‹ Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IVChapitre 111 sur 241 · CHAPITRE XV.

CHAPITRE XV.

_Que nostre desir s’accroist par la malaisance._

Il n’y a raison qui n’en aye vne contraire, dit le plus sage party des philosophes. Ie remaschois tantost ce beau mot, * qu’vn ancien allegue pour le mespris de la vie: Nul bien nous peut apporter plaisir, si ce n’est celuy, à la perte duquel nous sommes preparez: ║_In æquo est dolor amissæ rei, et timor amittendæ_║. Voulant gaigner par là, que la fruition de la vie ne nous peut estre vrayement plaisante, si nous sommes en crainte de la perdre. Il se pourroit toutesfois dire au rebours, que nous serrons et embrassons ce bien, d’autant plus estroit, * et auecques plus d’affection, que nous le voyons nous estre moins seur, et craignons qu’il nous soit osté. Car il se sent euidemment, comme le feu se picque à l’assistance du froid, que nostre volonté s’aiguise aussi par le contraste:

│_Si numquam Danaen habuisset ahenea turris, Non esset Danae de Ioue facta parens_:│

et qu’il n’est rien naturellement si contraire à nostre goust que la satieté, qui vient de l’aisance: ny rien qui l’aiguise tant que la rareté et difficulté. _Omnium rerum voluptas ipso quo debet fugare periculo crescit._

_Galla, nega; satiatur amor, nisi gaudia torquent._

Pour tenir l’amour en haleine, Lycurgue ordonna que les mariez de Lacedemone ne se pourroient prattiquer qu’à la desrobée, et que ce seroit pareille honte de les rencontrer couchés ensemble qu’auecques d’autres. La difficulté des assignations, le danger des surprises, la honte du lendemain,

_Et languor, et silentium, Et latere petitus imo spiritus_,

c’est ce qui donne pointe à la sauce. ║Combien de ieux tres-lasciuement plaisants, naissent de l’honneste et vergongneuse maniere de parler des ouurages de l’Amour? ║La volupté mesme cherche à s’irriter par la douleur│. Elle est bien plus sucrée, quand elle cuit, et quand elle escorche│. La courtisane Flora disoit n’auoir iamais couché auec Pompeius, qu’elle ne luy eust faict porter les merques de ses morsures.

ESSAIS DE MONTAIGNE.

VARIANTES

DE L’ÉDITION DE 1595 PAR RAPPORT AUX ÉDITIONS DE 1580 ET 1588; ET DE CETTE DERNIÈRE A CELLE DE 1580.

AV LECTEVR.

=14.=--10.--13.--20.