‹ ÉthiqueChapitre 159 sur 459 · Deuxième partie : De la nature et de l’origine de l’âme · SCOLIE I

Deuxième partie : De la nature et de l’origine de l’âme · SCOLIE I

J’ai expliqué par ce qui précède la cause des Notions appelées Communes et qui sont les principes de notre raisonnement. Mais il y a d’autres causes de certains axiomes ou de certaines notions communes qu’il importerait d’expliquer par cette méthode que nous suivons ; on établirait ainsi quelles notions sont utiles par-dessus les autres, et quelles ne sont presque d’aucun usage ; quelles, en outre, sont communes et quelles claires et distinctes pour ceux-là seulement qui sont libres de préjugés ; quelles, enfin, sont mal fondées. On établirait, de plus, d’où les notions appelées Secondes, et conséquemment les axiomes qui se fondent sur elles, tirent leur origine, ainsi que d’autres vérités ayant trait à ces choses, que la réflexion m’a jadis fait apercevoir. Comme, toutefois, j’ai réservé ces observations pour un autre Traité, et aussi pour ne pas causer d’ennui par une prolixité excessive sur ce sujet, j’ai résolu ici de surseoir à cette exposition. Afin néanmoins de ne rien omettre qu’il ne soit nécessaire de savoir, j’ajouterai quelques mots sur les causes d’où sont provenus les termes appelés Transcendantaux, tels que Être, Chose, Quelque chose. Ces termes naissent de ce que le Corps humain, étant limité, est capable seulement de former distinctement en lui-même un certain nombre d’images à la fois (j’ai expliqué ce qu’est l’image dans le Scolie de la Prop. 17) ; si ce nombre est dépassé, ces images commencent à se confondre ; et, si le nombre des images distinctes, que le Corps est capable de former à la fois en lui-même, est dépassé de beaucoup, toutes se confondront entièrement entre elles. Puisqu’il en est ainsi, il est évident, par le Corollaire de la Proposition 17 et par la Proposition 18, que l’Âme humaine pourra imaginer distinctement à la fois autant de corps qu’il y a d’images pouvant être formées à la fois dans son propre Corps. Mais sitôt que les images se confondent entièrement dans le Corps, l’Âme aussi imaginera tous les corps confusément, sans nulle distinction, et les comprendra en quelque sorte sous un même attribut, à savoir sous l’attribut de l’Être, de la Chose, etc. Cela peut aussi provenir de ce que les images ne sont pas toujours également vives, et d’autres causes semblables, qu’il n’est pas besoin d’expliquer ici, car, pour le but que nous nous proposons, il suffit d’en considérer une seule. Toutes en effet reviennent à ceci que ces termes signifient des idées au plus haut degré confuses. De causes semblables sont nées aussi ces notions que l’on nomme Générales, telles : Homme, Cheval, Chien, etc., à savoir, parce que tant d’images, disons par exemple d’hommes, sont formées à la fois dans le Corps humain, que sa puissance d’imaginer se trouve dépassée ; elle ne l’est pas complètement à la vérité, mais assez pour que l’Âme ne puisse imaginer ni les petites différences singulières (telles la couleur, la taille de chacun), ni le nombre déterminé des êtres singuliers, et imagine distinctement cela seul en quoi tous conviennent, en tant qu’ils affectent le Corps. C’est de la manière correspondante en effet que le Corps a été affecté le plus fortement, l’ayant été par chaque être singulier, c’est cela que l’Âme exprime par le nom d’homme, et qu’elle affirme d’une infinité d’êtres singuliers. Car, nous l’avons dit, elle ne peut imaginer le nombre déterminé des êtres singuliers. Mais on doit noter que ces notions ne sont pas formées par tous de la même manière ; elles varient en chacun corrélativement avec la chose par laquelle le Corps a été plus souvent affecté et que l’Âme imagine ou se rappelle le plus aisément. Ceux qui, par exemple, ont plus souvent considéré avec étonnement la stature des hommes, entendront sous le nom d’homme un animal de stature droite ; pour ceux qui ont accoutumé de considérer autre chose, ils formeront des hommes une autre image commune, savoir : l’homme est un animal doué du rire ; un animal à deux pieds sans plumes ; un animal raisonnable ; et ainsi pour les autres objets, chacun formera, suivant la disposition de son corps, des images générales des choses. Il n’est donc pas étonnant qu’entre les Philosophes qui ont voulu expliquer les choses naturelles par les seules images des choses, tant de controverses se soient élevées.

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