‹ Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IIIChapitre 6 sur 31 · CHAPITRE IIII.

CHAPITRE IIII.

_De la Diuersion._

I'AY autresfois esté employé à consoler vne dame vrayement affligee. La plus part de leurs deuils sont artificiels et ceremonieux.

_Vberibus semper lacrymis, sempérque paratis In statione sua, atque expectantibus illam Quo iubeat manare modo._

On y procede mal, quand on s'oppose à cette passion: car l'opposition les pique et les engage plus auant à la tristesse. On exaspere le mal par la ialousie du debat. Nous voyons des propos communs, que ce que i'auray dit sans soing, si on vient à me le contester, ie m'en formalise, ie l'espouse: beaucoup plus ce à quoy i'aurois interest. Et puis en ce faisant, vous vous presentez à vostre operation d'vne entree rude: là où les premiers accueils du medecin enuers son patient, doiuent estre gracieux, gays, et aggreables. Iamais medecin laid, et rechigné n'y fit œuure. Au contraire doncq, il faut ayder d'arriuee et fauoriser leur plaincte, et en tesmoigner quelque approbation et excuse. Par cette intelligence, vous gaignez credit à passer outre, et d'vne facile et insensible inclination, vous vous coulez aux discours plus fermes et propres à leur guerison. Moy, qui ne desirois principalement que de piper l'assistance, qui auoit les yeux sur moy, m'aduisay de plastrer le mal. Aussi me trouue-ie par experience, auoir mauuaise main et infructueuse à persuader. Ou ie presente mes raisons trop pointues et trop seiches: ou trop brusquement: ou trop nonchalamment. Apres que ie me fus appliqué vn temps à son tourment, ie n'essayay pas de le guarir par fortes et viues raisons: par ce que i'en ay faute, ou que ie pensois autrement faire mieux mon effect. Ny n'allay choisissant les diuerses manieres, que la philosophie prescrit à consoler: Que ce qu'on plaint n'est pas mal, comme Cleanthes: Que c'est vn leger mal, comme les Peripateticiens: Que se plaindre n'est action, ny iuste, ny loüable, comme Chrysippus: Ny cette cy d'Epicurus, plus voisine à mon style, de transferer la pensee des choses fascheuses aux plaisantes: Ny faire vne charge de tout cet amas, le dispensant par occasion, comme Cicero. Mais declinant tout mollement noz propos, et les gauchissant peu à peu, aux subiects plus voysins, et puis vn peu plus eslongnez, selon qu'elle se prestoit plus à moy, ie luy desrobay imperceptiblement cette pensee douloureuse: et la tins en bonne contenance et du tout r'apaisee autant que i'y fus. I'vsay de diuersion. Ceux qui me suyuirent à ce mesme seruice, n'y trouuerent aucun amendement: car ie n'auois pas porté la coignee aux racines.

A l'aduenture ay-ie touché quelque espece de diuersions publiques. Et l'vsage des militaires, dequoy se seruit Pericles en la guerre Peloponnesiaque: et mille autres ailleurs, pour reuoquer de leurs païs les forces contraires, est trop frequent aux histoires. Ce fut vn ingenieux destour, dequoy le Sieur d'Himbercourt sauua et soy et d'autres, en la ville du Liege: où le Duc de Bourgongne, qui la tenoit assiegee, l'auoit fait entrer, pour executer les conuenances de leur reddition accordee. Ce peuple assemblé de nuict pour y pouruoir, commence à se mutiner contre ces accords passez: et delibererent plusieurs, de courre sus aux negociateurs, qu'ils tenoient en leur puissance. Luy, sentant le vent de la premiere ondee de ces gens, qui venoient se ruer en son logis, lascha soudain vers eux, deux des habitans de la ville, (car il y en auoit aucuns auec luy) chargez de plus douces et nouuelles offres, à proposer en leur conseil, qu'il auoit forgees sur le champ pour son besoing. Ces deux arresterent la premiere tempeste, ramenant cette tourbe esmeüe en la maison de ville, pour ouyr leur charge, et y deliberer. La deliberation fut courte. Voicy desbonder vn second orage, autant animé que l'autre: et luy à leur despecher en teste, quatre nouueaux et semblables intercesseurs, protestans auoir à leur declarer à ce coup, des presentations plus grasses, du tout à leur contentement et satisfaction: par où ce peuple fut de rechef repoussé dans le conclaue. Somme, que par telle dispensation d'amusemens, diuertissant leur furie, et la dissipant en vaines consultations, il l'endormit en fin, et gaigna le iour, qui estoit son principal affaire. Cet autre comte est aussi de ce predicament. Atalante fille de beauté excellente, et de merueilleuse disposition, pour se deffaire de la presse de mille poursuiuants, qui la demandoient en mariage, leur donna cette loy, qu'elle accepteroit celuy qui l'egalleroit à la course, pourueu que ceux qui y faudroient, en perdissent la vie. Il s'en trouua assez, qui estimerent ce prix digne d'vn tel hazard, et qui encoururent la peine de ce cruel marché. Hippomenes ayant à faire son essay apres les autres, s'adressa à la deesse tutrice de cette amoureuse ardeur, l'appellant à son secours: qui exauçant sa priere, le fournit de trois pommes d'or, et de leur vsage. Le champ de la course ouuert, à mesure qu'Hippomenes sent sa maistresse luy presser les talons, il laisse eschapper, comme par inaduertance, l'vne de ces pommes: la fille amusee de sa beauté, ne faut point de se destourner pour l'amasser:

_Obstupuit virgo, nitidique cupidine pomi Declinat cursus, aurúmque volubile tollit._

Autant en fit-il à son poinct, et de la seconde et de la tierce: iusques à ce que par ce fouruoyement et diuertissement, l'aduantage de la course luy demeura. Quand les medecins ne peuuent purger le caterrhe, ils le diuertissent, et desuoyent à vne autre partie moins dangereuse. Ie m'apperçoy que c'est aussi la plus ordinaire recepte aux maladies de l'ame. _Abducendus etiam nonnunquam animus est ad alia studia, solicitudines, curas, negotia: loci denique mutatione, tanquam ægroti non conualescentes, sæpe curandus est._ On luy fait peu choquer les maux de droit fil: on ne luy en fait ny soustenir ny rabatre l'atteinte: on la luy fait decliner et gauchir.

Cette autre leçon est trop haute et trop difficile. C'est à faire à ceux de la premiere classe, de s'arrester purement à la chose, la considerer, la iuger. Il appartient à vn seul Socrates, d'accointer la mort d'vn visage ordinaire, s'en appriuoiser et s'en iouer. Il ne cherche point de consolation hors de la chose: le mourir luy semble accident naturel et indifferent: il fiche là iustement sa veuë, et s'y resoult, sans regarder ailleurs. Les disciples d'Hegesias, qui se font mourir de faim, eschauffez des beaux discours de ses leçons, et si dru que le Roy Ptolomee luy fit defendre de plus entretenir son eschole de ces homicides discours: ceux là ne considerent point la mort en soy, ils ne la iugent point: ce n'est pas là où ils arrestent leur pensee: ils courent, ils visent à vn estre nouueau.

Ces pauures gens qu'on void sur l'eschaffaut, remplis d'vne ardente deuotion, y occupants tous leurs sens autant qu'ils peuuent: les aureilles aux instructions qu'on leur donne; les yeux et les mains tendues au ciel: la voix à des prieres hautes, auec vne esmotion aspre et continuelle, font certes chose louable et conuenable à vne telle necessité. On les doibt louer de religion: mais non proprement de constance. Ils fuyent la lucte: ils destournent de la mort leur consideration: comme on amuse les enfans pendant qu'on leur veut donner le coup de lancette. I'en ay veu, si par fois leur veuë se raualoit à ces horribles asprets de la mort, qui sont autour d'eux, s'en transir, et reietter auec furie ailleurs leur pensee. A ceux qui passent vne profondeur effroyable, on ordonne de clorre ou destourner leurs yeux. Subrius Flauius, ayant par le commandement de Neron, à estre deffaict, et par les mains de Niger, tous deux chefs de guerre: quand on le mena au champ, où l'execution deuoit estre faicte, voyant le trou que Niger auoit fait cauer pour le mettre, inegal et mal formé: Ny cela, mesme, dit-il, se tournant aux soldats qui y assistoyent, n'est selon la discipline militaire. Et à Niger, qui l'exhortoit de tenir la teste ferme: Frapasses tu seulement aussi ferme. Et deuina bien: car le bras tremblant à Niger, il la luy coupa à diuers coups. Cettuy-cy semble auoir eu sa pensee droittement et fixement au subiect. Celuy qui meurt en la meslee, les armes à la main, il n'estudie pas lors la mort, il ne la sent, ny ne la considere: l'ardeur du combat l'emporte. Vn honneste homme de ma cognoissance, estant tombé comme il se batoit en estocade, et se sentant daguer à terre par son ennemy de neuf ou dix coups, chacun des assistans luy crioit qu'il pensast à sa conscience, mais il me dit depuis, qu'encores que ces voix luy vinssent aux oreilles, elles ne l'auoient aucunement touché, et qu'il ne pensa iamais qu'à se descharger et à se venger. Il tua son homme en ce mesme combat. Beaucoup fit pour L. Syllanus, celuy qui luy apporta sa condamnation: de ce qu'ayant ouy sa response, qu'il estoit bien preparé à mourir, mais non pas de mains scelerees: il se rua sur luy, auec ses soldats pour le forcer: et comme luy tout desarmé, se defendoit obstinement de poingts et de pieds, il le fit mourir en ce debat: dissipant en prompte cholere et tumultuaire, le sentiment penible d'vne mort longue et preparee, à quoy il estoit destiné. Nous pensons tousiours ailleurs: l'esperance d'vne meilleure vie nous arreste et appuye: ou l'esperance de la valeur de nos enfans: ou la gloire future de nostre nom: ou la fuitte des maux de cette vie: ou la vengeance qui menasse ceux qui nous causent la mort:

_Spero equidem mediis, si quid pia numina possunt, Supplicia hausurum scopulis, et nomine Dido Sæpe vocaturum. Audiam, et hæc manes veniet mihi fama sub imos._

Xenophon sacrifioit couronné quand on luy vint annoncer la mort de son fils Gryllus, en la bataille de Mantinee. Au premier sentiment de cette nouuelle, il ietta sa couronne à terre: mais par la suitte du propos, entendant la forme d'vne mort tres-valeureuse, il l'amassa, et remit sur sa teste. Epicurus mesme se console en sa fin, sur l'eternité et l'vtilité de ses escrits. _Omnes clari et nobilitati labores, fiunt tolerabiles._ Et la mesme playe, le mesme trauail, ne poise pas, dit Xenophon, à vn general d'armee, comme à vn soldat. Epaminondas print sa mort bien plus alaigrement, ayant esté informé, que la victoire estoit demeuree de son costé. _Hæc sunt solatia, hæc fomenta summorum dolorum._ Et telles autres circonstances nous amusent, diuertissent et destournent de la consideration de la chose en soy. Voire les arguments de la philosophie, vont à touts coups costoyans et gauchissans la matiere, et à peine essuyans sa crouste. Le premier homme de la premiere eschole philosophique, et surintendante des autres, ce grand Zenon, contre la mort: Nul mal n'est honorable: la mort l'est: elle n'est pas donc mal. Contre l'yurongnerie: Nul ne fie son secret à l'yurongne: chacun le fie au sage: le sage ne sera donc pas yurongne. Cela est-ce donner au blanc? I'ayme à veoir ces ames principales, ne se pouuoir desprendre de nostre consorce. Tant parfaicts hommes qu'ils soyent, ce sont tousiours bien lourdement des hommes.

C'est vne douce passion que la vengeance, de grande impression et naturelle: ie le voy bien, encore que ie n'en aye aucune experience. Pour en distraire dernierement vn ieune Prince, ie ne luy allois pas disant, qu'il falloit prester la iouë à celuy qui vous auoit frappé l'autre, pour le deuoir de charité: ny ne luy allois representer les tragiques euenements que la poësie attribue à cette passion. Ie la laissay là, et m'amusay à luy faire gouster la beauté d'vne image contraire: l'honneur, la faueur, la bien-vueillance qu'il acquerroit par clemence et bonté: ie le destournay à l'ambition. Voyla comme lon en faict. Si vostre affection en l'amour est trop puissante, dissipez la, disent-ils. Et disent vray, car ie l'ay souuent essayé auec vtilité. Rompez la à diuers desirs, desquels il y en ayt vn regent et vn maistre, si vous voulez, mais de peur qu'il ne vous gourmande et tyrannise, affoiblissez-le, seiournez-le, en le diuisant et diuertissant.

_Cùm morosa vago singultiet inguine vena,

Coniicito humorem collectum in corpora quæque._

Et pouruoyez y de bonne heure, de peur que vous n'en soyez en peine, s'il vous a vne fois saisi.

_Si non prima nouis conturbes vulnera plagis, Volgiuagáque vagus Venere ante recentia cures._

Ie fus autrefois touché d'vn puissant desplaisir, selon ma complexion: et encores plus iuste que puissant: ie m'y fusse perdu à l'aduenture, si ie m'en fusse simplement fié à mes forces. Ayant besoing d'vne vehemente diuersion pour m'en distraire, ie me fis par art amoureux et par estude: à quoy l'aage m'aydoit. L'amour me soulagea et retira du mal, qui m'estoit causé par l'amitié. Par tout ailleurs de mesme. Vne aigre imagination me tient: ie trouue plus court, que de la dompter, la changer: ie luy en substitue, si ie ne puis vne contraire, aumoins vn' autre. Tousiours la variation soulage, dissout et dissipe. Si ie ne puis la combatre, ie luy eschappe: et en la fuïant, ie fouruoye, ie ruse. Muant de lieu, d'occupation, de compagnie, ie me sauue dans la presse d'autres amusemens et pensees, où elle perd ma trace, et m'esgare. Nature procede ainsi, par le benefice de l'inconstance. Car le temps qu'elle nous a donné pour souuerain medecin de nos passions, gaigne son effect principalement par là, que fournissant autres et autres affaires à nostre imagination, il demesle et corrompt cette premiere apprehension, pour forte qu'elle soit. Vn sage ne voit guere moins, son amy mourant, au bout de vingt et cinq ans, qu'au premier an; et suiuant Epicurus, de rien moins: car il n'attribuoit aucun leniment des fascheries, ny à la preuoyance, ny à l'antiquité d'icelles. Mais tant d'autres cogitations trauersent cette-cy, qu'elle s'alanguit, et se lasse en fin. Pour destourner l'inclination des bruits communs, Alcibiades couppa les oreilles et la queuë à son beau chien, et le chassa en la place: afin que donnant ce subiect pour babiller au peuple, il laissast en paix ses autres actions. I'ay veu aussi, pour cet effect de diuertir les opinions et coniectures du peuple, et desuoyer les parleurs, des femmes, couurir leurs vrayes affections, par des affections contrefaictes. Mais i'en ay veu telle, qui en se contrefaisant s'est laissee prendre à bon escient, et a quitté la vraye et originelle affection pour la feinte: et aprins par elle, que ceux qui se trouuent bien logez, sont des sots de consentir à ce masque. Les accueils et entretiens publiques estans reseruez à ce seruiteur aposté, croyez qu'il n'est guere habile, s'il ne se met en fin en vostre place, et vous envoye en la sienne. Cela c'est proprement tailler et coudre vn soulier, pour qu'vn autre le chausse.

Peu de chose nous diuertit et destourne: car peu de chose nous tient. Nous ne regardons gueres les subiects en gros et seuls: ce sont des circonstances ou des images menues et superficielles qui nous frappent: et des vaines escorces qui reiallissent des subiects.

_Folliculos vt nunc teretes æstate cicadæ Linquunt._

Plutarque mesme regrette sa fille par des singeries de son enfance. Le souuenir d'vn adieu, d'vne action, d'vne grace particuliere, d'vne recommandation derniere, nous afflige. La robe de Cæsar troubla toute Romme, ce que sa mort n'auoit pas faict. Le son mesme des noms, qui nous tintoüine aux oreilles: Mon pauure maistre, ou mon grand amy: helas mon cher pere, ou ma bonne fille. Quand ces redites me pinsent, et que i'y regarde de pres, ie trouue que c'est vne pleinte grammairiene, le mot et le ton me blesse. Comme les exclamations des prescheurs, esmouuent leur auditoire souuent, plus que ne font leurs raisons: et comme nous frappe la voix piteuse d'vne beste qu'on tue pour nostre seruice: sans que ie poise ou penetre ce pendant, la vraye essence et massiue de mon subiect.

_His se stimulis dolor ipse lacessit._

Ce sont les fondemens de nostre deuil. L'opiniastreté de mes pierres, specialement en la verge, m'a par fois ietté en longues suppressions d'vrine, de trois, de quatre iours: et si auant en la mort, que c'eust esté follie d'esperer l'euiter, voyre desirer, veu les cruels efforts que cet estat m'apporte. O que ce bon Empereur, qui faisoit lier la verge à ses criminels, pour les faire mourir à faute de pisser, estoit grand maistre en la science de bourrellerie! Me trouuant là, ie consideroy par combien legeres causes et obiects, l'imagination nourrissoit en moy le regret de la vie: de quels atomes se bastissoit en mon ame, le poids et la difficulté de ce deslogement: à combien friuoles pensees nous donnions place en vn si grand affaire. Vn chien, vn cheual, vn liure, vn verre, et quoy non? tenoient compte en ma perte. Aux autres, leurs ambitieuses esperances, leur bourse, leur science, non moins sottement à mon gré. Ie voy nonchalamment la mort, quand ie la voy vniuersellement, comme fin de la vie. Ie la gourmande en bloc: par le menu, elle me pille. Les larmes d'vn laquais, la dispensation de ma desferre, l'attouchement d'vne main cognue, vne consolation commune, me desconsole et m'attendrit. Ainsi nous troublent l'ame, les plaintes des fables: et les regrets de Didon, et d'Ariadné passionnent ceux mesmes qui ne les croyent point en Virgile et en Catulle: c'est vne exemple de nature obstinee et dure, n'en sentir aucune emotion: comme on recite, pour miracle, de Polemon: mais aussi ne pallit il pas seulement à la morsure d'vn chien enragé, qui luy emporta le gras de la iambe. Et nulle sagesse ne va si auant, de conceuoir la cause d'vne tristesse, si viue et entiere, par iugement, qu'elle ne souffre accession par la presence, quand les yeux et les oreilles y ont leur part: parties qui ne peuuent estre agitees que par vains accidens. Est-ce raison que les arts mesmes se seruent et facent leur proufit, de nostre imbecillité et bestise naturelle? L'orateur, dit la rhetorique, en cette farce de son plaidoier, s'esmouuera par le son de sa voix, et par ses agitations feintes; et se lairra piper à la passion qu'il represente. Il s'imprimera vn vray deuil et essentiel, par le moyen de ce battelage qu'il iouë, pour le transmettre aux iuges, à qui il touche encore moins. Comme font ces personnes qu'on loüe aux mortuaires, pour ayder à la ceremonie du deuil, qui vendent leurs larmes à poix et à mesure, et leur tristesse. Car encore qu'ils s'esbranlent en forme empruntee, toutesfois en habituant et rengeant la contenance, il est certain qu'ils s'emportent souuent tous entiers, et reçoiuent en eux vne vraye melancholie. Ie fus entre plusieurs autres de ses amis, conduire à Soissons le corps de monsieur de Grammont, du siege de la Fere, où il fut tué. Ie consideray que par tout où nous passions, nous remplissions de lamentation et de pleurs, le peuple que nous rencontrions, par la seule montre de l'appareil de nostre conuoy: car seulement le nom du trespassé n'y estoit pas cogneu. Quintilian dit auoir veu des comediens si fort engagez en vn rolle de deuil, qu'ils en pleuroient encore au logis: et de soy mesme, qu'ayant prins à esmouuoir quelque passion en autruy, il l'auoit espousee, iusques à se trouuer surprins, non seulement de larmes, mais d'vne palleur de visage et port d'homme vrayement accablé de douleur. En vne contree pres de nos montaignes, les femmes font le prestre-martin: car comme elles agrandissent le regret du mary perdu, par la souuenance des bonnes et agreables conditions qu'il auoit, elles font tout d'vn train aussi recueil et publient ses imperfections: comme pour entrer d'elles mesmes en quelque compensation, et se diuertir de la pitié au desdain. De bien meilleure grace encore que nous, qui à la perte du premier cognu, nous piquons à luy prester des louanges nouuelles et fauces: et à le faire tout autre, quand nous l'auons perdu de veuë, qu'il ne nous sembloit estre, quand nous le voyions. Comme si le regret estoit vne partie instructiue: ou que les larmes en lauant nostre entendement, l'esclaircissent. Ie renonce dés à present aux fauorables tesmoignages, qu'on me voudra donner, non par ce que i'en seray digne, mais par ce que ie seray mort. Qui demandera à celuy là, Quel interest auez vous à ce siege? L'interest de l'exemple, dira-il, et de l'obeyssance commune du Prince: ie n'y pretens proffit quelconque: et de gloire, ie sçay la petite part qui en peut toucher vn particulier comme moy: ie n'ay icy ny passion ny querelle. Voyez le pourtant le lendemain, tout changé, tout bouillant et rougissant de cholere, en son rang de bataille pour l'assaut. C'est la lueur de tant d'acier, et le feu et tintamarre de nos canons et de nos tambours, qui luy ont ietté cette nouuelle rigueur et hayne dans les veines. Friuole cause, me direz vous. Comment cause? il n'en faut point, pour agiter nostre ame. Vne resuerie sans corps et sans subiect la regente et l'agite. Que ie me mette à faire des chasteaux en Espaigne, mon imagination m'y forge des commoditez et des plaisirs, desquels mon ame est reellement chatouillee et resiouye. Combien de fois embrouillons nous nostre esprit de cholere ou de tristesse, par telles ombres, et nous inserons en des passions fantastiques, qui nous alterent et l'ame et le corps? Quelles grimaces, estonnees, riardes, confuses, excite la resuerie en noz visages! Quelles saillies et agitations de membres et de voix! Semble-il pas de cet homme seul, qu'il aye des visions fauces, d'vne presse d'autres hommes, auec qui il negocie: ou quelque demon interne, qui le persecute? Enquerez vous à vous, où est l'obiect de cette mutation? Est-il rien sauf nous, en nature, que l'inanité substante, sur quoy elle puisse? Cambyses pour auoir songé en dormant, que son frere deuoit deuenir Roy de Perse, le fit mourir, vn frere qu'il aymoit, et duquel il s'estoit tousiours fié. Aristodemus Roy des Messeniens se tua, pour vne fantasie qu'il print de mauuais augure, de ie ne sçay quel hurlement de ses chiens. Et le Roy Midas en fit autant, troublé et fasché de quelque mal plaisant songe qu'il auoit songé. C'est priser sa vie iustement ce qu'elle est, de l'abandonner pour vn songe. Oyez pourtant nostre ame, triompher de la misere du corps, de sa foiblesse, de ce qu'il est en butte à toutes offences et alterations: vrayement elle a raison d'en parler.

_O prima infelix fingenti terra Prometheo! Ille parum cauti pectoris egit opus. Corpora disponens, mentem non vidit in arte, Recta animi primùm debuit esse via._