Journal intime
Ci-dessous les passages de mon Journal, ayant trait à Madeleine, qui ne figurent pas dans le volume de la Pléiade.
15 septembre 1916.
Je reprends sur un nouveau carnet ce journal abandonné en juin dernier. J’en avais déchiré les dernières pages ; elles reflétaient une crise terrible où Madeleine s’était trouvée mêlée ; ou plus exactement : dont Madeleine était l’objet. Je les avais écrites dans une sorte de désespoir, et comme, à vrai dire, ces pages lui étaient adressées, je les déchirai, sur sa demande, après qu’elle les eut lues. Ou si, par discrétion, elle ne me le demanda pas précisément, du moins pressentis-je trop le soulagement qu’elle en aurait, pour ne pas le lui proposer aussitôt. Et sans doute elle m’en sut gré ; mais tout de même, à parler franc, je regrette ces pages, non point seulement parce que je n’en avais jamais écrit de si pathétiques, ni parce qu’elles eussent pu m’aider à sortir d’un état maladif dont elles étaient le sincère reflet, état dans lequel je n’ai que trop de tendance à retomber — je regrette de les avoir déchirées aussi parce que cette suppression a du coup arrêté mon journal et que, privé de ce soutien, j’ai roulé depuis dans un désordre d’esprit très pénible. J’ai fait de vains efforts dans l’autre carnet. Je l’abandonne à moitié plein. Dans celui-ci du moinsje ne sentirai plus la déchirure.
7 octobre 1916.
Quelques mots de Madeleine me replongent dans une sorte de désespoir. Comme enfin je m’étais décidé à lui parler de ce projet d’hivernage à Saint-Clair : « Je te dois bien cela », m’a-t-elle dit, avec un effort de tout son être, et qui rendit aussitôt son visage si triste, si grave, qu’aussitôt je ne songeai plus qu’à renoncer à ce projet comme à tant d’autres puisqu’il lui en coûtait à ce point et qu’il me faudrait acheter aux dépens de son bonheur ma convenance ; ce qui dès lors ne pouvait plus me convenir.
1 juin 1917.
Il m’est odieux d’avoir à me cacher d’elle. Mais qu’y faire ?… Sa désapprobation m’est intolérable ; et je ne puis lui demander d’approuver ce que je sens que pourtant je dois faire.
« J’ai l’indiscrétion en horreur », m’a-t-elle dit. Et moi, le mensonge plus en horreur encore. C’est pour pouvoir enfin parler un jour, que je me suis contraint toute ma vie.
21 novembre 1918.
Madeleine a détruit toutes mes lettres. Elle vient de me faire cet aveu, qui m’accable. Elle a fait cela, m’a-t-elle dit, sitôt après mon départ pour l’Angleterre. Oh ! je sais bien qu’elle a souffert atrocement de mon départ avec Marc ; mais devait-elle se venger sur le passé ?… C’est le meilleur de moi qui disparaît ; et qui ne contre-balancera plus le pire. Durant plus de trente ans je lui avais donné (et je lui donnais encore) le meilleur de moi, jour après jour, dès la plus courte absence. Je me sens ruiné tout d’un coup. Je n’ai plus cœur à rien. Je me serais tué sans effort.
Si cette perte encore était due à quelque accident, l’invasion, l’incendie… Mais qu’elle ait fait cela !…
22.
Comprenait-elle qu’elle supprimait ainsi l’unique arche où ma mémoire, plus tard, pouvait espérer trouver refuge ? Tout le meilleur de moi, je l’avais confié à ces lettres, mon cœur, ma joie, et les changements de mon humeur, l’occupation de mes journées… Je souffre comme si elle avait tué notre enfant.
Oh ! je ne supporte pas qu’on l’accuse. C’est là l’extrémité de la pointe. Toute la nuit je l’ai sentie s’enfoncer dans mon cœur.
24.
Pris de l’aspirine pour tâcher de dormir. Mais la douleur me réveille au milieu de la nuit et alors je crois que je deviens fou.
« C’était ce que j’avais de plus précieux au monde », m’a-t-elle dit…
« Après ton départ, lorsque je me suis retrouvée toute seule dans la grande maison que tu abandonnais, sans personne sur qui m’appuyer, sans plus savoir quoi faire, que devenir… j’ai cru d’abord qu’il ne me restait qu’à mourir. Oui, vraiment, j’ai cru que mon cœur cessait de battre, que je mourais. J’ai tant souffert… J’ai brûlé tes lettres pour faire quelque chose. Avant de les détruire je les ai toutes relues, une à une… »
Et c’est alors qu’elle a ajouté : « C’était ce que j’avais de plus précieux au monde. »
Si le sacrifice était à refaire, elle le ferait de nouveau, je m’en persuade ; même indépendamment de tout grief, la modestie déjà l’y poussait. Elle ne supportait pas d’attirer l’attention, les regards, et s’effaçait sans cesse. Elle voudrait que son nom ne fût jamais et nulle part prononcé, sinon par quelques bouches amies et par celles des pauvres paysans qu’elle soigne et qui l’appellent « Madame Gille » ; et surtout elle voudrait supprimer sa présence dans mes écrits…
J’ai toujours respecté sa pudeur, à ce point qu’il ne m’arrive presque jamais, dans mes cahiers, de parler d’elle et que, même à présent, je m’arrête. Jamais plus personne à présent ne saura ce qu’elle était pour moi, ce que j’étais pour elle.
Ce n’étaient point proprement des lettres d’amour ; je répugne aux effusions et elle n’eût point supporté qu’on la loue, de sorte que je lui cachais le plus souvent le sentiment dont mon cœur débordait. Mais ma vie s’y tissait devant elle, à mesure et au jour le jour.
25 novembre.
Hélas ! je me persuade à présent que j’ai faussé sa vie encore bien plus qu’elle n’a pu fausser la mienne. Car, à vrai dire, elle n’a pas faussé ma vie ; et même il me paraît que tout le meilleur de moi me vient d’elle. Mon amour pour elle a dominé toute ma vie, mais n’a rien supprimé de moi ; y a seulement ajouté le conflit.
Mais quelle erreur commettrait celui qui croirait que j’ai tracé son portrait dans l’Alissa de ma Porte Étroite ! Il n’y eut jamais rien de forcé ni d’excessif dans sa vertu. Sans doute tout en elle ne demandait qu’à s’épanouir doucement, tendrement… C’est de cela que je me sens inconsolable. Parfois je me persuade qu’elle n’a jamais eu peur que de moi.
Après les conversations que je viens d’avoir avec elle, ces trois jours derniers, conversations coupées d’affreux silences et de sanglots, mais graves et sans un mot d’accusation ou de reproche de part ni d’autre — il me semblait que jamais plus je ne pourrais chercher à vivre, ou du moins que d’une vie de repentance et de contrition. Je me sentais fini, ruiné, décomposé. Une larme d’elle pèse plus, me disais-je, que l’océan de mon bonheur. Ou du moins — car que sert d’amplifier ? — je ne me reconnaissais plus aucun droit d’acheter aux dépens de son bonheur le mien propre.
Mais que parlé-je ici de bonheur ? C’est ma vie, mon être même qui la blesse, ce que je peux supprimer, non changer. Et ce n’est pas seulement le soleil, c’est l’air même qui m’est refusé.
Since all my life seemed meant for fails…
11 décembre.
Rentré de Paris depuis quatre jours.
Jours atroces. J’ai les reins cassés et ne peux plus soulever le fardeau de cette joie d’hier. Comment retrouver cette confiance en moi qui m’aidait à vivre ? Je n’ai plus cœur à rien et tous les rayons de mon ciel sont éteints.
19 décembre.
Je m’occupe à revoir et mettre au point le brouillon de mes Mémoires, de manière à garder un texte complet si j’en confie un à Verbecke. Je ne suis pas très satisfait de cette relecture : les phrases sont molles ; cela est trop conscient, trop surveillé, trop littéraire…
Je me suis remis au piano ; ai repris le Clavecin bien tempéré…
Je sens se refermer sur moi cette vie trop calme, où j’étouffe et d’où je ne saurais échapper qu’avec un nouveau déchirement. Faiblesse et vieillissure extrêmes. Tout ce qui ferait battre à nouveau mon cœur ne saurait être pour elle qu’une cause de souffrance et d’horreur. Je ne puis rien affirmer de moi qui ne la blesse et ce n’est qu’en me supprimant que je pourrais assurer son bonheur.
Il leur semble toujours (et ce fut le cas de Wilde) que ce n’est point victimes de leurs théories qu’ils succombent, mais bien, au contraire, pour avoir été inconséquents avec eux-mêmes sur quelque point. Wilde insistait longuement là-dessus : ce n’est point d’avoir été individualiste ; c’est de ne pas l’avoir été suffisamment, que je me repens aujourd’hui.
22 décembre.
Certains jours, certaines nuits surtout, je me sens broyé par le regret de ces lettres anéanties. C’est en elles surtout que j’espérais survivre.
20 janvier 19.
… Cela impliquait une sorte de contrat, au sujet duquel l’autre partie n’avait pas été consultée ; un contrat que je lui imposais ; que je ne lui imposais du reste que parce que ma nature m’en imposait les péremptoires conditions à moi-même.
Mon œuvre désormais ne sera plus que comme une symphonie où manque l’accord le plus tendre, qu’un édifice découronné.
Cuverville, 8 octobre 1919.
(Date anniversaire de mon mariage.) Je ne sais lequel est le plus atroce : de ne plus être aimé, ou de voir l’être que l’on aime, et qui vous aime encore, cesser de croire à votre amour. Je n’ai pu réussir à l’aimer moins, et je reste près d’elle, le cœur saignant, mais sans paroles. Ah ! saurai-je jamais plus lui parler ?… Que sert de protester que je l’aime par-dessus tout au monde ? Elle ne me croirait pas. Hélas ! il n’est en mon pouvoir, aujourd’hui, que de la meurtrir davantage.
10 Oct.
La vie cependant reprend tout l’aspect fallacieux du bonheur.
À Cuverville depuis trois semaines, je retourne ce soir à Paris, pour dix jours.
21 nov.
Ai passablement travaillé tous ces jours derniers ; mais une abominable tristesse me submerge : j’ai fait le malheur de celle que j’aime le plus au monde. Et elle ne croit plus à mon amour.
Cuverville, 3 janvier 1921.
Jours atroces. Insomnies ; rechutes dans le pire ; mauvais travail où, sans ferveur aucune, je tâche à profiter d’un reste d’élan acquis. Ah ! si seulement je pouvais croire que ma présence ici lui est agréable… Mais même cette joie m’est enlevée ; et tout le jour je puis penser que, simplement, elle me tolère. Rien plus, de moi, ne l’intéresse, ne lui importe ; et, comme il faut toujours de l’amour pour comprendre ce qui diffère de vous, je ne sens plus en elle, à mon égard, qu’incompréhension, méjugement ou, qui pis est, indifférence.
Et pourtant, parfois, je doute si je ne me méprends pas à mon tour. Ah ! si seulement nous pouvions nous expliquer ! Mais les moindres mots sortent si douloureusement de mon cœur, que je ne sais plus lui parler.
… Sa voix même, sa douce voix que j’aimais autant que chose de ce monde, sa chère voix n’est plus la même. Le petit accident, causé l’été passé par sa maladresse ou son imprécaution, qui nous paraissait d’abord de peu d’importance, entraîne une sorte de chuintement très léger, presque imperceptible — dont je suis seul à m’apercevoir (ses sœurs soutiennent que je l’imagine). Sans doute n’y a-t-il rien là qu’elle ne pourrait corriger, si seulement elle consentait à y prêter quelque attention ; et ce qui m’attriste surtout c’est de voir dans cet abandon, dans ce renoncement à son charme, qu’elle n’a plus souci de me plaire et qu’elle se dit à jamais : à quoi bon ? Il semble même qu’elle cherche à me donner des armes contre elle et travaille à me désintéresser d’elle, à m’inviter à la quitter ; mais tout ceci me la fait aimer plus encore, et d’autant plus que je n’en peux rien exprimer.
Si seulement m’était permis l’espoir de lui apporter un peu de bonheur…
5 janvier.
Le morceau de Si le grain ne meurt… du N de décembre de la N. R. F. n’est pas coupé. Par contre elle a lu le Saint-Martin de Claudel ; mais sans doute la dernière page de mes Mémoires, qui fait face au début du Saint-Martin (il suffit qu’elle en ait entr’aperçu quelques lignes) l’aura mise en garde ; elle aura pris peur et, selon sa coutume, refusé de regarder plus avant. De sorte que, sans doute, elle croit à présent que j’ai étalé sans pudeur ce que, au contraire, j’ai pris si grand souci de cacher — encore que tout le récit en souffre.
6 janvier.
Il comprend avec désespoir que ce n’était que par amour pour lui qu’elle s’intéressait à ces choses (art, musique, poésie) qui demeurent pour lui l’occupation suprême de sa vie. Elle a cessé d’y prendre plaisir et d’y croire en même temps qu’elle a cessé de l’aimer.
26 janvier 1921.
Je quitte Cuverville demain. Les conditions physiologiques et morales dans lesquelles je me trouve ici sont des plus déprimantes et mon travail s’en est beaucoup ressenti. Je ne goûte ici même plus la joie de la rendre heureuse ; c’est-à-dire que je n’ai plus cette illusion ; et la pensée de cette faillite hante mes nuits. J’en viens même à croire que mon amour lui est à charge ; et parfois je me reproche cet amour comme une faiblesse, comme une folie, et tâche de me persuader de n’en plus souffrir… Je ne puis prendre mon parti du divorce de nos pensées. Je n’aime qu’elle au monde et je ne puis vraiment aimer qu’elle. Je ne puis vivre sans son amour. J’accepte d’avoir le monde entier contre moi, mais pas elle. Et je dois lui cacher tout cela. Je dois jouer avec elle, et comme elle, une comédie du bonheur.
Paris, 15 mai.
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Madeleine s’annonce pour mardi. Je l’attendais déjà jeudi ; puis vendredi et j’ai été à sa rencontre à la gare. L’idée qu’elle va voyager un lendemain de fête et dans un train bondé me maintient dans un état d’angoisse continue. Mon amour pour elle fait autant partie de ma vie que jamais et je ne le puis arracher de mon cœur pas plus que je ne puis arracher de ma chair le désir…
Lundi 29 mai.
Elle me quitte à quatre heures. Je la conduis au train de Saint-Lazare.
Par instants, et malgré cette étrange bouffissure des traits que lui donne si souvent la fatigue, j’ai pu retrouver son visage — son sourire, son regard — qui est ce que j’aurai le plus aimé dans ce monde.
18 juillet.
Il me semble que je désire tout moins âprement, depuis que s’écarte de moi cette félicité que je me promettais d’une communion parfaite avec elle.
Cuverville, 12 octobre 21.
· · ·
Je ne parviens à protéger ma tranquillité, à maintenir mon égalité d’humeur et à garder quelque goût au travail, à la vie même, qu’en détournant mon attention d’elle, et de sa situation, de nos rapports. S’il m’arrive d’y songer la nuit, c’en est fait du sommeil et je roule dans un abîme de détresse et de désespoir. Je sens alors que je l’aime autant que jamais et je souffre abominablement de ne pouvoir le lui laisser connaître ; cette attitude qu’elle m’impose, ce masque d’indifférence qu’elle me force à revêtir, lui paraissent certainement plus sincères que ce que je ne pourrais que balbutier. Elle s’y tient ; et je ne me reconnais pas le droit de troubler le repos qu’elle y trouve. Elle a besoin, pour assurer ce repos, de croire que je ne l’aime plus, que je ne l’ai jamais beaucoup aimée ; c’est seulement ainsi, sans doute, qu’elle se maintient elle-même, à mon endroit, dans une sorte d’apathie.
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12 décembre.
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Que faire ? Que devenir ? Où aller ? Je ne puis cesser de l’aimer. Son visage, certains jours, l’expression angélique de son sourire, m’emplissent encore le cœur d’extase, d’amour et de désespoir. Désespoir de ne pouvoir le lui dire. Pas un seul jour, pas un instant, je n’ai su oser lui parler. L’un et l’autre nous restons emmurés dans notre silence. Et parfois je me dis qu’il vaut mieux qu’il en soit ainsi et que tout ce que je pourrais lui dire ne serait que pour préparer d’autres peines.
Je ne puis m’imaginer sans elle ; il me semble que, sans elle, je n’aurais jamais rien été. Chacune de mes pensées est née en fonction d’elle. Pour qui d’autre aurais-je senti l’urgent besoin de m’expliquer ? Et ce qui donnait à mes pensées tant de force, n’était-ce pas le « malgré tant d’amour » ?
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3 janvier 22.
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Madeleine m’écrit : « Ce qui m’agite beaucoup, c’est la mauvaise campagne commencée contre toi. Naturellement c’est la force de ta pensée et son autorité qui la déchaînent. Ah ! si tu étais invulnérable, je ne tremblerais pas. Mais tu es vulnérable, et tu le sais, et je le sais. »
Vulnérable… je ne le suis, je ne l’étais que par elle. Depuis, tout m’est égal et je ne crains plus rien… Qu’ai-je à perdre à quoi je tienne encore ?
Carry-le-Rouet, 7 août 1922.
Une lettre d’elle. Une petite phrase toute simple, qui m’annonce qu’elle a donné à Sabine Schlumberger, sa filleule, le collier d’or et la petite croix d’émeraudes qu’elle portait jadis, m’entre comme un coup de couteau dans le cœur. Cette croix, que je prêtais à Alissa, je ne puis supporter l’idée que qui que ce soit d’autre la porte… Que lui écrire ? Elle ne croit plus à mon amour et veut ignorer tout de mon cœur. Elle a besoin, pour mieux se détacher de moi, de croire à mon indifférence. Je doute si je l’ai jamais aimée davantage, et me hais de l’avoir fait souffrir ; de devoir la faire souffrir encore. Je ne tiens plus à rien ; je me sens parfois à ce point détaché de tout, qu’il me semble que je suis déjà mort et que je ne vivais que par elle.
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Colpach, 10 septembre.
Jours détestables, d’oisiveté, de veulerie… Chaque matin je me réveille avec le cerveau lourd et plus engourdi que la veille. Forcé de jouer devant les autres une comédie de joie, de plaisance tandis que je sens toute joie réelle se refroidir lentement en mon cœur.
Je n’ai plus reçu de lettres d’elle depuis Pontigny ; que dis-je ? depuis Carry-le-Rouet, il me semble. C’est-à-dire plus le moindre signe d’elle depuis cette lettre où elle m’annonçait le don de sa petite croix d’émeraudes à Sabine. Me tient-elle rigueur des reproches de la lettre que je lui écrivis sitôt ensuite ? A-t-elle résolu de ne plus m’écrire ? Ou si le cœur lui manque ?… Je me sens tout abandonné d’elle. Tout ce qu’elle soulevait en mon être, de bon, de généreux, de pur, retombe, et cet abominable reflux m’entraîne tout entier vers l’enfer. Souvent je doute, ainsi qu’à Llanberis, si, par quelque intuition exquise, elle n’est pas secrètement et comme mystiquement avertie de tout ce que je fais loin d’elle, ou du moins de cela qui peut la blesser le plus. Le don de son collier n’était-il pas le jour même où, sur la plage d’Hyères, Élisabeth était venue me rejoindre (16 juillet) ? Plus rien depuis. Mon cœur est plein de ténèbres et de larmes. Je prends en grippe tous ceux qui m’entourent ici, et tout ce qui m’écarte d’elle, qui lui donne raison de s’arracher de moi.
Àsonger, ce matin, combien je vaux peu sans elle, à jauger le peu de vertu de mon cœur, j’en venais à comprendre mieux cette nécessité des intermédiaires entre l’homme et Dieu, de ces intercesseurs contre qui s’insurge si violemment le protestantisme. Et j’en viens également à comprendre mieux le jeu compliqué du démon, et comme quoi les sentiments les plus nobles sont ceux que le plus il jalouse et travaille à rétorquer contre Dieu… Je ne sais plus si rien en moi subsiste, de quoi je puisse encore espérer.
31 octobre.
Elle agit sans cesse avec moi comme si je ne l’aimais plus ; et j’agis avec elle comme si elle m’aimait encore… C’est parfois affreusement douloureux.
Saint-Martin-Vésubie, 11 juillet 23.
Je n’ai jamais souhaité que son amour, que son approbation, que son estime. Et depuis qu’elle m’a retiré tout cela, j’ai vécu dans une sorte d’opprobre où le bien a perdu sa récompense et le mal sa hideur, la douleur même son aiguillon. À une sorte d’engourdissement de mon âme répond un assourdissement de toutes choses et rien plus d’aigu ne me pénètre, ou mieux : rien ne pénètre plus vraiment en moi. La réalité ne me touche guère plus que ne ferait le songe. Il me semble souvent que j’ai déjà cessé de vivre. C’est qu’avec elle j’ai senti se retirer de moi le goût de vivre ; c’est que désormais tout m’est égal et que je ne tiens plus à rien.
· · ·
Début de janvier 1925.
Il me faut bien reconnaître que ma peine, à Cuverville il y a trois ans, était plus dure de beaucoup, que celle que j’aurais à quitter la vie aujourd’hui. Madeleine l’a-t-elle compris ? Je ne crois pas. Je crains qu’elle n’ait cru à quelque exagération dans mes pleurs… C’est pour cela que, depuis, je n’ai plus jamais pu lui parler.
Madeleine a pu croire que cette douleur (en admettant qu’elle lui ait paru sincère) me régénérerait ; mais vraiment, durant ces jours affreux, j’ai cessé de vivre ; c’est alors que j’ai pris congé.
Je n’ai plus vécu, depuis, que d’une existence quasi posthume, et comme en marge de la vraie vie.
« Rien de bon ne peut sortir de là », m’a-t-elle dit à plusieurs reprises, comme pour tâcher de bien s’en convaincre elle-même. Ce n’est pas vrai. C’est au contraire de ce terrible jugement qu’est venue toute l’amertume de ma vie.
Abominable.
Je n’ai pas cessé de l’aimer, même aux temps où je semblais et où elle était en droit de me croire le plus loin d’elle, de l’aimer plus que moi-même, plus que la vie ; mais je n’ai plus pu le lui dire…
Toute mon œuvre est inclinée vers elle.
Parfois j’ai pu croire que, s’en doutant et en vue de permettre à ma pensée plus d’essor, elle cherchait à me détacher d’elle comme à se détacher de moi ; à me redonner et, à la fois, pour la retrouver elle-même, la liberté.
Jusqu’aux Faux Monnayeurs (le premier livre que j’aie écrit en tâchant de ne point tenir compte d’elle), j’ai tout écrit pour la convaincre, pour l’entraîner. Tout cela n’est qu’un long plaidoyer ; aucune œuvre n’a été plus intimement motivée que la mienne — et l’on n’y voit pas loin si l’on n’y distingue pas cela.
Février 25.
… Je voudrais alors qu’Agnès, qu’elle écoute, lui dise et lui fasse comprendre — si je ne devais pas revenir de ce voyage au Congo — qu’elle restait pour moi ce que j’avais de plus cher au monde, et que c’est parce que je l’aimais plus que la vie, que, depuis qu’elle s’était écartée de moi, la vie me paraissait de si peu de prix.
Cuverville, 14 juin 26.
J’éprouve à neuf cet engourdissement étrange de lapensée, de la volonté, de tout l’être, que je ne ressens guère qu’à Cuverville. Écrire le moindre billet me prend une heure ; la moindre lettre, une matinée. Je ne me cramponne ici que par amour pour elle, avec le sentiment douloureux que je lui sacrifie mon œuvre, ma vie. Qu’y faire ? Je ne puis ni la quitter, ni la faire quitter Cuverville, le seul refuge sur terre où l’attachent encore quelques racines, où elle ne se sente pas trop en exil…
J’étais, il y a peu de jours encore, plein de ferveur ; il me semblait pouvoir soulever des montagnes. Aujourd’hui, je suis écrasé.
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1 juillet 1926.
Le lent progrès du catholicisme sur son âme ; il me semble assister à la marche d’une gangrène.
Àchaque retour, après l’avoir quittée quelque temps, je découvre de nouvelles régions atteintes, plus profondes, plus secrètes, inguérissables àjamais. Et, le pouvant, tenterais-je de la guérir ? Cette santé que je lui proposerais, ne lui serait-elle pas mortelle ? Tout effort l’exténue.
Quelle commodité, quel repos, quelle moindre fatigue lui propose cette piété dosée, ce menu à prix fixe pour les âmes qui ne peuvent pas beaucoup dépenser !
Qui donc aurait cru cela ? — Dieu lui-même pouvait-il s’y attendre ? Eh quoi ! tout ce qui m’attachait à elle, cette humeur un peu vagabonde, cette ferveur, cette curiosité, tout cela n’était donc point d’elle-même ? Quoi ! ce n’était que par amour pour moi qu’elle s’en revêtait ? Tout cela se défait, retombe, laisse paraître à nu l’âme méconnaissable, décharnée.
Et tout ce qui fait ma raison d’être, ma vie, lui devient étranger, hostile.
13 février 1927.
« L’approbation d’un seul simple honnête homme, me disait-elle, c’est cela seul qui m’importe, et que ton livre n’obtiendra pas. » Mais quiconque approuve mon livre cesse de paraître honnête à ses yeux.
De même, devant certains des actes les plus importants de ma vie, elle m’écrivait : « Il n’en peut résulter rien de bon », et, partant, ne consent à reconnaître pour bon rien de ce qui peut s’ensuivre. — Ce sont des jugements sans appel.
Heidelberg, 12 mai 1927.
La partie est perdue, que je ne pouvais gagner qu’avec elle. Inconfiance de sa part, et présomption de la mienne. Rien ne sert de récriminer, ni de regretter même. Ce qui n’est pas, c’est ce qui ne pouvait pas être. Qui se dirige vers l’inconnu, doit consentir à s’aventurer seul. Créuse, Eurydice, Ariane, toujours une femme s’attarde, s’inquiète, craint de lâcher prise et de voir se rompre le fil qui la rattache à son passé. Elle tire en arrière Thésée, et fait se retourner Orphée. Elle a peur.
Paris, 21 août 38.
Me trouvant complètement seul et sans presque aucun travail à faire, je me décide à commencer ce carnet que, depuis quelques mois, j’emportais avec moi d’étape en étape, dans le désir d’y écrire tout autre chose que ce que voici ; mais depuis que Madeleine m’a quitté j’ai perdu goût à la vie et, partant, cessé de tenir un journal qui n’aurait plus pu refléter que désarroi, détresse et désespoir.
· · ·
Depuis qu’elle n’est plus, je n’ai fait que semblant de vivre, sans plus prendre intérêt à rien ni à moi-même, sans appétit, sans goût, ni curiosité, ni désir, et dans un univers désenchanté ; sans plus d’espoir que d’en sortir.
Tout le travail de mon esprit, ces derniers mois, était un travail négateur. Et non seulement je mettais ma valeur au passé, mais cette valeur d’hier me paraissait imaginaire et ne point mériter le moindre effort pour m’en ressaisir. J’étais, je suis encore, comme quelqu’un qui s’enlise dans un marais puant, cherchant autour de lui quoi que ce soit de fixe, de solide, où prendre appui, mais entraînant avec lui et enfonçant dans cet enfer boueux tout ce à quoi il se raccroche. À quoi bon parler de cela ? Sinon, peut-être, afin que plus tard se sente moins seul dans sa détresse tel autre, désespéré comme moi, qui me lirait, à qui je voudrais tendre une main secourable.
Sortirai-je de cette fondrière ? J’ai déjà traversé des époques d’opprobre, où me venait au cœur le cri de l’apôtre : « Seigneur ! sauve-nous, nous périssons ! » (Et même je savais pousser ce cri en grec.) Car il ne me paraissait pas qu’un salut fût possible sans quelque intervention surnaturelle. Et pourtant je m’en étais tiré. Mais j’étais plus jeune. Que me réserve encore la vie ?
Je me raccroche à ce carnet, ainsi que j’ai fait souvent : par méthode. Une méthode qui réussissait autrefois. L’effort ainsi tenté me paraît comparable à celui du baron de Munchhausen qui s’arrache du marécage en se tirant lui-même par les cheveux. (J’ai déjà dû recourir à cette image.) L’admirable c’est qu’il y parvient.
26 au soir.
Ce qui ne me paraît pas très honnête, par contre, c’est de tenir mon deuil pour responsable de mon état languide ; c’est mon deuil qui m’y a mené ; ce n’est pas lui surtout qui m’y maintient. Et je ne suis sans doute pas de très bonne foi lorsque je m’en persuade. J’y trouve une trop facile excuse à ma lâcheté, une couverture à ma paresse. Ce deuil, je l’attendais, le prévoyais de longue date et pourtant je n’imaginais que souriante, en dépit du chagrin, ma vieillesse. Si je ne parviens pas à rejoindre la sérénité, ma philosophie fait faillite. Il est vrai, j’ai perdu ce « témoin de ma vie » qui m’engageait à ne point vivre « négligemment », comme disait Pline à Montaigne, et je ne partage pas la croyance de Madeleine en une survie qui m’amènerait à sentir son regard, au delà de la mort, me suivre ; mais, de même que je ne laissais pas son amour, durant sa vie, incliner dans son sens ma pensée, je ne dois pas, à présent qu’elle n’est plus, laisser peser sur ma pensée, plus que son amour même, le souvenir de cet amour. Le dernier acte de la comédie n’est pas moins beau si je dois le jouer solitaire. Il ne faut pas m’y dérober.
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Marseille, 26 janvier 39.
Avant de quitter Paris, j’ai pu achever de revoir les épreuves de mon Journal. À le relire, il me paraît que les suppressions systématiques (du moins jusqu’à mon deuil) de tous les passages relatifs à Madeleine, l’ont pour ainsi dire aveuglé. Les quelques allusions au drame secret de ma vie y deviennent incompréhensibles, par l’absence de ce qui les éclairerait ; incompréhensible ou inadmissible, l’image de ce moi mutilé que j’y livre, qui n’offre plus, à la place ardente du cœur, qu’un trou.
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