‹ Esther (Racine), Didot, 1854Chapitre 6 sur 23 · Scène première.

Scène première.

AMAN, HYDASPE.

AMAN.

Eh quoi ! lorsque le jour ne commence qu’à luire,
Dans ce lieu redoutable oses-tu m’introduire ?

HYDASPE.

Vous savez qu’on s’en peut reposer sur ma foi ;
Que ces portes, seigneur, n’obéissent qu’à moi :
Venez. Partout ailleurs on pourrait nous entendre.

AMAN.

Quel est donc le secret que tu me veux apprendre ?

HYDASPE.

Seigneur, de vos bienfaits mille fois honoré,
Je me souviens toujours que je vous ai juré
D’exposer à vos yeux, par des avis sincères,
Tout ce que ce palais renferme de mystères.
Le roi d’un noir chagrin paraît enveloppé :
Quelque songe effrayant cette nuit l’a frappé.
Pendant que tout gardait un silence paisible,
Sa voix s’est fait entendre avec un cri terrible.
J’ai couru. Le désordre était dans ses discours :
Il s’est plaint d’un péril qui menaçait ses jours ;
Il parlait d’ennemi, de ravisseur farouche ;
Même le nom d’Esther est sorti de sa bouche.
Il a dans ces horreurs passé toute la nuit.
Enfin, las d’appeler un sommeil qui le fuit,

Pour écarter de lui ces images funèbres,
Il s’est fait apporter ces annales célèbres
Où les faits de son règne, avec soin amassés,
Par de fidèles mains chaque jour sont tracés ;
On y conserve écrits le service et l’offense,
Monuments éternels d’amour et de vengeance.
Le roi, que j’ai laissé plus calme dans son lit,
D’une oreille attentive écoute ce récit.

AMAN.

De quel temps de sa vie a-t-il choisi l’histoire ?

HYDASPE.

Il revoit tous ces temps si remplis de sa gloire,
Depuis le fameux jour qu’au trône de Cyrus
Le choix du sort plaça l’heureux Assuérus.

AMAN.

Ce songe, Hydaspe, est donc sorti de son idée ?

HYDASPE.

Entre tous les devins fameux dans la Chaldée,
Il a fait assembler ceux qui savent le mieux
Lire en un songe obscur les volontés des cieux…
Mais quel trouble vous-même aujourd’hui vous agite ?
Votre âme, en m’écoutant, paraît tout interdite :
L’heureux Aman a-t-il quelques secrets ennuis ?

AMAN.

Peux-tu le demander dans la place où je suis ?
Haï, craint, envié, souvent plus misérable
Que tous les malheureux que mon pouvoir accable !

HYDASPE.

Eh ! qui jamais du ciel eut des regards plus doux ?
Vous voyez l’univers prosterné devant vous.

AMAN.

L’univers ! Tous les jours un homme… un vil esclave,
D’un front audacieux me dédaigne et me brave.

HYDASPE.

Quel est cet ennemi de l’État et du roi ?

AMAN.

Le nom de Mardochée est-il connu de toi ?

HYDASPE.

Qui ? ce chef d’une race abominable, impie ?

AMAN.

Oui, lui-même.

HYDASPE.

Oui, lui-même. Eh, seigneur ! d’une si belle vie
Un si faible ennemi peut-il troubler la paix ?

AMAN.

L’insolent devant moi ne se courba jamais.
En vain de la faveur du plus grand des monarques
Tout révère à genoux les glorieuses marques ;
Lorsque d’un respect saint tous les Persans touchés
N’osent lever leurs fronts à la terre attachés,
Lui, fièrement assis, et la tête immobile,
Traite tous ces honneurs d’impiété servile,
Présente à mes regards un front séditieux,
Et ne daignerait pas au moins baisser les yeux !
Du palais cependant il assiége la porte :
À quelque heure que j’entre, Hydaspe, ou que je sorte,
Son visage odieux m’afflige et me poursuit ;
Et mon esprit troublé le voit encor la nuit.
Ce matin j’ai voulu devancer la lumière :
Je l’ai trouvé couvert d’une affreuse poussière,
Revêtu de lambeaux, tout pâle ; mais son œil
Conservait sous la cendre encor le même orgueil.
D’où lui vient, cher ami, cette impudente audace ?
Toi qui dans ce palais vois tout ce qui se passe,
Crois-tu que quelque voix ose parler pour lui ?
Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui ?

HYDASPE.

Seigneur, vous le savez, son avis salutaire
Découvrit de Tharès le complot sanguinaire.
Le roi promit alors de le récompenser :
Le roi, depuis ce temps, paraît n’y plus penser.

AMAN.

Non, il faut à tes yeux dépouiller l’artifice.
J’ai su de mon destin corriger l’injustice :
Dans les mains des Persans jeune enfant apporté,
Je gouverne l’empire où je fus acheté ;
Mes richesses des rois égalent l’opulence ;
Environné d’enfants soutiens de ma puissance,
Il ne manque à mon front que le bandeau royal.
Cependant (des mortels aveuglement fatal !)
De cet amas d’honneurs la douceur passagère
Fait sur mon cœur à peine une atteinte légère ;
Mais Mardochée, assis aux portes du palais,
Dans ce cœur malheureux enfonce mille traits ;
Et toute ma grandeur me devient insipide,
Tandis que le soleil éclaire ce perfide.

HYDASPE.

Vous serez de sa vue affranchi dans dix jours :
La nation entière est promise aux vautours.

AMAN.

Ah ! que ce temps est long à mon impatience !
C’est lui, je te veux bien confier ma vengeance,
C’est lui qui, devant moi refusant de ployer,
Les a livrés au bras qui les va foudroyer.
C’était trop peu pour moi d’une telle victime :
La vengeance trop faible attire un second crime.
Un homme tel qu’Aman, lorsqu’on l’ose irriter,
Dans sa juste fureur ne peut trop éclater.

Il faut des châtiments dont l’univers frémisse ;
Qu’on tremble en comparant l’offense et le supplice ;
Que les peuples entiers dans le sang soient noyés.
Je veux qu’on dise un jour aux siècles effrayés :
« Il fut des Juifs, il fut une insolente race ;
« Répandus sur la terre, ils en couvraient la face ;
« Un seul osa d’Aman attirer le courroux,
« Aussitôt de la terre ils disparurent tous. »

HYDASPE.

Ce n’est donc pas, seigneur, le sang amalécite
Dont la voix à les perdre en secret vous excite ?

AMAN.

Je sais que descendu de ce sang malheureux,
Une éternelle haine a dû m’armer contre eux ;
Qu’ils firent d’Amalec un indigne carnage ;
Que, jusqu’aux vils troupeaux, tout éprouva leur rage ;
Qu’un déplorable reste à peine fut sauvé ;
Mais, crois-moi, dans le rang où je suis élevé,
Mon âme, à ma grandeur tout entière attachée,
Des intérêts du sang est faiblement touchée.
Mardochée est coupable ; et que faut-il de plus ?
Je prévins donc contre eux l’esprit d’Assuérus,
J’inventai des couleurs, j’armai la calomnie,
J’intéressai sa gloire : il trembla pour sa vie.
Je les peignis puissants, riches, séditieux ;
Leur Dieu même ennemi de tous les autres dieux.
« Jusqu’à quand souffre-t-on que ce peuple respire,
« Et d’un culte profane infecte votre empire ?
« Étrangers dans la Perse, à nos lois opposés,
« Du reste des humains ils semblent divisés,
« N’aspirent qu’à troubler le repos où nous sommes,
« Et, détestés partout, détestent tous les hommes.
« Prévenez, punissez leurs insolents efforts :
« De leur dépouille enfin grossissez vos trésors. »
Je dis, et l’on me crut. Le roi, dès l’heure même,
Mit dans ma main le sceau de son pouvoir suprême :
« Assure, me dit-il, le repos de ton roi,
« Va, perds ces malheureux : leur dépouille est à toi. »
Toute la nation fut ainsi condamnée.
Du carnage avec lui je réglai la journée.
Mais de ce traître enfin le trépas différé
Fait trop souffrir mon cœur de son sang altéré.
Un je ne sais quel trouble empoisonne ma joie.
Pourquoi dix jours encor faut-il que je le voie ?

HYDASPE.

Et ne pouvez-vous pas d’un mot l’exterminer ?
Dites au roi, seigneur, de vous l’abandonner.

AMAN.

Je viens pour épier le moment favorable.
Tu connais, comme moi, ce prince inexorable :
Tu sais combien terrible en ses soudains transports,
De nos desseins souvent il rompt tous les ressorts.
Mais à me tourmenter ma crainte est trop subtile :
Mardochée à ses yeux est une âme trop vile.

HYDASPE.

Que tardez-vous ? Allez, et faites promptement
Élever de sa mort le honteux instrument.

AMAN.

J’entends du bruit ; je sors. Toi, si le roi m’appelle…

HYDASPE.

Il suffit.

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