ses mouuements, et y preparer nos yeux? O Dieu quels abus, quels mescomtes nous trouuerions en nostre pauure science! Ie suis trompé, si elle tient vne seule chose, droictement en son poinct: et m'en partiray d'icy plus ignorant toute autre chose, que mon ignorance. Ay-ie pas veu en Platon ce diuin mot, que Nature n'est rien qu'vne poësie ainigmatique? Comme, peut estre, qui diroit, vne peinture voilée et tenebreuse, entreluisant d'vne infinie varieté de faux iours à exercer noz coniectures. _Latent ista omnia crassis occultata et circumfusa tenebris: vt nulla acies humani ingenij tanta sit, quæ penetrare in cœlum, terram intrare possit._ Et certes la philosophie n'est qu'vne poësie sophistiquée. D'où tirent ces autheurs anciens toutes leurs authoritez, que des poëtes? Et les premiers furent poetes eux mesmes, et la traicterent en leur art. Platon n'est qu'vn poete descousu. Toutes les sciences sur-humaines s'accoustrent du stile poetique. Tout ainsi que les femmes employent des dents d'yuoire, où les leurs naturelles leur manquent, et au lieu de leur vray teint, en forgent vn de quelque matiere estrangere: comme elles font des cuisses de drap et de feutre, et de l'embonpoinct de coton: et au veu et sçeu d'vn chacun s'embellissent d'vne beauté fauce et empruntée: ainsi fait la science (et nostre droict mesme a, dit-on, des fictions legitimes sur lesquelles il fonde la verité de sa iustice) elle nous donne en payement et en presupposition, les choses qu'elle mesmes nous apprend estre inuentées: car ces epicycles, excentriques, concentriques, dequoy l'astrologie s'aide à conduire le bransle de ses estoilles, elle nous les donne, pour le mieux qu'elle ait sçeu inuenter en ce subject: comme aussi au reste, la philosophie nous presente, non pas ce qui est, ou ce qu'elle croit, mais ce qu'elle forge ayant plus d'apparence et de gentillesse. Platon sur le discours de l'estat de nostre corps et de celuy des bestes: Que ce, que nous auons dict, soit vray, nous en asseurerions, si nous auions sur cela confirmation d'vn oracle. Seulement nous asseurons, que c'est le plus vray-semblablement, que nous ayons sçeu dire. Ce n'est pas au ciel seulement qu'elle enuoye ses cordages, ses engins et ses rouës: considerons vn peu ce qu'elle dit de nous mesmes et de nostre contexture. Il n'y a pas plus de retrogradation, trepidation, accession, reculement, rauissement, aux astres et corps celestes, qu'ils en ont forgé en ce pauure petit corps humain. Vrayement ils ont eu par là, raison de l'appeller le petit monde, tant ils ont employé de pieces, et de visages à le maçonner et bastir. Pour accommoder les mouuemens qu'ils voyent en l'homme, les diuerses functions et facultez que nous sentons en nous, en combien de parties ont ils diuisé nostre ame? en combien de sieges logée? à combien d'ordres et d'estages ont-ils departy ce pauure homme, outre les naturels et perceptibles? et à combien d'offices et de vacations? Ils en font vne chose publique imaginaire. C'est vn subject qu'ils tiennent et qu'ils manient: on leur laisse toute puissance de le descoudre, renger, rassembler, et estoffer, chacun à sa fantasie; et si ne le possedent pas encore. Non seulement en verité, mais en songe mesmes, ils ne le peuuent regler, qu'il ne s'y trouue quelque cadence, ou quelque son, qui eschappe à leur architecture, toute enorme qu'elle est, et rapiecée de mille lopins faux et fantastiques. Et ce n'est pas raison de les excuser. Car aux peintres, quand ils peignent le ciel, la terre, les mers, les monts, les isles escartées, nous leur condonons, qu'ils nous en rapportent seulement quelque marque legere: et comme de choses ignorées, nous contentons d'vn tel quel ombrage et feint. Mais quand ils nous tirent apres le naturel, ou autre subject, qui nous est familier et cognu, nous exigeons d'eux vne parfaicte et exacte representation des lineaments, et des couleurs: et les mesprisons, s'ils y faillent. Ie sçay bon gré à la garce Milesienne, qui voyant le philosophe Thales s'amuser continuellement à la contemplation de la voute celeste, et tenir tousiours les yeux esleuez contre-mont, luy mit en son passage quelque chose à le faire broncher, pour l'aduertir, qu'il seroit temps d'amuser son pensement aux choses qui estoient dans les nues, quand il auroit pourueu à celles qui estoient à ses pieds. Elle luy conseilloit certes bien, de regarder plustost à soy qu'au ciel. Car, comme dit Democritus par la bouche de Cicero,
_Quod est ante pedes, nemo spectat: cœli scrutantur plagas._
Mais nostre condition porte, que la cognoissance de ce que nous auons entre mains, est aussi esloignée de nous, et aussi bien au dessus des nuës, que celle des astres. Comme dit Socrates en Platon, qu'à quiconque se mesle de la philosophie, on peut faire le reproche que fait cette femme à Thales, qu'il ne void rien de ce qui est deuant luy. Car tout philosophe ignore ce que fait son voisin: ouï et ce qu'il fait luy-mesme, et ignore ce qu'ils sont tous deux, ou bestes, ou hommes. Ces gens icy, qui trouuent les raisons de Sebonde trop foibles, qui n'ignorent rien, qui gouuernent le monde, qui sçauent tout:
_Quæ mare compescant causæ, quid temperet annum, Stellæ sponte sua, iussæue vagentur et errent: Quid premat obscurum Lunæ, quid proferat orbem, Quid velit et possit rerum concordia discors:_
n'ont ils pas quelquesfois sondé parmy leurs liures, les difficultez qui se presentent, à cognoistre leur estre propre? Nous voyons bien que le doigt se meut, et que le pied se meut, qu'aucunes parties se branslent d'elles mesmes sans nostre congé, et que d'autres nous les agitons par nostre ordonnance, que certaine apprehension engendre la rougeur, certaine autre la palleur, telle imagination agit en la rate seulement, telle autre au cerueau, l'vne nous cause le rire, l'autre le pleurer, telle autre transit et estonne tous noz sens, et arreste le mouuement de noz membres, à tel object l'estomach se sousleue, à tel autre quelque partie plus basse. Mais comme vne impression spirituelle, face vne telle faucée dans vn subject massif, et solide, et la nature de la liaison et cousture de ces admirables ressorts, iamais homme ne l'a sçeu: _Omnia incerta ratione, et in naturæ maiestate abdita_, dit Pline; et S. Augustin, _Modus, quo corporibus adhærent spiritus, omnino mirus est, nec comprehendi ab homine potest: et hoc ipse homo est_. Et si ne le met on pas pourtant en doubte: car les opinions des hommes, sont receuës à la suitte des creances anciennes, par authorité et à credit, comme si c'estoit religion et loy. On reçoit comme vn iargon ce qui en est communement tenu: on reçoit cette verité, auec tout son bastiment et attelage d'argumens et de preuues, comme vn corps ferme et solide, qu'on n'esbranle plus, qu'on ne iuge plus. Au contraire, chacun à qui mieux mieux, va plastrant et confortant cette creance receue, de tout ce que peut sa raison, qui est vn vtil soupple contournable, et accommodable à toute figure. Ainsi se remplit le monde et se confit en fadeze et en mensonge. Ce qui fait qu'on ne doubte de guere de choses, c'est que les communes impressions on ne les essaye iamais; on n'en sonde point le pied, où git la faute et la foiblesse: on ne debat que sur les branches: on ne demande pas si cela est vray, mais s'il a esté ainsin ou ainsin entendu. On ne demande pas si Galen a rien dict qui vaille: mais s'il a dict ainsin, ou autrement. Vrayement c'estoit bien raison que cette bride et contrainte de la liberté de noz iugements, et cette tyrannie de noz creances, s'estendist iusques aux escholes et aux arts. Le Dieu de la science scholastique, c'est Aristote: c'est religion de debattre de ses ordonnances, comme de celles de Lycurgus à Sparte. Sa doctrine nous sert de loy magistrale: qui est à l'aduanture autant faulce que vne autre. Ie ne sçay pas pourquoy ie n'acceptasse autant volontiers ou les idées de Platon, ou les atomes d'Epicurus, ou le plein et le vuide de Leucippus et Democritus, ou l'eau de Thales, ou l'infinité de Nature d'Anaximander, ou l'air de Diogenes, ou les nombres et symmetrie de Pythagoras, ou l'infiny de Parmenides, ou l'vn de Musæus, ou l'eau et le feu d'Apollodorus, ou les parties similaires d'Anaxagoras, ou la discorde et amitié d'Empedocles, ou le feu de Heraclitus, ou toute autre opinion, (de cette confusion infinie d'aduis et de sentences, que produit cette belle raison humaine par sa certitude et clair-voyance, en tout ce dequoy elle se mesle) que ie feroy l'opinion d'Aristote, sur ce subject des principes des choses naturelles: lesquels principes il bastit de trois pieces, matiere, forme, et priuation. Et qu'est-il plus vain que de faire l'inanité mesme, cause de la production des choses? La priuation c'est vne negatiue: de quelle humeur en a-il peu faire la cause et origine des choses qui sont? Cela toutesfois ne s'oseroit esbranler que pour l'exercice de la logique. On n'y debat rien pour le mettre en doute, mais pour deffendre l'autheur de l'escole des obiections estrangeres: son authorité c'est le but, au delà duquel il n'est pas permis de s'enquerir. Il est bien aisé sur des fondemens auouez, de bastir ce qu'on veut; car selon la loy et ordonnance de ce commencement, le reste des pieces du bastiment se conduit aisément, sans se dementir. Par cette voye nous trouuons nostre raison bien fondée, et discourons à boule-veuë. Car nos maistres præoccupent et gaignent auant main, autant de lieu en nostre creance, qu'il leur en faut pour conclurre apres ce qu'ils veulent; à la mode des geometriens par leurs demandes auouées: le consentement et approbation que nous leurs prestons, leur donnant dequoy nous trainer à gauche et à dextre, et nous pyrouetter à leur volonté. Quiconque est creu de ses presuppositions, il est nostre maistre et nostre Dieu: il prendra le plant de ses fondemens si ample et si aisé, que par iceux il nous pourra monter, s'il veut, iusques aux nuës. En cette pratique et negotiation de science, nous auons pris pour argent content le mot de Pythagoras, que chaque expert doit estre creu en son art. Le dialecticien se rapporte au grammairien de la signification des mots: le rhetoricien emprunte du dialecticien les lieux des argumens: le poëte, du musicien les mesures: le geometrien, de l'arithmeticien les proportions: les metaphysiciens prennent pour fondement les coniectures de la physique. Car chasque science a ses principes presupposez, par où le iugement humain est bridé de toutes parts. Si vous venez à chocquer cette barriere, en laquelle gist la principale erreur, ils ont incontinent cette sentence en la bouche; qu'il ne faut pas debattre contre ceux qui nient les principes. Or n'y peut-il auoir des principes aux hommes, si la diuinité ne les leur a reuelez: de tout le demeurant, et le commencement, et le milieu et la fin, ce n'est que songe et fumée. A ceux qui combattent par presupposition, il leur faut presupposer au contraire, le mesme axiome, dequoy on debat. Car toute presupposition humaine, et toute enunciation, a autant d'authorité que l'autre, si la raison n'en faict la difference. Ainsin il les faut toutes mettre à la balance: et premierement les generalles, et celles qui nous tyrannisent. La persuasion de la certitude, est vn certain tesmoignage de folie, et d'incertitude extreme. Et n'est point de plus folles gents, ny moins philosophes, que les Philodoxes de Platon. Il faut sçauoir si le feu est chault, si la neige est blanche, s'il y a rien de dur ou de mol en nostre cognoissance. Et quant à ces responses, dequoy il se fait des comtes anciens: comme à celuy qui mettoit en doubte la chaleur, à qui on dit qu'il se iettast dans le feu: à celuy qui nioit la froideur de la glace, qu'il s'en mist dans le sein: elles sont tres-indignes de la profession philosophique. S'ils nous eussent laissé en nostre estat naturel, receuans les apparences estrangeres selon qu'elles se presentent à nous par nos sens; et nous eussent laissé aller apres nos appetits simples, et reglez par la condition de nostre naissance, ils auroient raison de parler ainsi. Mais c'est d'eux que nous auons appris de nous rendre iuges du monde: c'est d'eux que nous tenons cette fantasie, que la raison humaine est contrerolleuse generalle de tout ce qui est au dehors et au dedans de la voute celeste, qui embrasse tout, qui peut tout: par le moyen de laquelle tout se sçait, et cognoist. Cette response seroit bonne parmy les Canibales, qui iouyssent l'heur d'vne longue vie, tranquille, et paisible, sans les preceptes d'Aristote, et sans la cognoissance du nom de la physique. Cette response vaudroit mieux à l'aduenture, et auroit plus de fermeté, que toutes celles qu'ils emprunteront de leur raison et de leur inuention. De cette-cy seroient capables auec nous, tous les animaux, et tout ce, où le commandement est encor pur et simple de la loy naturelle: mais eux ils y ont renoncé. Il ne faut pas qu'ils me dient, il est vray, car vous le voyez et sentez ainsin: il faut qu'ils me dient, si ce que ie pense sentir, ie le sens pourtant en effect: et si ie le sens, qu'ils me dient apres pourquoy ie le sens, et comment, et quoy: qu'ils me dient le nom, l'origine, les tenans et aboutissans de la chaleur, du froid; les qualitez de celuy qui agit, et de celuy qui souffre: ou qu'ils me quittent leur profession, qui est de ne receuoir ny approuuer rien, que par la voye de la raison: c'est leur touche à toutes sortes d'essais. Mais certes c'est vne touche pleine de fauceté, d'erreur, de foiblesse, et defaillance. Par où la voulons nous mieux esprouuer, que par elle mesme? S'il ne la faut croire parlant de soy, à peine sera elle propre à iuger des choses estrangeres: si elle cognoist quelque chose, aumoins sera-ce son estre et son domicile. Elle est en l'ame, et partie, ou effect d'icelle: car la vraye raison et essentielle, de qui nous desrobons le nom à fauces enseignes, elle loge dans le sein de Dieu, c'est là son giste et sa retraite, c'est de là où elle part, quand il plaist à Dieu nous en faire voir quelque rayon: comme Pallas saillit de la teste de son pere, pour se communiquer au monde. Or voyons ce que l'humaine raison nous a appris de soy et de l'ame: non de l'ame en general, de laquelle quasi toute la philosophie rend les corps celestes et les premiers corps participants: ny de celle que Thales attribuoit aux choses mesmes, qu'on tient inanimées, conuié par la consideration de l'aimant: mais de celle qui nous appartient, que nous deuons mieux cognoistre.
_Ignoratur enim quæ sit natura animaï: Nata sit, an contrà nascentibus insinuetur, Et simul intereat nobiscum morte dirempta; An tenebras Orci visat, vastásque lacunas, An pecudes alias diuinitus insinuet se._
A Crates et Dicæarchus, qu'il n'y en auoit du tout point, mais que le corps s'esbranloit ainsi d'vn mouuement naturel: à Platon, que c'estoit vne substance se mouuant de soy-mesme: à Thales, vne nature sans repos: à Asclepiades, vne exercitation des sens: à Hesiodus et Anaximander, chose composée de terre et d'eau: à Parmenides, de terre et de feu: à Empedocles, de sang:
_Sanguineam vomit ille animam:_
à Possidonius, Cleanthes et Galen, vne chaleur ou complexion chaleureuse,
_Igneus est ollis vigor, et cœlestis origo:_
à Hippocrates, vn esprit espandu par le corps: à Varro, vn air receu par la bouche, eschauffé au poulmon, attrempé au cœur, et espandu par tout le corps: à Zeno, la quint'-essence des quatre elemens: à Heraclides Ponticus, la lumiere: à Xenocrates, et aux Ægyptiens, vn nombre mobile: aux Chaldées, vne vertu sans forme determinée.
_Habitum quemdam vitalem corporis esse, Harmoniam Græci quam dicunt._
N'oublions pas Aristote, ce qui naturellement fait mouuoir le corps, qu'il nomme entelechie: d'vne autant froide inuention que nulle autre: car il ne parle ny de l'essence, ny de l'origine, ny de la nature de l'ame, mais en remerque seulement l'effect. Lactance, Seneque, et la meilleure part entre les dogmatistes, ont confessé que c'estoit chose qu'ils n'entendoient pas. Et apres tout ce denombrement d'opinions: _Harum sententiarum quæ vera sit, Deus aliquis viderit_, dit Cicero. Ie connoy par moy, dit S. Bernard, combien Dieu est incomprehensible, puis que les pieces de mon estre propre, ie ne les puis comprendre. Heraclitus, qui tenoit, tout estre plein d'ames et de daimons, maintenoit pourtant, qu'on ne pouuoit aller tant auant vers la cognoissance de l'ame, qu'on y peust arriuer, si profonde estre son essence. Il n'y a pas moins de dissension, ny de debat à la loger. Hippocrates et Hierophilus la mettent au ventricule du cerueau: Democritus et Aristote, par tout le corps:
_Vt bona sæpe valet udo cùm dicitur esse Corporis, et non est tamen hæc pars vlla valentis._
Epicurus, en l'estomach:
_Hîc exultat enim pauor ac metus, hæc loca circúm Lætitiæ mulcent._
Les Stoïciens, autour et dedans le cœur: Erasistratus, ioignant la membrane de l'epicrane: Empedocles, au sang: comme aussi Moyse, qui fut la cause pourquoy il defendit de manger le sang des bestes, auquel leur ame est iointe: Galen a pensé que chaque partie du corps ait son ame: Strato l'a logée entre les deux sourcils: _Qua facie quidem sit animus, aut vbi habitet, ne quærendum quidem est_: dit Cicero. Ie laisse volontiers à cet homme ses mots propres. Iroy-ie à l'éloquence alterer son parler? Ioint qu'il y a peu d'acquest à desrober la matiere de ses inuentions. Elles sont et peu frequentes, et peu roides, et peu ignorées. Mais la raison pourquoy Chrysippus l'argumente autour du cœur, comme les autres de sa secte, n'est pas pour estre oubliée: C'est par ce, dit-il, que quand nous voulons asseurer quelque chose, nous mettons la main sur l'estomach: et quand nous voulons prononcer, εγω, qui signifie moy, nous baissons vers l'estomach la machouëre d'embas. Ce lieu ne se doit passer, sans remerquer la vanité d'vn si grand personnage: car outre ce que ces considerations sont d'elles mesmes infiniment legeres, la derniere ne preuue qu'aux Grecs, qu'ils ayent l'ame en cet endroit là. Il n'est iugement humain, si tendu, qui ne sommeille par fois. Que craignons nous à dire? Voyla les Stoiciens peres de l'humaine prudence, qui trouuent, que l'ame d'vn homme accablé sous vne ruine, traine et ahanne long temps à sortir, ne se pouuant desmesler de la charge, comme vne sourix prinse à la trapelle. Aucuns tiennent, que le monde fut faict pour donner corps par punition, aux esprits decheus par leur faute, de la pureté en quoy ils auoyent esté creés: la premiere creation n'ayant esté qu'incorporelle: et que selon qu'ils se sont plus ou moins esloignez de leur spiritualité, on les incorpore plus et moins alaigrement ou lourdement. De là vient la varieté de tant de matiere creée. Mais l'esprit, qui fut pour sa peine inuesti du corps du soleil, deuoit auoir vne mesure d'alteration bien rare et particuliere. Les extremitez de nostre perquisition tombent toutes en esblouyssement. Comme dit Plutarque de la teste des histoires, qu'à la mode des chartes, l'orée des terres cognuës est saisie de marests, forests profondes, deserts et lieux inhabitables. Voyla pourquoy les plus grossieres et pueriles rauasseries, se trouuent plus en ceux qui traittent les choses plus hautes, et plus auant: s'abysmants en leur curiosité et presomption. La fin et le commencement de science, se tiennent en pareille bestise. Voyez prendre à mont l'essor à Platon en ses nuages poëtiques. Voyez chez luy le iargon des Dieux. Mais à quoy songeoit-il, quand il definit l'homme, vn animal à deux pieds, sans plume: fournissant à ceux qui auoyent enuie de se moquer de luy, vne plaisante occasion? car ayans plumé vn chapon vif, ils alloyent le nommant, l'homme de Platon. Et quoy les Epicuriens, de quelle simplicité estoyent ils allez premierement imaginer, que leurs atomes, qu'ils disoyent estre des corps ayants quelque pesanteur, et vn mouuement naturel contre bas, eussent basti le monde: iusques à ce qu'ils fussent auisez par leurs aduersaires, que par cette description, il n'estoit pas possible qu'ils se ioignissent et se prinsent l'vn à l'autre, leur cheute estant ainsi droite et perpendiculaire, et engendrant par tout des lignes paralleles? Parquoy il fut force, qu'ils y adioustassent depuis vn mouuement de costé, fortuite: et qu'ils fournissent encore à leurs atomes, des queuës courbes et crochuës, pour les rendre aptes à s'attacher et se coudre. Et lors mesme, ceux qui les poursuyuent de cette autre consideration, les mettent ils pas en peine? Si les atomes ont par sort formé tant de sortes de figures, pourquoy ne se sont ils iamais rencontrez à faire vne maison et vn soulier? Pourquoy de mesme ne croid on, qu'vn nombre infini de lettres Grecques versées emmy la place, seroyent pour arriuer à la contexture de l'Iliade? Ce qui est capable de raison, dit Zenon, est meilleur, que ce qui n'en est point capable: il n'est rien meilleur que le monde: il est donc capable de raison. Cotta par cette mesme argumentation fait le monde mathematicien: et le fait musicien et organiste, par cette autre argumentation aussi de Zenon: Le tout est plus que la partie: nous sommes capables de sagesse, et sommes parties du monde: il est donc sage. Il se void infinis pareils exemples, non d'argumens faux seulement, mais ineptes, ne se tenans point, et accusans leurs autheurs non tant d'ignorance que d'imprudence, és reproches que les philosophes se font les vns aux autres sur les dissentions de leurs opinions, et de leurs sectes. Qui fagoteroit suffisamment vn amas des asneries de l'humaine sapience, il diroit merueilles. I'en assemble volontiers, comme vne montre, par quelque biais non moins vtile que les instructions plus moderees. Iugeons par là ce que nous auons à estimer de l'homme, de son sens et de sa raison, puis qu'en ces grands personnages, et qui ont porté si haut l'humaine suffisance, il s'y trouue des deffauts si apparens et si grossiers. Moy i'aime mieux croire qu'ils ont traitté la science casuelement ainsi, qu'vn iouët à toutes mains, et se sont esbatus de la raison, comme d'vn instrument vain et friuole, mettans en auant toutes sortes d'inuentions et de fantasies tantost plus tenduës, tantost plus lasches. Ce mesme Platon, qui definit l'homme comme vne poulle, dit ailleurs apres Socrates, qu'il ne sçait à la verité que c'est que l'homme, et que c'est l'vne des pieces du monde d'autant difficile cognoissance. Par cette varieté et instabilité d'opinions, ils nous menent comme par la main tacitement à cette resolution de leur irresolution. Ils font profession de ne presenter pas tousiours leur auis à visage descouuert et apparent: ils l'ont caché tantost soubs des vmbrages fabuleux de la poësie, tantost soubs quelque autre masque: car nostre imperfection porte encores cela, que la viande crue n'est pas tousiours propre à nostre estomach: il la faut assecher, alterer et corrompre. Ils font de mesmes: ils obscurcissent par fois leurs naïfues opinions et iugemens, et les falsifient pour s'accommoder à l'vsage publique. Ils ne veulent pas faire profession expresse d'ignorance, et de l'imbecillité de la raison humaine, pour ne faire peur aux enfans: mais ils nous la descouurent assez soubs l'apparence d'vne science trouble et inconstante.
Ie conseillois en Italie à quelqu'vn qui estoit en peine de parler Italien, que pourueu qu'il ne cherchast qu'à se faire entendre, sans y vouloir autrement exceller, qu'il employast seulement les premiers mots qui luy viendroyent à la bouche, Latins, François, Espagnols, ou Gascons, et qu'en y adioustant la terminaison Italienne, il ne faudroit iamais à rencontrer quelque idiome du pays, ou Thoscan, ou Romain, ou Venetien, ou Piemontois, ou Napolitain, et de se ioindre à quelqu'vne de tant de formes. Ie dis de mesme de la philosophie: elle a tant de visages et de varieté, et a tant dict, que tous nos songes et resueries s'y trouuent. L'humaine phantasie ne peut rien conceuoir en bien et en mal qui n'y soit: _Nihil tam absurdè dici potest, quod non dicatur ab aliquo philosophorum_. Et i'en laisse plus librement aller mes caprices en public: d'autant que bien qu'ils soyent nez chez moy, et sans patron, ie sçay qu'ils trouueront leur relation à quelque humeur ancienne, et ne faudra quelqu'vn de dire: Voyla d'où il le print. Mes mœurs sont naturelles: ie n'ay point appellé à les bastir, le secours d'aucune discipline. Mais toutes imbecilles qu'elles sont, quand l'enuie m'a prins de les reciter, et que pour les faire sortir en publiq, vn peu plus decemment, ie me suis mis en deuoir de les assister, et de discours, et d'exemples: ç'a esté merueille à moy mesme, de les rencontrer par cas d'aduenture, conformes à tant d'exemples et discours philosophiques. De quel regiment estoit ma vie, ie ne l'ay appris qu'apres qu'elle est exploittée et employée. Nouuelle figure: Vn philosophe impremedité et fortuit. Pour reuenir à nostre ame, ce que Platon a mis la raison au cerueau, l'ire au cœur, et la cupidité au foye, il est vray-semblable que ç'a esté plustost vne interpretation des mouuemens de l'ame, qu'vne diuision, et separation qu'il en ayt voulu faire, comme d'vn corps en plusieurs membres. Et la plus vray-semblable de leurs opinions est, que c'est tousiours vne ame, qui par sa faculté ratiocine, se souuient, comprend, iuge, desire et exerce toutes ses autres operations par diuers instrumens du corps, comme le nocher gouuerne son nauire selon l'experience qu'il en a, ores tendant ou laschant vne corde, ores haussant l'antenne, ou remuant l'auiron, par vne seule puissance conduisant diuers effets: et qu'elle loge au cerueau: ce qui appert de ce que les blessures et accidens qui touchent cette partie, offensent incontinent les facultez de l'ame: de là il n'est pas inconuenient qu'elle s'escoule par le reste du corps:
_Medium non deserit vnquam Cœli Phœbus iter: radiis tamen omnia lustrat._
comme le soleil espand du ciel en hors sa lumiere et ses puissances, et en remplit le monde.
_Cætera pars animæ, per totum dissita corpus Paret, et ad numen mentis moménque mouetur._
Aucuns ont dict, qu'il y auoit vne ame generale, comme vn grand corps, duquel toutes les ames particulieres estoyent extraictes, et s'y en retournoyent, se remeslant tousiours à cette matiere vniuerselle:
_Deum namque ire per omnes Terrásque, tractúsque maris, cœlúmque profundum: Hinc pecudes, armenta, viros, genus omne ferarum, Quemque sibi tenues nascentem arcessere vitas: Scilicet huc reddi deinde, ac resoluta referri Omnia: nec morti esse locum:_
d'autres, qu'elles ne faisoyent que s'y resioindre et r'attacher: d'autres, qu'elle estoyent produites de la substance diuine: d'autres, par les anges, de feu et d'air. Aucuns, de toute ancienneté: aucuns, sur l'heure mesme du besoin. Aucuns les font descendre du rond de la lune, et y retourner. Le commun des anciens, qu'elles sont engendrées de pere en fils, d'vne pareille maniere et production que toutes autres choses naturelles: argumentants cela par la ressemblance des enfans aux peres,
_Instillata patris virtus tibi: Fortes creantur fortibus et bonis:_
et qu'on void escouler des peres aux enfans, non seulement les marques du corps, mais encores vne ressemblance d'humeurs, de complexions, et inclinations de l'ame:
_Denique cur acris violentia triste leonum Seminium sequitur? dolus vulpibus, et fuga ceruis A patribus datur, et patrius pauor incitat artus? Si non certa suo quia semine seminióque, Vis animi pariter crescit cum corpore toto?_
que là dessus se fonde la iustice diuine, punissant aux enfans la faute des peres: d'autant que la contagion des vices paternels est aucunement empreinte en l'ame des enfans, et que le desreglement de leur volonté les touche. Dauantage, que si les ames venoyent d'ailleurs, que d'vne suitte naturelle, et qu'elles eussent esté quelque autre chose hors du corps, elles auroyent recordation de leur estre premier; attendu les naturelles facultez, qui luy sont propres, de discourir, raisonner et se souuenir.
_Si in corpus nascentibus insinuatur, Cur super anteactam ætatem meminesse nequimus, Nec vestigia gestarum rerum vlla tenemus?_
Car pour faire valoir la condition de nos ames, comme nous voulons, il les faut presupposer toutes sçauantes, lors qu'elles sont en leur simplicité et pureté naturelle. Par ainsin elles eussent esté telles, estans exemptes de la prison corporelle, aussi bien auant que d'y entrer, comme nous esperons qu'elles seront apres qu'elles en seront sorties. Et de ce sçauoir, il faudroit qu'elles se ressouuinssent encore estans au corps, comme disoit Platon, que ce que nous apprenions, n'estoit qu'vn ressouuenir de ce que nous auions sçeu: chose que chacun par experience peut maintenir estre fauce. En premier lieu d'autant qu'il ne nous ressouuient iustement que de ce qu'on nous apprend: et que si la memoire faisoit purement son office, aumoins nous suggereroit elle quelque traict outre l'apprentissage. Secondement ce qu'elle sçauoit estant en sa pureté, c'estoit vne vraye science, cognoissant les choses comme elles sont, par sa diuine intelligence: là où icy on luy fait receuoir la mensonge et le vice, si on l'en instruit; en quoy elle ne peut employer sa reminiscence, cette image et conception n'ayant iamais logé en elle. De dire que la prison corporelle estouffe de maniere ses facultez naifues, qu'elles y sont toutes esteintes: cela est premierement contraire à cette autre creance, de recognoistre ses forces si grandes, et les operations que les hommes en sentent en cette vie, si admirables, que d'en auoir conclu cette diuinité et eternité passée, et l'immortalité à venir;
_Nam si tantopere est animi mutata potestas, Omnis vt actarum exciderit retinentia rerum, Non, vt opinor, ea ab letho iam longior errat._
En outre, c'est icy chez nous, et non ailleurs, que doiuent estre considerées les forces et les effects de l'ame: tout le reste de ses perfections, luy est vain et inutile: c'est de l'estat present, que doit estre payée et recognue toute son immortalité, et de la vie de l'homme, qu'elle est comtable seulement. Ce seroit iniustice de luy auoir retranché ses moyens et ses puissances, de l'auoir desarmée, pour du temps de sa captiuité et de sa prison, de sa foiblesse et maladie, du temps où elle auroit esté forcée et contrainte, tirer le iugement et vne condemnation de durée infinie et perpetuelle: et de s'arrester à la consideration d'vn temps si court, qui est à l'aduenture d'vne ou de deux heures, ou au pis aller, d'vn siecle (qui n'ont non plus de proportion à l'infinité qu'vn instant) pour de ce moment d'interualle, ordonner et establir definitiuement de tout son estre. Ce seroit vne disproportion inique, de tirer vne recompense eternelle en consequence d'vne si courte vie. Platon, pour se sauuer de cet inconuenient, veut que les payements futurs se limitent à la durée de cent ans, relatiuement à l'humaine durée: et des nostres assez leur ont donné bornes temporelles. Par ainsin ils iugeoyent, que sa generation suyuoit la commune condition des choses humaines: comme aussi sa vie, par l'opinion d'Epicurus et de Democritus, qui a esté la plus receuë, suyuant ces belles apparences: Qu'on la voyoit naistre; à mesme que le corps en estoit capable; on voyoit esleuer ses forces comme les corporelles; on y recognoissoit la foiblesse de son enfance, et auec le temps sa vigueur et sa maturité: et puis sa declination et sa vieillesse, et en fin sa decrepitude:
_Gigni pariter cum corpore, et vnà Crescere sentimus, paritérque senescere mentem._
Ils l'apperceuoient capable de diuerses passions et agitée de plusieurs mouuemens penibles, d'où elle tomboit en lassitude et en douleur, capable d'alteration et de changement, d'allegresse, d'assopissement, et de langueur, subjecte à ses maladies et aux offences, comme l'estomach ou le pied:
_Mentem sanari, corpus vt ægrum Cernimus, et flecti medicina posse videmus:_
esblouye et troublée par la force du vin: desmue de son assiette, par les vapeurs d'vne fieure chaude: endormie par l'application d'aucuns medicamens, et reueillée par d'autres.
_Corpoream naturam animi esse necesse est, Corporeis quoniam telis ictúque laborat._
On luy voyoit estonner et renuerser toutes ses facultez par la seule morsure d'vn chien malade, et n'y auoir nulle si grande fermeté de discours, nulle suffisance, nulle vertu, nulle resolution philosophique, nulle contention de ses forces, qui la peust exempter de la subjection de ces accidens: la saliue d'vn chetif mastin versée sur la main de Socrates, secouër toute sa sagesse et toutes ses grandes et si reglées imaginations, les aneantir de maniere qu'il ne restast aucune trace de sa cognoissance premiere:
_Vis. . . . . . . animaï Conturbatur, et . . . . . diuisa seorsum Disiectatur, eodem illo distracta veneno:_
et ce venin ne trouuer non plus de resistance en cette ame, qu'en celle d'vn enfant de quatre ans: venin capable de faire deuenir toute la philosophie, si elle estoit incarnée, furieuse et insensée: si que Caton, qui tordoit le col à la mort mesme et à la fortune, ne peust souffrir la veuë d'vn miroir, ou de l'eau, accablé d'espouuantement et d'effroy, quand il seroit tombé par la contagion d'vn chien enragé, en la maladie que les medecins nomment Hydroforbie.
_Vis morbi distracta per artus Turbat agens animam, spumantes æquore salso Ventorum vt validis feruescunt viribus vndæ._
Or quant à ce poinct, la philosophie a bien armé l'homme pour la souffrance de tous autres accidens, ou de patience, ou si elle couste trop à trouuer, d'vne deffaitte inffallible, en se desrobant tout à faict du sentiment: mais ce sont moyens, qui seruent à vne ame estant à soy, et en ses forces, capable de discours et de deliberation: non pas à cet inconuenient, où chez vn philosophe, vne ame deuient l'ame d'vn fol, troublée, renuersée, et perdue. Ce que plusieurs occasions produisent, comme vne agitation trop vehemente, que, par quelque forte passion, l'ame peut engendrer en soy-mesme: ou vne blessure en certain endroit de la personne: ou vne exhalation de l'estomach, nous iectant à vn esblouyssement et tournoyement de teste:
_Morbis in corporis auius errat Sæpe animus; dementit enim, deliráque fatur, Interdúmque graui lethargo fertur in altum Æternúmqùe soporem, oculis nutúque cadenti._
Les philosophes n'ont, ce me semble, guere touché cette corde, non plus qu'vne autre de pareille importance. Ils ont ce dilemme tousiours en la bouche, pour consoler nostre mortelle condition: Ou l'ame est mortelle, ou immortelle: Si mortelle, elle sera sans peine: Si immortelle, elle ira en amendant. Ils ne touchent iamais l'autre branche: Quoy, si elle va en empirant? Et laissent aux poëtes les menaces des peines futures. Mais par là ils se donnent vn beau ieu. Ce sont deux omissions qui s'offrent à moy souvent en leurs discours. Ie reuiens à la premiere. Cette ame pert l'vsage du souuerain bien Stoïque, si constant et si ferme. Il faut que nostre belle sagesse se rende en cet endroit, et quitte les armes. Au demeurant, ils consideroient aussi par la vanité de l'humaine raison, que le meslange et société de deux pieces si diuerses, comme est le mortel et l'immortel, est inimaginable:
_Quippe etenim mortale æterno iungere, et vnà Consentire putare, et fungi mutua posse, Desipere est. Quid enim diuersius esse putandum est, Aut magis inter se disiunctum discrepitánsque, Quàm, mortale quod est, immortali atque perenni Iunctum in concilio sæuas tolerare procellas?_
Dauantage ils sentoyent l'ame s'engager en la mort, comme le corps.
_Simul æuo fessa fatiscit._
Ce que, selon Zeno, l'image du sommeil nous montre assez. Car il estime que c'est vne defaillance et cheute de l'ame aussi bien que du corps. _Contrahi animum, et quasi labi putat atque decidere._ Et ce qu'on aperceuoit en aucuns, sa force, et sa vigueur se maintenir en la fin de la vie, ils le rapportoyent à la diuersité des maladies, comme on void les hommes en cette extremité, maintenir, qui vn sens, qui vn autre, qui l'ouïr, qui le fleurer, sans alteration: et ne se voit point d'affoiblissement si vniuersel, qu'il n'y reste quelques parties entieres et vigoureuses:
_Non alio pacto, quàm si pes cùm dolet ægri, In nullo caput interea sit fortè dolore._
La veuë de nostre iugement se rapporte à la verité, comme fait l'œil du chat-huant, à la splendeur du soleil, ainsi que dit Aristote. Par où le sçaurions nous mieux conuaincre que par si grossiers aueuglemens en vne si apparente lumiere? Car l'opinion contraire, de l'immortalité de l'ame, laquelle Cicero dit auoir esté premierement introduitte, au moins du tesmoignage des liures, par Pherecydes Syrius du temps du Roy Tullus (d'autres en attribuent l'inuention à Thales: et autres à d'autres) c'est la partie de l'humaine science traictée auec plus de reseruation et de doute. Les dogmatistes les plus fermes, sont contraints en cet endroit principalement, de se reietter à l'abry des ombrages de l'Academie. Nul ne sçait ce qu'Aristote a estably de ce subiect, non plus que touts les anciens en general, qui le manient d'vne vacillante creance: _rem gratissimam promittentium magis quàm probantium_. Il s'est caché soubs le nuage des paroles et sens difficiles, et non intelligibles, et a laissé à ses sectateurs, autant à debattre sur son iugement que sur la matiere. Deux choses leur rendoient cette opinion plausible: l'vne, que sans l'immortalité des ames, il n'y auroit plus dequoy asseoir les vaines esperances de la gloire, qui est vne consideration de merueilleux credit au monde: l'autre, que c'est vne tres-vtile impression, comme dit Platon, que les vices, quand ils se desroberont de la veuë et cognoissance de l'humaine iustice, demeurent tousiours en butte à la diuine, qui les poursuyura, voire apres la mort des coulpables. Vn soing extreme tient l'homme d'alonger son estre; il y a pourueu par toutes ses pieces. Et pour la conseruation du corps, sont les sepultures: pour la conseruation du nom, la gloire. Il a employé toute son opinion à se rebastir, impatient de sa fortune, et à s'estançonner par ses inuentions. L'ame par son trouble et sa foiblesse, ne pouuant tenir sur son pied, va questant de toutes parts des consolations, esperances et fondements, et des circonstances estrangeres, où elle s'attache et se plante. Et pour legers et fantastiques que son inuention les luy forge, s'y repose plus seurement qu'en soy, et plus volontiers. Mais les plus aheurtez à cette si iuste et claire persuasion de l'immortalité de nos esprits; c'est merueille comme ils se sont trouuez courts et impuissans à l'establir par leurs humaines forces. _Somnia sunt non docentis, sed optantis_: disoit vn ancien. L'homme peut recognoistre par ce tesmoignage, qu'il doit à la fortune et au rencontre, la verité qu'il descouure luy seul; puis que lors mesme, qu'elle luy est tombée en main, il n'a pas dequoy la saisir et la maintenir, et que sa raison n'a pas la force de s'en preualoir. Toutes choses produites par nostre propre discours et suffisance, autant vrayes que fauces, sont subiectes à incertitude et debat. C'est pour le chastiment de nostre fierté, et instruction de nostre misere et incapacité, que Dieu produisit le trouble, et la confusion de l'ancienne tour de Babel. Tout ce que nous entreprenons sans son assistance, tout ce que nous voyons sans la lampe de sa grace, ce n'est que vanité et folie. L'essence mesme de la verité, qui est vniforme et constante, quand la fortune nous en donne la possession, nous la corrompons et abastardissons par nostre foiblesse. Quelque train que l'homme prenne de soy, Dieu permet qu'il arriue tousiours à cette mesme confusion, de laquelle il nous represente si viuement l'image par le iuste chastiement, dequoy il batit l'outrecuidance de Nemroth, et aneantit les vaines entreprinses du bastiment de sa pyramide. _Perdam sapientiam sapientium, et prudentiam prudentium reprobabo._ La diuersité d'idiomes et de langues, dequoy il troubla cet ouurage, qu'est-ce autre chose, que cette infinie et perpetuelle altercation et discordance d'opinions et de raisons, qui accompaigne et embrouille le vain bastiment de l'humaine science? Et l'embrouille vtilement. Qui nous tiendroit, si nous auions un grain de connoissance? Ce sainct m'a faict grand plaisir: _Ipsa vtilitatis occultatio, aut humilitatis exercitatio est, aut elationis attritio_. Iusques à quel poinct de presomption et d'insolence, ne portons nous nostre aueuglement et nostre bestise? Mais pour reprendre mon propos: c'estoit vrayement bien raison, que nous fussions tenus à Dieu seul, et au benefice de sa grace, de la verité d'vne si noble creance, puis que de sa seule liberalité, nous receuons le fruict de l'immortalité, lequel consiste en la iouyssance de la beatitude eternelle. Confessons ingenuement, que Dieu seul nous l'a dict, et la foy: car leçon n'est-ce pas de Nature et de nostre raison. Et qui retentera son estre et ses forces, et dedans et dehors, sans ce priuilege diuin: qui verra l'homme, sans le flatter, il n'y verra ny efficace, ny faculté, qui sente autre chose que la mort et la terre. Plus nous donnons, et deuons, et rendons à Dieu, nous en faisons d'autant plus chrestiennement. Ce que ce philosophe Stoïcien dit tenir du fortuit consentement de la voix populaire, valoit-il pas mieux qu'il le tinst de Dieu? _Cùm de animorum æternitate disserimus, non leue momentum apud nos habet consensus hominum, aut timentium inferos, aut colentium. Vtor hac publica persuasione._ Or la foiblesse des argumens humains sur ce subiect, se connoist singulierement par les fabuleuses circonstances, qu'ils ont adioustees à la suite de cette opinion, pour trouuer de quelle condition estoit cette nostre immortalité. Laissons les Stoïciens, _Vsuram nobis largiuntur tanquam cornicibus; diu mansuros aiunt animos, semper negant_: qui donnent aux ames vne vie au delà de ceste cy, mais finie. La plus vniuerselle et plus receuë fantaisie, et qui dure iusques à nous, ç'a esté celle, de laquelle on fait autheur Pythagoras; non qu'il en fust le premier inuenteur, mais d'autant qu'elle receut beaucoup de poix, et de credit, par l'authorité de son approbation: C'est que les ames au partir de nous, ne faisoient que rouler de l'vn corps à vn autre, d'vn lyon à un cheual, d'vn cheual à vn Roy, se promenants ainsi sans cesse, de maison en maison. Et luy, disoit se souuenir auoir esté Æthalides, depuis Euphorbus, en apres Hermotimus, en fin de Pyrrhus estre passé en Pythagoras: ayant memoire de soy de deux cents six ans. Adioustoyent aucuns, que ces mesmes ames remontent au ciel par fois, et en deuallent encores:
_O pater, ànne aliquas ad cœlum hinc ire putandum est Sublimes animas, iterúmque ad tarda reuerti Corpora? quæ lucis miseris tam dira cupido?_
Origene les fait aller et venir eternellement du bon au mauuais estat. L'opinion que Varro recite, est, qu'en quatre cens quarante ans de reuolution elles se reioignent à leur premier corps. Chrysippus, que cela doibt aduenir apres certain espace de temps incognu et non limité. Platon (qui dit tenir de Pindare et de l'ancienne poësie cette croyance) des infinies vicissitudes de mutation, ausquelles l'ame est preparée, n'ayant ny les peines, ny les recompenses en l'autre monde, que temporelles, comme sa vie en cestuy-cy n'est que temporelle, conclud en elle vne singuliere sçience des affaires du ciel, de l'enfer, et d'icy, où elle a passé, repassé, et seiourné à plusieurs voyages: matiere à sa reminiscence. Voicy son progrés ailleurs: Qui a bien vescu, il se reioint à l'astre, auquel il est assigné: qui mal, il passe en femme: et si lors mesme il ne se corrige point, il se rechange en beste de condition conuenable à ses mœurs vicieuses: et ne verra fin à ses punitions, qu'il ne soit reuenu à sa naïue constitution, s'estant par la force de la raison défaict des qualitez grossieres, stupides, et elementaires, qui estoyent en luy. Mais ie ne veux oublier l'obiection que font les Epicuriens à cette transmigration de corps en autre. Elle est plaisante. Ils demandent quel ordre il y auroit, si la presse des mourans venoit à estre plus grande que des naissans. Car les ames deslogées de leur giste seroyent à se fouler à qui prendroit place la premiere dans ce nouuel estuy. Et demandent aussi, à quoy elles passeroient leur temps, ce pendant qu'elles attendroient qu'vn logis leur fust appresté: ou au rebours s'il naissoit plus d'animaux, qu'il n'en mourroit, ils disent que les corps seroient en mauuais party, attendant l'infusion de leur ame, et en aduiendroit qu'aucuns d'iceux se mourroient auant que d'auoir esté viuans.
_Denique connubia ad veneris, partúsque ferarum, Esse animas præsto deridiculum esse videtur, Et spectare immortales mortalia membra Innumero numero, certaréque præproperanter Inter se, quæ prima potissimáque insinuetur._
D'autres ont arresté l'ame au corps des trespassez, pour en animer les serpents, les vers, et autres bestes, qu'on dit s'engendrer de la corruption de nos membres, voire et de nos cendres. D'autres la diuisent en vne partie mortelle, et l'autre immortelle. Autres la font corporelle, et ce neantmoins immortelle. Aucuns la font immortelle, sans science et sans cognoissance. Il y en a aussi des nostres mesmes qui ont estimé, que des ames des condamnez, il s'en faisoit des diables: comme Plutarque pense, qu'il se face des dieux de celles qui sont sauuées. Car il est peu de choses que cet autheur là establisse d'vne façon de parler si resolue, qu'il fait ceste-cy: maintenant par tout ailleurs vne maniere dubitatrice et ambigue. Il faut estimer, dit-il, et croire fermement, que les ames des hommes vertueux selon nature et selon iustice diuine, deuiennent d'hommes saincts, et de saincts demy-dieux, et de demy-dieux, apres qu'ils sont parfaictement, comme és sacrifices de purgation, nettoyez et purifiez, estans deliurez de toute passibilité et de toute mortalité, ils deuiennent, non par aucune ordonnance ciuile, mais à la verité, et selon raison vray-semblable, dieux entiers et parfaicts, en receuant vne fin tres heureuse et tres-glorieuse. Mais qui le voudra voir, luy, qui est des plus retenus pourtant et moderez de la bande, s'escarmoucher auec plus de hardiesse, et nous conter ses miracles sur ce propos, ie le renuoye à son discours de la lune, et du Dæmon de Socrates, là où aussi euidemment qu'en nul autre lieu, il se peut aduerer, les mysteres de la philosophie auoir beaucoup d'estrangetez communes auec celles de la poësie: l'entendement humain se perdant à vouloir sonder et contreroller toutes choses iusques au bout: tout ainsi comme, lassez et trauaillez de la longue course de nostre vie, nous retombons en enfantillage. Voyla les belles et certaines instructions, que nous tirons de la science humaine, sur le subiect de nostre ame. Il n'y a point moins de temerité en ce qu'elle nous apprend des parties corporelles. Choisissons en vn, ou deux exemples: car autrement nous nous perdrions dans cette mer trouble et vaste des erreurs medecinales. Sçachons, si on s'accorde au moins en cecy, de quelle matiere les hommes se produisent les vns des autres. Car quant à leur premiere production, ce n'est pas merueille, si en chose si haute et ancienne, l'entendement humain se trouble et dissipe. Archelaüs le physicien, duquel Socrates fut le disciple et le mignon, selon Aristoxenus, disoit, et les hommes et les animaux auoir esté faicts d'vn limon laicteux, exprimé par la chaleur de la terre. Pythagoras dit nostre semence estre l'escume de nostre meilleur sang: Platon, l'escoulement de la moëlle de l'espine du dos: ce qu'il argumente de ce, que cet endroit se sent le premier, de la lasseté de la besongne: Alcmeon, partie de la substance du cerueau: et qu'il soit ainsi, dit-il, les yeux troublent à ceux qui se trauaillent outre mesure à cet exercice: Democritus, vne substance extraite de toute la masse corporelle: Epicurus, extraicte de l'ame et du corps: Aristote, vn excrement tiré de l'aliment du sang le dernier qui s'espand en nos membres: autres, du sang, cuit et digeré par la chaleur des genitoires: ce qu'ils iugent de ce qu'aux extremes efforts, on rend des gouttes de pur sang: enquoy il semble qu'il y ayt plus d'apparence, si on peut tirer quelque apparence d'vne confusion si infinie. Or pour mener à effect cette semence, combien en font-ils d'opinions contraires? Aristote et Democritus tiennent que les femmes n'ont point de sperme: et que ce n'est qu'vne sueur qu'elles eslancent par la chaleur du plaisir et du mouuement, qui ne sert de rien à la generation. Galen au contraire, et ses suyuans, que sans la rencontre des semences, la generation ne se peut faire. Voyla les medecins, les philosophes, les iurisconsultes, et les theologiens, aux prises pesle mesle auec nos femmes, sur la dispute, à quels termes les femmes portent leur fruict. Et moy ie secours par l'exemple de moy-mesme, ceux d'entre eux, qui maintiennent la grossesse d'onze moys. Le monde est basty de cette experience, il n'est si simple femmelette qui ne puisse dire son aduis sur toutes ces contestations, et si nous n'en sçaurions estre d'accord. En voyla assez pour verifier que l'homme n'est non plus instruit de la cognoissance de soy, en la partie corporelle, qu'en la spirituelle. Nous l'auons proposé luy mesmes à soy, et sa raison, à sa raison, pour voir ce qu'elle nous en diroit. Il me semble assez auoir montré combien peu elle s'entend en elle mesme. Et, qui ne s'entend en soy, en quoy se peut il entendre? _Quasi veró mensuram vllius rei possit agere, qui sui nesciat._ Vrayement Protagoras nous en comtoit de belles, faisant l'homme la mesure de toutes choses, qui ne sçeut iamais seulement la sienne. Si ce n'est luy, sa dignité ne permettra pas qu'autre creature ayt cet aduantage. Or luy estant en soy si contraire, et l'vn iugement subuertissant l'autre sans cesse, cette fauorable proposition n'estoit qu'vne risée, qui nous menoit à conclurre par necessité la neantise du compas et du compasseur. Quand Thales estime la cognoissance de l'homme tres-difficile à l'homme, il luy apprend, la cognoissance de toute autre chose luy estre impossible. Vous, pour qui i'ay pris la peine d'estendre vn si long corps, contre ma coustume, ne refuyrez point de maintenir vostre Sebonde, par la forme ordinaire d'argumenter, dequoy vous estes tous les iours instruite, et exercerez en cela vostre esprit et vostre estude: car ce dernier tour d'escrime icy, il ne le faut employer que comme vn extreme remede. C'est vn coup desesperé, auquel il faut abandonner vos armes, pour faire perdre à vostre aduersaire les siennes: et vn tour secret, duquel il se faut seruir rarement et reseruément. C'est grande temerité de vous perdre pour perdre vn autre. Il ne faut pas vouloir mourir pour se venger, comme fit Gobrias. Car estant aux prises bien estroictes auec vn Seigneur de Perse, Darius y suruenant l'espée au poing, qui craignoit de frapper, de peur d'assener Gobrias: il luy cria, qu'il donnast hardiment, quand il deuroit donner au trauers tous les deux. I'ay veu reprouuer pour iniustes, des armes et conditions de combat singulier desesperées, et ausquelles celuy qui les offroit, mettoit luy et son compaignon en termes d'vne fin à tous deux ineuitable. Les Portugais prindrent en la mer des Indes certains Turcs prisonniers: lesquels impatiens de leur captiuité, se resolurent, et leur succeda, frottant des clous de nauire l'vn à l'autre, et faisans tomber vne estincelle de feu dans les caques de poudre (qu'il y auoit en l'endroit où ils estoyent gardez) d'embraser et mettre en cendre eux, leurs maistres et le vaisseau. Nous secouons icy les limites et dernieres clostures des sciences: ausquelles l'extremité est vitieuse, comme en la vertu. Tenez vous dans la route commune, il ne fait mie bon estre si subtil et si fin. Souuienne vous de ce que dit le prouerbe Thoscan,
_Chi troppo s'assottiglia, si scauezza._
Ie vous conseille en vos opinions et en vos discours, autant qu'en vos mœurs, et en toute autre chose, la moderation et l'attrempance, et la fuite de la nouuelleté et de l'estrangeté. Toutes les voyes extrauagantes me faschent. Vous qui par l'authorité que vostre grandeur vous apporte, et encores plus par les auantages que vous donnent les qualitez plus vostres, pouuez d'vn clin d'œil commander à qui il vous plaist, deuiez donner cette charge à quelqu'un, qui fist profession des lettres, qui vous eust bien autrement appuyé et enrichy cette fantasie. Toutesfois en voicy assez, pour ce que vous en auez à faire. Epicurus disoit des loix, que les pires nous estoyent si necessaires, que sans elles, les hommes s'entremangeroient les vns les autres. Et Platon verifie que sans loix, nous viurions comme bestes. Nostre esprit est vn vtil vagabond, dangereux et temeraire: il est malaisé d'y ioindre l'ordre et la mesure: de mon temps ceux qui ont quelque rare excellence au dessus des autres, et quelque viuacité extraordinaire, nous les voyons quasi tous, desbordez en licence d'opinions, et de mœurs: c'est miracle s'il s'en rencontre vn rassis et sociable. On a raison de donner à l'esprit humain les barrieres les plus contraintes qu'on peut. En l'estude, comme au reste, il luy faut compter et regler ses marches: il luy faut tailler par art les limites de sa chasse. On le bride et garotte de religions, de loix, de coustumes, de science, de preceptes, de peines, et recompenses mortelles et immortelles: encores voit-on que par sa volubilité et dissolution, il eschappe à toutes ces liaisons. C'est vn corps vain, qui n'a par où estre saisi et assené: vn corps diuers et difforme, auquel on ne peut asseoir nœud ny prise. Certes il est peu d'ames si reglées, si fortes et bien nées, à qui on se puisse fier de leur propre conduicte: et qui puissent auec moderation et sans temerité, voguer en la liberté de leurs iugemens, au delà des opinions communes. Il est plus expedient de les mettre en tutelle. C'est vn outrageux glaiue à son possesseur mesme, que l'esprit, à qui ne sçait s'en armer ordonnément et discrettement. Et n'y a point de beste, à qui il faille plus iustement donner des orbieres, pour tenir sa veuë subjecte, et contrainte deuant ses pas; et la garder d'extrauaguer ny çà ny là, hors les ornieres que l'vsage et les loix luy tracent. Parquoy il vous siera mieux de vous resserrer dans le train accoustumé, quel qu'il soit, que de ietter vostre vol à cette licence effrenée. Mais si quelqu'vn de ces nouueaux docteurs, entreprend de faire l'ingenieux en vostre presence, aux despens de son salut et du vostre: pour vous deffaire de cette dangereuse peste, qui se respand tous les iours en vos cours, ce preseruatif à l'extreme necessité, empeschera que la contagion de ce venin n'offencera, ny vous, ny vostre assistance. La liberté donc et gaillardise de ces esprits anciens, produisoit en la philosophie et sciences humaines, plusieurs sectes d'opinions differentes, chacun entreprenant de iuger et de choisir pour prendre party. Mais à present, que les hommes vont tous vn train: _qui certis quibusdam destinatisque sententiis addicti et consecrati sunt, vt étiam, quæ non probant, cogantur defendere_: et que nous receuons les arts par ciuile authorité et ordonnance: si que les escholes n'ont qu'vn patron et pareille institution et discipline circonscripte, on ne regarde plus ce que les monnoyes poisent et valent, mais chacun à son tour, les reçoit selon le prix, que l'approbation commune et le cours leur donne: on ne plaide pas de l'alloy, mais de l'vsage: ainsi se mettent egallement toutes choses. On reçoit la medecine, comme la geometrie; et les battelages, les enchantemens, les liaisons, le commerce des esprits des trespassez, les prognostications, les domifications, et iusques à cette ridicule poursuitte de la pierre philosophale, tout se met sans contredict. Il ne faut que sçauoir, que le lieu de Mars loge au milieu du triangle de la main, celuy de Venus au pouce, et de Mercure au petit doigt: et que quand la mensale couppe le tubercle de l'enseigneur, c'est signe de cruauté: quand elle faut soubs le mitoyen, et que la moyenne naturelle fait vn angle auec la vitale, soubs mesme endroit, que c'est signe d'vne mort miserable: que si à vne femme, la naturelle est ouuerte, et ne ferme point l'angle auec la vitale, cela denote qu'elle sera mal chaste. Ie vous appelle vous mesme à tesmoin, si auec cette science, vn homme ne peut passer auec reputation et faueur parmy toutes compagnies. Theophrastus disoit, que l'humaine cognoissance, acheminée par les sens, pouuoit iuger des causes des choses iusques à certaine mesure, mais qu'estant arriuée aux causes extremes et premieres, il falloit qu'elle s'arrestast, et qu'elle rebouchast: à cause ou de sa foiblesse, ou de la difficulté des choses. C'est vne opinion moyenne et douce; que nostre suffisance nous peut conduire iusques à la cognoissance d'aucunes choses, et qu'elle a certaines mesures de puissance, outre lesquelles c'est temerité de l'employer. Cette opinion est plausible, et introduicte par gens de composition: mais il est malaisé de donner bornes à nostre esprit: il est curieux et auide, et n'a point occasion de s'arrester plus tost à mille pas qu'à cinquante. Ayant essayé par experience, que ce à quoy l'vn s'estoit failly, l'autre y est arriué: et que ce qui estoit incogneu à vn siecle, le siecle suyuant l'a esclaircy: et que les sciences et les arts ne se iettent pas en moule, ains se forment et figurent peu à peu, en les maniant et pollissant à plusieurs fois, comme les ours façonnent leurs petits en les leschant à loisir: ce que ma force ne peut descouurir, ie ne laisse pas de le sonder et essayer: et en retastant et pestrissant cette nouuelle matiere, la remuant et l'eschauffant, i'ouure à celuy qui me suit, quelque facilité pour en iouyr plus à son ayse, et la luy rends plus soupple, et plus maniable:
_Vt Hymettia sole Cera remollescit, tractatáque pollice multas Vertitur in facies, ipsóque fit vtilis vsu._
Autant en fera le second au tiers: qui est cause que la difficulté ne me doit pas desesperer; ny aussi peu mon impuissance, car ce n'est que la mienne. L'homme est capable de toutes choses, comme d'aucunes. Et s'il aduouë, comme dit Theophrastus, l'ignorance des causes premieres et des principes, qu'il me quitte hardiment tout le reste de sa science. Si le fondement luy faut, son discours est par terre. Le disputer et l'enquerir, n'a autre but et arrest que les principes: si cette fin n'arreste son cours, il se iecte à vne irresolution infinie. _Non potest aliud alio magis minùsue comprehendi, quoniam omnium rerum vna est definitio comprehendendi._ Or il est vray-semblable que si l'ame sçauoit quelque chose, elle se sçauroit premierement elle mesme; et si elle sçauoit quelque chose hors d'elle, ce seroit son corps et son estuy, auant toute autre chose. Si on void iusques auiourd'huy les dieux de la medecine se debattre de nostre anatomie,
_Mulciber in Troiam, pro Troia stabat Apollo:_
quand attendons nous qu'ils en soyent d'accord? Nous nous sommes plus voisins, que ne nous est la blancheur de la nege, ou la pesanteur de la pierre. Si l'homme ne se cognoist, comment cognoist-il ses functions et ses forces? Il n'est pas à l'aduanture, que quelque notice veritable ne loge chez nous; mais c'est par hazard. Et d'autant que par mesme voye, mesme façon et conduitte, les erreurs se reçoiuent en nostre ame, elle n'a pas dequoy les distinguer, ny dequoy choisir la verité du mensonge. Les Academiciens receuoyent quelque inclination de iugement; et trouuoyent trop crud, de dire qu'il n'estoit pas plus vray-semblable que la nege fust blanche, que noire; et que nous ne fussions non plus asseurez du mouuement d'vne pierre, qui part de nostre main, que de celuy de la huictiesme sphere. Et pour euiter cette difficulté et estrangeté, qui ne peut à la verité loger en nostre imagination, que malaisément; quoy qu'ils establissent que nous n'estions aucunement capables de sçauoir, et que la verité est engoufrée dans des profonds abysmes, où la veuë humaine ne peut penetrer: si aduouoyent ils, les vnes choses plus vray-semblables que les autres; et receuoyent en leur iugement cette faculté, de se pouuoir incliner plustost à vne apparence, qu'à vne autre. Ils luy permettoyent cette propension, luy deffendant toute resolution. L'aduis des Pyrrhoniens est plus hardy, et quant et quant plus vray-semblable. Car cette inclination Academique, et cette propension à vne proposition plustost qu'à vne autre, qu'est-ce autre chose que la recognoissance de quelque plus apparente verité, en cette-cy qu'en celle-là? Si nostre entendement est capable de la forme, des lineamens, du port, et du visage, de la verité, il la verroit entiere, aussi bien que demie, naissante, et imperfaicte. Cette apparence de verisimilitude, qui les fait prendre plustost à gauche qu'à droite, augmentez la; cette once de verisimilitude, qui incline la balance, multipliez la de cent, de mille onces; il en aduiendra en fin, que la balance prendra party tout à faict, et arrestera vn chois et vne verité entiere. Mais comment se laissent ils plier à la vray-semblance, s'ils ne cognoissent le vray? Comment cognoissent ils la semblance de ce, dequoy ils ne cognoissent pas l'essence? Ou nous pouuons iuger tout à faict, ou tout à faict nous ne le pouuons pas. Si noz facultez intellectuelles et sensibles, sont sans fondement et sans pied, si elles ne font que flotter et vanter, pour neant laissons nous emporter nostre iugement à aucune partie de leur operation, quelque apparence qu'elle semble nous presenter. Et la plus seure assiette de nostre entendement, et la plus heureuse, ce seroit celle-là, où il se maintiendroit rassis, droit, inflexible, sans bransle et sans agitation. _Inter visa vera, aut falsa, ad animi assensum, nihil interest._ Que les choses ne logent pas chez nous en leur forme et en leur essence, et n'y facent leur entrée de leur force propre et authorité, nous le voyons assez. Par ce que s'il estoit ainsi, nous les receurions de mesme façon: le vin seroit tel en la bouche du malade, qu'en la bouche du sain. Celuy qui a des creuasses aux doigts, ou qui les a gourdz, trouueroit vne pareille durté au bois ou au fer, qu'il manie, que fait vn autre. Les subjets estrangers se rendent donc à nostre mercy, ils logent chez nous, comme il nous plaist. Or si de nostre part nous receuions quelque chose sans alteration, si les prises humaines estoient assez capables et fermes, pour saisir la verité par noz propres moyens, ces moyens estans communs à tous les hommes, cette verité se reiecteroit de main en main de l'vn à l'autre. Et au moins se trouueroit-il vne chose au monde, de tant qu'il y en a, qui se croiroit par les hommes d'vn consentement vniuersel. Mais ce, qu'il ne se void aucune proposition, qui ne soit debattue et controuersée entre nous, ou qui ne le puisse estre, montre bien que nostre iugement naturel ne saisit pas bien clairement ce qu'il saisit: car mon iugement ne le peut faire receuoir au iugement de mon compagnon: qui est signe qui ie l'ay saisi par quelque autre moyen, que par vne naturelle puissance, qui soit en moy et en tous les hommes.
Laissons à part cette infinie confusion d'opinions, qui se void entre les philosophes mesmes, et ce debat perpetuel et vniuersel en la cognoissance des choses. Car cela est presupposé tres-veritablement, que d'aucune chose les hommes, ie dy les sçauans, les mieux nais, les plus suffisans, ne sont d'accord: non pas que le ciel soit sur nostre teste: car ceux qui doubtent de tout, doubtent aussi de cela: et ceux qui nient que nous puissions comprendre aucune chose, disent que nous n'auons pas compris que le ciel soit sur nostre teste: et ces deux opinions sont, en nombre, sans comparaison les plus fortes. Outre cette diuersité et diuision infinie, par le trouble que nostre iugement nous donne à nous mesmes, et l'incertitude que chacun sent en soy, il est aysé à voir qu'il a son assiette bien mal asseurée. Combien diuersement iugeons nous des choses? combien de fois changeons nous noz fantasies? Ce que ie tiens auiourd'huy, et ce que ie croy, ie le tiens, et le croy de toute ma croyance: tous mes vtils et tous mes ressorts empoignent cette opinion, et m'en respondent, sur tout ce qu'ils peuuent: ie ne sçaurois embrasser aucune verité ny conseruer auec plus d'asseurance, que ie fay cette-cy. I'y suis tout entier; i'y suis voyrement: mais ne m'est-il pas aduenu non vne fois, mais cent, mais mille, et tous les iours, d'auoir embrassé quelque autre chose à tout ces mesmes instrumens, en cette mesme condition, que depuis i'ay iugée fauce? Au moins faut-il deuenir sage à ses propres despens. Si ie me suis trouué souuent trahy soubs cette couleur, si ma touche se trouue ordinairement faulce, et ma balance inegale et iniuste, quelle asseurance en puis-ie prendre à cette fois, plus qu'aux autres? N'est-ce pas sottise, de me laisser tant de fois pipper à vn guide? Toutesfois, que la Fortune nous remue cinq cens fois de place, qu'elle ne face que vuyder et remplir sans cesse, comme dans vn vaisseau, dans nostre croyance, autres et autres opinions, tousiours la presente et la derniere c'est la certaine, et l'infaillible. Pour cette-cy, il faut abandonner les biens, l'honneur, la vie, et le salut, et tout,
_Posterior res illa reperta, Perdit, et immutat sensus ad pristina quæque._
Quoy qu'on nous presche, quoy que nous apprenions, il faudroit tousiours se souuenir que c'est l'homme qui donne, et l'homme qui reçoit; c'est vne mortelle main qui nous le presente; c'est vne mortelle main qui l'accepte. Les choses qui nous viennent du ciel, ont seules droict et authorité de persuasion, seules merque de verité: laquelle aussi ne voyons nous pas de nos yeux, ny ne la receuons par nos moyens: cette saincte et grande image ne pourroit pas en vn si chetif domicile, si Dieu pour cet vsage ne le prepare, si Dieu ne le reforme et fortifie par sa grace et faueur particuliere et supernaturelle. Aumoins deuroit nostre condition fautiue, nous faire porter plus moderément et retenuement en nos changemens. Il nous deuroit souuenir, quoy que nous receussions en l'entendement, que nous receuons souuent des choses fauces, et que c'est par ces mesmes vtils qui se dementent et qui se trompent souuent. Or n'est-il pas merueille, s'ils se dementent, estans si aysez à incliner et à tordre par bien legeres occurrences. Il est certain que nostre apprehension, nostre iugement et les facultez de nostre ame en general, souffrent selon les mouuemens et alterations du corps, lesquelles alterations sont continuelles. N'auons nous pas l'esprit plus esueillé, la memoire plus prompte, le discours plus vif, en santé qu'en maladie? La ioye et la gayeté ne nous font elles pas receuoir les subjects qui se presentent à nostre ame, d'vn tout autre visage, que le chagrin et la melancholie? Pensez vous que les vers de Catulle ou de Sappho, rient à vn vieillard auaricieux et rechigné, comme à vn ieune homme vigoureux et ardent? Cleomenes fils d'Anaxandridas estant malade, ses amis luy reprochoyent qu'il auoit des humeurs et fantasies nouuelles, et non accoustumées: le croy bien, fit-il, aussi ne suis-ie pas celuy que ie suis estant sain: estant autre, aussi sont autres mes opinions et fantasies. En la chicane de nos palais, ce mot est en vsage, qui se dit des criminels qui rencontrent les iuges en quelque bonne trampe, douce et debonnaire, _gaudeat de bona fortuna_. Car il est certain que les iugemens se rencontrent par fois plus tendus à la condemnation, plus espineux et aspres, tantost plus faciles, aysez, et enclins à l'excuse. Tel qui rapporte de sa maison la douleur de la goutte, la ialousie, ou le larrecin de son valet, ayant toute l'ame teinte et abbreuuée de colere, il ne faut pas doubter que son iugement ne s'en altere vers cette part là. Ce venerable Senat d'Areopage, iugeoit de nuict, de peur que la veue des poursuiuans corrompist sa iustice. L'air mesme et la serenité du ciel, nous apporte quelque mutation, comme dit ce vers Grec en Cicero,
_Tales sunt hominum mentes, quali pater ipse Iuppiter, auctifera lustrauit lampade terras._
Ce ne sont pas seulement les fieures, les breuuages, et les grands accidens, qui renuersent nostre iugement: les moindres choses du monde le tourneuirent. Et ne faut pas doubter, encores que nous ne le sentions pas, que si la fieure continue peut atterrer nostre ame, que la tierce n'y apporte quelque alteration selon la mesure et proportion. Si l'apoplexie assoupit et esteint tout à faict la veuë de nostre intelligence, il ne faut pas doubter que le morfondement ne l'esblouisse. Et par consequent, à peine se peut-il rencontrer vne seule heure en la vie, où nostre iugement se trouue en sa deuë assiette, nostre corps estant subiect à tant de continuelles mutations, et estoffé de tant de sortes de ressorts, que i'en croy les medecins, combien il est malaisé, qu'il n'y en ayt tousiours quelq'vn qui tire de trauers. Au demeurant, cette maladie ne se descouure pas si aisément, si elle n'est du tout extreme et irremediable: d'autant que la raison va tousiours torte, boiteuse, et deshanchée: et auec le mensonge comme auec la verité. Par ainsin, il est malaisé de descouurir son mescompte, et desreglement. I'appelle tousiours raison, cette apparence de discours que chacun forge en soy: cette raison, de la condition de laquelle, il y en peut avoir cent contraires autour d'vn mesme subject: c'est vn instrument de plomb, et de cire, alongeable, ployable, et accommodable à tout biais et à toutes mesures: il ne reste que la suffisance de le sçauoir contourner. Quelque bon dessein qu'ait vn iuge, s'il ne s'escoute de pres, à quoy peu de gens s'amusent; l'inclination à l'amitié, à la parenté, à la beauté, et à la vengeance, et non pas seulement choses si poisantes, mais cet instinct fortuite, qui nous fait fauoriser vne chose plus qu'vne autre, et qui nous donne sans le congé de la raison, le choix, en deux pareils subjects, ou quelque vmbrage de pareille vanité, peuuent insinuer insensiblement en son iugement, la recommendation ou deffaueur d'vne cause, et donner pente à la balance. Moy qui m'espie de plus prez, qui ay les yeux incessamment tendus sur moy, comme celuy qui n'a pas fort affaire ailleurs,
_Quis sub Arcto Rex gelidæ metuatur oræ, Quid Tyridatem terreat, vnicè Securus,_
à peine oseroy-ie dire la vanité et la foiblesse que ie trouue chez moy. I'ay le pied si instable et si mal assis, ie le trouue si aysé à crouler, et si prest au branle, et ma veue si desreglée, qu'à iun ie me sens autre, qu'apres le repas: si ma santé me rid, et la clarté d'vn beau iour, me voyla honneste homme: si i'ay vn cor qui me presse l'orteil, me voylà renfroigné, mal plaisant et inaccessible. Vn mesme pas de cheual me semble tantost rude, tantost aysé; et mesme chemin à cette heure plus court, vne autre fois plus long: et vne mesme forme ores plus ores moins aggreable. Maintenant ie suis à tout faire, maintenant à rien faire: ce qui m'est plaisir à cette heure, me sera quelquefois peine. Il se fait mille agitations indiscrettes et casueles chez moy. Ou l'humeur melancholique me tient, ou la cholerique; et de son authorité priuée, à cett'heure le chagrin predomine en moy, à cette heure l'allegresse. Quand ie prens des liures, i'auray apperceu en tel passage des graces excellentes, et qui auront feru mon ame; qu'vn'autre fois i'y retombe, i'ay beau le tourner et virer, i'ay beau le plier et le manier, c'est vne masse incognue et informe pour moy. En mes escris mesmes, ie ne retrouue pas tousiours l'air de ma premiere imagination: ie ne sçay ce que i'ay voulu dire: et m'eschaude souuent à corriger, et y mettre vn nouueau sens, pour auoir perdu le premier qui valloit mieux. Ie ne fay qu'aller et venir: mon iugement ne tire pas tousiours auant, il flotte, il vague,
_Velut minuta magno Deprensa nauis in mari, vesaniente vento._
Maintes-fois, comme il m'aduient de faire volontiers, ayant pris pour exercice et pour esbat, à maintenir vne contraire opinion à la mienne, mon esprit s'appliquant et tournant de ce costé-là, m'y attache si bien, que ie ne trouue plus la raison de mon premier aduis, et m'en despars. Ie m'entraine quasi où ie panche, comment que ce soit, et m'emporte de mon poix. Chacun à peu pres en diroit autant de soy, s'il se regardoit comme moy. Les prescheurs sçauent, que l'emotion qui leur vient en parlant, les anime vers la creance: et qu'en cholere nous nous addonnons plus à la deffence de nostre proposition, l'imprimons en nous, et l'embrassons auec plus de vehemence et d'approbation, que nous ne faisons estans en nostre sens froid et reposé. Vous recitez simplement vne cause à l'aduocat, il vous y respond chancellant et doubteux: vous sentez qu'il luy est indifferent de prendre à soustenir l'vn ou l'autre party: l'auez vous bien payé pour y mordre, et pour s'en formaliser, commence-il d'en estre interessé, y a-il eschauffé sa volonté? sa raison et sa science s'y eschauffent quant et quant: voylà vne apparente et indubitable verité, qui se presente à son entendement: il y descouure vne toute nouuelle lumiere, et le croit à bon escient, et se le persuade ainsi. Voire ie ne sçay si l'ardeur qui naist du despit, et de l'obstination, à l'encontre de l'impression et violence du magistrat, et du danger: ou l'interest de la reputation, n'ont enuoyé tel homme soustenir iusques au feu, l'opinion pour laquelle entre ses amys, et en liberté, il n'eust pas voulu s'eschauder le bout du doigt. Les secousses et esbranlemens que nostre ame reçoit par les passions corporelles, peuuent beaucoup en elle: mais encore plus les siennes propres: ausquelles elle est si fort prinse, qu'il est à l'aduanture soustenable, qu'elle n'a aucune autre alleure et mouuement, que du souffle de ses vents, et que sans leur agitation elle resteroit sans action, comme vn nauire en pleine mer, que les vents abandonnent de leur secours. Et qui maintiendroit cela, suiuant le party des Peripateticiens, ne nous feroit pas beaucoup de tort, puis qu'il est cognu, que la pluspart des plus belles actions de l'ame, procedent et ont besoin de cette impulsion des passions. La vaillance, disent-ils, ne se peut parfaire sans l'assistance de la cholere.
_Semper Aiax fortis, fortissimus tamen in furore._
Ny ne court on sus aux meschants, et aux ennemis, assez vigoureusement, si on n'est courroucé. Et veulent que l'aduocat inspire le courroux aux iuges, pour en tirer iustice. Les cupiditez emeurent Themistocles, emeurent Demosthenes: et ont poussé les philosophes aux trauaux, veillées, et peregrinations: nous meinent à l'honneur, à la doctrine, à la santé, fins vtiles. Et cette lascheté d'ame à souffrir l'ennuy et la fascherie, sert à nourrir en la conscience, la penitence et la repentance: et à sentir les fleaux de Dieu, pour nostre chastiment, et les fleaux de la correction politique. La compassion sert d'aiguillon à la clemence; et la prudence de nous conseruer et gouuerner, est esueillée par nostre crainte: et combien de belles actions par l'ambition? combien par la presomption? Aucune eminente et gaillarde vertu en fin, n'est sans quelque agitation desreglée. Seroit-ce pas l'vne des raisons qui auroit meu les Epicuriens, à descharger Dieu de tout soin et sollicitude de nos affaires: d'autant que les effects mesmes de sa bonté ne se pouuoient exercer enuers nous, sans esbranler son repos, par le moyen des passions, qui sont comme des piqueures et sollicitations acheminans l'ame aux actions vertueuses? ou bien ont ils creu autrement, et les ont prinses, comme tempestes, qui desbauchent honteusement l'ame de sa tranquillité? _Vt maris tranquillitas intelligitur, nulla, ne minima quidem, aura fluctus commouente: sic animi quietus et placatus status cernitur, quum perturbatio nulla est, qua moueri queat._ Quelles differences de sens et de raison, quelle contrarieté d'imaginations nous presente la diuersité de nos passions? Quelle asseurance pouuons nous doncq prendre de chose si instable et si mobile, subjecte par sa condition à la maistrise du trouble, n'allant iamais qu'vn pas forcé et emprunté? Si nostre iugement est en main à la maladie mesmes, et à la perturbation, si c'est de la folie et de la temerité, qu'il est tenu de receuoir l'impression des choses, quelle seurté pouuons nous attendre de luy? N'y a il point de hardiesse à la philosophie, d'estimer des hommes qu'ils produisent leurs plus grands effects, et plus approchans de la diuinité, quand ils sont hors d'eux, et furieux et insensez? Nous nous amendons par la priuation de nostre raison, et son assoupissement. Les deux voies naturelles, pour entrer au cabinet des Dieux, et y preueoir le cours des destinées, sont la fureur et le sommeil. Cecy est plaisant à considerer. Par la dislocation, que les passions apportent à nostre raison, nous deuenons vertueux: par son extirpation, que la fureur ou l'image de la mort apporte, nous deuenons prophetes et deuins. Iamais plus volontiers ie ne l'en creu. C'est vn pur enthousiasme, que la saincte verité a inspiré en l'esprit philosophique, qui luy arrache contre sa proposition, que l'estat tranquille de nostre ame, l'estat rassis, l'estat plus sain, que la philosophie luy puisse acquerir, n'est pas son meilleur estat. Nostre veillée est plus endormie que le dormir: nostre sagesse moins sage que la folie: noz songes vallent mieux, que noz discours: la pire place, que nous puissions prendre, c'est en nous. Mais pense elle pas, que nous ayons l'aduisement de remarquer, que la voix, qui fait l'esprit, quand il est deprins de l'homme, si clair-voyant, si grand, si parfaict, et pendant qu'il est en l'homme, si terrestre, ignorant et tenebreux, c'est vne voix partant de l'esprit qui est en l'homme terrestre, ignorant et tenebreux: et à cette cause voix infiable et incroyable? Ie n'ay point grande experience de ces agitations vehementes, estant d'vne complexion molle et poisante; desquelles la pluspart surprennent subitement nostre ame, sans luy donner loisir de se recognoistre. Mais cette passion, qu'on dit estre produite par l'oisiueté, au cœur des ieunes hommes, quoy qu'elle s'achemine auec loisir et d'vn progrés mesuré, elle represente bien euidemment, à ceux qui ont essayé de s'opposer à son effort, la force de cette conuersion et alteration, que nostre iugement souffre. I'ay autrefois entrepris de me tenir bandé pour la soutenir et rabattre: car il s'en faut tant que ie sois de ceux, qui conuient les vices, que ie ne les suis pas seulement, s'ils ne m'entrainent: ie la sentois naistre, croistre, et s'augmenter en despit de ma resistance: et en fin tout voyant et viuant, me saisir et posseder, de façon que, comme d'vne yuresse, l'image des choses me commençoit à paroistre autre que de coustume: ie voyois euidemment grossir et croistre les aduantages du subject que i'allois desirant, et aggrandir et enfler par le vent de mon imagination: les difficultez de mon entreprise, s'aiser et se planir; mon discours et ma conscience, se tirer arriere: mais ce feu estant euaporé, tout à vn instant, comme de la clarté d'un esclair, mon ame reprendre vne autre sorte de veuë, autre estat, et autre iugement: les difficultez de la retraite, me sembler grandes et inuincibles, et les mesmes choses de bien autre goust et visage, que la chaleur du desir ne me les auoit presentées. Lequel plus veritablement, Pyrrho n'en sçait rien. Nous ne sommes iamais sans maladie. Les fieures ont leur chaud et leur froid: des effects d'une passion ardente, nous retombons aux effects d'vne passion frilleuse. Autant que ie m'estois ietté en auant, ie me relance d'autant en arriere.
_Qualis vbi alterno procurrens gurgite pontus, Nunc ruit ad terras, scopulosque superiacit vndam, Spumeus, extremámque sinu perfùndit arenam; Nunc rapidus retro atque æstu reuoluta resorbens Saxa, fugit, littúsque vado labente relinquit._
Or de la cognoissance de cette mienne volubilité, i'ay par accident engendré en moy quelque constance d'opinions: et n'ay guere alteré les miennes premieres et naturelles. Car quelque apparence qu'il y ayt en la nouuelleté, ie ne change pas aisément, de peur que i'ay de perdre au change. Et puis que ie ne suis pas capable de choisir, ie prens le choix d'autruy, et me tiens en l'assiette où Dieu m'a mis. Autrement ie ne me sçauroy garder de rouler sans cesse. Ainsi me suis-ie, par la grace de Dieu, conserué entier, sans agitation et trouble de conscience, aux anciennes creances de nostre religion, au trauers de tant de sectes et de diuisions, que nostre siecle a produites. Les escrits des anciens, ie dis les bons escrits, pleins et solides, me tentent, et remuent quasi où ils veulent: celuy que i'oy, me semble tousiours le plus roide: ie les trouue auoir raison chacun à son tour, quoy qu'ils se contrarient. Cette aisance que les bons esprits ont, de rendre ce qu'ils veulent vray-semblable; et qu'il n'est rien si estrange, à quoy ils n'entreprennent de donner assez de couleur, pour tromper vne simplicité pareille à la mienne, cela montre euidemment la foiblesse de leur preuue. Le ciel et les estoilles ont branslé trois mille ans, tout le monde l'auoit ainsi creu, iusques à ce que Cleanthes le Samien, ou, selon Theophraste, Nicetas Syracusien s'aduisa de maintenir que c'estoit la terre qui se mouuoit, par le cercle oblique du Zodiaque tournant à l'entour de son aixieu. Et de nostre temps Copernicus a si bien fondé cette doctrine, qu'il s'en sert tres-reglément à toutes les consequences astrologiennes. Que prendrons nous de là, sinon qu'il ne nous doit chaloir lequel ce soit des deux? Et qui sçait qu'vne tierce opinion d'icy à mille ans, ne renuerse les deux precedentes?
_Sic voluenda ætas commutat tempora rerum: Quod fuit in pretio, fit nullo denique honore; Porro aliud succedit, et è contemptibus exit, Inque dies magis appetitur, florétque repertum Laudibus, et miro est mortales inter honore._
Ainsi quand il se presente à nous quelque doctrine nouuelle, nous auons grande occasion de nous en deffier, et de considerer qu'auant qu'elle fust produite, sa contraire estoit en vogue: et comme elle a esté renuersée par cette-cy, il pourra naistre à l'aduenir vne tierce inuention, qui choquera de mesme la seconde. Auant que les principes qu'Aristote a introduicts, fussent en credit, d'autres principes contentoient la raison humaine, comme ceux-cy nous contentent à cette heure. Quelles lettres ont ceux-cy, quel priuilege particulier, que le cours de nostre inuention s'arreste à eux, et qu'à eux appartient pour tout le temps aduenir, la possession de nostre creance? ils ne sont non plus exempts du boute-hors, qu'estoient leurs deuanciers. Quand on me presse d'vn nouuel argument, c'est à moy à estimer que ce, à quoy ie ne puis satisfaire, vn autre y satisfera. Car de croire toutes les apparences, desquelles nous ne pouuons nous deffaire, c'est vne grande simplesse. Il en aduiendroit par là, que tout le vulgaire, et nous sommes tous du vulgaire, auroit sa creance contournable, comme vne girouette: car son ame estant molle et sans resistance, seroit forcée de receuoir sans cesse, autres et autres impressions, la derniere effaçant tousiours la trace de la precedente. Celuy qui se trouue foible, il doit respondre suiuant la pratique, qu'il en parlera à son conseil, ou s'en rapporter aux plus sages, desquels il a receu son apprentissage. Combien y a-t-il que la medecine est au monde? On dit qu'vn nouueau venu, qu'on nomme Paracelse, change et renuerse tout l'ordre des regles anciennes, et maintient que iusques à cette heure, elle n'a seruy qu'à faire mourir les hommes. Ie croy qu'il verifiera aisément cela. Mais de mettre ma vie à la preuue de sa nouuelle experience, ie trouue que ce ne seroit pas grand'sagesse. Il ne faut pas croire à chacun, dit le precepte, par ce que chacun peut dire toutes choses. Vn homme de cette profession de nouuelletez, et de reformations physiques, me disoit, il n'y a pas long temps, que tous les anciens s'estoient notoirement mescontez en la nature et mouuemens des vents, ce qu'il me feroit tres-euidemment toucher à la main, si ie voulois l'entendre. Apres que i'euz eu vn peu de patience à ouyr ses arguments, qui auoient tout plein de verisimilitude: Comment donc, luy fis-ie, ceux qui nauigeoient soubs les loix de Theophraste, alloient-ils en Occident, quand ils tiroient en Leuant? alloient-ils à costé, ou à reculons? C'est la fortune, me respondit-il: tant y a qu'ils se mescontoient. Ie luy repliquay lors, que i'aymois mieux suiure les effects, que la raison. Or ce sont choses, qui se choquent souuent: et m'a lon dict qu'en la geometrie, qui pense auoir gaigné le hault poinct de certitude parmy les sciences, il se trouue des demonstrations ineuitables, subuertissans la verité de l'experience. Comme Iacques Peletier me disoit chez moy, qu'il auoit trouué deux lignes s'acheminans l'vne vers l'autre pour se ioindre, qu'il verifioit toutefois ne pouuoir iamais iusques à l'infinité, arriuer à se toucher. Et les Pyrrhoniens ne se seruent de leurs argumens et de leur raison, que pour ruiner l'apparence de l'experience: et est merueille, iusques où la soupplesse de nostre raison, les a suiuis à ce dessein de combattre l'euidence des effects. Car ils verifient que nous ne nous mouuons pas, que nous ne parlons pas, qu'il n'y a point de poisant ou de chault, auecques vne pareille force d'argumentations, que nous verifions les choses plus vray-semblables. Ptolomeus, qui a esté vn grand personnage, auoit estably les bornes de nostre monde: tous les philosophes anciens ont pensé en tenir la mesure, sauf quelques isles escartées, qui pouuoient eschapper à leur cognoissance: c'eust esté pyrrhoniser, il y a mille ans, que de mettre en doubte la science de la cosmographie, et les opinions qui en estoient receuës d'vn chacun: c'estoit heresie d'aduouer des Antipodes: voila de nostre siecle vne grandeur infinie de terre ferme, non pas vne isle, ou vne contrée particuliere, mais vne partie esgale à peu pres en grandeur, à celle que nous cognoissions, qui vient d'estre descouuerte. Les geographes de ce temps, ne faillent pas d'asseurer, que mes-huy tout est trouué et que tout est veu;
_Nam quod adest præsto, placet, et pollere videtur._
Sçauoir mon si Ptolomée s'y est trompé autrefois, sur les fondemens de sa raison, si ce ne seroit pas sottise de me fier maintenant à ce que ceux-cy en disent: et s'il n'est pas plus vraysemblable, que ce grand corps, que nous appellons le monde, est chose bien autre que nous ne iugeons. Platon dit, qu'il change de visage à tout sens: que le ciel, les estoilles et le soleil, renuersent par fois le mouuement, que nous y voyons: changeant l'Orient à l'Occident. Les prestres Ægyptiens dirent à Herodote, que depuis leur premier Roy, dequoy il y auoit onze mille tant d'ans (et de tous leurs Roys ils luy feirent veoir les effigies en statues tirées apres le vif) le soleil auoit changé quatre fois de routte: que la mer et la terre se changent alternatiuement, l'vne en l'autre: que la naissance du monde est indeterminée. Aristote, Cicero de mesmes. Et quelqu'vn d'entre nous, qu'il est de toute eternité, mortel et renaissant, à plusieurs vicissitudes: appellant à tesmoins Salomon et Isaïe: pour euiter ces oppositions, que Dieu a esté quelque fois createur sans creature: qu'il a esté oisif: qu'il s'est desdict de son oisiueté, mettant la main à cet ouurage: et qu'il est par consequent subiect au changement. En la plus fameuse des Grecques escholes, le monde est tenu vn Dieu, faict par vn autre Dieu plus grand: et est composé d'vn corps et d'vne ame, qui loge en son centre, s'espandant par nombres de musique, à sa circonference: diuin, tres-heureux, tres-grand, tres-sage, eternel. En luy sont d'autres Dieux, la mer, la terre, les astres, qui s'entretiennent d'vne harmonieuse et perpetuelle agitation et danse diuine: tantost se rencontrans, tantost s'esloignans: se cachans, montrans, changeans de rang, ores auant, et ores derriere. Heraclitus establissoit le monde estre composé par feu, et par l'ordre des destinées, se deuoir enflammer et resoudre en feu quelque iour, et quelque iour encore renaistre. Et des hommes dit Apulée: _sigillatim mortales, cunctim perpetui_. Alexandre escriuit à sa mere, la narration d'vn prestre Ægyptien, tirée de leurs monuments, tesmoignant l'ancienneté de cette nation infinie, et comprenant la naissance et progrez des autres païs au vray. Cicero et Diodorus disent de leur temps, que les Chaldeens tenoient registre de quatre cens mille tant d'ans. Aristote, Pline, et autres, que Zoroastre viuoit six mille ans auant l'aage de Platon. Platon dit, que ceux de la ville de Saïs, ont des memoires par escrit, de huict mille ans: et que la ville d'Athenes fut bastie mille ans auant ladicte ville de Saïs. Epicurus, qu'en mesme temps que les choses sont icy comme nous les voyons, elles sont toutes pareilles, et en mesme façon, en plusieurs autres mondes. Ce qu'il eust dict plus asseurément, s'il eust veu les similitudes, et conuenances de ce nouueau monde des Indes Occidentales, auec le nostre, present et passé, en si estranges exemples. En verité considerant ce qui est venu à nostre science du cours de cette police terrestre, ie me suis souuent esmerueillé de voir en vne tres-grande distance de lieux et de temps, les rencontres d'un si grand nombre d'opinions populaires, sauuages, et des mœurs et creances sauuages, et qui par aucun biais ne semblent tenir à nostre naturel discours. C'est vn grand ouurier de miracles que l'esprit humain. Mais cette relation a ie ne sçay quoy encore de plus heteroclite: elle se trouue aussi en noms, et en mille autres choses. Car on y trouua des nations, n'ayans, que nous sçachions, iamais ouy nouuelles de nous, où la circoncision estoit en credit: où il y auoit des estats et grandes polices maintenuës par des femmes, sans hommes: où nos ieusnes et nostre caresme estoit representé, y adioustant l'abstinence des femmes: où nos croix estoient en diuerses façons en credit, icy on en honoroit les sepultures, on les appliquoit là, et nommément celle de S. André, à se deffendre des visions nocturnes, et à les mettre sur les couches des enfans contre les enchantements: ailleurs ils en rencontrerent vne de bois de grande hauteur, adorée pour Dieu de la pluye, et celle là bien fort auant dans la terre ferme: on y trouua vne bien expresse image de nos penitentiers: l'vsage des mitres, le cœlibat des prestres, l'art de deuiner par les entrailles des animaux sacrifiez: l'abstinence de toute sorte de chair et poisson, à leur viure, la façon aux prestres d'vser en officiant de langue particuliere, et non vulgaire: et cette fantasie, que le premier Dieu fut chassé par vn second son frere puisné; qu'ils furent creés auec toutes commoditez, lesquelles on leur a depuis retranchées pour leur peché; changé leur territoire, et empiré leur condition naturelle: qu'autresfois ils ont esté submergez par l'inondation des eaux celestes, qu'il ne s'en sauua que peu de familles, qui se ietterent dans les haults creux des montagnes, lesquels creux ils boucherent, si que l'eau n'y entra point, ayans enfermé là dedans, plusieurs sortes d'animaux; que quand ils sentirent la pluye cesser, ils mirent hors des chiens, lesquels estans reuenus nets et mouillez, ils iugerent l'eau n'estre encore guere abaissée; depuis en ayans faict sortir d'autres, et les voyans reuenir bourbeux, ils sortirent repeupler le monde, qu'ils trouuerent plein seulement de serpens. On rencontra en quelque endroit, la persuasion du iour du iugement, si qu'ils s'offençoient merueilleusement contre les Espagnols qui espandoient les os des trespassez, en fouillant les richesses des sepultures, disans que ces os escartez ne se pourroient facilement reioindre: la trafique par eschange, et non autre, foires et marchez pour cet effect: des nains et personnes difformes, pour l'ornement des tables des Princes: l'vsage de la fauconnerie selon la nature de leurs oyseaux; subsides tyranniques: delicatesses de iardinages; dances, saults bateleresques; musique d'instrumens; armoiries; ieux de paulme; ieu de dez et de sort, auquel ils s'eschauffent souuent, iusques à s'y iouer eux mesmes, et leur liberté: medecine non autre que de charmes: la forme d'escrire par figures: creance d'vn seul premier homme pere de tous les peuples; adoration d'vn Dieu qui vesquit autrefois homme en parfaicte virginité, ieusne, et pœnitence, preschant la loy de nature, et des ceremonies de la religion, et qui disparut du monde, sans mort naturelle: l'opinion des geants: l'vsage de s'enyurer de leurs breuuages, et de boire d'autant: ornemens religieux peints d'ossemens et testes de morts, surplys, eau-beniste, aspergez; femmes et seruiteurs, qui se presentent à l'enuy à se brusler et enterrer, auec le mary ou maistre trespassé: loy que les aisnez succedent à tout le bien, et n'est reserué aucune part au puisné, que d'obeissance: coustume à la promotion de certain office de grande authorité, que celuy qui est promeu prend vn nouueau nom, et quitte le sien: de verser de la chaulx sur le genou de l'enfant freschement nay, en luy disant, Tu és venu de pouldre, et retourneras en pouldre: l'art des augures. Ces vains ombrages de nostre religion, qui se voient en aucuns de ces exemples, en tesmoignent la dignité et la diuinité. Non seulement elle s'est aucunement insinuée en toutes les nations infideles de deça, par quelque imitation, mais à ces barbares aussi comme par vne commune et supernaturelle inspiration: car on y trouua aussi la creance du purgatoire, mais d'vne forme nouuelle; ce que nous donnons au feu, ils le donnent au froid, et imaginent les ames, et purgées, et punies, par la rigueur d'vne extreme froidure. Et m'aduertit cet exemple, d'vne autre plaisante diuersité: car comme il s'y trouua des peuples qui aymoyent à deffubler le bout de leur membre, et en retranchoyent la peau à la Mahumetane et à la Iuifue, il s'en trouua d'autres, qui faisoient si grande conscience de le deffubler, qu'à tout des petits cordons, ils portoient leur peau bien soigneusement estiree et attachee au dessus, de peur que ce bout ne vist l'air. Et de cette diuersité aussi, que comme nous honorons les Roys et les festes, en nous parant des plus honnestes vestements que nous ayons: en aucunes regions, pour montrer toute disparité et submission à leur Roy, les subiects se presentoyent à luy, en leurs plus viles habillements, et entrants au palais prennent quelque vieille robe deschiree sur la leur bonne, à ce que tout le lustre, et l'ornement soit au maistre. Mais suyuons. Si Nature enserre dans les termes de son progrez ordinaire, comme toutes autres choses, aussi les creances, les iugemens, et opinions des hommes: si elles ont leur reuolution, leur saison, leur naissance, leur mort, comme les choux: si le ciel les agite, et les roule à sa poste, quelle magistrale authorité et permanante, leur allons nous attribuant? Si par experience nous touchons à la main que la forme de nostre estre despend de l'air, du climat, et du terroir où nous naissons: non seulement le tainct, la taille, la complexion et les contenances, mais encore les facultez de l'ame: _Et plaga cæli non solùm ad robur corporum, sed etiam animorum facit_, dit Vegece: et que la Deesse fundatrice de la ville d'Athenes, choisit à la situer, vne temperature de pays, qui fist les hommes prudents, comme les prestres d'Ægypte apprindrent à Solon: _Athenis tenue cælum: ex quo etiam acutiores putantur Attici: crassum Thebis: itaque pingues Thebani, et valentes_: en maniere qu'ainsi que les fruicts naissent diuers, et les animaux, les hommes naissent aussi plus et moins belliqueux, iustes, temperans et dociles: icy subiects au vin, ailleurs au larecin ou à la paillardise: icy enclins à superstition, ailleurs à la mescreance: icy à la liberté, icy à la seruitude: capables d'vne science ou d'vn art: grossiers ou ingenieux: obeyssans ou rebelles: bons ou mauuais, selon que porte l'inclination du lieu où ils sont assis, et prennent nouuelle complexion, si on les change de place, comme les arbres: qui fut la raison, pour laquelle Cyrus ne voulut accorder aux Perses d'abandonner leur pays aspre et bossu, pour se transporter en vn autre doux et plain: disant que les terres grasses et molles font les hommes mols, et les fertiles les esprits infertiles. Si nous voyons tantost fleurir vn art, vne creance, tantost vne autre, par quelque influance celeste: tel siecle produire telles natures, et incliner l'humain genre à tel ou tel ply: les esprits des hommes tantost gaillars, tantost maigres, comme nos champs: que deuiennent toutes ces belles prerogatiues dequoy nous allons flattants? Puis qu'vn homme sage se peut mesconter, et cent hommes, et plusieurs nations: voire et l'humaine nature selon nous, se mesconte plusieurs siecles, en cecy ou en cela: quelle seureté auons nous que par fois elle cesse de se mesconter, et qu'en ce siecle elle ne soit en mescompte? Il me semble entre autres tesmoignages de nostre imbecillité, que celuy-cy ne merite pas d'estre oublié, que par desir mesme, l'homme ne sçache trouuer ce qu'il luy faut: que non par iouyssance, mais par imagination et par souhait, nous ne puissions estre d'accord de ce dequoy nous auons besoing pour nous contenter. Laissons à nostre pensée tailler et coudre à son plaisir: elle ne pourra pas seulement desirer ce qui luy est propre, et le satisfaire.
_Quid enim ratione timemus Aut cupimus? quid tam dextro pede concipis, vt te Conatus non pœniteat, votique peracti?_
C'est pourquoy Socrates ne requeroit les Dieux, sinon de luy donner ce qu'ils sçauoient luy estre salutaire. Et la priere des Lacedemoniens publique et priuée portoit, simplement les choses bonnes et belles leur estre octroyées: remettant à la discretion de la puissance supreme le tirage et choix d'icelles.
_Coniugium petimus, partúmque vxoris; at illi Notum qui pueri, qualisque futura sit vxor._
Et le Chrestien supplie Dieu que sa volonté soit faicte: pour ne tomber en l'inconuenient que les poëtes feignent du Roy Midas. Il requit les Dieux que tout ce qu'il toucheroit se conuertist en or: sa priere fut exaucée, son vin fut or, son pain or, et la plume de sa couche, et d'or sa chemise et son vestement: de façon qu'il se trouua accablé soubs la iouyssance de son desir, et estrené d'vne insupportable commodité: il luy falut desprier ses prieres:
_Attonitus nouitate mali, diuésque misérque, Effugere optat opes, et, quæ modò vouerat, odit._
Disons de moy-mesme. Ie demandois à la Fortune autant qu'autre chose, l'ordre Sainct Michel estant ieune: car c'estoit lors l'extreme marque d'honneur de la noblesse Françoise, et tres-rare. Elle me l'a plaisamment accordé. Au lieu de me monter et hausser de ma place, pour y aueindre, elle m'a bien plus gratieusement traitté, elle l'a rauallé et rabaissé iusques à mes espaules et au dessoubs. Cleobis et Biton, Trophonius et Agamedes, ayans requis ceux là leur Deesse, ceux-cy leur Dieu, d'vne recompense digne de leur pieté, eurent la mort pour present: tant les opinions celestes sur ce qu'il nous faut, sont diuerses aux nostres. Dieu pourroit nous ottroyer les richesses, les honneurs, la vie et la santé mesme, quelquefois à nostre dommage: car tout ce qui nous est plaisant, ne nous est pas tousiours salutaire: si au lieu de la guerison, il nous envoye la mort, ou l'empirement de nos maux: _Virga tua et baculus tuus ipsa me consolata sunt_: il le fait par les raisons de sa providence, qui regarde bien plus certainement ce qui nous est deu, que nous ne pouuons faire: et la deuons prendre en bonne part, comme d'vne main tres-sage et tres-amie.
_Si consilium vis Permittes ipsis expendere numinibus, quid Conueniat nobis, rebúsque sit vtile nostris: Charior est illis homo quàm sibi._
Car de les requerir des honneurs, des charges, c'est les requerir, qu'ils vous iettent à vne bataille, ou au ieu des dez, ou telle autre chose, de laquelle l'issue vous est incognue, et le fruict doubteux.
Il n'est point de combat si violent entre les philosophes, et si aspre, que celuy qui se dresse sur la question du souuerain bien de l'homme: duquel par le calcul de Varro, nasquirent deux cens quatre vingtz sectes. _Qui autem de summo bono dissentit, de tota philosophiæ ratione disputat._
_Tres mihi conuiuæ propè dissentire videntur, Poscentes vario multum diuersa palato: Quid dem? quid non dem? Renuis tu quod iubet alter; Quod petis, id sanè est inuisum acidúmque duobus._
Nature deuroit ainsi respondre à leurs contestations, et à leurs debats. Les uns disent nostre bien estre, loger en la vertu: d'autres, en la volupté: d'autres, au consentir à Nature: qui en la science: qui à n'auoir point de douleur: qui à ne se laisser emporter aux apparences: et à cette fantasie semble retirer cet' autre, de l'ancien Pythagoras:
_Nil admirari, propè res est vna, Numaci, Soláque, quæ possit facere et seruare beatum,_
qui est la fin de la secte Pyrrhonienne. Aristote attribue à magnanimité, rien n'admirer. Et disoit Archésilas, les soustenemens et l'estat droit et inflexible du iugement, estre les biens: mais les consentemens et applications estre les vices et les maux. Il est vray qu'en ce qu'il l'establissoit par axiome certain, il se départoit du Pyrrhonisme. Les Pyrrhoniens, quand ils disent que le souuerain bien c'est l'Ataraxie, qui est l'immobilité du iugement, ils ne l'entendent pas dire d'vne façon affirmatiue, mais le mesme bransle de leur ame, qui leur fait fuir les precipices, et se mettre à couuert du serein, celuy là mesme leur presente cette fantasie, et leur en fait refuser vne autre. Combien ie desire, que pendant que ie vis, ou quelque autre, ou Iustus Lipsius, le plus sçauant homme qui nous reste, d'vn esprit tres-poly et iudicieux, vrayement germain à mon Turnebus, eust et la volonté, et la santé, et assez de repos, pour ramasser en vn registre, selon leurs diuisions et leurs classes, sincerement et curieusement, autant que nous y pouuons voir, les opinions de l'ancienne philosophie sur le subiect de nostre estre et de nos mœurs, leurs controuerses, le credit et suitte des pars, l'application de la vie des autheurs et sectateurs, à leurs preceptes, és accidens memorables et exemplaires! Le bel ouurage et vtile que ce seroit! Au demeurant, si c'est de nous que nous tirons le reglement de nos mœurs, à quelle confusion nous reiettons nous? Car ce que nostre raison nous y conseille de plus vray-semblable, c'est generalement à chacun d'obeyr aux loix de son pays, comme est l'aduis de Socrates inspiré, dit-il, d'vn conseil diuin. Et par là que veut elle dire, sinon que nostre deuoir n'a autre regle que fortuite? La verité doit auoir vn visage pareil et vniuersel. La droiture et la iustice, si l'homme en cognoissoit, qui eust corps et veritable essence, il ne l'attacheroit pas à la condition des coustumes de cette contrée, ou de celle là: ce ne seroit pas de la fantasie des Perses ou des Indes, que la vertu prendroit sa forme. Il n'est rien subiect à plus continuelle agitation que les loix. Depuis que ie suis nay, i'ay veu trois et quatre fois, rechanger celles des Anglois noz voisins, non seulement en subiect politique, qui est celuy qu'on veut dispenser de constance, mais au plus important subiect qui puisse estre, à sçauoir de la religion. Dequoy i'ay honte et despit, d'autant plus que c'est vne nation, à laquelle ceux de mon quartier ont eu autrefois vne si priuée accointance, qu'il reste encore en ma maison aucunes traces de nostre ancien cousinage. Et chez nous icy, i'ay veu telle chose qui nous estoit capitale, deuenir legitime: et nous qui en tenons d'autres, sommes à mesmes, selon l'incertitude de la fortune guerriere, d'estre vn iour criminels de læse majesté humaine et diuine, nostre iustice tombant à la mercy de l'iniustice: et en l'espace de peu d'années de possession, prenant vne essence contraire. Comment pouuoit ce Dieu ancien plus clairement accuser en l'humaine cognoissance l'ignorance de l'estre diuin: et apprendre aux hommes, que leur religion n'estoit qu'vne piece de leur inuention, propre à lier leur societé, qu'en declarant, comme il fit, à ceux qui en recherchoient l'instruction de son trepied, que le vray culte à chacun, estoit celuy qu'il trouuoit obserué par l'vsage du lieu, où il estoit? O Dieu, quelle obligation n'auons nous à la benignité de nostre souuerain createur, pour auoir desniaisé nostre creance de ces vagabondes et arbitraires deuotions, et l'auoir logée sur l'eternelle base de sa saincte parolle? Que nous dira donc en cette necessité la philosophie? que nous suyuions les loix de nostre pays? c'est à dire cette mer flottante des opinions d'vn peuple, ou d'vn Prince, qui me peindront la iustice d'autant de couleurs, et la reformeront en autant de visages, qu'il y aura en eux de changemens de passion. Ie ne puis pas auoir le iugement si flexible. Quelle bonté est-ce, que ie voyois hyer en credit, et demain ne l'estre plus: et que le traiect d'vne riuiere fait crime? Quelle verité est-ce que ces montaignes bornent mensonge au monde qui se tient au delà?
Mais ils sont plaisans, quand pour donner quelque certitude aux loix, ils disent qu'il y en a aucunes fermes, perpetuelles et immuables, qu'ils nomment naturelles, qui sont empreintes en l'humain genre par la condition de leur propre essence: et de celles là, qui en fait le nombre de trois, qui de quatre, qui plus, qui moins: signe, que c'est vne marque aussi douteuse que le reste. Or ils sont si defortunez (car comment puis-ie nommer cela, sinon defortune, que d'vn nombre de loix si infiny, il ne s'en rencontre aumoins vne que la fortune et temerité du sort ait permis estre vniuersellement receuë par le consentement de toutes les nations?) ils sont, dis-ie, si miserables, que de ces trois ou quatre loix choisies, il n'en y a vne seule, qui ne soit contredite et desaduoüee, non par vne nation, mais par plusieurs. Or c'est la seule enseigne vray-semblable, par laquelle ils puissent argumenter aucunes loix naturelles, que l'vniuersité de l'approbation: car ce que Nature nous auroit veritablement ordonné, nous l'ensuyurions sans doubte d'vn commun consentement: et non seulement toute nation, mais tout homme particulier, ressentiroit la force et la violence, que luy feroit celuy, qui le voudroit pousser au contraire de cette loy. Qu'ils m'en montrent pour voir, vne de cette condition. Protagoras et Ariston ne donnoyent autre essence à la iustice des loix, que l'authorité et opinion du legislateur: et que cela mis à part, le bon et l'honneste perdoyent leurs qualitez, et demeuroyent des noms vains, de choses indifferentes. Thrasymachus en Platon estime qu'il n'y a point d'autre droit que la commodité du superieur. Il n'est chose, en quoy le monde soit si diuers qu'en coustumes et loix. Telle chose est icy abominable, qui apporte recommandation ailleurs: comme en Lacedemone la subtilité de desrober. Les mariages entre les proches sont capitalement defendus entre nous, ils sont ailleurs en honneur,
_Gentes esse feruntur, In quibus et nato genitrix, et nata parenti Iungitur, et pietas geminato crescit amore._
Le meurtre des enfans, meurtre des peres, communication de femmes, trafique de voleries, licence à toutes sortes de voluptez: il n'est rien en somme si extreme, qui ne se trouue receu par l'vsage de quelque nation. Il est croyable qu'il y a des loix naturelles: comme il se voit és autres creatures: mais en nous elles sont perduës, cette belle raison humaine s'ingerant par tout de maistriser et commander, brouillant et confondant le visage des choses, selon sa vanité et inconstance. _Nihil itaque amplius nostrum est: quod nostrum dico, artis est._ Les subiets ont diuers lustres et diuerses considerations: c'est de là que s'engendre principalement la diversité d'opinions. Vne nation regarde vn subiect par vn visage, et s'arreste à celuy là: l'autre par vn autre. Il n'est rien si horrible à imaginer, que de manger son pere. Les peuples qui auoyent anciennement cette coustume, la prenoyent toutesfois pour tesmoignage de pieté et de bonne affection, cherchant par là à donner à leurs progeniteurs la plus digne et honorable sepulture: logeants en eux mesmes et comme en leurs moelles, les corps de leurs peres et leurs reliques: les viuifiants aucunement et regenerants par la transmutation en leur chair viue, au moyen de la digestion et du nourrissement. Il est aysé à considerer quelle cruauté et abomination c'eust esté à des hommes abreuuez et imbus de cette superstition, de ietter la despouille des parens à la corruption de la terre, et nourriture des bestes et des vers. Lycurgus considera au larrecin, la viuacité, diligence, hardiesse, et adresse, qu'il y a à surprendre quelque chose de son voisin, et l'vtilité qui reuient au public, que chacun en regarde plus curieusement à la conseruation de ce qui est sien: et estima que de cette double institution, à assaillir et à defendre, il s'en tiroit du fruit à la discipline militaire (qui estoit la principale science et vertu, à quoy il vouloit duire cette nation) de plus grande consideration, que n'estoit le desordre et l'iniustice de se preualoir de la chose d'autruy. Dionysius le tyran offrit à Platon vne robbe à la mode de Perse, longue, damasquinée, et parfumée: Platon la refusa, disant, qu'estant nay homme, il ne vestiroit pas volontiers de robbe de femme: mais Aristippus l'accepta, auec cette responce, que nul accoustrement ne pouuoit corrompre vn chaste courage. Ses amis tançoient sa lascheté de prendre si peu à cœur, que Dionysius luy eust craché au visage: Les pescheurs, dit-il, souffrent bien d'estre baignés des ondes de la mer, depuis la teste iusqu'aux pieds, pour attraper vn goujon. Diogenes lauoit ses choulx, et le voyant passer, Si tu sçavois viure de choulx, tu ne ferois pas la cour à vn tyran. A quoy Aristippus, Si tu sçauois viure entre les hommes, tu ne lauerois pas des choulx. Voylà comment la raison fournit d'apparence à diuers effects. C'est vn pot à deux ances, qu'on peut saisir à gauche et à dextre.
_Bellum, ô terra hospita, portas: Bello armantur equi, bellum hæc armenta minantur: Sed tamen ijdem olim curru succedere sueti Quadrupedes, et frena iugo concordia ferre, Spes est pacis._
On preschoit Solon de n'espandre pour la mort de son fils des armes impuissantes et inutiles: Et c'est pour cela, dit-il, que plus iustement ie les espans, qu'elles sont inutiles et impuissantes. La femme de Socrates rengregeoit son deuil par telle circonstance, O qu'iniustement le font mourir ces meschants iuges! Aimerois tu donc mieux que ce fust iustement? luy repliqua il. Nous portons les oreilles percées, les Grecs tenoient cela pour vne marque de seruitude. Nous nous cachons pour iouïr de nos femmes, les Indiens le font en public. Les Scythes immoloyent les estrangers en leurs temples, ailleurs les temples seruent de franchise.
_Inde furor vulgi, quòd numina vicinorum Odit quisque locus, cùm solos credat habendos Esse Deos quos ipse colit._
I'ay ouy parler d'vn iuge, lequel où il rencontroit vn aspre conflit entre Bartolus et Baldus, et quelque matiere agitée de plusieurs contrarietez, mettoit en marge de son liure. Question pour l'amy, c'est à dire que la verité estoit si embrouillée et debatue, qu'en pareille cause, il pourroit fauoriser celle des parties que bon luy sembleroit. Il ne tenoit qu'à faute d'esprit et de suffisance, qu'il ne peust mettre par tout, Question pour l'amy. Les aduocats et les iuges de nostre temps, trouuent à toutes causes, assez de biais pour les accommoder où bon leur semble. A vne science si infinie, dépendant de l'authorité de tant d'opinions, et d'vn subiect si arbitraire, il ne peut estre, qu'il n'en naisse vne confusion extreme de iugemens. Aussi n'est-il guere si clair procés, auquel les aduis ne se trouuent diuers: ce qu'vne compaignie a iugé, l'autre le iuge au contraire, et elle mesmes au contraire vne autre fois. Dequoy nous voyons des exemples ordinaires, par cette licence, qui tache merueilleusement la cerimonieuse authorité et lustre de nostre iustice, de ne s'arrester aux arrests, et courir des vns aux autres iuges, pour decider d'vne mesme cause.
Quant à la liberté des opinions philosophiques, touchant le vice et la vertu, c'est chose où il n'est besoing de s'estendre: et où il se trouue plusieurs aduis, qui valent mieux teus que publiez aux foibles esprits. Arcesilaus disoit n'estre considerable en la paillardise, de quel costé et par où on le fust. _Et obscœnas voluptates, si natura requirit non genere, aut loco, aut ordine, sed forma, ætate, figura metiendas Epicurus putat. Ne amores quidem sanctos à sapiente alienos esse arbitrantur. Quæramus ad quam vsque ætatem iuuenes amandi sint._ Ces deux derniers lieux Stoïques, et sur ce propos, le reproche de Diogarchus à Platon mesme, montrent combien la plus saine philosophie souffre de licences esloignées de l'vsage commun, et excessiues. Les loix prennent leur authorité de la possession et de l'vsage: il est dangereux de les ramener à leur naissance: elles grossissent et s'annoblissent en roulant, comme nos riuieres: suyuez les contremont iusques à leur source, ce n'est qu'vn petit surjon d'eau à peine recognoissable, qui s'enorgueillit ainsin, et se fortifie, en vieillissant. Voyez les anciennes considerations, qui ont donné le premier branle à ce fameux torrent, plein de dignité, d'horreur et de reuerence: vous les trouuerez si legeres et si delicates, que ces gens icy qui poisent tout, et le ramenent à la raison, et qui ne reçoiuent rien par authorité et à credit, il n'est pas merueille s'ils ont leurs iugements souuent tres-esloignez des iugemens publiques. Gens qui prennent pour patron l'image premiere de Nature, il n'est pas merueille, si en la pluspart de leurs opinions, ils gauchissent la voye commune. Comme pour exemple: peu d'entre eux eussent approuué les conditions contrainctes de nos mariages: et la plus part ont voulu les femmes communes, et sans obligation. Ils refusoient nos ceremonies. Chrysippus disoit, qu'vn philosophe fera vne douzaine de culebutes en public, voire sans haut de chausses, pour vne douzaine d'oliues. A peine eust il donné aduis à Clisthenes de refuser la belle Agariste sa fille, à Hippoclides, pour luy auoir veu faire l'arbre fourché sur vne table. Metrocles lascha vn peu indiscretement vn pet en disputant, en presence de son eschole: et se tenoit en sa maison caché de honte, iusques à ce que Crates le fut visiter: et adioustant à ses consolations et raisons, l'exemple de sa liberté, se mettant à peter à l'enuy auec luy, il luy osta ce scrupule: et de plus, le retira à sa secte Stoïque, plus franche, de la secte Peripatetique plus ciuile, laquelle iusque lors il auoit suiuy. Ce que nous appellons honnesteté, de n'oser faire à descouuert, ce qui nous est honneste de faire à couuert, ils l'appelloient sottise: et de faire le fin à taire et desaduoüer ce que nature, coustume, et nostre desir publient et proclament de nos actions, ils l'estimoyent vice. Et leur sembloit, que c'estoit affoller les mysteres de Venus, que de les oster du retiré sacraire de son temple, pour les exposer à la veuë du peuple: et que tirer ses jeux hors du rideau, c'estoit les perdre. C'est chose de poix, que la honte: la recelation, reseruation, circonscription, parties de l'estimation. Que la volupté tres ingenieusement faisoit instance, sous le masque de la vertu, de n'estre prostituée au milieu des quarrefours, foulée des pieds et des yeux de la commune, trouuant à dire la dignité et commodité de ses cabinets accoustumez. De là disent aucuns, que d'oster les bordels publiques, c'est non seulement espandre par tout la paillardise, qui estoit assignée à ce lieu là, mais encore esguillonner les hommes vagabonds et oisifs à ce vice, par la malaisance.
_Mœchus es Aufidiæ, qui vir, Coruine, fuisti; Riualis fuerat qui tuus, ille vir est. Cur aliena placet tibi, quæ tua non placet vxor? Nunquid securus non potes arrigere?_
Cette experience se diuersifie en mille exemples.
_Nullus in vrbe fuit tota, qui tangere vellet Vxorem gratis Cæciliane tuam, Dum licuit: sed nunc, positis custodibus, ingens Turba fututorum est. Ingeniosus homo es._
On demanda à vn philosophe qu'on surprit à mesme, ce qu'il faisoit: il respondit tout froidement, Ie plante vn homme: ne rougissant non plus d'estre rencontré en cela, que si on l'eust trouué plantant des aulx. C'est, comme i'estime, d'vne opinion tendre, respectueuse, qu'vn grand et religieux autheur tient cette action, si necessairement obligée à l'occultation et à la vergongne, qu'en la licence des embrassements Cyniques, il ne se peut persuader, que la besoigne en vinst à sa fin: ains qu'elle s'arrestoit à representer des mouuements lascifs seulement, pour maintenir l'impudence de la profession de leur eschole: et que pour eslancer ce que la honte auoit contrainct et retiré, il leur estoit encore apres besoin de chercher l'ombre. Il n'auoit pas veu assez auant en leur desbauche. Car Diogenes exerçant en publiq sa masturbation, faisoit souhait en presence du peuple assistant, de pouuoir ainsi saouler son ventre en le frottant. A ceux qui luy demandoyent, pourquoy il ne cherchoit lieu plus commode à manger, qu'en pleine ruë: C'est, respondoit il, que i'ay faim en pleine ruë. Les femmes philosophes, qui se mesloyent à leur secte, se mesloyent aussi à leur personne, en tout lieu, sans discretion: et Hipparchia ne fut receuë en la societé de Crates, qu'en condition de suyure en toutes choses les vz et coustumes de sa regle. Ces philosophes icy donnoient extreme prix à la vertu: et refusoyent toutes autres disciplines que la morale: si est-ce qu'en toutes actions ils attribuoyent la souueraine authorité à l'election de leur sage, et au dessus des loix: et n'ordonnoyent aux voluptez autre bride, que la moderation, et la conseruation de la liberté d'autruy. Heraclitus et Protagoras, de ce que le vin semble amer au malade, et gracieux au sain: l'auiron tortu dans l'eau, et droit à ceux qui le voyent hors de là: et de pareilles apparences contraires qui se trouuent aux subiects, argumenterent que tous subiects auoyent en eux les causes de ces apparences: et qu'il y auoit au vin quelque amertume, qui se rapportoit au goust du malade; l'auiron, certaine qualité courbe, se rapportant à celuy qui le regarde dans l'eau. Et ainsi de tout le reste. Qui est dire, que tout est en toutes choses, et par consequent rien en aucune: car rien n'est, où tout est. Cette opinion me ramentoit l'experience que nous auons, qu'il n'est aucun sens ny visage, ou droict, ou amer, ou doux, ou courbe, que l'esprit humain ne trouue aux escrits, qu'il entreprend de fouïller. En la parole la plus nette, pure, et parfaicte, qui puisse estre, combien de fauceté et de mensonge a lon faict naistre? quelle heresie n'y a trouué des fondements assez, et tesmoignages, pour entreprendre et pour se maintenir? C'est pour cela, que les autheurs de telles erreurs, ne se veulent iamais departir de cette preuue du tesmoignage de l'interpretation des mots. Vn personnage de dignité, me voulant approuuer par authorité, cette queste de la pierre philosophale, où il est tout plongé: m'allegua dernierement cinq ou six passages de la Bible, sur lesquels, il disoit, s'estre premierement fondé pour la descharge de sa conscience: (car il est de profession ecclesiastique) et à la verité l'inuention n'en estoit pas seulement plaisante, mais encore bien proprement accommodée à la deffence de cette belle science. Par cette voye, se gaigne le credit des fables diuinatrices. Il n'est prognostiqueur, s'il a cette authorité, qu'on le daigne feuilleter, et rechercher curieusement tous les plis et lustres de ses paroles, à qui on ne face dire tout ce qu'on voudra, comme aux Sybilles. Il y a tant de moyens d'interpretation, qu'il est malaisé que de biais, ou de droit fil, vn esprit ingenieux ne rencontre en tout subiect, quelque air, qui luy serue à son poinct. Pourtant se trouue vn stile nubileux et doubteux, en si frequent et ancien vsage. Que l'autheur puisse gaigner cela, d'attirer et embesoigner à soy la posterité. Ce que non seulement la suffisance, mais autant, ou plus, la faueur fortuite de la matiere peut gaigner. Qu'au demeurant il se presente par bestise ou par finesse, vn peu obscurement et diuersement: ne luy chaille. Nombre d'esprits le belutants et secoüants, en exprimeront quantité de formes, ou selon, ou à costé, ou au contraire de la sienne, qui luy feront toutes honneur. Il se verra enrichi des moyens de ses disciples, comme les regents du Landit. C'est ce qui a faict valoir plusieurs choses de neant, qui a mis en credit plusieurs escrits, et chargé de toute sorte de matiere qu'on a voulu: vne mesme chose receuant mille et mille, et autant qu'il nous plaist d'images et considerations diuerses. Est-il possible qu'Homere aye voulu dire tout ce qu'on luy fait dire: et qu'il se soit presté à tant et si diuerses figures, que les theologiens, legislateurs, capitaines, philosophes, toute sorte de gents, qui traittent sciences, pour diuersement et contrairement qu'ils les traittent, s'appuyent de luy, s'en rapportent à luy: Maistre general à touts offices, ouurages, et artisans: General Conseiller à toutes entreprises? Quiconque a eu besoing d'oracles et de predictions, en y a trouué pour son faict. Vn personnage sçauant et de mes amis, c'est merueille quels rencontres et combien admirables il y faict naistre, en faueur de nostre religion: et ne se peut aysément departir de cette opinion, que ce ne soit le dessein d'Homere, (si luy est cet autheur aussi familier qu'à homme de nostre siecle). Et ce qu'il trouue en faueur de la nostre, plusieurs anciennement l'auoient trouué en faueur des leurs. Voyez demener et agiter Platon, chacun s'honorant de l'appliquer à soy, le couche du costé qu'il le veut. On le promeine et l'insere à toutes les nouuelles opinions, que le monde reçoit: et le differente lon à soy-mesmes selon le different cours des choses. On fait desaduoüer à son sens, les mœurs licites en son siecle, d'autant qu'elles sont illicites au nostre. Tout cela, viuement et puissamment, autant qu'est puissant et vif l'esprit de l'interprete. Sur ce mesme fondement qu'auoit Heraclitus, et cette sienne sentence, Que toutes choses auoyent en elles les visages qu'on y trouuoit, Democritus en tiroit vne toute contraire conclusion: c'est que les subiects n'auoient du tout rien de ce que nous y trouuions: et de ce que le miel estoit doux à l'vn, et amer à l'autre, il argumentoit, qu'il n'estoit ny doux, ny amer. Les Pyrrhoniens diroient qu'ils ne sçauent s'il est doux ou amer, ou ny l'vn ny l'autre, ou tous les deux: car ceux-cy gaignent tousiours le haut poinct de la dubitation. Les Cyrenayens tenoyent, que rien n'estoit perceptible par le dehors, et que cela estoit seulement perceptible, qui nous touchoit par l'interne attouchement, comme la douleur et la volupté: ne recognoissants ny ton, ny couleur, mais certaines affections seulement, qui nous en venoyent: et que l'homme n'auoit autre siege de son iugement. Protagoras estimoit estre vray à chacun, ce qui semble à chacun. Les Epicuriens logent aux sens tout iugement, et en la notice des choses, et en la volupté. Platon a voulu, le iugement de la verité, et la verité mesme retirée des opinions et des sens, appartenir à l'esprit et à la cogitation. Ce propos m'a porté sur la consideration des sens, ausquels git le plus grand fondement et preuue de nostre ignorance. Tout ce qui se cognoist, il se cognoist sans doubte par la faculté du cognoissant: car puis que le iugement vient de l'operation de celuy qui iuge, c'est raison que cette operation il la parface par ses moyens et volonté, non par la contraincte d'autruy: comme il aduiendroit, si nous cognoissions les choses par la force et selon la loy de leur essence. Or toute cognoissance s'achemine en nous par les sens, ce sont nos maistres:
_Via qua munita fidei Proxima fert humanum in pectus, templáque mentis._
La science commence par eux, et se resout en eux. Apres tout, nous ne sçaurions non plus qu'vne pierre, si nous ne sçauions, qu'il y a son, odeur, lumiere, faueur, mesure, poix, mollesse, durté, aspreté, couleur, polisseure, largeur, profondeur. Voyla le plant et les principes de tout le bastiment de nostre science. Et selon aucuns, science n'est rien autre chose, que sentiment. Quiconque me peut pousser à contredire les sens, il me tient à la gorge, il ne me sçauroit faire reculer plus arriere. Les sens sont le commencement et la fin de l'humaine cognoissance.
_Inuenies primis ab sensibus esse creatam Notitiam veri, neque sensus posse refelli. Quid maiore fide porro quàm sensus haberi Debet?_
Qu'on leur attribue le moins qu'on pourra, tousiours faudra il leur donner cela, que par leur voye et entremise s'achemine toute nostre instruction. Cicero dit que Chrysippus ayant essayé de rabattre de la force des sens et de leur vertu, se representa à soy-mesmes des argumens au contraire, et des oppositions si vehementes, qu'il n'y peut satisfaire. Surquoy Carneades, qui maintenoit le contraire party, se vantoit de se seruir des armes mesmes et paroles de Chrysippus, pour le combattre: et s'escrioit à cette cause contre luy: O miserable, ta force t'a perdu. Il n'est aucun absurde, selon nous, plus extreme, que de maintenir que le feu n'eschauffe point, que la lumiere n'esclaire point, qu'il n'y a point de pesanteur au fer, ny de fermeté, qui sont notices que nous apportent les sens; ny creance, ou science en l'homme, qui se puisse comparer à celle-là en certitude. La premiere consideration que i'ay sur le subiect des sens, est que ie mets en doubte que l'homme soit prouueu de tous sens naturels. Ie voy plusieurs animaux, qui viuent vne vie entiere et parfaicte, les vns sans la veuë, autres sans l'ouye: qui sçait si à nous aussi il ne manque pas encore vn, deux, trois, et plusieurs autres sens? Car s'il en manque quelqu'vn, nostre discours n'en peut découurir le défaut. C'est le priuilege des sens, d'être l'extreme borne de nostre aperceuance. Il n'y a rien au delà d'eux, qui nous puisse seruir à les descouurir: voire ny l'vn sens n'en peut descouurir l'autre.
_An poterunt oculos aures reprehendere, an aures Tactus, an hunc porro tactum sapor arguet oris, An confutabunt nares, oculiue reuincent?_
Ils font trestous, la ligne extreme de nostre faculté.
_Seorsum cuique potestas Diuisa est, sua vis cuique est._
Il est impossible de faire conceuoir à vn homme naturellement aueugle, qu'il n'y void pas, impossible de luy faire desirer la veuë et regretter son defaut. Parquoy, nous ne deuons prendre aucune asseurance de ce que nostre ame est contente et satisfaicte de ceux que nous auons: veu qu'elle n'a pas dequoy sentir en cela sa maladie et son imperfection, si elle y est. Il est impossible de dire chose à cet aueugle, par discours, argument, ny similitude, qui loge en son imagination aucune apprehension, de lumiere, de couleur, et de veuë. Il n'y a rien plus arriere, qui puisse pousser le sens en euidence. Les aueugles nais, qu'on void desirer à voir, ce n'est pas pour entendre ce qu'ils demandent: ils ont appris de nous, qu'ils ont à dire quelque chose, qu'ils ont quelque chose à desirer, qui est en nous, laquelle ils nomment bien, et ses effects et consequences: mais ils ne sçauent pourtant pas que c'est, ny ne l'apprehendent ny pres ny loing. I'ay veu vn Gentil-homme de bonne maison, aueugle nay, aumoins aueugle de tel aage, qu'il ne sçait que c'est que de veuë: il entend si peu ce qui luy manque, qu'il vse et se sert comme nous, des paroles propres au voir, et les applique d'vne mode toute sienne et particuliere. On luy presentoit vn enfant duquel il estoit parrain, l'ayant pris entre ses bras: Mon Dieu, dit-il, le bel enfant, qu'il le fait beau voir, qu'il a le visage gay. Il dira comme l'vn d'entre nous, Cette sale a vne belle veuë, il fait clair, il fait beau soleil. Il y a plus: car par ce que ce sont nos exercices que la chasse, la paume, la bute, et qu'il l'a ouy dire, il s'y affectionne et s'y embesoigne: et croid y auoir la mesme part, que nous y auons: il s'y picque et s'y plaist, et ne les reçoit pourtant que par les oreilles. On luy crie, que voyla vn liéure, quand on est en quelque belle splanade, où il puisse picquer: et puis on luy dit encore, que voyla vn lieure pris: le voyla aussi fier de sa prise, comme il oit dire aux autres, qu'ils le sont. L'esteuf, il le prend à la main gauche, et le pousse à tout sa raquette: de la harquebouse, il en tire à l'aduenture, et se paye de ce que ses gens luy disent, qu'il est ou haut, ou costier. Que sçait-on si le genre humain fait vne sottise pareille, à faute de quelque sens, et que par ce defaut, la plus part du visage des choses nous soit caché? Que sçait-on, si les difficultez que nous trouuons en plusieurs ouurages de Nature, viennent de là? et si plusieurs effets des animaux qui excedent nostre capacité, sont produicts par la faculté de quelque sens, que nous ayons à dire? et si aucuns d'entre eux ont vne vie plus pleine par ce moyen, et entiere que la nostre? Nous saisissons la pomme quasi par tous nos sens: nous y trouuons de la rougeur, de la polisseure, de l'odeur et de la douceur: outre cela, elle peut auoir d'autres vertus, comme d'asseicher ou restreindre, ausquelles nous n'auons point de sens qui se puisse rapporter. Les proprietez que nous appellons occultes en plusieurs choses, comme à l'aymant d'attirer le fer, n'est-il pas vraysemblable qu'il y a des facultez sensitiues en Nature propres à les iuger et à les apperceuoir, et que le defaut de telles facultez, nous apporte l'ignorance de la vraye essence de telles choses? C'est à l'auanture quelque sens particulier, qui descouure aux coqs l'heure du matin et de minuict, et les esmeut à chanter: qui apprend aux poulles, avaut tout vsage et experience, de craindre vn esparuier, et non vne oye, ny vn paon, plus grandes bestes: qui aduertit les poulets de la qualité hostile, qui est au chat contr'eux, et à ne se deffier du chien: s'armer contre le miaulement, voix aucunement flatteuse, non contre l'abayer, voix aspre et quereleuse. Aux freslons, aux formis, et aux rats, de choisir tousiours le meilleur formage et la meilleure poire, auant que d'y auoir tasté, et qui achemine le cerf, l'elephant et le serpent à la cognoissance de certaine herbe propre à leur guerison. Il n'y a sens, qui n'ait vne grande domination, et qui n'apporte par son moyen vn nombre infiny de cognoissances. Si nous auions à dire l'intelligence des sons, de l'harmonie, et de la voix, cela apporteroit vne confusion inimaginable à tout le reste de nostre science. Car outre ce qui est attaché au propre effect de chaque sens, combien d'argumens, de consequences, et de conclusions tirons nous aux autres choses par la comparaison de l'vn sens à l'autre? Qu'vn homme entendu, imagine l'humaine nature produicte originellement sans la veuë, et discoure combien d'ignorance et de trouble luy apporteroit vn tel defaut, combien de tenebres et d'aueuglement en nostre ame: on verra par là, combien nous importe, à la cognoissance de la verité, la priuation d'vn autre tel sens, ou de deux, ou de trois, si elle est en nous. Nous auons formé vne verité par la consultation et concurrence de nos cinq sens: mais à l'aduenture falloit-il l'accord de huict, ou de dix sens, et leur contribution, pour l'apperceuoir certainement et en son essence. Les sectes qui combatent la science de l'homme, elles la combatent principalement par l'incertitude et foiblesse de nos sens. Car puis que toute cognoissance vient en nous par leur entremise et moyen, s'ils faillent au rapport qu'ils nous font, s'ils corrompent ou alterent ce, qu'ils nous charrient du dehors, si la lumiere qui par eux s'écoule en nostre ame est obscurcie au passage, nous n'auons plus que tenir. De cette extreme difficulté sont nées toutes ces fantasies: que chaque subiect a en soy tout ce que nous y trouuons: qu'il n'a rien de ce que nous y pensons trouuer: et celle des Epicuriens, que le soleil n'est non plus grand que ce que nostre veuë le iuge:
_Quicquid id est, nihilo fertur maiore figura, Quàm, nostris oculis quam cernimus, esse videtur:_
que les apparences, qui representent vn corps grand, à celuy qui en est voisin, et plus petit, à celuy qui en est esloigné, sont toutes deux vrayes:
_Nec tamen hic oculos falli concedimus hilum; Proinde animi vitium hoc oculis adfingere noli:_
et resolument qu'il n'y a aucune tromperie aux sens: qu'il faut passer à leur mercy, et chercher ailleurs des raisons pour excuser la difference et contradiction que nous y trouuons. Voyre inuenter toute autre mensonge et resuerie (ils en viennent iusques là) plustost que d'accuser les sens. Timagoras iuroit, que pour presser ou biaiser son œuil, il n'auoit iamais apperceu doubler la lumiere de la chandelle: et que cette semblance venoit du vice de l'opinion, non de l'instrument. De toutes les absurditez la plus absurde aux Epicuriens, est, desauoüer la force et l'effect des sens.
_Proinde quod in quoque est his visum tempore, verum est. Et, si non potuit ratio dissoluere causam, Cur ea quæ fuerint iuxtim quadrata, procul sint Visa rotunda: tamen præstat rationis egentem Reddere mendosè causas vtriusque figuræ, Quàm manibus manifesta suis emittere quæquam, Et violare fidem primam, et conuellere tota Fundamenta, quibus nixatur vita salúsque. Non modò enim ratio ruat omnis, vita quoque ipsa Concidat extemplo, nisi credere sensibus ausis, Præcipitésque locos vitare, et cætera quæ sint In genere hoc fugienda._
Ce conseil desesperé et si peu philosophique, ne represente autre chose, sinon que l'humaine science ne se peut maintenir que par raison des-raisonnable, folle et forcenée: mais qu'encore vaut-il mieux, que l'homme, pour se faire valoir, s'en serue, et de tout autre remede, tant fantastique soit-il, que d'aduoüer sa necessaire bestise: verité si desaduantageuse. Il ne peut fuïr, que les sens ne soyent les souuerains maistres de sa cognoissance: mais ils sont incertains et falsifiables à toutes circonstances. C'est-là, où il faut battre à outrance: et, si les forces iustes nous faillent, comme elles font, y employer l'opiniastreté, la temerité, l'impudence. Au cas, que ce que disent les Epicuriens soit vray, à sçauoir, que nous n'auons pas de science, si les apparences des sens sont fauces: et ce que disent les Stoïciens, s'il est aussi vray, que les apparences des sens sont si fauces qu'elles ne nous peuuent produire aucune science: nous concluerons aux despens de ces deux grandes sectes dogmatistes, qu'il n'y a point de science. Quant à l'erreur et incertitude de l'operation des sens, chacun s'en peut fournir autant d'exemples qu'il luy plaira: tant les faultes et tromperies qu'ils nous font, sont ordinaires. Au retentir d'vn valon, le son d'vne trompette semble venir deuant nous, qui vient d'vne lieuë derriere.
_Extantésque procul medio de gurgite montes, Iïdem apparent, longè diuersi licet. Et fugere ad puppim colles campique videntur Quos agimus propter nauim. Vbi in medio nobis equus acer obhæsit Flumine, equi corpus transuersum ferre videtur Vis, et in aduersum flumen contrudere raptim._
A manier vne balle d'arquebuse, soubs le second doigt, celuy du milieu estant entrelassé par dessus, il faut extremement se contraindre, pour aduoüer, qu'il n'y en ait qu'vne, tant le sens nous en represente deux. Car que les sens soyent maintesfois maistres du discours, et le contraignent de receuoir des impressions qu'il sçait et iuge estre faulces, il se void à tous coups. Ie laisse à part celuy de l'attouchement, qui a ses functions plus voisines, plus viues et substantielles, qui renuerse tant de fois par l'effect de la douleur qu'il apporte au corps, toutes ces belles resolutions Stoïques, et contraint de crier au ventre, celuy qui a estably en son ame ce dogme auec toute resolution, que la colique, comme toute autre maladie et douleur, est chose indifferente, n'ayant la force de rien rabbattre du souuerain bon-heur et felicité, en laquelle le sage est logé par sa vertu. Il n'est cœur si mol, que le son de nos tabourins et de nos trompettes n'eschauffe, ny si dur que la douceur de la musique n'esueille et ne chatouille: ny ame si reuesche, qui ne se sente touchée de quelque reuerence, à considerer cette vastité sombre de noz eglises, la diuersité d'ornemens, et ordre de noz ceremonies, et ouyr le son deuotieux de noz orgues, et l'harmonie si posée, et religieuse de noz voix. Ceux mesme qui y entrent auec mespris, sentent quelque frisson dans le cœur, et quelque horreur, qui les met en deffiance de leur opinion. Quant à moy, ie ne m'estime point assez fort, pour ouyr en sens rassis, des vers d'Horace, et de Catulle, chantez d'vne voix suffisante, par vne belle et ieune bouche. Et Zenon auoit raison de dire, que la voix estoit la fleur de la beauté. On m'a voulu faire accroire, qu'vn homme que tous nous autres François cognoissons, m'auoit imposé, en me recitant des vers, qu'il auoit faicts: qu'ils n'estoyent pas tels sur le papier, qu'en l'air: et que mes yeux en feroyent contraire iugement à mes oreilles: tant la prononciation a de credit à donner prix et façon aux ouurages, qui passent à sa mercy. Surquoy Philoxenus ne fut pas fascheux, en ce, qu'oyant vn, donner mauuais ton à quelque sienne composition, il se print à fouler aux pieds, et casser de la brique, qui estoit à luy: disant, Ie romps ce qui est à toy, comme tu corromps ce qui est à moy. A quoy faire, ceux mesmes qui se sont donnez la mort d'vne certaine resolution, destournoyent-ils la face, pour ne voir le coup qu'ils se faisoyent donner? et ceux qui pour leur santé desirent et commandent qu'on les incise et cauterise, ne peuuent soustenir la veuë des apprests, vtils et operation du chirurgien, attendu que la veuë ne doit auoir aucune participation à cette douleur? Cela ne sont ce pas propres exemples à verifier l'authorité que les sens ont sur le discours? Nous auons beau sçauoir que ces tresses sont empruntées d'vn page ou d'vn lacquais: que cette rougeur est venue d'Espaigne, et cette blancheur et polisseure, de la mer Oceane: encore faut-il que la veuë nous force d'en trouuer le subject plus aimable et plus agreable, contre toute raison. Car en cela il n'y a rien du sien.
_Auferimur cultu, gemmis: auróque teguntur Crimina, pars minima est ipsa puella sui. Sæpe vbi sit quod ames inter tam multa requiras: Decipit hac oculos ægide, diues amor._
Combien donnent à la force des sens les poëtes, qui font Narcisse esperdu de l'amour de son ombre:
_Cunctáque miratur, quibus est mirabilis ipse; Se cupit imprudens; et qui probat, ipse probatur; Dûmque petit, petitur: paritérque accendit et ardent:_
et l'entendement de Pygmalion si troublé par l'impression de la veuë de sa statue d'iuoire, qu'il l'aime et la serue pour viue:
_Oscula dat reddique putat, sequitúrque tenétque, Et credit tactis digitos infidere membris, Et metuit pressos veniat ne liuor in artus._
Qu'on loge vn philosophe dans vne cage de menus filets de fer clair-semez, qui soit suspendue au hault des tours nostre Dame de Paris; il verra par raison euidente, qu'il est impossible qu'il en tombe; et si ne se sçauroit garder, s'il n'a accoustumé le mestier des couureurs, que la veuë de cette haulteur extreme, ne l'espouuante et ne le transisse. Car nous auons assez affaire de nous asseurer aux galeries, qui sont en nos clochers, si elles sont façonnées à iour, encores qu'elles soyent de pierre. Il y en a qui n'en peuuent pas seulement porter la pensée. Qu'on iette vne poultre entre ces deux tours d'vne grosseur telle qu'il nous la faut à nous promener dessus, il n'y a sagesse philosophique de si grande fermeté, qui puisse nous donner courage d'y marcher, comme nous ferions si elle estoit à terre. I'ay souuent essayé cela, en noz montaignes de deça, et si suis de ceux qui ne s'effrayent que mediocrement de telles choses, que ie ne pouuoy souffrir la veuë de cette profondeur infinie, sans horreur et tremblement de iarrets et de cuisses, encores qu'il s'en fallust bien ma longueur, que ie ne fusse du tout au bord, et n'eusse sçeu choir, si ie ne me fusse porté à escient au danger. I'y remarquay aussi, quelque haulteur qu'il y eust, pourueu qu'en cette pente il s'y presentast vn arbre, ou bosse de rocher, pour soustenir vn peu la veuë, et la diuiser, que cela nous allege et donne asseurance; comme si c'estoit chose dequoy à la cheute nous peussions receuoir secours: mais que les precipices coupez et vniz, nous ne les pouuons pas seulement regarder sans tournoyement de teste: _vt despici sine vertigine simul oculornm animique non possit_: qui est vne euidente imposture de la veuë. Ce fut pourquoy ce beau philosophe se creua les yeux, pour descharger l'ame de la desbauche qu'elle en receuoit, et pouuoir philosopher plus en liberté. Mais à ce comte, il se deuoit aussi faire estoupper les oreilles, que Theophrastus dit estre le plus dangereux instrument que nous ayons pour receuoir des impressions violentes à nous troubler et changer; et se deuoit priuer en fin de tous les autres sens; c'est à dire de son estre et de sa vie. Car ils ont tous cette puissance, de commander nostre discours et nostre ame. _Fit etiam sæpe specie quadam, sæpe vocum grauitate et cantibus, vt pellantur animi vehementius: sæpe etiam cura et timore._ Les medecins tiennent, qu'il y a certaines complexions, qui s'agitent par aucuns sons et instrumens iusques à la fureur. I'en ay veu, qui ne pouuoient ouyr ronger vn os soubs leur table sans perdre patience: et n'est guere homme, qui ne se trouble à ce bruit aigre et poignant, que font les limes en raclant le fer: comme à ouyr mascher pres de nous, ou ouyr parler quelqu'vn, qui ayt le passage du gosier ou du nez empesché, plusieurs s'en esmeuuent, iusques à la colere et la haine. Ce flusteur protocole de Gracchus, qui amollissoit, roidissoit, et contournoit la voix de son maistre, lors qu'il haranguoit à Rome, à quoy seruoit il, si le mouuement et qualité du son, n'auoit force à esmouuoir et alterer le iugement des auditeurs? Vrayement il y a bien dequoy faire si grande feste de la fermeté de cette belle piece, qui se laisse manier et changer au bransle et accidens d'vn si leger vent. Cette mesme pipperie, que les sens apportent à nostre entendement, ils la reçoiuent à leur tour. Nostre ame par fois s'en reuenche de mesme, ils mentent, et se trompent à l'enuy. Ce que nous voyons et oyons agitez de colere, nous ne l'oyons pas tel qu'il est.
_Et solem geminum, et duplices se ostendere Thebas._
L'obiect que nous aymons, nous semble plus beau qu'il n'est:
_Multimodis igitur prauas turpésque videmus Esse in deliciis, summóque in honore vigere:_
et plus laid celuy que nous auons à contre-cœur. A vn homme ennuyé et affligé, la clarté du iour semble obscurcie et tenebreuse. Noz sens sont non seulement alterez, mais souuent hebetez du tout, par les passions de l'ame. Combien de choses voyons nous, que nous n'apperceuons pas, si nous auons nostre esprit empesché ailleurs?
_In rebus quoque apertis noscere possis, Si non aduertas animum, proinde esse, quasi omni Tempore semotæ fuerint, longéque remotæ._
Il semble que l'ame retire au dedans, et amuse les puissances des sens. Par ainsin et le dedans et le dehors de l'homme est plein de foiblesse et de mensonge. Ceux qui ont apparié nostre vie à vn songe, ont eu de la raison, à l'aduanture plus qu'ils ne pensoyent. Quand nous songeons, nostre ame vit, agit, exerce toutes ses facultez, ne plus ne moins que quand elle veille; mais si plus mollement et obscurement; non de tant certes, que la difference y soit, comme de la nuict à vne clarté vifue: ouy, comme de la nuict à l'ombre: là elle dort, icy elle sommeille: plus et moins; ce sont tousiours tenebres, et tenebres Cymmeriennes. Nous veillons dormants, et veillants dormons. Ie ne voy pas si clair dans le sommeil: mais quant au veiller, ie ne le trouue iamais assez pur et sans nuage. Encore le sommeil en sa profondeur, endort par fois les songes: mais nostre veiller n'est iamais si esueillé, qu'il purge et dissipe bien à poinct les resueries, qui sont les songes des veillants, et pires que songes. Nostre raison et nostre ame receuant les fantasies et opinions, qui luy nayssent en dormant, et authorizant les actions de noz songes de pareille approbation, qu'elle fait celles du iour: pourquoy ne mettons nous en doubte, si nostre penser, nostre agir, est pas vn autre songer, et nostre veiller, quelque espece de dormir? Si les sens sont noz premiers iuges, ce ne sont pas les nostres qu'il faut seuls appeller au conseil: car en cette faculté, les animaux ont autant ou plus de droit que nous. Il est certain qu'aucuns ont l'ouye plus aigue que l'homme, d'autres la veue, d'autres le sentiment, d'autres l'attouchement ou le goust. Democritus disoit que les Dieux et les bestes auoyent les facultez sensitiues beaucoup plus parfaictes que l'homme. Or entre les effects de leurs sens, et les nostres, la difference est extreme. Nostre saliue nettoye et asseche noz playes, elle tue le serpent.
_Tantáque in his rebus distantia differitásque est, Vt quod aliis cibus est, aliis fuat acre venenum. Sæpe etenim serpens, hominis contacta saliua, Disperit, ac sese mandendo conficit ipsa._
Quelle qualité donnerons nous à la saliue, ou selon nous, ou selon le serpent? Par quel des deux sens verifierons nous sa veritable essence que nous cherchons? Pline dit qu'il y a aux Indes certains lieures marins, qui nous sont poison, et nous à eux: de maniere que du seul attouchement nous les tuons. Qui sera veritablement poison, ou l'homme, ou le poisson? à qui en croirons nous, ou au poisson de l'homme, ou à l'homme du poisson? Quelque qualité d'air infecte l'homme qui ne nuit point au bœuf; quelque autre le bœuf, qui ne nuit point à l'homme; laquelle des deux sera en verité et en nature pestilente qualité? Ceux qui ont la iaunisse, ils voyent toutes choses iaunastres et plus pasles que nous:
_Lurida præterea fiunt quæcunque tuentur Arquati._
Ceux qui ont cette maladie que les medecins nomment Hyposphragma, qui est vne suffusion de sang soubs la peau, voient toutes choses rouges et sanglantes. Ces humeurs, qui changent ainsi les operations de nostre veuë, que sçauons nous si elles predominent aux bestes, et leur sont ordinaires? Car nous en voyons les vnes, qui ont les yeux iaunes, comme noz malades de iaunisse, d'autres qui les ont sanglans de rougeur: à celles là, il est vray-semblable, que la couleur des obiects paroist autre qu'à nous: quel iugement des deux sera le vray? Car il n'est pas dict, que l'essence des choses, se rapporte à l'homme seul. La dureté, la blancheur, la profondeur, et l'aigreur, touchent le seruice et science des animaux, comme la nostre: Nature leur en a donné l'vsage comme à nous. Quand nous pressons l'œil, les corps que nous regardons, nous les apperceuons plus longs et estendus: plusieurs bestes ont l'œil ainsi pressé: cette longueur est donc à l'aduanture la veritable forme de ce corps, non pas celle que noz yeux luy donnent en leur assiette ordinaire. Si nous serrons l'œil par dessoubs, les choses nous semblent doubles:
_Bina lucernarum florentia lumina flammis, Et duplices hominum facies, et corpora bina._
Si nous auons les oreilles empeschées de quelque chose, ou le passage de l'ouye resserré, nous receuons le son autre, que nous ne faisons ordinairement: les animaux qui ont les oreilles velues, ou qui n'ont qu'vn bien petit trou au lieu de l'oreille, ils n'oyent par consequent pas ce que nous oyons, et reçoiuent le son autre. Nous voyons aux festes et aux theatres, qu'opposant à la lumiere des flambeaux, vne vitre teinte de quelque couleur, tout ce qui est en ce lieu, nous appert ou vert, ou iaune, ou violet:
_Et vulgò faciunt id lutea russáque vela, Et ferrugina, cùm, magnis intenta theatris, Per malos volgata trabésque trementia pendent: Namque ibi consessum caueai subter, et omnem Scenai speciem, patrum, matrúmque, deroúmque Inficiunt, cogùntque suo volitare colore._
Il est vray-semblable que les yeux des animaux, que nous voyons estre de diuerse couleur, leur produisent les apparences des corps de mesmes leurs yeux. Pour le iugement de l'operation des sens, il faudroit donc que nous en fussions premierement d'accord auec les bestes, secondement entre nous mesmes. Ce que nous ne sommes aucunement: et entrons en debat tous les coups de ce que l'vn oyt, void, ou gouste, quelque chose autrement qu'vn autre: et debattons autant que d'autre chose, de la diuersité des images que les sens nous rapportent. Autrement oit, et voit par la regle ordinaire de nature, et autrement gouste, vn enfant qu'vn homme de trente ans: et cettuy-cy autrement qu'vn sexagenaire. Les sens sont aux vns plus obscurs et plus sombres, aux autres plus ouuerts et plus aigus. Nous receuons les choses autres et autres selon que nous sommes, et qu'il nous semble. Or nostre sembler estant si incertain et controuersé, ce n'est plus miracle, si on nous dit, que nous pouuons auouër que la neige nous apparoist blanche, mais que d'establir si de son essence elle est telle, et à la verité, nous ne nous en sçaurions respondre: et ce commencement esbranlé, toute la science du monde s'en va necessairement à vau-l'eau. Quoy, que noz sens mesmes s'entr'empeschent l'vn l'autre? vne peinture semble esleuée à la veue, au maniement elle semble plate: dirons nous que le musque soit aggreable ou non, qui resiouit nostre sentiment, et offence nostre goust? Il y a des herbes et des vnguens propres à vne partie du corps, qui en blessent vne autre: le miel est plaisant au goust, mal plaisant à la veue. Ces bagues qui sont entaillées en forme de plumes, qu'on appelle en deuise, pennes sans fin, il n'y a œil qui en puisse discerner la largeur, et qui se sçeust deffendre de cette pipperie, que d'vn costé elle n'aille en eslargissant, et s'appointant et estressissant par l'autre, mesmes quand on la roulle autour du doigt: toutesfois au maniement elle vous semble equable en largeur et par tout pareille. Ces personnes qui pour aider leur volupté, se seruoyent anciennement de miroirs, propres à grossir et aggrandir l'obiect qu'ils representent, affin que les membres qu'ils auoient à embesongner, leur pleussent d'auantage par cette accroissance oculaire: auquel des deux sens donnoient-ils gaigné, ou à la veue qui leur representoit ces membres gros et grands à souhait, ou à l'attouchement qui les leur presentoit petits et desdaignables? Sont-ce nos sens qui prestent au subject ces diuerses conditions, et que les subjects n'en ayent pourtant qu'vne? Comme nous voyons du pain que nous mangeons; ce n'est que pain, mais nostre vsage en fait des os, du sang, de la chair, des poils, et des ongles:
_Vt cibus, in membra atque artus cùm diditur omnes, Disperit, atque aliam naturam sufficit ex se._
L'humeur que succe la racine d'vn arbre, elle se fait tronc, feuille et fruict: l'air n'estant qu'vn, il se fait par l'application à vne trompette, diuers en mille sortes de sons. Sont-ce, dis-ie, noz sens qui façonnent de mesme, de diuerses qualitez ces subjects; ou s'ils les ont telles? Et sur ce doubte, que pouuons nous resoudre de leur veritable essence? D'auantage puis que les accidens des maladies, de la resuerie, ou du sommeil, nous font paroistre les choses autres, qu'elles ne paroissent aux sains, aux sages, et à ceux qui veillent: n'est-il pas vray-semblable que nostre assiette droicte, et noz humeurs naturelles, ont aussi dequoy donner vn estre aux choses, se rapportant à leur condition, et les accommoder à soy, comme font les humeurs desreglées: et nostre santé aussi capable de leur fournir son visage, comme la maladie? Pourquoy n'a le temperé quelque forme des obiects relatiue à soy, comme l'intemperé: et ne leur imprimera-il pareillement son charactere? Le desgousté charge la fadeur au vin; le sain la saueur; l'alteré la friandise. Or nostre estat accommodant les choses à soy, et les transformant selon soy, nous ne sçauons plus quelles sont les choses en verité, car rien ne vient à nous que falsifié et alteré par noz sens. Où le compas, l'esquarre, et la regle sont gauches, toutes les proportions qui s'en tirent, tous les bastimens qui se dressent à leur mesure, sont aussi necessairement manques et deffaillans. L'incertitude de noz sens rend incertain tout ce qu'ils produisent.
_Denique vt in fabrica, si praua est regula prima, Normáque si fallax rectis regionibus exit, Et libella aliqua si ex parte claudicat hilum, Omnia mendosè fieri, atque obstipa necessum est, Praua, cubantia, prona, supina, atque absona tecta, Iam ruere vt quædam videantur velle, ruántque Prodita iudiciis fallacibus omnia primis. Hic igitur ratio tibi rerum praua necesse est, Falsáque sit falsis quæcumque à sensibus orta est._
Au demeurant, qui sera propre à iuger de ces differences? Comme nous disons aux debats de la religion, qu'il nous faut vn iuge non attaché à l'vn ny à l'autre party, exempt de choix et d'affection, ce qui ne se peut parmy les Chrestiens: il aduient de mesme en cecy: car s'il est vieil, il ne peut iuger du sentiment de la vieillesse, estant luy mesme partie en ce debat: s'il est ieune, de mesme: sain, de mesme, de mesme malade, dormant, et veillant: il nous faudroit quelqu'vn exempt de toutes ces qualitez, afin que sans præoccupation de iugement, il iugeast de ces propositions, comme à luy indifferentes: et à ce compte il nous faudroit vn iuge qui ne fust pas. Pour iuger des apparences que nous receuons des subjects, il nous faudroit vn instrument iudicatoire: pour verifier cet instrument, il nous y faut de la demonstration: pour verifier la demonstration, vn instrument, nous voila au rouet. Puis que les sens ne peuuent arrester nostre dispute, estans pleins eux-mesmes d'incertitude, il faut que ce soit la raison: aucune raison ne s'establira sans vne autre raison, nous voyla à reculons iusques à l'infiny. Nostre fantasie ne s'applique pas aux choses estrangeres, ains elle est conceue par l'entremise des sens, et les sens ne comprennent pas le subject estranger, ains seulement leurs propres passions: et par ainsi la fantasie et apparence n'est pas du subject, ains seulement de la passion et souffrance du sens; laquelle passion, et subject, sont choses diuerses: parquoy qui iuge par les apparences, iuge par chose autre que le subject. Et de dire que les passions des sens, rapportent à l'ame, la qualité des subjects estrangers par ressemblance; comment se peut l'ame et l'entendement asseurer de cette ressemblance, n'ayant de soy nul commerce, auec les subjects estrangers? Tout ainsi comme, qui ne cognoist pas Socrates, voyant son pourtraict, ne peut dire qu'il luy ressemble. Or qui voudroit toutesfois iuger par les apparences: si c'est par toutes, il est impossible, car elles s'entr'empeschent par leurs contrarietez et discrepances, comme nous voyons par experience. Sera ce qu'aucunes apparences choisies reglent les autres? Il faudra verifier cette choisie par vne autre choisie, la seconde par la tierce: et par ainsi ce ne sera iamais faict. Finalement, il n'y a aucune constante existence, ny de nostre estre, ny de celuy des obiects. Et nous, et nostre iugement, et toutes choses mortelles, vont coulant et roulant sans cesse. Ainsin il ne se peut establir rien de certain de l'vn à l'autre, et le iugeant, et le iugé, estans en continuelle mutation et branle. Nous n'auons aucune communication à l'estre, par ce que toute humaine nature est tousiours au milieu, entre le naistre et le mourir, ne baillant de soy qu'vne obscure apparence et ombre, et vne incertaine et debile opinion. Et si de fortune vous fichez vostre pensée à vouloir prendre son estre, ce sera ne plus ne moins que qui voudroit empoigner l'eau: car tant plus il serrera et pressera ce qui de sa nature coule par tout, tant plus il perdra ce qu'il vouloit tenir et empoigner. Ainsi veu que toutes choses sont subjectes à passer d'vn changement en autre, la raison qui y cherche vne reelle subsistance, se trouue deceuë, ne pouuant rien apprehender de subsistant et permanant: par ce que tout ou vient en estre, et n'est pas encore du tout, ou commence à mourir auant qu'il soit nay. Platon disoit que les corps n'auoient iamais existence, ouy bien naissance, estimant qu'Homere eust faict l'Ocean pere des Dieux, et Thetis la mere: pour nous montrer, que toutes choses sont en fluxion, muance et variation perpetuelle. Opinion commune à tous les philosophes auant son temps, comme il dit: sauf le seul Parmenides, qui refusoit mouuement aux choses: de la force duquel il fait grand cas. Pythagoras, que toute matiere est coulante et labile. Les Stoiciens, qu'il n'y a point de temps present, et que ce que nous appellons present, n'est que la iointure et assemblage du futur et du passé: Heraclitus, que iamais homme n'estoit deux fois entré en mesme riuiere: Epicharmus, que celuy qui a pieça emprunté de l'argent, ne le doit pas maintenant; et que celuy qui cette nuict a esté conuié à venir ce matin disner, vient auiourd'huy non conuié; attendu que ce ne sont plus eux, ils sont deuenus autres: et qu'il ne se pouuoit trouuer vne substance mortelle deux fois en mesme estat: car par soudaineté et legereté de changement, tantost elle dissipe tantost elle rassemble, elle vient, et puis s'en va, de façon, que ce qui commence à naistre, ne paruient iamais iusques à perfection d'estre. Pourautant que ce naistre n'acheue iamais, et iamais n'arreste, comme estant à bout, ains depuis la semence, va tousiours se changeant et muant d'vn à autre. Comme de semence humaine se fait premierement dans le ventre de la mere vn fruict sans forme: puis vn enfant formé, puis estant hors du ventre, vn enfant de mammelle; apres il deuient garçon; puis consequemment vn iouuenceau; apres vn homme faict; puis vn homme d'aage; à la fin decrepite vieillard. De maniere que l'aage et generation subsequente va tousiours deffaisant et gastant la precedente.
_Mutat enim mundi naturam totius ætas, Ex alióque alius status excipere omnia debet, Nec manet vlla sui similis res: omnia migrant, Omnia commutat natura et vertere cogit._
Et puis nous autres sottement craignons vne espece de mort, là où nous en auons desia passé et en passons tant d'autres. Car non seulement, comme disoit Heraclitus, la mort du feu est generation de l'air, et la mort de l'air, generation de l'eau. Mais encor plus manifestement le pouuons nous voir en nous mesmes. La fleur d'aage se meurt et passe quand la vieillesse suruient: et la ieunesse se termine en fleur d'aage d'homme faict: l'enfance en la ieunesse: et le premier aage meurt en l'enfance: et le iour d'hier meurt en celuy du iourd'huy, et le iourd'huy mourra en celuy de demain: et n'y a rien qui demeure, ne qui soit tousiours vn. Car qu'il soit ainsi, si nous demeurons tousiours mesmes et vns, comment est-ce que nous nous esiouyssons maintenant d'vne chose, et maintenant d'vne autre? comment est-ce que nous aymons choses contraires, ou les hayssons, nous les louons, ou nous les blasmons? comment auons nous differentes affections, ne retenants plus le mesme sentiment en la mesme pensée? Car il n'est pas vray-semblable que sans mutation nous prenions autres passions: et ce qui souffre mutation ne demeure pas vn mesme: et s'il n'est pas vn mesme, il n'est donc pas aussi: ains quant et l'estre tout vn, change aussi l'estre simplement, deuenant tousiours autre d'vn autre. Et par consequent se trompent et mentent les sens de nature, prenans ce qui apparoist, pour ce qui est, à faute de bien sçauoir que c'est qui est. Mais qu'est-ce donc qui est veritablement? ce qui est eternel: c'est à dire, qui n'a iamais eu de naissance, ny n'aura iamais fin, à qui le temps n'apporte iamais aucune mutation. Car c'est chose mobile que le temps, et qui apparoist comme en ombre, auec la matiere coulante et fluante tousiours, sans iamais demeurer stable ny permanente: à qui appartiennent ces mots, deuant et apres, et, a esté, ou sera. Lesquels tout de prime face montrent euidemment, que ce n'est pas chose qui soit: car ce seroit grande sottise et fauceté toute apparente, de dire que cela soit, qui n'est pas encore en estre, ou qui desia a cessé d'estre. Et quant à ces mots, present, instant, maintenant, par lesquels il semble que principalement nous soustenons et fondons l'intelligence du temps, la raison le descouurant, le destruit tout sur le champ: car elle le fend incontinent, et le partit en futur et en passé: comme le voulant voir necessairement desparty en deux. Autant en aduient-il à la nature, qui est mesurée, comme au temps, qui la mesure: car il n'y a non plus en elle rien qui demeure, ne qui soit subsistant, ains y sont toutes choses ou nées, ou naissantes, ou mourantes. Au moyen dequoy ce seroit peché de dire de Dieu, qui est le seul qui est, que il fut, ou il sera: car ces termes là sont declinaisons, passages, ou vicissitudes de ce qui ne peut durer, ny demeurer en estre. Parquoy il faut conclure Dieu seul est, non point selon aucune mesure du temps, mais selon vne eternité immuable et immobile, non mesurée par temps, ny subjecte à aucune declinaison: deuant lequel rien n'est, ny ne sera apres, ny plus nouueau ou plus recent; ains vn realement estant, qui par vn seul maintenant emplit le tousiours, et n'y a rien, qui veritablement soit, que luy seul: sans qu'on puisse dire, il a esté, ou, il sera, sans commencement et sans fin. A cette conclusion si religieuse, d'vn homme payen, ie veux ioindre seulement ce mot, d'vn tesmoing de mesme condition, pour la fin de ce long et ennuyeux discours, qui me fourniroit de matiere sans fin. O la vile chose, dit-il, et abiecte, que l'homme, s'il ne s'esleue au dessus de l'humanité! Voyla vn bon mot, et vn vtile desir: mais pareillement absurde. Car de faire la poignée plus grande que le poing, la brassée plus grande que le bras, et d'esperer eniamber plus que de l'estenduë de noz iambes, cela est impossible et monstrueux: ny que l'homme se monte au dessus de soy et de l'humanité: car il ne peut voir que de ses yeux, ny saisir que de ses prises. Il s'esleuera si Dieu luy preste extraordinairement la main. Il s'esleuera abandonnant et renonçant à ses propres moyens, et se laissant hausser et sousleuer par les moyens purement celestes. C'est à nostre foy Chrestienne, non à sa vertu Stoïque, de pretendre à cette diuine et miraculeuse metamorphose.