‹ Esthétique de la langue françaiseChapitre 13 sur 16 · II

II

Pour blâmer la déformation linguistique, M. Deschanel s’est placé au point de vue de l’usage et de la correction académique. C’est aussi ce qui a guidé le colligeur de l’Almanach Hachette pour la présente année 1899. Ce modeste et anonyme défenseur du beau langage a recueilli environ trois cents fautes (à ce qu’il écrit) de français, et il les a redressées courageusement. Il ne donne pas d’explications; il enjoint. C’est un Dites, Ne dites pas dans toute la sécheresse brutale de ces sortes de manuels et intitulé avec fermeté: Si nous parlions français? Il fallait peut-être plus de modération, car l’opinion de Malherbe sur l’excellence du parler de la place Maubert a toujours sa valeur, et il y a un usage obscur qui souvent sera l’usage universel, demain. Vaugelas dit innocemment: «Dans les doutes de la langue, il vaut mieux pour l’ordinaire consulter les femmes et ceux qui n’ont point étudié que ceux qui sont bien sçavans en la langue Grecque et en la Latine.» Et Vaugelas, vraiment, ne trompe jamais.

Trois cents déformations populaires; voilà un répertoire curieux et qui va peut-être nous permettre de reconnaître quelques-unes des tendances auxquelles obéissent les déformateurs. Il est très certain que les lois qui ont présidé à la naissance du français continuent de guider sa vie et que l’Almanach Hachette lui-même est impuissant à modifier le gosier d’une race[116]. Nous disons statue par politesse et par peur; pour ne pas contrarier nos maîtres et pour ne pas déchoir dans l’estime de nos contemporains. Mais dès que la politesse ou la peur n’ont plus de prises sur nous, nous disons estatue avec délices. C’est pourquoi je voudrais passer en revue presque toutes ces trois cents déformations et me rendre compte si, dans tous les cas, le déformateur est bien du côté que croit M. Deschanel, avec tout le monde et avec le précieux Anonyme.

[116] Au tome II de son Origine et formation de la langue française, Chevallet a montré la permanence des lois linguistiques qui ont formé le français.

Il ne s’agit pas de contester l’usage (l’usage est comme l’âme et la vie des mots, dit encore Vaugelas), ni de donner de pernicieux conseils: l’Anonyme a toujours raison; il s’agit seulement de montrer que la déformation est beaucoup moins capricieuse que ne le croient les professeurs d’orthographe.

Estatue

Aucun mot français véritable, c’est-à-dire d’origine populaire, ne commence par st, sc, sp, non plus que deux consonnes quelconques, à l’exception des liquides l, r précédées de b, c, g, p, etc. Pour st en particulier, tous les mots de cette sorte venus de l’italien ont pris la forme initiale est, à l’exception de stance, stuc et stylet, qui ne descendirent jamais, ou descendirent trop tard, à l’usage populaire:

Stoccata Estocade Saffetta Estafette Staffiere Estafier Staffilata Estafilade Stampa Estampe Strada Estrade (route, batteur d’estrade) Strato Estrade (plancher) Stramazzone Estramaçon Steccata Estacade Stroppiare Estropier.

Ces mots ne sont pas de formation populaire originale; ils ont seulement été remaniés par le peuple à mesure qu’ils arrivaient à sa portée. La vraie formation populaire se trouve dans les mots de cette sorte venus anciennement du latin: esturgeon, de sturionem; estragon, de draconem; étape (autrefois estaple), de stapula, flamand stapel; étain (autrefois estain), de stannum ou stagnum. Dès le Ve siècle, on relève dans les inscriptions de la Gaule: iscala, ispiritus, ispes, ischola, istudium, etc.[117].

[117] Le Blant, Epigraphie.

Celui qui dit: des estampes et des estatues parle-t-il plus mal, en théorie, que celui qui dirait: des stampes et des statues?

Fanferluche. Palfernier. Pimpernelle. Sersifis.

Le trait commun aux trois premiers de ces mots populaires c’est la transposition de l’r et de l’e, re devenu er. C’est le contre-courant de la tendance normale, qui est le changement de er en re. Berbis, latin berbicem, a donné brebis; beryllare a donné briller. Fanfreluche vient de l’italien fanfalucca; palefrenier, de paraveredus; pimprenelle, de pimpinella. Ils devraient donc être: fanfeluche, palefredier et pimpenelle; les trois formes correctes sont des corruptions.

Quant à sersifis pour salsifis, l’original étant l’italien sassefrica, le mot le plus déformé est évidemment celui qui a passé dans la langue générale. Sersifis n’est pas plus irrégulier que breuvage, de biberaticum, ou frange, de fimbria. Salsifis est sans doute plus récent que sersifis; on y trouve, comme dans les mots suivants, l remplaçant r.

Angola. Colidor. Flanquette.

Ainsi l’italien garbo a donné garbe, encore employé par Ronsard, lequel est devenu galbe; ainsi bureter est devenu buleter, puis bluter; ainsi carandrion, calandre; peregrinus, pèlerin, etc.

Angola est la déformation naturelle de Angora. Tout le monde connaît le titre du petit roman écrit au dernier siècle, Angola, histoire indienne.

Nentilles. Esquilancie

Ainsi liveau, latin libella, est devenu niveau; ainsi colucula a donné quenouille; ainsi marle de margula, pesle, de pessula, posterle, de posterula sont devenus marne, pène, poterne.

Dans esquilancie, c’est le changement contraire: n est devenu l. Rien de plus raisonnable; en effet:

Orphaninus Orphelin Quaternionem Carillon Bononia Bologne Intranea Entrailles

L’ancien français fanot est devenu falot.

Cangrène. Franchipane. Reine-Glaude. Cintième.

Ce sont des changements:

1º de g en c. En beaucoup de mots d’origine commune aux trois langues, le g de l’italien et de l’espagnol est représenté en français par un c. Crier: gritar, gridare; Crèche: ital. greppia. Le g et le z italiens deviennent souvent c en français: Gabineto, cabinet; zagrin (vénitien), chagrin. Cela se rencontre également au passage du latin au français: mergus, marcotte, anciennement margotte. Il y a un exemple de g latin devenu ch: pergamenum, parchemin.

2º de c en g. C’est le changement normal;

Aquila Aigle Ciconia Cigogne Cicala Cigale Cicuta Ciguë

Nodier signale la prononciation Glaude; tous les dictionnaires, à second, indiquent avec le mot et ses dérivés se disent segond; secret a eu la même tendance.

3º du c dur ou q en t. Il y a des exemples du contraire: craindre vient de temere; carquois était jadis tarquois venu du grec de Byzance, ταρκασιον (turc, turkash). Le t pour le c dur se trouve en latin: quinque, quintus, ce qui correspond à la déformation française; taberna et caverna; torquere, tortura, l’italien busto a donné buste et busc. En français on peut noter tabatière pour tabaquière, peut-être abricotier pour abricoquier et, plus sûrement, la forme populaire parisienne, chartutier pour charcutier, et l’argot patelin (pays), au XVIe siècle pacquelin.

Sesque. Prétexe. Esquis.

L’x latin se change volontiers en sc, sq, au lieu de s et ss. Lâcher, de laxare, est dans la Chanson de Roland sous la forme lasquer; myxa a donné mesche, devenu mèche.

Prétexte, que le peuple dit prétèxe, deviendra peut-être prétesque ou prétesse. La forme actuelle est particulièrement hostile.

Rien de plus normal que esquis:

Exagium Essai Examen Essaim Excorrigata Escourgée Axiculum Essieu Excussa Escousse Exaurare Essorer

Vermichelle.

Exemple d’une forme orale qui s’est transmise intacte, concurremment avec une forme écrite. En effet, l’original italien s’écrit vermicelli et se prononce vermichelle (ou tchelle).

Castrole.

Ce mot, en effet très vulgaire, indigna M. Deschanel. Il se plaint que cassole ait déjà été déformé en casserole, quoique cassole appartienne à une autre série, que cassolette vienne de l’espagnol et que casserole soit un dérivé direct de casse, poëlon. Il y a en français un diminutif en role; exemples:

Ligne Lignerole (Ficelle) Mouche Moucherolle (Oiseau) Museau Muserolle (Partie de la bride) Roux Rousserolle (Fauvette) Fève Fèverole Flamme Flammerolle Feu Furolles (Feux-follets) Fusée { Fusarolle (Terme d’architect.) { Fuserolle (Terme de tissage) Bande Banderole Barque Barquerolle (Petit bateau, coffre, pâtisserie). Bout Bouterolle (Terme de serrur.)

A cela on ajoute sans surprise aucune:

Casse Casserole[118]

[118] Quant à savoir pourquoi de ces mots les uns ont un l et les autres deux, c’est le secret des grammairiens.

Castrole n’est pas plus mystérieux. Phonétiquement, casserole équivaut à cas’role. Or une dentale s’intercale normalement entre s et r au passage du latin en français; c’est ainsi que se sont formés, par l’adjonction d’un t ou d’un d, nombre de mots qui, dans l’original latin, n’ont aucune dentale:

Croistre } Crescere Croître }

Ancestre } Antecessor, ancessor Ancêtre }

Estre } Essere Etre }

Cousdre } Consuere Coudre }

Le latin faisait ces intercalations de dentales; on trouve dans les graffiti de Pompéi sudit pour suit, ce qui suppose sudere et consudere pour suere et consuere.

Brachet cite: tonstrix pour tonsorix et même Istraël pour Israël. Il ajoute, ce qui me dispense d’un plus long commentaire: «Le peuple, toujours fidèle à l’instinct, continue cette transformation euphonique et dit castrole pour casserole.»

Eléxir. Gérofle. Géroflée. Gengembre. Gigier.

Déformations de déformations, ces mots ne doivent pas inspirer une horreur sans mélange. Elixir est une adaptation de l’arabe al-aksir, quintessence; gingembre, anciennement gingibre, puis gingimbre, vient de zinziber; girofle représente le gréco-latin caryophillum, d’abord chériofle, puis gériofle; gésier, qui est le latin gigerium, est plus anormal que gigier, et ne l’est pas moins que gisier et jugier, formes que donne encore l’abrégé de Richelet de 1761.

Chaircutier.

Cette manière de dire qui a précédé la manière actuelle, et qui est celle que J.-J. Rousseau emploie, est elle-même une déformation de chaircuitier, marchand de chair cuite. Le mot aujourd’hui en usage est assez récent, et récent aussi le verbe charcuter, qui n’a pu être fait qu’à un moment où ses éléments n’avaient plus de sens direct.

Crusocale. Poturon.

Tous les traités vous diront que y se transforme naturellement en u; le bas latin écrit bursa et byrsa, crypta et crupta. Mais nous n’avons plus à différencier i et y et il suffira de noter que l’i latin, lui aussi, s’est changé jadis assez volontiers en u[119]:

[119] «J’ai appelé perriches celles de l’Amérique, pour les distinguer des perruches de l’ancien continent; ce nom de perriche est assez en usage.» Buffon, Lettre à l’abbé Bexon.

Affiblare Affubler Sibilare Subler[120] Fimarium Fumier Piperata Purée Casibula } Casib’la } Chasuble Zizyphum Jujube

[120] En bourguignon. Ce «biau marle qui subloit tant haut». Le Pédant Joüé.

Ce dernier mot est à lui tout seul la justification de nos deux monstres modernes.

Lévier.

Évier rappelle le lointain moment de la langue où aqua était devenu eve. Dunn, dans son Glossaire canadien, cite la forme agglutinée lévier (pour l’évier) comme champenoise; au Canada on dit aussi lavier et même lavoir. L’agglutination de l’article s’est faite sous l’influence de ce dernier mot. Cette corruption curieuse est aujourd’hui répandue à Paris, où le peuple dit le lévier. Elle est, on le sait, tout à fait dans les habitudes de la langue[121].

[121] Voir pages 93 et 183.

Pariure.

Excellent mot qui a plusieurs analogues dans la langue. Pariure, pour pari, est tout aussi légitime que parure ou que le vieux français parléure, malheureusement perdu sans compensation. Il y a cinq ou six cents mots en ure dans le dictionnaire; de quel droit les grammairiens veulent-ils condamner pariure quand ils respectent reliure, sciure, pliure et même chiure de mouches?

Mairerie. Seigneurerie. Chrétienneté.

Ne dites pas... Sans doute, mais si nous disions: sucrie, trésorie, verrie, serrurie, que diraient les grammairiens? Là encore le peuple a raison; le suffixe est bien rie et non ie: toile-rie, tapisse-rie, tanne-rie, poudre-rie, maire-rie[122].

[122] Ou du moins il est devenu rie, la finale ie s’ajoutant presque toujours à l’infinitif du verbe.

Il y a des mots en té de deux sortes: ceux qui viennent directement du latin, fierté, de feritatem, chrétienté, de christianitatem; et ceux où té est précédé d’un e et qui semblent des formations analogiques postérieures au moyen de l’adjectif féminin. Sauf exceptions, puisque puritatem a donné pureté; chrétienneté n’est pas plus extraordinaire, mais il est inutile.

Nage. Consulte. Purge.

Nage, pour natation; consulte, pour consultation; purge, pour purgation: il suffit d’écrire ces mots successivement pour rejeter les mauvais,--ceux qui sont en usage. Ce sont des substantifs verbaux, comme il y en a des milliers en français. Purge est d’ailleurs resté comme terme de droit et nage vit dans une locution.

Se revenger. Rancuneux. Enchanteuse. Corrompeur.

Pour n’être pas admis par les arbitres, ces mots n’en sont pas moins de bonnes formes françaises.

Venger appelle revenger.

Rancuneux fait penser à la querelle du XVIIe siècle sur matineux et matinier, à propos du sonnet de la «Belle Matineuse».

Enchanteuse, qui était inévitable, n’est pas déplaisant. Quant à la logique des féminins attribués aux mots en eur, il suffit de citer cantatrice, enchanteresse et chanteuse pour montrer que, dans cet ordre de finales, la langue se permet toutes ses fantaisies.

Corrompeur, rapproché de corrompu, est très logique.

Regaillardir.

Au lieu de la forme usitée ragaillardir. Il y a rebouter et rabouter; radoter fut d’abord redoter.

Cambuis.

Richelet (1680) constate que l’on dit du buis et, plus généralement, du bouis; ces deux formes ont sans doute été aussi en usage pour la finale du mot que le vieux français écrivait cambois.

Comparition.

Étant donnés apparitio et comparitio, il eût été sage de ne pas faire de l’un apparition et de l’autre, comparution. Mais comparution et parution, tout court, que l’on commence à rencontrer, prouvent du moins qu’il n’est pas nécessaire d’être du bas peuple pour changer les i en u.

Parution est le poturon des grammairiens.

Contrevention.

Ne se dit pas. Sans doute, mais dirons-nous contrabande, contracarrer, contradire?

Coutumace.

Écrit ainsi, le mot est un peu moins mauvais; il rentre dans la logique de la vieille langue, au moins pour sa première syllabe:

Constare Coûter Consuetudinem Coutume Conventum Couvent

Dinde. Nacre.

Il est convenu que le premier est exclusivement féminin. Mais comme dinde est l’abrégé de coq d’Inde aussi bien que de poule d’Inde, la décision des grammairiens est un peu hardie. Il est vrai qu’il y a dindon, mais seulement dans les basses-cours. Dinde est un exemple, peut-être unique, de la préposition de s’agglutinant avec un substantif pour former un autre substantif[123].

[123] Du moins dans la période moderne de la langue.

Le peuple dit du nacre; ce mot, qui semble venir du persan nakar, est entré en français par l’intermédiaire de l’espagnol, où il est masculin, nacar.

e devenant i.

Une des tendances de l’e long latin est de se transformer en i. Déjà, aux temps mérovingiens, on écrivait ecclisia, mercidem, possedire, permanire; au passage du latin en français, ce fait se retrouve constamment: cire (cera), fleurir (florere), raisin (racemus). Il se perpétue et le peuple dit: fainiant, moriginer, pipie, recipissé, resida, sibile, batiau, siau. Ce dernier mot n’est pas plus étonnant que fabliau, jadis fableau.

Pomme d’orange. Jardin des Olives.

Les fruits dont les arbres sont inconnus portent le même nom que cet arbre. Dans le nord de la France, il n’y avait jadis qu’un mot pour dire orange et oranger, olive et olivier, et ce mot était celui qui est demeuré pour désigner le fruit. Pomme d’orange, fleur d’orange, plantation de café, jardin des Olives: toutes ces expressions sont fort logiques. Nous disons de même, et sans être blâmés par les grammairiens: noix de coco, noix de kola, fleur de cassis, clou de girofle, etc. Mais il est plus facile de blâmer que d’expliquer et de comprendre.

Bivouaquer.

Bivac, de l’allemand beiwache, étant devenu bivouac, il est fâcheux que bivaquer ait été arrêté en chemin par la fantaisie des arbitres.

Airé.

Bien meilleur que aéré. Il faudrait oser s’en servir.

Laideronne.

Par ce féminin, le peuple achève de faire vivre le mot laideron.

Fortuné.

Fortuné prend le sens de riche; il suit l’évolution de fortune, et les grammairiens n’y peuvent rien. C’est un barbarisme, disait Nodier en 1828; mais les mots qui veulent vivre sont tenaces. Incarnat, que les dictionnaires définissent: entre rose et rouge, ne contenait pour Voltaire que l’idée de carnation: «Votre peau, dit Cunégonde à Candide, est encore plus blanche et d’un incarnat plus parfait que celle de mon capitaine.»

Carbonate.

Voilà des années que les grammairiens font la chasse à ce mot. «Dites: du carbonate de soude!» De tous les carbonates, un seul est usuel et son usage est constant; on le tire de la foule, on le spécifie, et avec quelle simplicité de moyens: par un changement de genre. La, au lieu de le, et voilà un mot nouveau, clair, vrai. Il sera dans les dictionnaires avant dix ans.

Jor. Jornal. Ojord’hui.

Ce sont des prononciations archaïques.

Jour a d’abord été jorn, puis jor; journal a été jornal. Au XVIIe siècle, on prononçait ojord’hui.

Écale. Écaille.

Ce sont deux orthographes d’un même mot. Le peuple avoue ne pouvoir les distinguer. En fait, la répartition de deux sens différents aux deux orthographes est absolument arbitraire. Écale de noix exige écale d’huître; et, d’autre part, il y a loin des écailles d’une carpe à l’écaille de la tortue. Ici encore l’intervention des grammairiens a été mauvaise. Écale est le mot primitif; il vient de l’allemand, où la forme ancienne était schalja. Aujourd’hui schale veut dire indifféremment écale et écaille; en français les deux formes ont des sens tellement voisins qu’on les confond dès que l’on sort des locutions usuelles. On a voulu réserver écaille pour les poissons et écale pour les végétaux; c’est d’après le même principe de répartition enfantine et hiérarchique qu’un grammairien avait décidé jadis de n’accorder au bouillon que des œils: yeux lui semblait trop noble pour une constatation aussi vulgaire. Peut-être même assignait-il à ces œils une étymologie particulière; ainsi le plus répandu des petits dictionnaires manuels a soin de spécifier que écaille vient du latin squama, ce qui est absurde[124].

[124] Il y a peut-être à ces pluriels, œils, ciels, etc., une raison véritable. Changer un mot à une signification nouvelle, c’est, en somme, un autre mot. Or la langue ne peut plus à cette heure attribuer à un mot nouveau un signe du pluriel autre que l’s. Cela est très sensible à ciel, qui fait son pluriel en s dans toutes ses significations métaphoriques, celle de paradis exceptée; mais elle est très ancienne.

Ecale et écaille sont des formes parallèles à métal et métail, entre lesquels on avait voulu aussi faire une distinction[125]. Métail a disparu.

[125] Victor Hugo, dans un erratum du tome II de la Légende du beau Pécopin: «Le métal est la substance métallique pure; l’argent est un métal. Le métail est une substance métallique composée; le bronze est un métail.» Pure imagination. Métail et métal sont des doublets du latin metallum. La forme populaire se retrouve dans médaille, venu de l’italien; de metallia, le vieux français avait tiré maille (monnaie).

Maline. Echigner.

L’usage impose échiner et maligne; il impose aussi cligner, mais clin (d’œil) témoigne qu’à un moment de la langue on a dit cliner. Peigne a d’abord été peine. Maline, qui est dans La Fontaine, est une forme plus ancienne que maligne, refait sur le latin écrit. Echigne, de skina, est identique à cligner de clinare. Du temps de Vaugelas, on disait à la cour preigne et viegne pour prenne et vienne. La langue n’a pas encore choisi un son unique pour cette finale; il serait bien prématuré de poser des règles.

Farce. Flegme[126].

[126] Flegme est d’un langage bien académique. Il y a longtemps que le peuple, avec raison, dit flemme, flemmard, etc. On trouve flemme et fleume, au XVIe siècle.

Ces mots sont devenus des adjectifs parmi le peuple. Rien de plus normal. Il en est de même de colère. J’ai entendu cette phrase: «Vous avez agi d’une façon cruche.» Le substantif qui implique une idée de qualité, de manière d’être, tend naturellement à devenir un adjectif; c’est le passage du particulier au général. L’inverse est tout aussi fréquent; une idée générale de qualité se particularise en substantif: de là des mots comme baudet, renard, qui signifiaient d’abord, gai et rusé. Pour expliquer cruche, il suffit de citer bête, butor, andouille, brute, pioche, daim, tourte, jocrisse, mots qui, avant d’être à la fois des adjectifs et des substantifs, furent d’abord exclusivement des substantifs.

Dompeteur.

Cette prononciation absurde est un des méfaits de l’orthographe enseignée à des enfants du peuple. On ne sait d’ailleurs où des humanistes ont pris le p dont ils ornèrent ce mot. L’ancienne langue disait donter, ce qui représente le latin domitare.

Le cheval à mon père.

C’est une des tristesses des grammairiens que, malgré leurs objurgations, on continue à marquer la possession par à aussi bien que par de. «Ce chien est à moi, dirent des enfants.» Ils autorisent: ce cheval est à mon père; ils défendent: le cheval à mon père. Hélas! cette faute remonte exactement au Ve siècle, puisqu’on lit sur un marbre de cette époque membra ad duos fratres, pour membra duorum fratrum[127]. Voilà un solécisme qui a de belles lettres de noblesse.

[127] Le Blant, Epigraphie.

Mésentendu.

Prohibé par les grammairiens, quoique excellent, de même que mésaventure, mésestime, et d’autres.

Perclue.

Une langue ressemble à un jardin où il y a des fleurs et des fruits, des feuilles vertes et des feuilles tombées, où, à côté du définitif, il y a la vie, la croissance, le devenir. On a cherché depuis trois siècles à figer ce jardin dans cette attitude contradictoire; de là, ces incohérences qui permettent de rédiger des grammaires en quatre volumes. Il faut bien justifier inclus et exclu, reclus et conclu, incluse et conclue, recluse et exclue. Je sais: les uns sont des participes français et les autres des adjectifs latins mal francisés. Laissons le peuple dire perclue, puisqu’il le veut bien. La tendance est bonne.

Eclairer. Allumer.

On entend assez souvent cette expression qui semble bizarre: éclairer le gaz. Elle nous choque, quoiqu’elle soit identique à allumer le gaz, puisque allumer, c’est adluminare, donner de la lumière à..., comme éclairer, c’est donner de la clarté à... Il est curieux de retrouver, à tant de siècles de distance, la même méthode linguistique aboutissant au même résultat.

A fur et à mesure.

Cette déformation reproduit exactement le latin ad forum et ad mensuram, au prix et à mesure. Ce forum est le même qui figure dans forfait, prix fait, marché fait, forum factum.

Secoupe.

Et même s’coupe. Ainsi succussare a donné secouer, qui maintenant est assez souvent s’couer. Secourir, c’est succurrere. Soucoupe, malgré son sens très clair, devait devenir secoupe.

Vous faisez.

Ceci représente brutalement la tendance de la langue française à ramener tous ses verbes à la première conjugaison. L’Anonyme cite agoniser pour agonir (de sottises); il y en a bien d’autres, et on les constaterait surtout dans le langage des enfants. J’ai entendu: buver, cuiser, romper, pleuver, mouler, chuter pour boire, cuire, rompre, pleuvoir, moudre, choir. Aujourd’hui, il est impossible de créer un verbe français qui ne se conjugue sur aimer. On a abandonné depuis longtemps tistre pour tisser, semondre pour semoncer; imbiber remplace imboire, qui devient archaïque; on oublie émouvoir et l’on abuse d’émotionner.

Prévu d’avance.

On connaît par ses affiches la société des «Prévoyants de l’Avenir». Ce pléonasme apparent s’explique par l’affaiblissement de la signification de certains mots. Prévoir n’a plus un sens absolu pour le peuple; mais nous-mêmes ne disons-nous pas, sans rougir, prédire l’avenir?

C’est encore à ce besoin de renforcement que répondent les expressions: monter en haut, dépêchez-vous vite, et les locutions plus populaires, regardez voir, voyez voir. Vaugelas disait, à propos de certains pléonasmes d’usage, que «la parole n’est pas seulement une image de la pensée, mais la chose même», laquelle se représente d’autant plus nettement que la phrase est plus descriptive de l’acte.

Promener.

Il y a une tendance à supprimer le pronom réfléchi dans les phrases: je vais me promener,--me coucher,--me baigner, etc. L’expression toute récente, se cavaler, est déjà devenue cavaler. J’entendis hier les enfants abandonnant un camarade dire: Cavalons, il nous rejoindra.

Cependant, Vaugelas écrivait au mot promener: «Tantôt il est neutre, comme quand on dit: Allons promener; il est allé promener; je vous enverrai bien promener.» Il est donc possible que la manière populaire de traiter promener soit un archaïsme[128].

[128] Vaugelas revient souvent ici parce que son livre est toujours précieux. On a suivi l’édition de 1662: Remarques sur la langue françoise utiles à ceux qui veulent bien parler et bien escrire. Vaugelas fut un observateur de premier ordre.

Raisons.

Le peuple emploie ce mot, au pluriel, comme synonyme de discussion, difficultés, querelle et même injures. Quelque jour, ce sens passera dans les dictionnaires. Mots et paroles ont également ces mêmes significations, peut-être atténuées.

Voix de Centaure.

C’est un exemple amusant d’étymologie populaire. On exprime par ce terme la tendance du peuple à ramener l’inconnu au connu.

Il ignore Stentor; centaure lui est moins étranger: cela suffit pour influencer son oreille, ensuite sa langue. Quel rôle cette habitude a-t-elle joué dans la formation du français? On n’a jamais tenté de l’établir et cela serait peut-être impossible. Cependant, c’est sans doute ainsi qu’on expliquerait certains mots tels que: marjolaine, échalotte, ancolie, érable, camomille, étincelle, licorne, et d’autres que l’on a signalés parmi ceux qui échappent aux explications phonétiques. Si c’est amaracana qui est l’original de marjolaine, il faut que le mot français ait subi une influence analogue à celle qui a transformé récemment olénois en à la noix et jadis galatine en galantine. Quoi qu’il en soit, voici quelques-unes des explications que se donne à cette heure le peuple, des mots qu’il ne comprend pas:

Voix de Centaure (Stentor) Cresson à la noix (Alénois, ollenois, orlenois, orléanois) Dernier adieu (Denier à Dieu) Souguenille (Souquenille) Soupoudrer (Saupoudrer) Trois-pieds (Trépied) Ruelle de veau (Rouelle) Semouille (Semoule) Tête d’oreiller (Taie) Bien découpé (Découplé) Écharpe (Écharde)

Cette dernière mutation est due à écharper, verbe qui n’a aucun rapport de sens, ni d’origine, avec écharpe; mais il en a avec charpie, avec l’idée de déchirer (carpire), par conséquent blesser. Il est donc possible que écharpe, au sens de blessure, soit très ancien.

Venimeux. Vénéneux.

Le peuple confond ces deux mots, mais sa préférence va au premier, qui est de meilleure lignée. Vénéneux, c’est le latin tout cru, venenosus. Venimeux a été formé de venin; on commença par venineux, puis le second n s’est dissimilé; en des parlers provinciaux l’n est devenu l et on dit velimeux; en italien, il y a deux formes: veneno et veleno.

La répartition des deux mots a été tentée, comme pour écaille et écale, d’après des principes étrangers à la logique linguistique: l’un est bon pour les bêtes; l’autre, pour les plantes et les minéraux. Ces distinctions sont nécessairement absurdes, la nature étant plus variée que ne peut le concevoir le cerveau d’un grammairien. Nombre de plantes sont venimeuses et nombre d’animaux sont vénéneux, si on s’en rapporte aux définitions des dictionnaires.

La répartition des mots très voisins de forme se fait lentement et difficilement. Désespérant de jamais sentir la différence trop profonde qu’il y a entre colorer et colorier, le peuple s’en tire en fabricant couleurer qui répond à tous ses besoins dans cet ordre d’idées. Il prendra long-temps encore l’un pour l’autre: croire et accroire, envers et revers, coulé et coulis[129], épurer et apurer, étuvée et étouffée, des fois et parfois, recouvrer et recouvrir, passager et passant, neuf et nouveau, gradé et gradué, enfin autour et alentour.

[129] Il s’agit de cuisine. Il y a un autre mot de même son écrit coly par Thévenot (1684), couli par B. de Saint-Pierre et que les anglomanes, ignorant toute la littérature française, ont vulgarisé sous la forme absurde coolie (Cf. le Dictionnaire de Hatzfeld).--Voir la note 80.

Cette dernière répartition est toute récente et particulièrement arbitraire; elle a devancé l’usage. A ce propos, il faut noter la certitude plaisante des dictionnaires à cataloguer les mots sous les vieilles rubriques scolastiques, à les figer dans une fonction unique. Cela est très délicat. Les mots sont souvent des signes à tout faire, tantôt verbes et tantôt substantifs, ici adverbes, et là adjectifs; et à mesure qu’une langue se dépouille, cela devient plus visible. Les mots anglais ont ainsi acquis une très grande liberté d’allures, peut-être parce qu’ils ont été moins tyrannisés qu’en France. Pour autour et alentour, ce ne sont ni des adverbes, ni des prépositions, à moins que n’en soient aussi au pied, au fond, au cœur, au bas. Tour est un substantif et entour un de ses dérivés, comme atour et pourtour. Au lieu de définir et de classifier, les dictionnaires devraient se borner à décomposer de tels mots: au tour, à l’entour; cela serait plus clair et moins compromettant.

Iniation.

Cette déformation d’apparence bizarre, que j’ai recueillie personnellement, est des plus caractéristiques comme preuve de la perpétuité des lois qui ont guidé la création du français. Elle représente le mot initiation, tel que prononcé et écrit à plusieurs reprises (des centaines de fois) par un commis de librairie. C’est tout simplement la règle de la chute du t médial; avec encore un effort, on aurait un mot pareil à tant de vieux mots français[130]:

Abba-t-ia Ini-t-iation Inia-t-ion Abba--ye Ini--iation Iniai--son

[130] Comparez avec iniation l’anglais coercion pour coercition.

Cette manifestation de l’instinct est une grande leçon.

Voilà. J’ai seulement voulu montrer que la déformation n’est pas du tout cahotique; que le mauvais français du peuple est toujours du français et parfois du meilleur français que celui des grammairiens.

LA MÉTAPHORE

LES BÊTES ET LES FLEURS

Dans l’état actuel des langues européennes, presque tous les mots sont des métaphores. Beaucoup demeurent invisibles, même à des yeux pénétrants; d’autres se laissent découvrir, offrant volontiers leur image à qui la veut contempler. Des actes, des bêtes, des plantes portent des noms dont la signification radicale ne leur fut pas destinée primitivement; et cependant ces noms métaphoriques ont été choisis, assez souvent sur toute la surface de l’Europe, comme d’un commun accord. Il y a là une sorte de nécessité psychologique parfois inexplicable ou même que l’on voudrait ne pas expliquer pour lui laisser son caractère même de nécessité, c’est-à-dire de mystère.

Roitelet.

Telle métaphore semble vraiment s’imposer au nomenclateur. Ayant à nommer l’oiseau appelé roitelet, l’idée de petit roi est celle qui vient à l’esprit de l’homme: grec, il dit βασιλισκος; latin, regaliolus[131]; allemand, zaunkœnig (roi des haies)[132]; anglais, kinglet; suédois, kungsfagel (l’oiseau roi); espagnol, reyezuelo; italien, reattino; hollandais, koningje; flamand, kuningsken; polonais, krolik[133]. Pourquoi? Peut-être parce que le tout petit oiseau porte sur la tête une huppe qui semble l’ironie d’une couronne. Il faut que cela suffise, car on ne peut invoquer ni la phonétique, ni, sans doute, une langue antérieure où toutes les langues auraient puisé, ni les communications interlinguistiques. Il y a bien un conte populaire très répandu où le roitelet joue un rôle important, mais qui ne contient aucune allusion pouvant faire croire que ce soit là l’origine de ce surnom royal. Il reste que le paysan français, devant le minuscule oiseau, a été obligé de dire: petit roi, tout comme, vingt siècles plus tôt, le paysan grec.

[131] Regaliolus est le mot de Pline. Philomela, le petit poème latin où sont cités tant de noms d’animaux, dit regulus:

Regulus atque Merops et rubro pectore Progne.

(Édition Nodier, 43.)

[132] L’idée d’habitant des haies, qui se cache dans les haies, subsiste seule dans le danois, gierdesmutte, le français fourre-buisson, et l’allemand zaunschlupfer; celle de petit, dans le vieux hollandais Dume, le petit poucet. Voici encore quelques autres noms du roitelet: allemand, Dornkœnig, roi des épines; saxon, Nesselkonig, roi des orties; vieux hollandais, winterconincsken et muijskonincsken, roi de l’hiver et roi des souris; piémontais, reatél et pcit-re.

[133] Kral, roi.--Dans la transcription des mots suédois et polonais, nous avons dû omettre les signes et les accents inconnus à l’alphabet romain.

Cependant si le cas de roitelet était unique ou rare; si l’on ne trouvait dans les langues européennes que trois ou quatre exemples de cette sorte, on pourrait imaginer une chanson, un conte, une de ces traditions populaires qui traversent les siècles, les montagnes, et les océans; mais, au contraire, à la moindre recherche les exemples se multiplient et l’on est forcé de ramener la plupart des causes à une seule, la nécessité psychologique. Quelques-uns de ces phénomènes linguistiques sont moins obscurs; c’est quand l’objet nommé ou surnommé est très caractéristique de forme ou de couleur: ainsi l’able ou ablette (albula) est dite poisson blanc par les Hollandais, les Anglais, les Polonais: witfisch, white bait, bialoryb; ainsi le chou-cabus (à tête; caput, chabot[134], caboche) est aussi pour les Allemands, kopfkohl, et pour les Italiens, capuccio; ainsi le phénicoptère des Grecs, l’oiseau aux ailes de flamme, est pour nous le flamant.

[134] Chabot, poisson à grosse tête, en grec, κεφαλος; en latin capito; en latin mérovingien, cabo. Cf. chevène ou juène (dialecte de Paris), chabot de rivière. (Voyez Essais de Philologie française, par Antoine Thomas, p. 261, pour la filiation phonétique). On trouve, au XVIe siècle, testard, munier, vilain.

Lézard.

M. Michel Bréal, dans sa récente Sémantique[135], écrit, à propos de la singularité de certaines métaphores: «Si l’on disait qu’il existe un idiome où le même mot qui désigne le lézard signifie aussi un bras musculeux, parce que le tressaillement des muscles sous la peau a été comparé à un lézard qui passe, cette explication serait accueillie avec doute, ou bien croirait-on qu’il est parlé des imaginations de quelque peuple sauvage. Cependant il s’agit du mot latin lacertus, lequel veut dire lézard, et que les poètes ont maintes fois employé pour désigner le bras d’un héros ou d’un athlète.» Mais s’il est surprenant déjà qu’une telle image ait été formée une fois, car elle est très étrange, quoique très juste, et elle aurait pu, certes, ne jamais sortir du réservoir profond des sensations, quel étonnement de la voir périodiquement retrouvée, qu’il s’agisse de lézard ou de souris, au cours des siècles et des langues! M. Bréal, lui-même, la signale, en grec moderne, où mys pontikos, rat d’eau, et par abréviation pontikos, signifie aussi muscle; musculus en latin, et souris en français, ont, comme on le sait, une double et parallèle signification; il en est encore de même en polonais où souris se dit mysz et où le muscle du bras est la petite souris: myszka; en suédois et en hollandais, où mus et muis ont les deux sens. Le hollandais spécifie les muscles de la main. Cependant je viens de lire: «Elle agite ses petits bras de lézard et me dit»[136]...; alors je suis assuré qu’appeler lézard le bras est, aujourd’hui comme il y a des siècles, une idée qui peut entrer spontanément au cerveau par l’œil, car je connais l’auteur: il est de ceux qui tiennent à créer leurs images, et s’il a refait la métaphore latine elle-même, c’est qu’elle s’est imposée à lui, comme elle s’imposa jadis à un poète ou à un paysan romain.

[135] Page 320.

[136] Jules Renard, Bucoliques (1899).

Grue. Chevalet. Chèvre. Singe. Mule, etc.

On a souvent noté que les noms des instruments de force ou des bois de charpente sont empruntés aux animaux; cette habitude est universelle. Comme nous disons grue un oiseau et une machine, les Grecs appelaient γερανιος l’oiseau et la «gloire»[137], et γερανιν notre machine vulgaire à lever les fardeaux; les Allemands appellent l’oiseau kranich et la machine, krahn; les Polonais disent zorav (grue), dans les deux sens; notre chevron, petite chèvre, répond au capreolus des Latins; les Portugais, pour chevron disent asna (ânesse); notre poutre[138], notre poutrelle, notre chevalet, notre poulain correspondent à equleus et le chevalet est ιππαιον en grec moderne; horse en anglais veut dire cheval et chevalet; les Allemands et les Danois disent un bouc (bock, buk), les Flamands et les Hollandais, un âne (ezel), ce qui correspond à notre bourriquet; le Portugais a potro au sens de poulain et de chevalet. Chevalet se retrouve naturellement en espagnol, en italien, en portugais, cabalette, cavalletto, cavallete. Hebebock est le nom allemand de la chèvre mécanique que les Anglais confondent avec la grue (crane); chèvre revient en espagnol, cabria, et en portugais, cabrite. Le chevron se dit en polonais koziel, bouc. Beaucoup de ces mots ont également servi à former des dérivés dont le sens, tout métaphorique, est identique en beaucoup de langues. Un animal qui a échappé à la métamorphose en machine[139], le singe, a fourni presque partout un verbe qui est le péjoratif d’imiter et que le grec n’avait pas, ni le latin, malgré la parenté syllabique de simius à simulare. A côté du français singe–singer, il y a l’allemand affe–nachaffen; le suédois apa–esterapa; le danois abe–esterabe; le flamand aep–waapen; l’anglais ape–ape; l’italien scimio–scimiottare; le portugais: macaco–macaquear; le polonais malpa–malpowac; le grec moderne μαϊμου–μαϊμουδια (singerie). C’est une belle progéniture. «Bâton, dit Brachet, origine inconnue.» C’est assurément le petit bât; la relation directe entre l’ancien français bast et baston semble évidente. L’Espagnol dit basto, bât, et baston, bâton. Le bâton a été considéré tantôt comme le bât, tantôt comme la bête de somme tout entière; c’est ce dernier sens qu’il prend lorsqu’on se sert du mot bourdon (latin burdonem), qui est proprement le bardot, variété du mulet. Muleta signifie béquille en espagnol et en portugais, et mula, bâton en italien. Les paysans qui marchent à pied appellent volontiers leur bâton, mon cheval; plaisanterie qui se retrouve un peu partout. Ainsi, comme on voyait toujours les franciscains marcher à pied, on avait jadis surnommé le bâton des voyageurs el caballo de S. Francisco, en Espagne, et en France, la haquenée des Cordeliers[140].

[137] Argot des théâtres. Machine à soulever les personnages dans les apothéoses.

[138] Poutre, c’est pouliche; on se souvient des «poutres hennissantes» de Ronsard.

[139] Je laisse ceci pour pouvoir dire en note qu’il ne faut jamais affirmer l’inexistence d’une métaphore de ce genre. En effet, pris d’un doute, je cherche et je trouve dans un dictionnaire technique: «Singe, machine composée d’un treuil horizontal qui sert à élever ou à descendre des fardeaux.» On a également appelé singe, et cela rentre dans la série singe–singer, le pantographe, appareil à copier les dessins.

[140] Brachet, au mot Bourdon.

Chien. Chenet. Chiendent. Chenille.

Le chenet est le petit chien du foyer, chiennet; le portugais dit caes da chamine, les chiens de la cheminée; le provençal, cafuec, et l’anglais, fire-dog, le chien du feu; l’allemand, feuerbock, et le danois, ildbuk, le bouc du feu; l’espagnol, morillo, le petit Maure du feu, et l’idée est bien espagnole, de faire rôtir éternellement l’ennemi national; mais il est probable que la métaphore n’est plus comprise, pas plus que celle, plus douce, qui a fait chez nous du chien le fidèle gardien du foyer. Il est possible que le fire-dog des Anglais vienne de France; le bouc des pays germaniques représentait peut-être une des figures du diable.

Chien (de fusil) ne se retrouve guère qu’en italien, cane, où il s’appliquait déjà au rouet de l’arquebuse; les Espagnols et les Portugais disent petit chat, gatillo, gatilho; dans les langues non latines, le chien de fusil est un coq; allemand, hahn; hollandais, haen; danois et suédois, hane; polonais, kurek.

Le nom de la plante appelée chiendent, parce que le chien la mordille volontiers, se retrouve littéralement en allemand, hundszahn; le danois, le flamand et l’anglais disent herbe au chien, hundegroes, hondsgras, dog’s grass. Le chien a encore donné son nom à la chenille, en latin vulgaire canicula, la petite chienne. Cette manière de voir n’est guère répandue en Europe; on trouve cependant cagnon, petit chien, dans l’italien dialectal qui fournit aussi gata et gattola, petite chatte. L’idée de chat semble d’abord se retrouver dans le mot anglais si singulier caterpillar; cela, devient peu probable si l’on rapproche le mot anglais de la forme normande carpleuse (on trouve aussi les variantes charpleuse, chapleuse, chaplouse). En effet carpleuse et charpleuse semblent dérivés de l’ancien verbe charpir, qui nous a légué charpie. La charpleuse, ce serait la faiseuse de charpie, la dépeceuse, et cela qualifie bien la chenille et sa voracité. Mais le français du XVIe siècle est formel; il dit chattepelue et chattepeleuse[141]. Est-ce une déformation? Les Portugais l’appellent lézard, lagarta; pour les Polonais, c’est une petite oie, gasienica. Ces appellations répondent au besoin de transférer les noms d’un animal à l’autre, le plus souvent d’un gros à un petit. Le cloporte en est un exemple amusant, car rien ne ressemble moins à un cochon qu’un cloporte.

[141] Hadrianus Junius, Nomenclator; Francfort, 1596.--Les chatons des arbres sont en anglais catkin et cat-tail.

Cloporte.

Son nom est cependant clair; du moins, malgré la phonétique, il est permis de supposer que cloporte est une altération de claus-porc (clausus-porcus). C’est l’opinion de Brachet. Elle serait bizarre, si la même image ne se retrouvait en plusieurs langues ou dialectes et si le français du XVIe siècle ne nous donnait la forme inattendue closeporte, déformation à laquelle correspond peut-être le vieux hollandais dorworm. Porcellio est un des noms latins du cloporte; c’est le nom populaire opposé à oniscus; en Italie on appelle aussi les cloportes, porcellini, les petits cochons; en Champagne, c’est: cochon de S. Antoine; en Dauphiné: kaïon (cochon), et en Anjou: tree (truie). Le Glossaire du Centre donne: cochon, cloporte. La forme porcelet est assez répandue dans une partie de la France[142]. Enfin, rapprochement inattendu, le cloporte s’appelle, en suédois, le cochon gris, grasugga. L’idée de cochon pour nommer le cloporte a eu à lutter avec l’idée d’âne, qui n’est pas plus explicable par les logiques ordinaires: l’oniscus latin est l’ονισκος grec (petit âne), mais les paysans romains connaissaient aussi le mot asellus, et l’allemand assel doit sans doute être rapproché de esel (âne). On sait que le cochon a encore donné son nom au petit ver qui se rencontre dans les noisettes; ce petit cochon se retrouve en anglais, pig-nut[143]. Les Anglais appellent également pig le lingot que nous disons saumon et les allemands, salm.

[142] Le charançon est appelé varkentor en flamand (varken, cochon).

[143] En polonais la métaphore est des plus singulières: orzechowiec, brebiette de la noix (owka, brebis).

Fauvette. Bergeronnette. Linotte. Loriot. Chardonneret.

Que la fauvette à tête noire ait été nommée en grec μελαγκορυφος[144], en latin atracapilla; qu’elle soit, en italien, la capinera, et en portugais toutinegra (chignon noir) cela n’a rien que de fort logique; on ne sera pas surpris davantage que des petits oiseaux aient été comparés à des mouches: notre moineau est littéralement l’oiseau mouche (muscionem, de musca) et la fauvette, alors désignée d’après sa petitesse et sa légèreté, devient la mouche d’herbe (all.: grasmuch; flam.: grasmuch). Il ne faut d’ailleurs être surpris de rien au pays des métaphores; les Grecs n’appelaient-ils pas du même mot, στρουθος, le moineau et l’autruche?

[144] On traduit également ce mot par becfigue.

La jolie métaphore qui a transformé en petite bergère l’oiseau qui vit dans les prés et voltige autour des troupeaux ne se trouve, il semble, qu’en français: les mœurs de la bergeronnette n’ont frappé que nos bergers[145]. Les Anglais, qui lui ont laissé son autre nom, hoche-queue (wagtail)[146], ont cependant fort bien remarqué la fraternité du bouvreuil et du bœuf; ils le nomment bull-finch, le pinson du bœuf; mais que ce nom est loin d’être joli comme le nôtre qui signifie le petit bouvier (bovariolus)! La linotte, c’est l’oiseau au lin; les Latins s’étaient décidés pour un nom pareil et disaient linaria; les Allemands et les Polonais appellent la linotte, l’oiseau du chanvre, haenfling, konopka, et les Flamands lui donnent le même nom qu’au chanvre femelle, kemphaen[147]. Ce passage du lin au chanvre est tout à fait extraordinaire, car si les deux plantes sont d’un usage identique, elles diffèrent absolument pour le reste et il ne semble pas que même une linotte puisse les confondre, ni leurs graines qui n’ont pas précisément les mêmes propriétés. Il faut peut-être voir là une confusion de noms, pour parité d’usage, entre le lin et le chanvre[148].

[145] Dans le centre de la France la bergeronnette se dit bergère et l’on en distingue une variété appelée bergère jaune ou lavandière (Glossaire du comte Jaubert).--Palearia est un des noms latins de ce petit oiseau, et Palès étant la déesse des bergers, on peut lui donner un sens voisin de bergeronnette, quoique l’idée de paille (paille-en-queue) soit plus probable.

[146] Mot qui correspond bien à l’autre nom latin de la bergeronnette, motacilla. Cette idée se retrouve, sous les formes les plus amusantes, dans les dialectes italiens où on l’appelle codratremola, codacinciola, squazzacoa, cotretola, et enfin balarina, la ballerine. Le français du XVIe siècle dit guingne-queue. En Espagne et à Venise, c’est l’oiseau de la neige, parce qu’on le voit sautiller sur la neige.

[147] Holl.: kemphaan. Cependant les dictionnaires traduisent ces mots par huppe.

[148] En portugais la confusion va très loin: linhaça signifie à la fois graine de lin et chènevis, mais chènevis se dit aussi linhaça do canamo (chanvre); linhal veut dire à la fois linière et chanvrière.

Du mot aureolus le français à fait oriol[149], puis par agglutination de l’article (l’), loriol, devenu loriot; c’est l’oiseau d’or, et les Allemands appellent également le loriot goldamsel, le merle doré; les Anglais lui ont donné le beau nom de marteau d’or, gold hammer; pour les Polonais c’est la plume d’or, zlotopior (zloto, or): les Portugais le nomment oriolo et oropendula, l’horloge d’or. Mais pourquoi les Danois l’appellent-ils le Suédois (Swenske) et les Flamands, le Wallon[150]? Peut-être parce qu’ils donnent au loriot le nom de leurs meilleurs amis. Les Flamands possèdent également la métaphore allemande: merle doré (goudmeerle).

[149] L’anglais nous a pris jadis et a conservé oriole et oriel.

[150] Littér., le veuf wallon (weduwael).

Comme le lin a donné son nom à la linotte, le chardon a servi à désigner le chardonneret (anc. fr.: chardonnet[151], c’est proprement l’oiseau au chardon). L’idée de cette relation se retrouve dans presque toutes les langues de l’Europe et dans les deux langues classiques: ακανθις[152], carduelis, l’italien cardellino traduisent exactement chardonnet; la branche germanique se sert de l’expression pinson du chardon; en allemand, distelfink; en flamand, distelvink; en suédois, tistelfink; en anglais thistle-finch. L’Anglais l’appelle aussi goldfinch, pinson doré.

[151] Cf. Glossaire du Centre: chardonnet, échardonnet, échardonnette.

[152] Grec moderne: καρδελι et καρδερίνα.

Brochet. Bélier.

Le latin lucius ne s’est perpétué qu’en italien, luccio; à ce mot le français a substitué l’idée d’une pique, d’une broche, d’où brochet[153]; simultanément l’anglais adoptait le mot pike (pique). Cette idée semble d’origine germanique; les noms du brochet en allemand, hecht, et en danois, giedde, semblent la contenir; elle est évidente dans le suédois gadda (gadd, aiguillon).

[153] L’ancien français disait broche.

L’églantier doit son nom à une comparaison analogue; c’est proprement l’arbuste couvert d’aiglants (aculenta), de piquants. Je n’ai pu retrouver dans les langues européennes de formes analogues, comme pour brochet, mais le procédé est connu, logique, et très ancien, puisqu’en sanscrit le lion est proprement le chevelu et l’éléphant le dentu. L’hébreu est plein de noms analogues: le bouc est le poilu; l’ours, le barbu; le loup, le jaunet; l’hyène, la bringée[154].

[154] Mot normand qui correspond à l’ancien français vair (latin varius); bringé n’est guère employé que pour désigner les vaches et les bœufs.

Cependant lucius a vécu dans merluche (brochet de mer), expression qui, avec des mots de sens identiques, se retrouve dans l’allemand seehecht. Ce qui montre bien l’incohérence de la plupart de ces dénominations, c’est que les Romains donnaient à la merluche exactement le même nom qu’au cloporte, asellus. C’est ce que font encore les Vénitiens, disant nasello. Le poisson que le latin appelait mustela, l’italien l’appelle donnola, et nous allons voir plus loin que ces deux noms se retrouvent appliqués à la belette.

L’idée de nommer l’aries, mouton à clochette, mouton bélier[155], bélier, se constate en français, en anglais et en hollandais (bell-wether, belhamel); les moutons des vagues sont des brebis en italien, pecorelle; et dans toutes les langues, depuis le grec, la machine de guerre à heurter les murailles s’est dite du même nom d’animal, bélier ou mouton, κριος, aries, ram (ang.), stormram (holl.), ariete (esp.).

[155] De l’ancien français bele, cloche, mot venu lui-même du bas-allemand par la forme latine bella.

Belette.

La belette est peut-être l’animal qui pourrait donner lieu à la plus curieuse dissertation sémantique. Dans presque toutes les langues son nom est une antiphrase. C’est une bête fort redoutée des paysans, comme le renard, comme la fouine, dont elle est parente. Or, on l’appelle à l’envi la jolie, la belle, la douce! Son nom français vient du vieux mot bele, du latin bella; la belette, cela veut dire la petite belle. Les Anglais la nomment[156] la jolie ou la fée, fairy: les Bavarois, la jolie petite bête, schoenthierlein; les Danois[157], la jolie, kjoenne; les Suédois, la joueuse lekatt; les Italiens et les Portugais, la petite dame, donnola, doninha; les Espagnols, la petite commère, comadreja; les Grecs d’aujourd’hui, la petite bru (νυμφιτζα). A cette liste, il faut peut-être joindre son nom allemand, passé en hollandais, en anglais, en danois, wiesel; on y trouverait la blanche. La même idée, ou celle de douceur, s’imaginerait dans le grec γαλη, la blanche, la douce[158], et ce serait encore la douce dans le latin mustela. Ces rapprochements paraîtront moins invraisemblables lorsqu’on saura que les idées de beau, de blanc, de doux sont, dans la tradition populaire, les antiphrases naturelles de l’idée de mauvais. En Roumanie, les malae divae, les mauvaises fées, les lèlé, ne sont jamais appelées que les Bonnes, les Puissantes, les Belles, les Blanches, les Douces[159]. L’explication des folkloristes est que la belette, étant un animal dont on a peur, on ne prononce jamais son nom, car, croyance universelle, quand on parle du loup, on en voit la queue, quand on invoque le diable, le diable paraît; prononcer le vrai nom de la belette, c’est attirer la méchante bête et c’est aussi, par cela même, la contrarier, puisqu’on la dérange, l’exciter à la dévastation. Mais si on lui donne des noms d’amitié, c’est comme si on la caressait, et elle devient--ce qu’on la nomme. Il m’est agréable de rencontrer l’idéalisme verbal à l’état de tradition populaire et j’admets d’autant plus volontiers l’explication qu’elle n’explique rien,--en ce sens qu’il reste à nous faire comprendre comment le même euphémisme se retrouve dans les temps et les pays les plus éloignés; il reste aussi à découvrir les vrais noms de la belette, si nous n’en sommes plus, comme les Grecs, à la confondre avec le chat. En somme, ici comme devant le roitelet, nous constatons un phénomène psychologique. L’euphémisme est, d’ailleurs, assez fréquent dans la nomenclature populaire, mais il règne avec une grande fantaisie. Si l’inoffensive couleuvre qui, au pire, mangera quelques œufs, est parfois nommée, elle aussi, la jolie, elle est la vermine en Portugal (bicha), et on voit, dans nos dialectes provinciaux, l’épervier redoutable nommé tout crûment le voleur; il est le laire en Auvergne et le laron en Dauphiné, et sans doute y reconnaît-il facilement le latin latro[160].

[156] Ou l’ont nommée jadis, car le mot maintenant en usage est weasel.

[157] Même remarque; le mot actuel est vœsel.

[158] Mais le nom grec de la belette était plutôt ικτια (qui se glisse); γαλη aurait été la fouine, qui s’apprivoise comme un chat (Hœfer, Histoire de la Zoologie).

[159] La Veillée. Douze contes roumains, traduits par Jules Brun, Introduction, par Lucile Kitzo, page XXX.

[160] Antoine Thomas, ouvrage cité, p. 27.

Pic. Plongeon. Pélican. Rouget. Dormiliouse.

Le pic, espec, pivert, est dit aussi bêche-bois, mot qui se trouve exactement en anglais, wood-pecker; le plongeon (en latin mergus) est le plongeur en allemand, taucher; le pélican (en latin platea) s’appelle en allemand l’oie à cuillère, loffler, loffelgans; ce qui correspond aux vieux noms français de cet oiseau, pale, pelle, pelle creuse, truble, et à son nom populaire anglais, shovelard. L’idée de rouge ou de lumière a toujours servi à caractériser le rouget; le grec disait ερυθρινος; le latin, rubellio; et pour les Hollandais, c’est le coq de mer, zee haen, et pour les Italiens, la lanterne, lucerna. Il y a un poisson volant ou sautant qu’on appelle hirondelle de mer ou le volant, le papillon; c’est le χελιδων et l’hirundo des anciens, le volador des Espagnols, le zee swaluwe des Hollandais. Un autre poisson à gros yeux est appelé par Pline, oculata; c’est l’ochiado du populaire, à Rome, et le nigr’oil du même populaire, à Marseille où l’on appelait aussi dans le même temps (au XVIe siècle) la torpille une dormiliouse, ce qui traduit délicieusement torpedo. La rainette, raine verte, verdier, en ancien français, c’est, en allemand, la grenouille feuille, laubfrosch.

Tournesol.

Les noms de fleurs, qui sont parfois si étranges, témoignent particulièrement de la nécessité de certaines métaphores. Il est impossible que l’idée de soleil n’entre pas dans le nom de la grande fleur jaune appelée tournesol; elle ressemble exactement aux faces du soleil dans les vieilles gravures et, de plus, elle se tourne sensiblement vers l’astre qu’elle semble suivre avec inquiétude: ses deux noms français, tournesol et soleil[161], traduisent cette double impression. C’est une fleur relativement nouvelle en Europe; elle fut apportée du Pérou, au XVIe siècle. Le tournesol des Latins, solsequia, c’est notre souci, diminutif ou ébauche de la grande solanée américaine. La forme italienne de tournesol est girasole et l’espagnole, girasol: elles rappellent les trois mots grecs ἡλιοτροπιος, ἡλιοτροπιον, ἡλιοπους, dont le dernier désigne particulièrement le souci. Car une fleur bien différente, la verrucaire[162], en gréco-français héliotrope, tourne aussi selon le soleil ses odorantes fleurs violettes, et il semble qu’ἡλιοτροπιον ait été traduit littéralement en allemand et en hollandais par sonnenwende et zonnewende; ces deux langues possèdent, en effet, les formes sonnenblume et zonnebloem qui s’appliquent bien au soleil[163]; le suédois dit solrose[164]; le danois, solsikke; l’anglais, sunflower; le polonais, slonecznic. Les langues sémitiques ont des expressions pareilles: en arabe chems, soleil, et echchems, tournesol.

[161] En Savoie, dans le Centre et au Canada, tourne-soleil.--On trouve dans les dialectes (Centre, Canada), sourci, pour souci. Les formes les plus anciennes sont la solcie, la soucie. Sous l’influence de souci (soucier), le mot changea de genre.

[162] En ital. et esp.: verrucaria et verruguera. C’est l’herbe aux verrues, mais il est préférable de ne pas la confondre avec une autre herbe aux verrues, l’éclaire.

[163] Malheureusement le soleil est appelé aussi héliotrope et l’héliotrope, tournesol; confusion absurde dont il faut encore accuser le grec,--et dont on trouvera sans doute des traces dans ce paragraphe. Il y a encore un autre nom grec, hélianthe. En somme, trois fleurs: le souci, la verrucaire, le soleil, pour leur donner les seuls noms qu’elles puissent porter en français.

[164] Et aussi solblomister (fleur soleil).

Coquelicot.

Au latin papaver qui a fourni en français tant de formes singulières, pavot, pavon, papon, paveux, pavoir--le goût populaire substitua en plusieurs régions l’idée de rouge, et le latin du moyen âge appelle rubiola, la plante que la science qualifie de papaver rubeum; cependant l’idée de rouge se fixa sur la crête de coq, puis sur le coq et enfin sur le chant du coq que rendait l’onomatopée coquelicot ou coquericot. Cette idée était, d’ailleurs, contenue soit directement, soit par confusion, dans le nom même du coq (latin: coccum)[165]; et c’est ainsi que les mêmes syllabes ont pu désigner deux choses aussi différentes qu’une fleurette et le chant d’un oiseau. L’exemple n’est pas unique, puisque la même aventure, mais pour d’autres motifs, est arrivée, comme on sait, au mot coucou[166], fleur et oiseau, tous les deux de printemps et de la même heure; on a cru que la fleur naissait pour l’oiseau et pour le nourrir,--c’est une croyance générale que rien dans la création ne saurait être inutile; mais cette fleur ou cette herbe, dédaignées des hommes et des bêtes domestiques, ou ces baies qui mûrissent loin dans les bois, à quoi servent-elles donc? La réponse est écrite dans ces termes: herbe au loup, herbe à la vierge, herbe au diable. Elles servent à Dieu, à ses saints, au diable,--ou au loup; les Arabes disent: ou au chacal; elles servent aux animaux que nous ne voyons pas manger et qui vivent; elles servent aux êtres surnaturels qui descendent pendant les nuits claires et à ceux qui rôdent pendant les nuits sans lune. Outre leurs noms distinctifs, presque toutes les plantes sauvages ont ainsi un surnom qui souvent est commun à des espèces fort différentes; la flore populaire se meut dans l’heureuse imprécision de la poésie et de la nonchalance.

[165] Venu lui-même du verbe qui disait le chant du coq:

Cucurrire solet Gallus, Gallina gracillat.

(Philomela, 25.)

[166]

Et Cuculi cuculant...

(Phil. 35.)

Il ne faut pas s’attendre à retrouver coquelicot, ou l’une des formes diverses de cette onomatopée, en dehors du domaine roman: la plus lointaine est le roumain kukuriek, et en France même elle s’est partagé les dialectes avec papaver. Cependant le coquelicot éveilla aussi, en Angleterre, l’idée de crête de coq et l’on y rencontre cocks head, cock’s comb, cockrose (écossais). Les langues germaniques se contentent en général de l’expression rose ou fleur des blés qu’elles appliquent, d’ailleurs, avec indifférence, à la fois, au coquelicot et au bleuet.

Renoncule. Joubarbe. Fumeterre.

La renoncule, connue sous le nom de bouton d’or, a reçu dans les langues et les dialectes d’Europe[167] deux séries de noms; les uns la désignent d’après la forme de sa feuille, les autres d’après la couleur de sa fleur. Les noms qui veulent expliquer sa feuille contiennent presque tous l’idée de pied de poule (ou de coq), ou l’idée de patte de grenouille[168], cette dernière idée souvent abrégée en l’idée de grenouille; ceux qui veulent peindre sa fleur, l’idée d’or ou de jaune.

[167] Ici et dans plusieurs des paragraphes suivants, nous nous servons de la riche moisson de termes populaires recueillis par M. E. Rolland dans sa Flore populaire. Malheureusement, comme il ne traduit pas, une partie de sa nomenclature, dialectes étrangers et «petites langues», est souvent inutilisable dans un travail de sémantique.--Au cours d’une excellente notice sur cette Flore, M. Louis Denise avait déjà exprimé le même regret. De même il avait constaté avec soin l’incohérence de la nomenclature populaire: «Les mêmes noms empruntés à des similitudes de couleur, à de grossières ressemblances de port ou de forme, à de prétendues propriétés identiques, s’appliquent indifféremment et dans les mêmes lieux à des plantes de familles très éloignées: l’ellébore est l’herbe d’enfer dans l’Aube, mais en Provence l’erbo d’infer; c’est le nénuphar.» (Polybiblion, 1897.)

[168] On relève, mais moins souvent et pêle-mêle, les termes: pas, pied ou patte de loup, de lion, de corbeau, d’oie, de canard. De cette imprécision inévitable, il n’y a pas à tenir compte.

«Pied de poule» se rencontre en letton, gaila pehdas; en allemand, hahnenfuss; en hollandais, haanevaet; en danois, hanefod. Le latin pulli pedem a donné à nos dialectes de nombreuses formes dont les types sont piépou et poupié; ce dernier mot est devenu le français pourpier.

La «patte de grenouille» figure dans l’anglo-saxon, lodewort (herbe au crapaud); dans le moyen haut allemand, froscfusz, que traduit l’appellation normande, patte de raine. La «grenouille» toute seule, c’est le grec βατραχιον; le latin, ranunculus[169]; le roumain, ranunchiu; le sarde, erbo de ranas; l’ancien français, grenouillette; le polonais, zabiniek[170].

[169] Qui a directement passé en français, en italien, en espagnol, en portugais. Il y a la forme ranouncles, en provençal, mais c’est la renoncule d’eau.

[170] Zaba, grenouille. Le mot s’applique peut-être plutôt à la renoncule d’eau.

L’idée de jaune s’exprime en français par bouton d’or, jaunet, bassin d’or, fleur au beurre, idées que l’on retrouve dans le suédois et le danois, smorblomster (smœr, beurre), dans l’allemand dialectal, botterblum (fleur de beurre), dans l’anglais, butter-rose, golden cup, horse-gold: cette dernière image, qui appelle les fleurs de la renoncule l’or du cheval, est particulièrement curieuse. Un dialecte suédois et l’islandais appellent le bouton d’or fleur du soleil (solœga et soley): c’est encore l’idée d’or ou de couleur jaune.

Ce partage de métaphores est assez fréquent; ainsi la renouée, en latin centinodia (herbe aux cent nœuds), porte le même nom (herbe aux nœuds) en anglais, knot-grass; en flamand, knoopgras; tandis que les langues Scandinaves la dénomment herbe du chemin (danois: weigraes; suédois: trampgraes). C’est le plantain que les Allemands disent wegerich. Cependant Hœfer[171] cite d’après le De physica de S. Hildegarde le mot weggrass, le traduit par traînasse et l’identifie au polygonum aviculare, lequel est bien la renouée. Burbaun[172] traduit centinodia par wegetritt.

[171] Histoire de la Botanique.

[172] Enumeratio plantarum; Halle, 1721.

Une renonculacée est appelée populairement queue de souris; c’est aussi le nom que lui ont donné les paysans dans une grande partie de l’Europe: cola de raton (Espagne); mauseschwans (Suisse); mouse tail (Angleterre); musehale (Danemark); musrumpa (Suède); myszy ogon (Pologne); myschei kvost (Russie).

Dans joubarbe on retrouve jovis barba; c’est la barbe du dieu du tonnerre, parce que cette herbe garantit les maisons du tonnerre, d’après Opilius, qui l’appelle vesuvium. Cette idée se rencontre en Allemagne et en Hollande, où la joubarbe est donderbaert. Il n’y a pas trace de l’image conservée par le français du XVIe siècle, patte de cheval, dans les noms actuels du populage ou tussilage, mais l’allemand dit rosshuf, sabot de cheval, le hollandais hoesbladen, herbe sabot, l’italien unghia di cavallo, l’espagnol una de asno; c’est le latin officinal ungula caballina. Le fumeterre, fumus terrae, a le même nom en allemand, erdrauch et eerderoock. Enfin la petite serpentaire a reçu en Allemagne et en France les mêmes vilains noms[173].

[173] Traductions exactes de Sacerdotis virilia (Hadrianus Junius, Nomenclator).

Adonis. Nielle.

La fleur d’Adonis n’est plus rougie par le sang du jeune dieu oublié, mais tantôt par celui de Vénus, tantôt par celui de Jésus: sang de Jésus, sang de Vénus, les deux grandes religions unies une fois de plus dans le geste de cueillir la même fleur. L’idée de sang semble inséparable de cette renonculacée[174] et son nom populaire français, goutte de sang, lui est donné en beaucoup de pays. On trouve en Italie gozze de sangue (Vérone), gioze de sangue (Trévise); en Espagne, gota de sangre; en Suisse, bluatstrœfli et blutstrœpfli; en Carinthie, bluetstrœpflan; en Suède, bloddroppar. L’idée toute nue de rouge, mais d’une petite chose rouge, encore d’une goutte de pourpre, se rencontre dans l’ancien français rubitz; dans le dialectal rougeotte (Vosges); dans l’avignonnais roubisso; dans l’anglais pheasant’s eye (œil de faisan) et rose-a-ruby (rouge rubis); dans le sicilien russulida et dans le roumain, rushcutça.

[174] Son nom grec αργεμονη lui venait de ce qu’elle servait, d’après Dioscoride, à guérir l’αργεμον; l’idée de blanc est contenue dans le nom du mal (ulcère blanc) et non dans celui de la fleur.

Nielle, c’est la «petite Noire», nigella; les Grecs disaient de même μελανθιον et ils disent encore μελαντι. Le français nielle n’a, sans doute, jamais contenu l’idée qui est évidente dans nigella; pour la retrouver, il faut aller chercher les formes verbales où la nielle est appelée l’herbe au poivre[175], et voici la poivrette, la piperelle, les spezii, les épices (Parme), l’alipivre (portugais); on trouve en allemand Schwarz kümmel, (le carvi noir), mais les langues modernes ont surtout baptisé la nielle d’après sa très vague ressemblance avec des cheveux, de la barbe, de la laine, une toile d’araignée et, rencontre assez curieuse, la nielle et l’agnelle, si différentes sémantiquement, ont fraternisé sur le terrain phonétique: on trouve dans le domaine d’oc, les formes niella, gniella, niello, aniello, aniella et, en Piémont, agnela. Le vieux français disait barbute et barbue; à Parme, c’est comme en Normandie la barbe de capucin, barba de fra; en Roumanie, la barbe de boyard, barba boïarului; en Allemagne, la chevelure de Vénus, Venushaar et, image plus pittoresque, la fille de crin, braut in haren; en Angleterre, la barbe blanche, oldman’s beard; en Catalogne, aranyas, image que se disent nos patois avec arogne et irogné (toile d’araignée).

[175] «Graine noire» est le nom de la nielle dans beaucoup de dialectes arabes.

Violette de chien. Hépatique. Anémone.

Il y a une violette sauvage, très pâle et sans odeur, qui s’appelle dans une grande partie de la France violette de chien, c’est-à-dire bonne pour les chiens. Cette expression se retrouve en Wallonie viyolette de tchin; en Galicie, viola de can; en Allemagne, hundsveilchen; en Luxembourg, honzfeiol; en Flandre, hondsvioletten; en Angleterre, dog’s violet; en Suède et en Danemarck, hundefiol. Le latin de nomenclature viola canina est la traduction de ces appellations populaires; peut-être cependant l’a-t-il propagée dans quelques langues[176].

[176] Le latin d’officine a certainement eu une très grande influence sur les noms même populaires des plantes; il en a encore. Cela s’explique par les relations des pharmaciens et des cueilleuses de simples. M. E. Rolland a rencontré une de ces femmes connaissant les noms de toutes les plantes de son pays; dans la liste que j’ai vue beaucoup de mots sont des déformations évidentes des noms du Formulaire (Mars 1899).

L’hépatique ne semble pas avoir[177] de nom français, et on ne connaît pas son nom populaire latin. Sans qu’on puisse les soupçonner d’avoir littéralement traduit le latin savant trifolium hepaticum, les divers dialectes méridionaux lui ont, cependant, donné le nom d’herbe au foie, erba del fetje, d’aou fégé, au fedzo, etc.; en italien, c’est aussi la fegatella; en catalan, l’erba fetgera; en espagnol, la higadela. Les langues germaniques, Scandinaves et slaves constatent la même relation: anglais, liver-wort; hollandais, leverkruid; allemand, leberblume et leberkraut; transylvanien, liewerkrockt; islandais, lifrarurt; suédois, lefverrœt et levferblad; danois, leverurt; polonais, watrobnik.

[177] Le Nomenclator lui donne le nom bizarre de porcorau.

L’histoire de l’anémone est pareille et tout aussi concluante. Son nom français le plus répandu semble coquelourde, où il est peut-être possible de reconnaître clocca lurida; du moins l’idée de cloche se retrouve-t-elle clairement dans plusieurs des noms donnés à cette fleur: clochette, en certaines parties de la France; kuhschelle[178] (clochette de vache) et osterschelle (clochette de Pâques), en Allemagne; klockenblome (fleur à la cloche), aux environs de Brême; Coventry bells (cloches de Coventry), dans le centre de l’Angleterre[179]. Mais il était particulièrement intéressant de savoir si la valeur du mot grec ανεμονη se rencontrait dans les noms véritables de l’anémone ou dans ses surnoms populaires. Or, partout, en Europe, l’anémone est l’herbe au vent, la fleur ou la rose du vent[180]: erba del vent (Gard), erba de vent (Milanais), erba do vento (Galicie), flor del viento (Espagne); c’est, en Allemagne: windroschen (la rose du vent); en Flandre, windkruid (herbe au vent); en Danemarck, windrose; en Russie, wetrezina, la fleur du vent.

[178] Pour le passage de l’idée de cloche (clocca) à l’idée de coquille (concha), on peut comparer l’allemand schelle (clochette) et l’anglais shell (coquille). De cloque à coque et réciproquement des interpositions sont fort possibles, surtout dans une région de la langue où la transmission des sons n’a jamais été fixée par l’écriture.

[179] Ou les cloches du couvent.

[180] Et même jusque dans le centre de la France et dans la Haute-Marne.

Aubépine. Chèvre-feuille. Rouge-Gorge. Fourmi-lion.

Il est tout simple que l’aubépine (albispina), la blanche épine, porte ce même nom en presque toutes les langues, depuis l’italien biancospino jusqu’au danois hvidtorn. De même on s’explique assez facilement la fréquence linguistique du chèvrefeuille (ital.: caprifoglio; all.: geissblatt; holl.: geitenblad; dan.: giedeblad; suéd.: getblad); tous ces noms modernes ne sont peut-être que la traduction de caprifolium. Quand le mot latin est très explicite et quand toutes les formes linguistiques sont identiques, l’hypothèse de la traduction est admissible. Les dictionnaires donnent du mot chèvrefeuille cette plaisante interprétation: ainsi appelé parce que les chèvres aiment à brouter ses feuilles. Comme si les chèvres n’aimaient pas à brouter tout ce qui est vert! Le chèvrefeuille, c’est la plante-chèvre, la plante grimpante, tout simplement. Varron appelle caprea la vrille de la vigne et l’italien dit dans le même sens capreolo. Le mot latin s’est substitué, sans qu’on en comprenne le sens, aux noms indigènes qui avaient sans doute été faits, comme en Angleterre, avec l’idée de fleur qui a goût de miel, honey sukkle, ou celle de lien sauvage, lien des bois, wood bine[181]. Il en a peut-être été de même pour le rouge-gorge. Dans toutes les autres langues, de l’italien, pettirosso, à l’allemand, rothkehlchen, au danois, rotkielke, au polonais czerwonogardl, on soupçonne des mots latins et ces mots nous en avons l’écho dans le vers déjà cité à propos du roitelet:

... Et rubro pectore Progne[182].

[181] Ou bind. Hadrianus Junius donne plusieurs noms de chèvre-feuille en allemand du XVIe siècle; les uns semblent vouloir dire la nourriture de la chèvre: speckgilgen; les autres correspondent bien à la comparaison de la plante avec l’animal qui grimpe: waldgilgen. En vieux hollandais son nom est: les chèvres, gheyten.

[182] «Je regarde ce mot (Progne) comme employé ici pour désigner génériquement une famille de petits oiseaux, analogues à ceux qui sont nommés dans le même vers, et spécialement le rouge-gorge qui y est caractérisé très naïvement par ses propres attributs.» Philomela, XXXIIe remarque.

Cependant, il est fort possible et bien conforme au mécanisme de l’esprit humain que la trouvaille rouge-gorge ou rodkielke soit spontanée dans chacune des langues où on la rencontre. Le vieux français disait: rubéline.

Mais pour le fourmi-lion, aucun doute n’est possible, puisque ce mot n’est que le résultat d’une trop bonne prononciation de l’l mouillée ou d’une mauvaise lecture du mot latin. Formica-leo est, en effet, soit une forme bâtarde calquée sur notre fourmi-lion, soit une déformation, par étymologie trop savante, du bas-latin formiculo, formiculonem, diminutif de formica. Formiculonem a donné en français fourmillon. Comme l’idée de fourmi-lion se retrouve dans beaucoup de langues d’Europe, son absurdité doit sans doute être mise à la charge des latinisants. L’anglais ant-lion, l’allemand ameiselawe, le flamand mierenleeuw, le danois myrelove, le suédois myrlejon, le polonais mrowkolew se traduisent tous avec une exactitude singulière par formica-leo, mais si fourmi-lion veut bien dire en français «fourmi qui est comme un lion», ant-lion signifie en anglais «lion qui est comme une fourmi», ou «lion qui mange les fourmis», etc.; c’est lion-ant qu’il faudrait pour rendre formica-leo. L’idée plaisante que le fourmi-lion est le «lion des fourmis» égaie quelques dictionnaires: que de mal ont pris les grammairiens pour expliquer logiquement les mœurs d’un insecte par une déformation linguistique!

Autres mots: Corset. Clairon. Amadou. Navette. Béryl. Railler.

La formation de métaphores, durables ou passagères, est dominée par un ensemble de lois psychologiques que nous ne pouvons connaître que par la trace qu’elles laissent dans les combinaisons verbales. Ainsi l’idée de petit corps se retrouve dans presque tous les mots qui signifient aujourd’hui corset[183], comme Brachet l’a constaté ingénieusement, mais sans analyser le phénomène. Voici, semble-t-il, la marche de cette métaphore qui n’a pu naître qu’avec le costume moderne des femmes, lorsque, l’«ajustement» remplaçant la draperie, la robe dut se partager en deux moitiés, le haut et le bas. Considérée en son ensemble, vide et dressée comme une armure, la robe se compose de la jupe et du buste ou corps de la jupe: ensuite toutes les femmes ayant la prétention d’être minces, le corps de la jupe[184] est devenu par courtoisie un petit corps ou corset et il deviendra sans doute un corselet. Dans cet exemple c’est aux lois de l’analogie que l’esprit a obéi; une expression intermédiaire nous le certifie.

[183] Angl.: bodice; all.: leibchen; dan.: livstykke; ital.: corpetto; etc.

[184] Corps, pour corset, est resté en usage dans beaucoup de provinces, notamment dans le centre (Glossaire de Jaubert). J.-J. Rousseau l’emploie, mais son français est parfois un peu dialectal.

Certaines métaphores sont si singulières qu’on hésite même devant l’évidence. Pour identifier plus sûrement les deux mots du provençal, perna, qui veulent dire l’un jambon et l’autre bavolette, M. Antoine Thomas rappelle fort à propos que de πετασος, chapeau, les Grecs avaient formé πετασων, jambon: «Ce serait un rapport inverse qui aurait fait baptiser perna, bavolette, par les Gallo-Romains[185].» Le mot latin gracilis[186] avait pris le sens de trompette au son grêle ou clair; c’est exactement notre mot clairon. Nous ne pouvons reconnaître dans amadou le sens primitif d’appât, puisque la racine de ce mot est scandinave, mais nous trouvons réunies les deux significations dans l’esca des Latins, dans l’adescare des Italiens, dans l’εναυσμα des Grecs modernes. L’amadou, c’est la nourriture et l’appât du feu[187]. Il y a loin, semble-t-il, de l’idée de navire à celle de navette de tisserand; on serait tenté de séparer les deux mots, si l’italien navicella, nacelle, et l’allemand schiff, bateau, ne couraient également sur l’eau et sur la trame des métiers. On a déterminé l’origine du mot briller; c’est beryllare, scintiller comme le béryl[188]. Que ne diraient pas les professeurs de belles-lettres si quelque «décadent» forgeait, briller n’ayant vraiment plus qu’un sens abstrait, émerauder ou topazer! Le mot railler a la même origine latine que raser (radere, rasus, raticulare) qui a pris lui-même récemment un sens péjoratif; on trouve en allemand scheren, raser, et scherzen, railler, en flamand scheren, raser, et scherts, raillerie.

[185] Essais de Philologie française, page 350.

[186] Qui était devenu graile en ancien français. Le verbe grailler, sonner du cor, est resté comme terme de vénerie, mais il a pris d’autre part le sens second et contradictoire de «parler d’une voix enrouée».

[187] Les Canadiens ont étendu le sens de boitte, appât, au sens de nourriture pour les bestiaux.

[188] Et du même béryl vient aussi bésicles, anciennement bericles (Beryenlus)!

Compter et conter. Dessein et Dessin. Pupille. Prunelle.

On sait avec quel soin les grammairiens distinguent l’un de l’autre compter et conter. A les entendre il n’y aurait pas deux mots plus éloignés, malgré leurs sonorités identiques, et il a fallu pour les confondre l’ignorance et la barbarie du moyen âge. Or il se trouve précisément que les deux ne sont qu’un: compter et conter, mot unique né du latin computare. Pour l’homme de tous les temps et de tous les climats, compter et conter représentent une seule et même opération; un mot les traduit tous les deux: énumérer. Des chiffres ou des faits, on les énumère, on les compte. L’italien et l’espagnol sont d’accord en cela avec l’allemand et avec le danois: contare et contar ont, dans les deux premières langues, la double signification de nos deux mots; en allemand compter, c’est zahlen, et conter, erzalen; en danois compter, c’est toele et conter, fortoelle. Ce toele nous rappelle que l’anglais tale (conter) a eu primitivement la signification de compter; il l’a perdue en partie, quand le mot account est entré dans la langue; mais account a gardé, en partie, un peu du sens de tale. Il en est de même de notre mot compte, malgré tous les grammairiens; dans compte-rendu d’un livre, on voit le mot computare au point mort où il ne signifie plus compte et ne veut pas encore dire conte. En différenciant les deux mots, la grammaire nous oblige à toutes sortes de petits mensonges, car il nous est réellement impossible parfois de savoir si nous comptons ou si nous contons. On ne devrait pas laisser les cuistres toucher à des organismes aussi délicats que le langage: du moins pourra-t-on désormais leur enseigner que les «tropes» sont une branche de la psychologie générale et qu’il faut réfléchir très longtemps avant que d’oser couper en deux morceaux et tailler à arêtes vives un bloc verbal que l’esprit humain laisse volontairement informe. Ils ont opéré la même scission entre dessin et dessein sans s’apercevoir, les pauvres gens, que la langue, incorrigible, recommençait exactement avec le mot plan les mêmes et indispensables confusions sans lesquelles les hommes cesseraient bientôt de se comprendre. Comme le mot conte, le mot dessin est unique; le latin designare avait déjà tous les sens concrets et abstraits que comporte l’idée de dessiner. Le mot anglais design porte sans peine, avec une légère restriction (drawing lui ayant enlevé quelques-unes de ses nuances), la plupart des significations contenues dans notre double mot; il en est de même en suédois avec utkast, en italien avec disegno et dans presque toutes les langues.

Bien d’autres mots seraient à noter que les dictionnaires séparent arbitrairement, quoique l’un ne soit que la métaphore de l’autre. Pupille est dans ce cas: qu’il signifie l’orpheline pourvue d’un tuteur ou la prunelle de l’œil, c’est toujours le latin pupilla, diminutif de pupa, petite fille (pupata, de la même famille, a donné poupée). La pupille de l’œil, c’est si bien la fille de l’œil que l’expression se retrouve tout entière en portugais où la pupille se dit menina do olho. Pareillement la prunelle des haies et la prunelle des yeux ne font qu’un. Le centre de l’œil a été comparé à la petite prune d’un noir bleu ou violacé qui mûrit parfois après les gelées; par une métaphore analogue, mais bien moins jolie et bien moins juste, les Anglais appellent la prunelle de l’œil eye-apple et les Flamands, oogappel, la pomme de l’œil. Le polonais qui a le verbe zrzeniac, commencer à mûrir, appela zrzenica la prunelle de l’œil; je ne sais dans quel ordre il faut établir les rapports de ces deux mots[189].

[189] L’œil a pu être comparé à un charbon. Se souvenir du latin pruna.

Un des inconvénients de la liberté prise avec dessin, conte, pupille, prunelle et tels autres mots par les grammairiens, c’est de rendre invisible la métaphore et ainsi d’engrisailler la langue. Séparé de l’idée qu’il représente, dessein n’est plus qu’une de ces abstractions verbales à moitié mortes dès le jour qu’elles sont nées et destinées à disparaître bien avant la langue dont elles ont fait partie. L’abstraction est une des causes de la mort des mots.

On voit donc que si le mécanisme de la métaphore est quelquefois mystérieux, ses oscillations n’en sont pas moins assez régulières et que la différence des langues n’implique pas une différence de marche ou de méthode[190]. Méthode, s’il fallait voir dans le choix des images l’influence d’une intelligence volontaire, comme le désire M. Michel Bréal; marche, s’il s’agit le plus souvent, et c’est notre avis, d’associations passives d’idées. Sans doute, quelle que soit la métaphore, son âge ou son habitat, elle a toujours été une création personnelle; ni les mots ni les idées ne peuvent être sérieusement considérés comme le produit naturel de cet être mythique qu’on appelle le Peuple. Pas plus que les contes ou les chansons populaires les mots métaphoriques ne sont une végétation sporadique analogue à la crue matinale des champignons dans les forêts; les contes ont un auteur, les images verbales ont un auteur. Mais le même conte ou le même mot ont pu être créés plusieurs fois et même simultanément; pour les mots nous en avons la certitude par la coexistence des mêmes combinaisons d’images dans des langues très différentes; pour les contes, cela est fort vraisemblable. Je crois que cela revient à dire que tous les cerveaux humains sont des horloges très compliquées et très fragiles, mais toutes construites sur le même plan et douées des mêmes rouages. La banalité de cette conclusion nécessaire me réjouit, car une étude de ce genre doit, pour avoir son intérêt, aboutir, quoique par un chemin détourné et nouveau, à la vieille route royale piétinée par les longues caravanes.

[190] On tentera peut-être d’établir des groupes sémantiques comme on a établi des groupes linguistiques. D’après cette étude qui n’est qu’un essai rudimentaire, les groupes se répartiraient ainsi par rapport au français: d’abord l’anglais et l’allemand; ensuite le hollandais (ou flamand), l’italien, le polonais; enfin le suédois, le danois, l’espagnol et le portugais. Les langues sont nommées dans l’ordre de la fréquence de leurs métaphores identiques aux métaphores françaises. Les Anglais et les Allemands seraient de beaucoup, et à peu près au même degré, nos plus proches voisins sémantiques.

LE VERS LIBRE

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