‹ Esther (Racine), Didot, 1854Chapitre 19 sur 23 · Scène V.

Scène V.

ESTHER, AMAN, ÉLISE, le chœur.

AMAN, à Esther.

D’un juste étonnement je demeure frappé.
Les ennemis des Juifs m’ont trahi, m’ont trompé :
J’en atteste du ciel la puissance suprême,
En les perdant j’ai cru vous assurer vous-même.
Princesse, en leur faveur employez mon crédit :
Le roi, vous le voyez, flotte encore interdit.
Je sais par quels ressorts on le pousse, on l’arrête ;
Et fais, comme il me plaît, le calme et la tempête.
Les intérêts des Juifs déjà me sont sacrés.
Parlez : vos ennemis aussitôt massacrés,
Victimes de la foi que ma bouche vous jure,
De ma fatale erreur répareront l’injure.
Quel sang demandez-vous ?

ESTHER.

Quel sang demandez-vous ? Va, traître, laisse-moi.
Les Juifs n’attendent rien d’un méchant tel que toi.
Misérable, le Dieu vengeur de l’innocence,
Tout prêt à te juger, tient déjà sa balance !
Bientôt son juste arrêt te sera prononcé.
Tremble : son jour approche, et ton règne est passé.

AMAN.

Oui, ce Dieu, je l’avoue, est un Dieu redoutable.
Mais veut-il que l’on garde une haine implacable ?
C’en est fait : mon orgueil est forcé de plier ;
L’inexorable Aman est réduit à prier.
(il se jette à ses pieds.)

Par le salut des Juifs, par ces pieds que j’embrasse,

Par ce sage vieillard, l’honneur de votre race,
Daignez d’un roi terrible apaiser le courroux ;
Sauvez Aman, qui tremble à vos sacrés genoux.

Page 1