‹ Étude Médico-Légale: Psychopathia Sexualis avec recherches spéciales sur l'inversion sexuelleChapitre 7 sur 14 · C.--LE FÉTICHE EST UNE ÉTOFFE

C.--LE FÉTICHE EST UNE ÉTOFFE

Il y a un troisième groupe principal de fétichistes, dont le fétiche n'est ni une partie du corps féminin, ni une partie des vêtements de la femme, mais une étoffe déterminée, qui même ne sert pas toujours à la confection de la toilette féminine, et qui cependant peut, par elle-même, en tant que matière, faire naître ou accentuer les sentiments sexuels. Ces étoffes sont: les fourrures, le velours et la soie.

Ces cas se distinguent des faits précédents de fétichisme érotique du vêtement par le fait que ces étoffes ne sont pas, comme le linge, en rapports étroits avec le corps féminin et n'ont pas, comme les souliers ou les gants, une corrélation avec des parties déterminées du corps féminin ou ne sont pas une signification symbolique quelconque de ces parties.

Ce genre de fétichisme ne peut pas provenir non plus d'une association accidentelle, comme dans les cas tout à fait particuliers du bonnet de nuit ou des meubles de la chambre à coucher; mais ils forment un groupe dont l'objet est homogène. Il faut donc supposer que certaines sensations tactiles--(une sorte de chatouillement qui a une parenté éloignée avec les sensations voluptueuses)--sont, chez des individus hyperesthésiques, la cause première de ce genre de fétichisme.

À ce propos nous donnerons tout d'abord une observation personnelle exposée par un homme qui lui-même était atteint de cet étrange fétichisme.

OBSERVATION 90.--N..., trente-sept ans, issu de famille névropathique, de constitution névropathique lui-même, déclare:

Depuis ma première jeunesse, j'ai une passion profondément enracinée pour les fourrures et le velours, parce que ces étoffes éveillent en moi une émotion sexuelle, et que leur vue et leur contact me procurent un plaisir voluptueux. Je ne puis me rappeler qu'un incident quelconque ait occasionné ce penchant étrange--(coïncidence de la première émotion sexuelle avec l'impression de ces étoffes, respectivement première excitation pour une femme vêtue de ces étoffes).--En somme, je ne me souviens pas comment a commencé cette prédilection. Je ne veux point exclure absolument la possibilité d'un pareil incident, ni d'une liaison accidentelle de la première impression qui aurait pu créer une association d'idées; mais je crois peu probable que pareille chose ait pu se passer, car je suis convaincu qu'un incident de ce genre se serait profondément gravé dans ma mémoire.

Ce que je sais, c'est qu'étant encore petit enfant, j'aimais vivement voir des fourrures et les caresser, et qu'en faisant ainsi j'éprouvais un vague sentiment de volupté. Lors de la première manifestation de mes idées sexuelles concrètes, c'est-à-dire quand mes idées sexuelles se dirigèrent vers la femme, j'avais déjà une prédilection particulière pour la femme vêtue de ces étoffes.

Cette prédilection m'est restée jusqu'à l'âge d'homme mûr. Une femme qui porte une fourrure ou qui est vêtue de velours, m'excite plus rapidement et plus violemment qu'une femme sans ces accessoires. Ces étoffes, il est vrai, ne sont pas la _conditio sine qua non_ de l'excitation; le désir se produit aussi sans elles pour les charmes habituels; mais l'aspect, et surtout le contact de ces tissus fétichistes, constituent pour moi un moyen, aident puissamment les autres charmes normaux, et me procurent une augmentation du plaisir érotique. Souvent, la seule vue d'une femme à peine jolie, mais vêtue de ces étoffes, me donne la plus violente excitation et m'entraîne complètement. La simple vue de mes tissus fétiches me fait un plaisir bien plus grand encore que l'attouchement.

L'odeur pénétrante de la fourrure m'est indifférente, plutôt désagréable, et je ne la supporte, qu'à cause de son association avec des sensations agréables de la vue et du tact. Je languis du plaisir de pouvoir toucher ces étoffes sur le corps d'une femme, de les caresser, de les embrasser et d'y mettre ma figure. Mon plus grand plaisir est de voir et de sentir _inter actum_ mon fétiche sur les épaules de la femme.

La fourrure et le velours isolément me produisent l'impression que je viens de décrire. L'effet de la première est de beaucoup plus fort que celui du dernier. Mais la combinaison de ces deux matières produit le plus grand effet. Des pièces de vêtements féminins en velours ou en fourrure, que je vois et touche détachées de leur porteuse, m'excitent sexuellement aussi, quoiqu'à un degré moindre,--de même les couvertures confectionnées en fourrure, qui ne font nullement partie de la toilette féminine, le velours et la peluche des meubles et des draperies. De simples gravures représentant des toilettes en fourrures et en velours sont pour moi l'objet d'un intérêt érotique, et même le seul mot «fourrure» a pour moi une vertu magique et me donne des idées érotiques.

La fourrure est pour moi tellement l'objet de l'intérêt sexuel, qu'un homme qui porte une fourrure à effet, me produit une impression très désagréable, horripilante et scandaleuse, comme l'effet que produirait sur tout individu normal, un homme en costume et dans l'attitude d'une ballerine. De même je trouve répugnant l'aspect d'une vieille femme laide couverte d'une belle fourrure; cette vue éveille en moi des sentiments qui s'entrechoquent.

Ce plaisir érotique de voir des fourrures et du velours est tout à fait différent de mes appréciations purement esthétiques. J'ai un goût très vif pour les belles toilettes de femmes, et en même temps une prédilection particulière pour les dentelles, mais c'est un goût d'une nature purement esthétique. Je trouve la femme en toilette de dentelles ou bien parée avec une autre belle toilette, plus belle qu'une autre, mais la femme vêtue de mes étoffes fétiches est la plus charmante pour moi.

La fourrure n'exerce sur moi l'effet dont j'ai parlé que lorsqu'elle est à poils fins, touffus, lisses, longs, et se dressant en haut. C'est de ces qualités que dépend l'impression. Je reste tout à fait indifférent, non seulement aux fourrures à poils drus, emmêlés, espèce qu'on estime comme inférieure, mais aussi aux fourrures qu'on estime comme très belles et supérieures, mais dont on a enlevé les poils qui redressent (castor, chien de mer) ou qui ont naturellement les poils courts (hermine) ou trop long et couchés (singe, ours). Les poils redressés ne me produisent l'impression spécifiques que chez la zibeline, la martre, etc. Or, le velours est fait de poils fins touffus et redressés en haut, ce qui expliquerait l'impression analogue qu'il me produit. L'effet paraît dépendre d'une impression déterminée de l'extrémité pointue des poils sur les terminaisons des nerfs sensitifs.

Mais je ne peux pas m'expliquer quel rapport cet effet étrange sur les nerfs tactiles peut avoir avec la vie sexuelle. Le fait est que tel est le cas chez beaucoup d'hommes. Je fais encore remarquer expressément, qu'une belle chevelure de femme me plaît beaucoup, mais qu'elle ne joue pas un rôle plus grand que tout autre charme féminin, et qu'en touchant des fourrures je ne pense nullement à des cheveux de femme. (La sensation tactile dans les deux cas n'a pas d'ailleurs la moindre analogie.) En général il ne s'y attache aucune idée. La fourrure par elle-même réveille en moi la sensualité. Comment? Voilà ce qui me paraît absolument inexplicable.

Le seul effet esthétique produit par la beauté des fourrures grand genre, à laquelle chacun est plus ou moins sensible, par la fourrure qui, depuis la Fornarina de Raphaël et l'Hélène Fourment de Rubens, a été employée par beaucoup de peintres comme cadre et ornement des charmes féminins, et qui dans la mode, dans l'art et la science de la toilette féminine, joue un si grand rôle--cet effet esthétique, dis-je, n'explique rien dans ce cas, ainsi que j'ai déjà eu l'occasion de le faire remarquer. Cet effet esthétique que les belles fourrures produisent sur les hommes normaux, les fleurs, les rubans, les pierres précieuses et les autres parures le produisent sur moi, comme chez tout le monde. Habilement employés, ces objets font mieux ressortir la beauté féminine et peuvent ainsi, dans certaines circonstances, produire indirectement un effet sensuel. Mais ils ne produisent jamais sur moi le même effet sensuel direct que les étoffes fétiches dont j'ai parlé.

Bien que chez moi, comme peut-être chez tous les autres fétichistes, il faille bien distinguer l'impression sensuelle de l'impression esthétique, cela ne m'empêche pas d'exiger de mon fétiche une série de conditions esthétiques concernant la forme, la coupe, la couleur, etc. Je pourrais m'étendre ici longuement sur ces exigences de mon penchant, mais je laisse de côté ce point qui ne touche pas le fond du sujet. Je ne voulais qu'attirer l'attention sur ce fait que le fétichisme érotique se complique encore d'un mélange d'idées purement esthétiques.

L'effet particulièrement érotique de mes étoffes fétichistes, ne peut pas s'expliquer par l'association avec l'idée du corps d'une femme qui porterait ces étoffes, pas plus que par un effet d'esthétique quelconque. Car, premièrement, ces étoffes me produisent de l'effet, même quand elles sont isolées et détachées du corps, quand elles se présentent comme simple matière; et, secondement, des parties de la toilette intime (corset, chemise) qui, sans doute, évoquent des associations, ont sur moi une action beaucoup plus faible. Les étoffes fétichistes ont toutes pour moi une valeur sensuelle intrinsèque. Pourquoi? C'est pour moi une énigme. Les plumes sur les chapeaux de femme ou les éventails produisent sur moi la même impression fétichiste que la fourrure et le velours: similitude de la sensation tactile et du chatouillement étrange produit par le mouvement léger de la plume. Enfin l'effet fétichiste, quoiqu'à un degré très atténué, est encore provoqué par d'autres étoffes unies, telles que la soie, le satin, etc., tandis que les étoffes rugueuses, le drap grossier, la flanelle, me produisent plutôt un effet répugnant.

Enfin, je tiens encore à rappeler que j'ai lu quelque part un essai de Carl Vogt sur les hommes microcéphales: il y est raconté comment un microcéphale, à la vue d'une fourrure, s'y est précipité et l'a caressée en manifestant une vive joie. Je suis loin de voir pour cette raison, dans le fétichisme très commun de la fourrure, une régression atavique vers les goûts des ancêtres de la race humaine qui étaient couverts de peaux d'animaux. Le microcéphale dont parle Carl Vogt faisait, avec le sans-gêne qui lui était naturel, un attouchement qui lui était agréable, mais dont le caractère n'était pas sexuellement sensuel; il y a beaucoup d'hommes normaux qui aiment à caresser un chat, à toucher des fourrures, du velours, sans en être sexuellement excités.

On trouve encore dans la littérature quelques cas de ce genre.

OBSERVATION 91.--Un garçon de douze ans éprouva une vive émotion sexuelle en se couvrant un jour, par hasard, d'une couverture en fourrure. À partir de ce moment, il commença à se masturber en se servant de fourrures ou en prenant dans son lit un petit chien à longs poils. Il avait des éjaculations suivies quelquefois d'accès hystériques. Ses pollutions nocturnes étaient occasionnées par des rêves où il se voyait couché nu sur une fourrure soyeuse qui l'enveloppait complètement. Les charmes de la femme ou de l'homme n'avaient aucune prise sur lui.

Il devint neurasthénique, souffrit de la monomanie de l'observation, croyant que tout le monde s'apercevait de son anomalie sexuelle; il eut, pour cette cause du _tædium vitæ_ et devint fou.

Il était très chargé, avait les parties génitales mal conformées, et d'autres signes de dégénérescence anatomique. (Tarnowsky, _op. cit._, p. 22.)

OBSERVATION 92.--C... est un amateur enragé de velours. Il se sent attiré d'une manière normale vers les belles femmes, mais il est particulièrement excité lorsque la personne de rencontre avec laquelle il a des rapports est vêtue de velours.

Ce qui est frappant dans ce cas, c'est que ce n'est pas la vue du velours, mais le contact qui produit l'excitation. C... me disait qu'en passant la main sur une jaquette de femme en velours, il avait une excitation sexuelle telle qu'aucun autre moyen ne saurait jamais en provoquer une pareille chez lui. (Dr Moll, _op. cit._, p. 127.)

Un médecin m'a communiqué le cas suivant. Un des habitués d'un lupanar était connu sous le sobriquet de «Velours». Il avait l'habitude de revêtir de velours une _puella_ qui lui était sympathique et de satisfaire ses penchants sexuels rien qu'en caressant sa figure avec un coin de la robe en velours, sans qu'il y ait autre contact entre lui et la femme.

Un autre témoin m'assure que, surtout chez les masochistes, l'adoration des fourrures, du velours et de la soie est très fréquente (Comparez plus haut, observation 44, 45[80]).

[Note 80: Dans les romans de Sacher-Masoch la fourrure joue aussi un rôle important; elle sert même de titre à un de ses romans. Mais son explication, qui fait de la fourrure, de l'hermine, le symbole de la domination, et en fait pour la même raison le fétiche des hommes dépeints dans ce roman, me paraît spécieuse et peu satisfaisante.]

Le cas suivant est un cas de fétichisme d'étoffe bien curieux. On voit se joindre au fétichisme l'impulsion à détruire le fétiche. Ce penchant est, dans ce cas, ou un élément de sadisme contre la femme qui porte l'étoffe ou un sadisme impersonnel dirigé contre l'objet, tendance qui se rencontre souvent chez les fétichistes.

Cet instinct de destruction a fait du cas dont nous parlons une cause criminelle très curieuse.

OBSERVATION 93.--Au mois de juillet 1891, a dû comparaître devant la seconde chambre du tribunal correctionnel de Berlin le garçon serrurier Alfred Bachmann, âgé de vingt-cinq ans.

Au mois d'avril de la même année, la police avait reçu plusieurs plaintes: une main méchante avait, avec un instrument bien tranchant, coupé les robes de plusieurs dames. Le soir du 25 avril, on réussit à prendre l'agresseur mystérieux dans la personne de l'accusé. Un agent de la police remarqua l'accusé qui cherchait d'une étrange façon à se blottir contre une dame qui traversait un passage, accompagnée d'un monsieur. Le fonctionnaire pria la dame d'examiner sa robe, pendant qu'il tenait l'homme suspect. On constata que la robe avait reçu une longue entaille. L'accusé fut amené au poste où on le visita. En dehors d'un couteau bien aiguisé dont il avoua s'être servi pour déchirer des robes, on trouva encore sur lui deux rubans de soie comme on en emploie pour la garniture des robes de femmes. L'accusé avoua qu'il les avait détachés des robes dans une bousculade. Enfin, la visite amena encore la découverte sur son corps d'un foulard de soie de dame. Quant à ce dernier objet, il prétendit l'avoir trouvé. Comme on ne pouvait infirmer son assertion à ce sujet, on ne l'accusa sous ce chef que de fraude d'objets trouvés, tandis que ses deux autres actes lui valurent, dans les deux cas où les endommagées demandaient des poursuites, une accusation pour destruction d'objets et, dans deux autres cas, une accusation de vol. L'accusé qui a été déjà plusieurs fois condamné, est un homme à la figure pâle et sans expression. Il donna devant le juge une explication bien étrange de sa conduite énigmatique. La cuisinière d'un commandant, dit-il, l'avait jeté au bas de l'escalier alors qu'il demandait l'aumône, et, depuis ce temps, il avait une haine implacable contre le sexe féminin. On douta de sa responsabilité, et on le fit examiner par un médecin attaché au service de l'Administration.

Aux débats judiciaires, l'expert déclara qu'il n'y avait aucune raison de considérer comme un aliéné l'accusé dont, il est vrai, l'intelligence était très peu développée. L'accusé se défendit d'une façon bien étrange. Une impulsion irrésistible, dit-il, le force de s'approcher des femmes qui portent des robes de soie. Le contact avec une étoffe de soie est pour lui tellement délicieux que, même pendant sa détention, il se sentait ému, quand, en cardant de la laine, un fil de soie lui tombait par hasard dans les mains.

Le procureur royal, M. Muller, considéra simplement l'accusé comme un homme méchant et dangereux, qu'il fallait, pour un certain laps de temps, rendre incapable de nuire. Il requit contre lui la peine d'un an de prison. Le tribunal condamna l'accusé à six mois de prison et à la perte de ses droits civiques pour un an.

II.--SENS SEXUEL FAIBLE OU NUL POUR L'AUTRE SEXE ET REMPLACÉ PAR UN PENCHANT SEXUEL POUR LE MÊME SEXE (SENS HOMOSEXUEL OU INVERTI).

Une des parties constitutives les plus solides de la conscience du moi, à l'époque de la pleine maturité sexuelle, c'est d'avoir la conviction de représenter une individualité sexuelle bien déterminée, et d'éprouver le besoin, pendant les processus physiologiques (formation de la semence et de l'oeuf), d'accomplir des actes sexuels conformes à l'individualité sexuelle, actes qui consciemment ont pour but la conservation de la race.

Sauf quelques sentiments et quelques impulsions obscurs, le sens sexuel et l'instinct génital restent à l'état latent jusqu'à l'époque du développement des organes génitaux. L'enfant est de _generis neutrius_. Quand même, dans cette période où la sexualité latente n'existe que virtuellement et n'est pas encore annoncée par des sentiments organiques puissants, ni entrée dans la conscience, il se produirait prématurément des excitations des organes génitaux, soit spontanément, soit par une influence externe, et qu'elles trouveraient une satisfaction par la masturbation, il y a dans tout cela absence totale de rapports idéals avec les personnes de l'autre sexe, et les actes sexuels de ce genre ont plus ou moins la signification de phénomènes spinaux réflexes.

Le fait de l'innocence ou de la neutralité sexuelle mérite d'autant plus d'attention que déjà, de très bonne heure, l'enfant constate une différenciation entre les enfants des deux sexes par l'éducation, les occupations, les vêtements etc. Ces impressions toutefois ne sont pas perçues par l'âme, car elles ne sont pas appuyées sexuellement, l'organe central (l'écorce cérébrale) des idées et des sentiments sexuels n'étant pas encore développé et n'ayant pas encore la faculté de perception.

Quand commence le développement anatomique et fonctionnel des organes génitaux avec la différenciation simultanée des formes du corps, attribut de l'un ou l'autre sexe, on voit apparaître chez le garçon, ainsi que chez la jeune fille, les bases d'un état d'âme conforme au sexe de chacun, état que contribuent puissamment à développer l'éducation et les influences externes, étant donné que l'individu est devenu plus attentif.

Si le développement sexuel est normal et n'est pas troublé dans son cours, il se forme un caractère bien déterminé et conforme à la nature du sexe. Les rapports avec les personnes de l'autre sexe font alors naître certains penchants, certaines réactions, et, au point de vue psychologique, il est bien remarquable de voir avec quelle rapidité relative se forme le type moral particulier au sexe de chaque individu.

Tandis que, dans l'enfance, la pudeur, par exemple, n'est qu'une exigence de l'éducation mal comprise par l'enfant et qui, incompréhensible pour lui, étant donnée son innocence, ne peut arriver qu'à une expression incomplète; la pudeur paraît au jeune homme et à la vierge comme une obligation impérieuse de l'estime de soi-même à laquelle on ne peut toucher sans provoquer une puissante réaction vaso-motrice et un désir psychique.

Si la disposition primitive est favorable, normale, si les facteurs nuisibles au développement psycho-sexuel restent hors de jeu, il se forme une individualité psycho-sexuelle si harmonique, si solidement construite et si conforme au sexe représenté par l'individu, que même la perte des organes génitaux, à une époque ultérieure (par la castration, par exemple), ou bien le _climax_ ou le _senium_ ne la peuvent plus changer dans son essence.

Cela ne veut pas dire que l'homme émasculé, la femme châtrée, le jeune homme et le vieillard, la vierge et la matrone, l'homme puissant et l'homme impuissant, ne diffèrent pas l'un de l'autre dans leur état d'âme.

Une question très intéressante et très importante pour la matière que nous allons traiter est de savoir si c'est l'influence périphérique des glandes génitales (testicules et ovaires) ou si ce sont les conditions cérébrales centrales qui sont décisives pour le développement psycho-sexuel. Un fait qui plaide en faveur de l'importance des glandes génitales, est que l'absence congénitale de celles-ci ou leur enlèvement avant la puberté ont une influence puissante sur le développement du corps et sur le développement psycho-sexuel, de sorte que ce dernier est arrêté et prend une direction dans le sens du sexe contraire (eunuques, viragines, etc.).

Toutefois les processus physiques qui se passent dans les organes génitaux ne sont que des facteurs auxiliaires, mais non pas les facteurs exclusifs de la formation d'une individualité psycho-sexuelle; cela ressort du fait que, malgré une constitution normale au point de vue physiologique et anatomique, il peut se développer un sentiment sexuel contraire au caractère du sexe que l'individu représente.

La cause ici ne peut se trouver que dans une anomalie des conditions centrales, dans une disposition psycho-sexuelle anormale. Cette disposition est, sous le rapport de sa cause anatomique et fonctionnelle, encore enveloppée de mystère. Comme, dans presque tous les cas en question, l'inverti présente des tares névropathiques de plusieurs sortes et que ces tares peuvent être mises en corrélation avec des conditions dégénératives héréditaires, on peut, au point de vue clinique, considérer cette anomalie du sentiment psychosexuel comme un stigmate de dégénérescence fonctionnelle. Cette sexualité perverse se manifeste spontanément et sans aucune impulsion externe, au moment du développement de la vie sexuelle, comme phénomène individuel d'une dégénérescence anormale de la _vita sexualis_; et alors elle nous frappe comme un phénomène congénital; ou bien elle ne se développe qu'au cours d'une vie sexuelle qui, au début, a suivi les voies normales, et elle a été produite par certaines influences manifestement nuisibles: alors elle nous apparaît comme une perversion acquise. Pour le moment, on ne peut pas encore expliquer sur quoi repose le phénomène énigmatique du sens homosexuel acquis et l'on en est réduit aux hypothèses. Il paraît probable, d'après l'examen minutieux des cas dits acquis, que là aussi la disposition consiste dans une homosexualité, du moins en une bisexualité latente qui, pour devenir apparente, a eu besoin d'être influencée par des causes accidentelles et motrices qui l'ont fait sortir de son état de sommeil.

On trouve, dans les limites de l'inversion sexuelle, des gradations diverses du phénomène, gradations qui correspondent presque complètement au degré de tare héréditaire de l'individu, de sorte que, dans les cas peu prononcés, on ne trouve qu'un hermaphroditisme psychique; dans les cas un peu plus graves, les sentiments et les penchants homosexuels sont limités à la _vita sexualis_; dans les cas plus graves, toute la personnalité morale, et même les sensations physiques sont transformées dans le sens de la perversion sexuelle; enfin, dans les cas tout à fait graves, l'_habitus_ physique même paraît transformé conformément à la perversion.

C'est sur ces faits cliniques que repose par conséquent la classification suivante des différentes formes de cette anomalie psycho-sexuelle.

A.--LE SENS HOMOSEXUEL COMME PERVERSION ACQUISE.

L'important ici est de prouver qu'il y a penchant pervers pour son propre sexe, et non pas de constater des actes sexuels accomplis sur des individus de même sexe. Ces deux phénomènes ne doivent pas être confondus; on ne doit pas prendre la perversité pour de la perversion. Souvent on a l'occasion d'observer des actes pervers sexuels qui ne sont pas basés sur la perversion. C'est surtout le cas dans les actes sexuels entre personnes de même sexe et notamment dans la pédérastie. Là il n'est pas toujours nécessaire que la _paræsthesia sexualis_ soit en jeu, mais il y a souvent de l'hyperesthésie avec impossibilité physique ou psychique d'une satisfaction sexuelle naturelle.

Ainsi nous rencontrons des rapports homosexuels chez des onanistes ou des débauchés devenus impuissants, ou bien chez des femmes ou des hommes sensuels détenus dans les prisons, chez des individus confinés à bord d'un vaisseau, dans les casernes, dans les pensionnats, dans les bagnes, etc.

Ces individus reprennent les rapports sexuels normaux aussitôt que les obstacles qui les empêchaient cessent d'exister.

Très souvent, la cause d'une pareille aberration temporaire est la masturbation avec ses conséquences chez les individus jeunes. Rien n'est aussi capable de troubler la source des sentiments nobles et idéaux que fait naître le sentiment sexuel avec son développement normal, que l'onanisme pratiqué de bonne heure: il peut même la faire tarir complètement. Il enlève au bouton de rose qui va se développer et le parfum et la beauté, et ne laisse que le penchant grossièrement sensuel et brutal pour la satisfaction sexuelle. Quand un individu corrompu de cette manière arrive à l'âge où il peut procréer, il n'a plus ce caractère esthétique et idéal, pur et ingénu, qui l'attire vers l'autre sexe. Alors l'ardeur du sentiment sensuel est éteinte et l'inclination pour l'autre sexe diminue considérablement. Cette défectuosité influence d'une façon défavorable la morale, l'éthique, le caractère, l'imagination, l'humeur, le monde des sentiments et des penchants du jeune onaniste, homme ou femme; avec les circonstances, elle amène le désir pour l'autre sexe à tomber à zéro, de sorte que la masturbation est préférée à toute satisfaction naturelle.

Parfois le développement de sentiments sexuels élevés pour l'autre sexe est contrarié par la peur hypocondriaque d'une infection vénérienne ou par une infection contractée effectivement, ou par une fausse éducation qui, avec intention, a rappelé ces dangers et les a exagérés, chez les filles par la crainte légitime des suites du coït (peur de devenir enceinte), ou bien par le dégoût de l'homme par suite de ses défectuosités physiques et morales. Alors la satisfaction devient perverse et le penchant se manifeste avec une violence morbide. Mais la satisfaction sexuelle perverse pratiquée de trop bonne heure n'atteint pas seulement les facultés mentales, elle atteint aussi le corps, car elle produit des névroses de l'appareil sexuel (faiblesse irritative du centre d'érection et d'éjaculation, sensations de volupté défectueuses au moment du coït, etc.), tout en maintenant l'imagination dans une émotion continuelle et en excitant le _libido_.

Pour presque tous les masturbateurs il vient un moment où, effrayés d'apprendre les conséquences de leur vice en les constatant sur eux-mêmes (neurasthénie), ou bien poussés vers l'autre sexe soit par séduction soit par l'exemple d'autrui, ils voudraient fuir leur vice et rendre leur _vita sexualis_ normale.

Les conditions morales et physiques sont, dans ce cas, les plus défavorables qu'on puisse imaginer. La chaleur du pur sentiment est éteinte, le feu de l'ardeur sexuelle manque de même que la confiance en soi-même, car tout masturbateur est plus ou moins lâche. Quand le jeune pécheur réunit ses énergies pour essayer le coït, il en revient déçu, car la sensation de volupté manque et il n'a pas de plaisir, ou bien la force physique pour accomplir l'acte lui fait défaut. Cet échec a la signification d'une catastrophe et l'amène à l'impuissance psychique absolue. Une conscience qui n'est pas nette, le souvenir d'échecs honteux empêchent toute réussite en cas de nouveaux essais. Mais le _libido sexualis_ qui continue à subsister, exige impérieusement une satisfaction, et la perversion morale et physique éloigne de plus en plus l'individu de la femme.

Pour différentes raisons (malaises neurasthéniques, peur hypocondriaque des suites, etc.), l'individu se détourne aussi des pratiques de la masturbation. Dans ce cas il peut pour un moment et passagèrement être poussé à la bestialité. L'idée des rapports avec les gens de son propre sexe s'impose alors facilement; elle est amenée par l'illusion de sentiments d'amitié qui, sur le terrain de la pathologie sexuelle, se lient aisément avec des sentiments sexuels.

L'onanisme passif et mutuel remplace alors les procédés habituels. S'il se trouve un séducteur, et il y en a tant malheureusement, nous avons alors le pédéraste d'éducation, c'est-à-dire un homme qui accomplit des actes d'onanisme avec des personnes de son propre sexe, et qui se plaît dans un rôle actif correspondant à son véritable sexe, mais qui, au point de vue des sentiments de l'âme, est indifférent non seulement aux personnes de l'autre sexe, mais aussi à celles de son propre sexe.

Voilà le degré auquel peut arriver la perversité sexuelle d'un individu de disposition normale, exempt de tare et jouissant de ses facultés mentales. On ne peut citer aucun cas où la perversité soit devenue une perversion, une inversion du penchant sexuel[81].

[Note 81: Garnier (_Anomalies sexuelles_, Paris, pp. 568-569 rapporte deux cas (Observations 222 et 223) qui semblent être en contradiction avec cette thèse, surtout le premier, où le chagrin éprouvé à la suite de l'infidélité de l'amante a fait succomber le sujet aux séductions des hommes. Mais il ressort clairement de cette observation que cet individu n'a jamais trouvé de plaisir aux actes homosexuels. Dans l'observation 223, il s'agit d'un efféminé _ab origine_, du moins d'un _hermaphrodite_ psychique. L'opinion de ceux qui rendent une fausse éducation et les états psychologiques exclusivement responsables de l'origine des sentiments et penchants homosexuels, est tout à fait erronée.

On peut donner à un individu exempt de toute tare l'éducation la plus efféminée, et à une femme l'éducation la plus virile; ni l'un ni l'autre ne deviendront homosexuels. C'est la disposition naturelle qui est importante et non pas l'éducation et les autres éléments accidentels comme, par exemple, la séduction. Il ne peut être question d'inversion sexuelle que lorsque la personne exerce sur une autre du même sexe un charme psycho-sexuel, c'est-à-dire qu'elle provoque le _libido_, l'orgasme, et surtout lorsqu'elle produit l'effet d'une attraction psychique. Tout autres sont les cas où, par suite d'une trop grande sensualité et d'une absence de sens esthétique, l'individu se sert, faute de mieux, du corps d'un individu de même sexe pour pratiquer avec lui un acte d'onanisme (non le coït dans le sens d'un entraînement de l'_âme_).

Moll, dans son excellente monographie, signale, d'une manière très claire et très convaincante, l'importance décisive de la prédisposition héréditaire en présence de l'importance très relative des causes occasionnelles (Comparez _op. cit_., pp. 156-175). Il connaît beaucoup de cas «où des rapports sexuels pratiqués avec des hommes pendant une certaine période n'ont pu amener la perversion». Moll dit aussi d'une manière très significative: «Je connais une épidémie de ce genre (onanisme mutuel) qui s'est produite dans une école berlinoise où un élève, aujourd'hui acteur, avait introduit d'une manière éhontée l'onanisme mutuel. Bien que je connaisse les noms de nombreux uranistes berlinois, je n'ai pu établir avec probabilité qu'aucun des anciens élèves de ce lycée soit devenu uraniste; par contre, je sais assez exactement que beaucoup d'entre eux, à l'heure qu'il est, se comportent, au point de vue sexuel, d'une façon normale.»]

Tout autre est la situation de l'individu taré. La sexualité perverse latente se développe sous l'influence de la neurasthénie causée par la masturbation, l'abstinence ou d'autres causes.

Peu à peu le contact avec des personnes de son propre sexe met l'individu en émotion sexuelle. Ces idées sont renforcées par des sensations de plaisir et provoquent des désirs correspondants. Cette réaction, nettement dégénérative, est le commencement d'un processus de transformation du corps et de l'âme, processus qui sera décrit plus loin en détail et qui présente un des phénomènes psycho-pathologiques les plus intéressants. On peut reconnaître dans cette métamorphose divers degrés ou phases.

Premier degré: Inversion simple du sens sexuel.

Ce degré est atteint quand une personne du même sexe produit sur un individu un effet aphrodisiaque, et que ce dernier éprouve pour l'autre un sentiment sexuel. Mais le caractère et le genre du sentiment restent encore conformes au sexe de l'individu. Il se sent dans un rôle actif; il considère son penchant pour son propre sexe comme une aberration et cherche éventuellement un remède.

Avec cette amélioration épisodique de la névrose il se peut qu'au début des sentiments sexuels normaux se manifestent et se maintiennent. L'observation suivante nous paraît tout à fait apte à montrer par un exemple frappant cette étape sur la route de la dégérérescence psycho-sexuelle.

OBSERVATION 94.--Inversion acquise.

Je suis fonctionnaire; je suis né, autant que je sais, d'une famille exempte de tares; mon père est mort d'une maladie aiguë, ma mère vit: elle est assez nerveuse. Une de mes soeurs est devenue depuis quelques années d'une religiosité exagérée.

Quant à moi, je suis de grande taille et j'ai tout à fait le caractère viril dans mon langage, ma démarche et mon maintien. Je n'ai pas eu de maladies, sauf la rougeole; mais, depuis l'âge de treize ans, j'ai souffert de ce qu'on appelle des maux de tête nerveux.

Ma vie sexuelle a commencé à l'âge de treize ans, en faisant la connaissance d'un garçon un peu plus âgé que moi, _quocum alter alterius genitalia tangendo delectabar_. À l'âge de quatorze ans, j'eus ma première éjaculation. Amené à l'onanisme par deux de mes camarades d'école, je le pratiquai, tantôt avec eux, tantôt solitairement, mais toujours en me représentant dans mon imagination des êtres du sexe féminin. Mon _libido sexualis_ était très grand; il en est encore de même aujourd'hui. Plus tard, j'ai essayé d'entrer en relations avec une servante jolie, grande, ayant de fortes _mammæ_; _id solum assecutus sum, ut me præsente superiorem corporis sui partem enudaret mihique concederet os mammasque osculari, dum ipsa penem meum valde erectum in manum suam recepit eumque trivit. Quamquam violentissime coitum rogavi hoc solum concessit, ut genitalia ejus tangerem._

Devenu étudiant à l'Université, je visitai un lupanar et je réussis le coït sans effort.

Mais un incident est arrivé qui a produit en moi une évolution. Un soir, j'accompagnais un ami qui rentrait chez lui et, comme j'étais un peu gris, je le saisis _ad genitalia_ en plaisantant. Il ne se défendit pas beaucoup; je montai ensuite avec lui dans sa chambre, nous nous masturbâmes, et nous pratiquâmes assez souvent dans la suite cette masturbation mutuelle; il y avait même _immissio penis in os_ avec éjaculation. Ce qui est étrange, c'est que je n'étais pas du tout amoureux de ce camarade, mais passionnément épris d'un autre de mes camarades dont l'approche ne m'a jamais produit la moindre excitation sexuelle et, dans mon idée, je ne mettais jamais sa personne en rapport avec des faits sexuels. Mes visites au lupanar, où j'étais un client bien vu, devenaient de plus en plus rares; je trouvais une compensation chez mon ami et ne désirais plus du tout les rapports sexuels avec les femmes.

Nous ne pratiquions jamais la pédérastie; nous ne prononcions pas même ce mot. Depuis le commencement de cette liaison avec mon ami, je me suis remis à me masturber davantage; naturellement l'idée de la femme fut de plus en plus reléguée au second rang; je ne pensais qu'à des jeunes gens vigoureux avec de gros membres. Je préférais surtout les garçons imberbes de seize à vingt-cinq ans, mais il fallait qu'ils soient jolis et propres. J'étais surtout excité par les jeunes ouvriers en pantalon d'étoffe de manchester ou de drap anglais; les maçons principalement me produisaient cette impression.

Les personnes de mon monde ne m'excitaient pas du tout; mais, à l'aspect d'un fils du peuple, vigoureux et énergique, j'avais une émotion sexuelle bien prononcée. Toucher ces pantalons, les ouvrir, saisir le pénis, puis embrasser le garçon, voilà ce qui me paraissait le plus grand bonheur.

Ma sensibilité pour les charmes féminins s'est un peu émoussée, mais, dans les rapports sexuels avec la femme, surtout quand elle a des seins forts, je suis toujours puissant sans avoir besoin de me créer dans mon imagination des scènes excitantes. Je n'ai jamais essayé de séduire à mes vils désirs un jeune ouvrier ou quelqu'un de son monde, et je ne le ferai jamais; mais j'en ai souvent envie. Quelquefois je fixe dans ma mémoire l'image d'un de ces garçons et je me masturbe chez moi.

Je n'ai aucun goût pour les occupations féminines. Je n'aime pas trop à être dans la société des dames; la danse m'est désagréable. Je m'intéresse vivement aux beaux arts. Si j'ai parfois un sentiment d'inversion sexuelle, c'est, je crois, en partie une conséquence de ma grande paresse qui m'empêche de me déranger pour entamer une liaison avec une fille; toujours fréquenter le lupanar, cela répugne à mes sentiments esthétiques. Aussi je retombe toujours dans ce maudit onanisme auquel il m'est bien difficile de renoncer.

Je me suis déjà dit cent fois que, pour avoir des sentiments sexuels tout à fait normaux, il me faudrait avant tout étouffer ma passion presque indomptable pour ce maudit onanisme, aberration si répugnante pour mes sentiments esthétiques. J'ai pris tant et tant de fois la ferme résolution de combattre cette passion de toute la force de ma volonté! Mais jusqu'ici je n'ai pas réussi. Au lieu de chercher une satisfaction naturelle quand l'instinct génital devenait trop violent chez moi, je préférais me masturber, car je sentais que j'en éprouverais plus de plaisir.

Et cependant l'expérience m'a appris que j'étais toujours puissant avec les filles, sans difficulté et sans avoir recours à des images des parties génitales viriles, sauf une seule fois ou je ne suis pas arrivé à l'éjaculation, parce que la femme--c'était dans un lupanar--manquait absolument de charme. Je ne peux pas me débarrasser de l'idée ni me défendre du grave reproche que je me fais à ce sujet, que l'inversion sexuelle dont sans doute je suis atteint à un certain degré, n'est que la conséquence de mes masturbations excessives, et cela me cause d'autant plus de dépression morale que j'avoue ne guère me sentir la force de renoncer par ma propre volonté à ce vice.

À la suite de mes rapports sexuels avec un condisciple et ami de longue date, rapports qui n'ont commencé que pendant notre séjour à l'Université et après sept ans de relations amicales, le penchant pour les satisfactions anormales du _libido_ s'est renforcé en moi.

Permettez-moi de vous raconter encore un épisode qui m'a préoccupé pendant des mois entiers.

L'été 1882 je fis la connaissance d'un collègue de l'Université, de six ans plus jeune que moi, et qui m'avait été recommandé par plusieurs jeunes gens, à moi et à d'autres personnes de ma connaissance. Bientôt j'éprouvai un intérêt profond pour ce jeune homme qui était très beau, de formes bien proportionnées, de taille svelte et d'aspect bien portant. Après des relations de quelques semaines avec lui, cet intérêt devint un sentiment d'amitié intense et plus tard un amour passionné entremêlé des tourments de la jalousie. Je m'aperçus bientôt que des mouvements sensuels se confondaient avec cette affection. Malgré ma ferme résolution de me contenir vis-à-vis de ce jeune homme que j'estimais à cause de son excellent caractère, pourtant une nuit, après force libations de bière, nous étions dans ma chambre où nous vidions une bouteille de vin en l'honneur de notre amitié sincère et durable; je succombai à l'envie irrésistible de le presser contre moi, etc., etc.

Le lendemain lorsque je le revis, j'avais tellement honte que je n'osais pas le regarder dans les yeux. J'éprouvais le repentir le plus amer de ma faute et me faisais les plus violents reproches d'avoir ainsi souillé cette amitié qui aurait dû rester pure et noble. Pour lui prouver que je n'avais agi que sous le coup d'une impulsion momentanée, j'insistai auprès de lui pour qu'il fît avec moi un voyage à la fin du semestre. Il y consentit, après quelques hésitations dont les raisons étaient assez claires pour moi. Nous avons alors couché plusieurs nuits dans la même chambre, sans que j'aie jamais fait la moindre tentative pour répéter l'acte de la nuit mémorable. Je voulais lui parler de cet incident, mais je n'en avais pas le courage. Lorsque, le semestre suivant, nous fûmes séparés l'un de l'autre, je ne pus me décider à lui écrire sur cette affaire, et quand, au mois de mars, je lui fis une visite à X..., j'eus la même faiblesse. Et pourtant, j'éprouvais le besoin impérieux de lui expliquer ce point obscur, par un entretien franc et loyal. Au mois d'octobre de la même année, j'étais à X..., et ce n'est qu'alors que je trouvai le courage nécessaire pour une explication sans réserves. J'implorai son pardon, qu'il m'accorda volontiers; je lui demandai même pourquoi il ne m'avait pas alors opposé une résistance résolue; il me répondit qu'il m'avait en partie laissé faire par complaisance, que d'autre part, étant ivre, il se trouvait dans un certain état d'apathie. Je lui exposai alors ma situation d'une manière détaillée, je lui donnai aussi à lire la _Psychopathia sexualis_ et lui exprimai le ferme espoir que par ma force de volonté j'arriverais à dompter complètement mon penchant contre nature. Depuis cette explication mes relations avec cet ami sont devenues des plus heureuses et des plus satisfaisantes; les sentiments amicaux sont de part et d'autre intimes, sincères, et j'espère durables aussi.

Dans le cas où je n'apercevrais pas une amélioration dans mon état, je me déciderais à me soumettre complètement à votre traitement, d'autant plus que, d'après l'étude de votre ouvrage, je crois pouvoir dire que je n'appartiens pas à la catégorie des soi-disant uranistes et qu'une ferme volonté secondée et dirigée par le traitement d'un homme compétent pourrait faire de moi un homme aux sentiments normaux.

OBSERVATION 95.--Ilma S...[82], vingt-neuf ans, non mariée, fille de négociant, est issue d'une famille lourdement tarée.

[Note 82: Comparez: _Experimentelle Studien auf dem Gebiete des Hypnotismus_ de l'auteur, 3e édition, 1893.]

Le père était _potator_ et finit par le suicide, de même que le frère et la soeur de la malade. Une soeur souffre _d'hysteria convulsiva_. Le grand-père du côté maternel s'est brûlé la cervelle dans un accès de folie. La mère était maladive et est morte paralysée par apoplexie. Elle n'a jamais été gravement malade; elle est bien douée intellectuellement, romanesque, d'imagination vive et rêveuse. Réglée à dix-huit ans, sans malaises; les menstruations furent irrégulières. À l'âge de quatorze ans, chlorose et catalepsie par frayeur. Plus tard, _hysteria gravis_ et accès de folie hystérique. À l'âge de dix-huit ans, liaison avec un jeune homme, liaison qui n'en est pas restée aux termes platoniques. Elle répondait avec ardeur et chaleur à l'amour de cet homme. Des allusions faites par la malade indiquent qu'elle était très sensuelle et que, après le départ de son amant, elle s'est livrée à la masturbation. La malade mena ensuite une vie romanesque. Pour pouvoir gagner son pain, elle s'habilla en homme, devint précepteur dans une famille, quitta cette place parce que la maîtresse de la maison, ne connaissant pas son sexe, tomba amoureuse d'elle et la poursuivit de ses assiduités. Elle devint ensuite employé de chemins de fer. En compagnie de ses collègues, elle était obligée, pour cacher son sexe, de fréquenter les bordels et d'écouter des propos malséants. Cela lui répugnait; elle donna sa démission, se rhabilla en femme, et chercha dorénavant à gagner son pain par des occupations féminines. On l'a arrêtée pour vol et, par suite de crises hystéro-épileptiques, on l'a transportée à l'hôpital.

Là on découvrit chez elle des penchants pour son propre sexe. La malade devint importune par ses poursuites après les gardes-malades féminines et ses camarades d'hôpital.

On prit son inversion sexuelle pour une perversion acquise. La malade a donné à ce sujet d'intéressantes explications qui ont rectifié l'erreur.

On porte sur moi, dit-elle, un jugement erroné, quand on croit qu'en présence du sexe féminin, je me sens homme. Au contraire, dans ma manière de penser et de sentir, je me conduis en femme. J'ai aimé mon cousin comme une femme est capable d'aimer un homme.

Le changement de mes sentiments a pris naissance par le fait qu'à Budapest, déguisée en homme, j'eus l'occasion d'observer mon cousin. Je vis combien il m'avait trompée. Cette constatation m'a causé une grande douleur d'âme. Je savais que jamais je ne serais plus capable d'aimer un homme, car je suis de celles qui n'aiment qu'une fois dans leur vie. Puis, en compagnie de mes collègues de chemin de fer, je fus obligée d'écouter les conversations les plus choquantes et de fréquenter les maisons les plus mal famées. Ayant ainsi pu entrevoir les menées du monde masculin, je conçus une aversion invincible pour les hommes. Mais, comme je suis d'un naturel passionné et que j'éprouve le besoin de m'attacher à une personne aimée et de me donner entièrement, je me sentis de plus en plus attirée vers les femmes et les filles qui m'étaient sympathiques, et surtout vers celles qui brillaient par leurs qualités intellectuelles.

L'inversion sexuelle, évidemment acquise, de cette malade se manifestait souvent d'une manière impétueuse et très sensuelle; elle a gagné du terrain par la masturbation, une surveillance permanente dans les hôpitaux ayant rendu impossible toute satisfaction sexuelle avec des personnes de son propre sexe. Le caractère et le genre d'occupation sont restés féminins. Elle ne présentait pas les caractères de la virago. D'après les communications que l'auteur vient de recevoir, la malade, après un traitement de deux ans à l'asile, a guéri de sa névrose et de sa perversion sexuelle.

OBSERVATION 96.--X..., dix-neuf ans, né d'une mère souffrant d'une maladie de nerfs; deux soeurs du père et de la mère étaient folles. Le malade, de tempérament nerveux, bien doué, bien développé au physique, de conformation normale, a été, à l'âge de douze ans, amené par son frère aîné à pratiquer l'onanisme mutuel.

Plus tard, le malade persévéra dans ce vice, en le pratiquant solitairement. Depuis trois ans, il lui vint, pendant l'acte de la masturbation, d'étranges fantaisies dans le sens d'une inversion sexuelle.

Il se figure être une femme, par exemple être une ballerine, et faire le coït avec un officier ou un cavalier de cirque. Ces images perverses accompagnent l'acte d'onanisme depuis que le malade est devenu neurasthénique.

Il reconnaît lui-même les dangers de la masturbation, il la combat désespérément, mais toujours et toujours il finit par succomber à son violent penchant.

Si le malade réussit à s'en abstenir pendant quelques jours, il se produit alors chez lui des impulsions normales dans le sens des rapports sexuels avec des femmes; mais la crainte d'une infection arrête ces impulsions et le pousse de nouveau à la masturbation.

Ce qui est digne d'être remarqué, c'est que les rêves érotiques de ce malheureux n'ont pour sujet que la femme.

Au cours de ces derniers mois, le malade est devenu neurasthénique et hypocondriaque à un degré très avancé. Il craint le tabes.

Je lui conseillai de faire traiter sa neurasthénie, de supprimer la masturbation et d'arriver à la cohabitation aussitôt que sa neurasthénie se serait atténuée.

OBSERVATION 97.--X..., trente-cinq ans, célibataire, né d'une mère malade, déprimée au moral. Le frère est hypocondriaque.

Le malade était bien portant, vigoureux, de tempérament vif et sensuel, avait un instinct génital puissant qui s'éveilla de trop bonne heure; il s'est masturbé étant encore tout petit garçon, a fait le premier coït à l'âge de quatorze ans et, assure-t-il, avec plaisir; il fut complètement puissant. À l'âge de quinze ans, un homme a essayé de le débaucher et l'a manustupré. X... en éprouva du dégoût et se sauva de cette situation «dégoûtante». Devenu grand, il fit des excès de coït avec un _libido_ indomptable. En 1880, il devint neurasthénique, souffrit de la faiblesse de ses érections et _d'ejaculatio præcox_; il devint en même temps de plus en plus impuissant et cessa d'éprouver du plaisir à l'acte sexuel. À cette époque, il eut, pendant une certaine période, un penchant qui lui était auparavant étranger et qui lui paraît encore aujourd'hui inexplicable, pour les rapports sexuels _cum puellis non pubibus XII ad XIII annorum_. Son libido s'augmentait à mesure que sa puissance s'affaiblissait.

Peu à peu il conçut un penchant pour les garçons de treize à quatorze ans. Il était poussé à s'approcher d'eux.

_Quodsi ei occasio data est, ut tangere posset pueros, qui si placuere, penis vehementer se erexit tum maxime quum crura puerorum tangere potuisset. Abhinc feminas non cupivit. Nonnunquam feminas ad coïtum coegit sed erectio debilis, ejaculatio præmatura erat sine ulla voluptate._

Il n'avait plus d'intérêt que pour les jeunes garçons. Il en rêvait et avait alors des pollutions. À partir de 1882, il eut parfois l'occasion, _concumbere cum juvenibus_. Il était alors sexuellement très excité et se soulageait par la masturbation.

Ce n'est que par exception qu'il osa, _socios concumbentes tangere et masturbationem mutuam adsequi_. Il détestait la pédérastie. La plupart du temps il était obligé de satisfaire par la masturbation solitaire ses besoins sexuels. Pendant cet acte, il évoquait le souvenir et l'image de garçons sympathiques. Après les rapports sexuels avec des garçons, il se sentait toujours ragaillardi, frais, mais en même temps moralement déprimé par l'idée d'avoir commis un acte pervers, immoral et encourant des peines. Il fait la constatation très pénible que son penchant détestable était plus puissant que sa volonté.

X... suppose que son amour pour son propre sexe a pour cause ses excès des plaisirs sexuels normaux; il regrette profondément son état et a demandé, au mois de décembre 1880, à l'occasion d'une consultation, s'il n'y avait pas moyen de le ramener à la sexualité normale, puisqu'il n'a pas _d'horror feminæ_ et qu'il aimerait bien à se marier.

Sauf les symptômes d'une neurasthénie sexuelle et spinale modérée, le sujet, d'ailleurs intelligent et exempt de stigmates de dégénérescence, ne présente aucun symptôme de maladie.

Deuxième degré: Eviratio et defeminatio.

Si, dans l'inversion sexuelle développée de cette manière, il n'y pas de réaction, il peut se produire des transformations plus radicales et plus durables de l'individualité psychique. Le processus qui s'accomplit alors peut être désigné sous le simple mot d'_eviratio_. Le malade éprouve un changement profond de caractère, spécialement dans ses sentiments et ses penchants, qui deviennent ceux d'une personne de sentiments féminins.

À partir de ce moment, il se sent aussi femme pendant l'acte sexuel; il n'a plus de goût que pour le rôle passif et peut, suivant les circonstances, tomber au niveau d'une courtisane. Dans cette transformation psycho-sexuelle, profonde et durable, l'individu ressemble parfaitement à l'uraniste (congénital) d'un degré plus avancé. La possibilité de rétablir l'ancienne individualité intellectuelle et sexuelle paraît, dans ce cas, absolument impossible.

L'observation suivante nous fournit un exemple classique d'une inversion sexuelle qui a été acquise de cette façon et est devenue permanente.

OBSERVATION 98.--Sch..., trente ans, médecin, m'a communiqué un jour sa biographie et l'histoire de sa maladie, en me demandant des éclaircissements et des conseils sur certaines anomalies de sa _vita sexualis_.

L'exposé suivant s'en tient complètement à l'autobiographie très détaillée et ne comporte que quelques abréviations à l'occasion.

Procréé par des parents sains, j'étais un enfant faible, mais j'ai prospéré grâce à de bons soins; à l'école je faisais de rapides progrès.

À l'âge de onze ans, je fus entraîné à la masturbation par un camarade avec lequel je jouais; je me livrais avec passion à ces pratiques. Jusqu'à l'âge de quinze ans, j'apprenais facilement. A mesure que les pollutions devenaient plus fréquentes, ma force de travail pour l'étude diminuait; je ne pouvais plus aussi bien suivre les leçons à l'école. Quand le professeur m'appelait au tableau, j'étais peu rassuré; je me sentais oppressé et embarrassé. Effrayé de voir baisser mes facultés et reconnaissant que les grandes pertes de sperme en étaient la cause, je cessai de pratiquer l'onanisme; toutefois les pollutions étaient fréquentes, de sorte que j'éjaculais deux à trois fois dans une nuit.

Désespéré, je consultai les médecins l'un après l'autre. Aucun n'y pouvait rien faire.

Comme je devenais de plus en plus faible, exténué par les pertes séminales et que l'instinct génital me tourmentait de plus en plus violemment, j'allai au lupanar. Mais là je ne pus me satisfaire; car, bien que l'aspect de la femme nue me réjouit, il ne se produisit ni orgasme, ni érection, et même la manustupration de la part de la _puella_ ne put amener d'érection.

À peine avais-je quitté le lupanar, que l'instinct génital recommençait à me tourmenter par des érections violentes. Alors j'eus honte devant les filles, et je n'allai plus dans les maisons de ce genre. Ainsi se passèrent quelques années. Ma vie sexuelle consistait en pollutions. Mon penchant pour l'autre sexe se refroidissait de plus en plus. À l'âge de dix-neuf ans, j'entrai comme élève à l'Université. C'était le théâtre qui m'attirait. Je voulus devenir artiste, mes parents s'y opposaient. Dans la capitale, j'ai dû, en compagnie de mes collègues, aller de temps en temps chez les filles. Je craignais les situations de ce genre, sachant que le coït ne me réussirait pas, que mon impuissance serait révélée aux amis. C'est pour cette raison que j'évitais autant que possible le danger de devenir leur risée et d'essuyer une honte.

Un soir, assistant à une représentation d'opéra, j'avais comme voisin un monsieur plus âgé. Il me fit la cour. Je riais de tout mon coeur de ce vieillard folâtre, et je faisais bonne grâce à ses plaisanteries. _Exinopinato genitalia mea prehendit, quo facto statim penis meus se erexit._ Effrayé je lui demandai des explications sur ce qu'il me voulait. Il me déclara être amoureux de moi. Comme dans la clinique j'avais entendu parler d'hermaphrodites, je crus en avoir un devant moi, _curiosus factus genitalia ejus videre volui_. Le vieillard consentit avec joie et vint avec moi aux cabinets d'aisance. _Sicuti penem maximum ejus erectum adspexi, perterritus effugi._

L'autre me guettait, me fit des propositions étranges que je ne comprenais pas et que je repoussais. Il ne me laissa plus tranquille. Je fus renseigné sur les mystères de l'amour homosexuel et sentis combien ma sensualité en devenait excitée: mais je résistai à une passion si honteuse (d'après mes idées d'alors) et je restai exempt pendant les trois années consécutives à cet incident. Pendant ce temps j'essayai à plusieurs reprises mais vainement le coït avec des filles. Mes efforts pour me faire guérir de mon impuissance par l'art médical n'eurent pas non plus de succès.

Un jour que j'étais de nouveau tourmenté par le _libido sexualis_, je me rappelai le propos du vieillard me disant que des homosexuels se donnent rendez-vous sur la promenade.

Après une longue lutte contre moi-même et avec un battement de coeur, j'allai à l'endroit indiqué; je fis la connaissance d'un monsieur blond et me laissai séduire. Le premier pas était fait. Cette sorte d'amour sexuel m'était adéquat. Ce que j'aimais le plus c'était d'être entre les bras d'un homme vigoureux.

La satisfaction consistait dans la manustupration mutuelle. A l'occasion _osculum ad penem alterius_. Je venais d'atteindre l'âge de vingt-trois ans. Le fait d'être assis à côté de mes collègues dans la salle des cours ou sur les lits des malades dans la clinique, m'excitait si violemment qu'à peine je pouvais suivre le cours du professeur. Dans la même année je nouai une véritable liaison d'amour avec un négociant âgé de trente-quatre ans. Nous vivions maritalement. X... voulait jouer l'homme, devenait de plus en plus amoureux. Je le laissais faire, mais il fallait qu'il me laissât aussi de temps en temps jouer le rôle d'homme. Avec le temps je me lassai de lui, je devins infidèle, et lui devint jaloux. Il y eut des scènes terribles, des réconciliations temporaires, et finalement une rupture définitive (ce négociant fut plus tard frappé d'aliénation mentale et mit fin à ses jours par le suicide).

Je faisais beaucoup de connaissances, aimant les gens les plus communs. Je préférais ceux qui étaient barbus, grands, d'âge moyen, et capables de bien jouer le rôle actif.

Je contractai une _proctitis_. Le professeur (de la Faculté de médecine) était d'avis que cela venait de la vie sédentaire à laquelle je m'étais condamné en préparant mon examen. Il se forma une fistule qu'il fallut opérer, mais, cet accident ne me guérit nullement de mon penchant à prendre le rôle passif. Je devins médecin, m'établis dans une ville de province où j'ai dû vivre comme une religieuse.

J'eus l'envie de me montrer dans la société des dames; là on me vit d'un oeil favorable, car on trouvait que je n'avais pas l'esprit aussi exclusif que les autres hommes, et je m'intéressais aux toilettes des femmes et aux conversations qui traitaient de ces sujets. Cependant je me sentais très malheureux et très isolé.

Heureusement je rencontrai dans cette ville un homme qui pensait comme moi, «une soeur». Pour quelque temps mes besoins furent satisfaits grâce à lui. Quand il était obligé de quitter la ville, j'avais une période de désespoir avec mélancolie allant jusqu'à des idées de suicide.

Trouvant le séjour de cette petite ville insupportable, je me mis médecin militaire dans une grande ville. Je respirai de nouveau; je vivais, je faisais souvent en un jour deux ou trois connaissances. Je n'avais jamais aimé ni les garçons ni les jeunes gens, mais seuls les hommes d'aspect viril. C'est ainsi que j'échappai aux griffes des maîtres chanteurs. L'idée de tomber un jour entre les mains de la police m'était terrible; toutefois je ne pouvais pas m'empêcher de continuer à satisfaire mes penchants.

Quelques mois plus tard, je devins amoureux d'un fonctionnaire âgé de quarante ans. Je lui restai fidèle pendant un an. Nous vivions comme un couple amoureux. J'étais la femme et comme telle dorloté par mon amant. Un jour je fus transféré dans une petite ville. Nous étions désespérés. _Per totam noctem postremam nos vicissim osculati et amplexati sumus._

À T..., j'étais très malheureux, malgré quelques «soeurs» que j'ai pu y rencontrer. Je ne pouvais pas oublier mon amant. Pour apaiser le penchant grossièrement sexuel qui exigeait sans cesse satisfaction, je choisissais des troupiers. Pour de l'argent, ces gens-là faisaient tout; mais ils restaient froids et je n'avais aucun plaisir avec eux. Je réussis à me faire transférer de nouveau dans la capitale. Nouvelle liaison d'amour, mais avec bien des jalousies, car mon amant aimait à fréquenter la compagnie «des soeurs», il était vaniteux et coquet. Il y eut rupture.

J'étais infiniment malheureux, et par suite très content de pouvoir quitter de nouveau la capitale en me faisant transférer dans une petite garnison. Me voilà solitaire et inconsolable à C... Je fis la leçon à deux troupiers de l'infanterie, mais le résultat fut aussi peu satisfaisant qu'autrefois. Quand retrouverai-je le véritable amour?

Je suis de taille un peu au-dessus de la moyenne, bien développé au physique; j'ai l'air un peu fatigué, c'est pour cela que, quand je veux faire des conquêtes, je dois avoir recours à des artifices de toilette. Le maintien, les gestes et la voix sont virils. Au physique, je me sens jeune comme un garçon de vingt ans. J'aime le théâtre et les arts en général. Mon attention au théâtre se porte surtout sur les actrices chez qui je remarque et critique tout mouvement ou tout pli de leur robe.

En compagnie d'hommes je suis timide, embarrassé: dans la société des gens de mon espèce, je suis d'une gaieté folle, spirituel; je puis être câlin comme une chatte si l'homme m'est sympathique. Quand je suis sans amour, je tombe dans une mélancolie très profonde, mais qui s'évanouit tout de suite devant les consolations que m'offre un bel homme. Du reste, je suis très léger et rien moins qu'ambitieux. Mon grade dans l'armée ne me dit rien. Les occupations d'homme ne me sont pas agréables. Ce que j'aime le mieux faire, c'est lire des romans, aller au théâtre, etc. Je suis sensible, doux, facile à toucher, aussi facile à froisser, nerveux. Un bruit subit fait tressaillir tout mon corps, et il faut alors que je me retienne pour ne pas crier.

_Epicrise._--Ce cas est évidemment un cas d'inversion sexuelle acquise, car le sentiment et le penchant génital étaient au prime abord dirigés vers la femme. Par la masturbation Sch... devient neurasthénique. Comme phénomène partiel de la névrose neurasthénique, il se produit une diminution de la force du centre d'érection et ainsi une impuissance relative. Le sentiment pour l'autre sexe se refroidit en même temps que le _libido sexualis_ continue à subsister. L'inversion acquise doit être morbide, car le premier attouchement par une personne du même sexe constitue déjà un charme adéquat pour le centre d'érection de l'individu en question. La perversion des sentiments sexuels devient prononcée. Au début, Sch... garde encore le rôle de l'homme pendant l'acte sexuel; au cours de ces pratiques, ses sentiments et ses penchants sexuels se transforment, comme c'est la règle chez l'uraniste congénital.

Cette éviration fait désirer le rôle passif et plus tard la pédérastie (passive). L'éviration s'étend aussi au caractère de l'individualité qui devient féminine. Sch... préfère la compagnie des vraies femmes; il prend de plus en plus goût aux occupations féminines; il a même recours au fard et aux artifices de toilette pour réparer ses «charmes» en baisse et pour pouvoir faire des conquêtes.

Les faits précédents d'inversion acquise et d'éviration trouvent une confirmation très intéressante dans les faits ethnologiques suivants.

Déjà nous trouvons, chez Hérodote, la description d'une maladie étrange dont les Scythes furent atteints. La maladie consistait en ce que des hommes, efféminés de caractère, mettaient des vêtements de femmes, faisaient des travaux de femmes et donnaient à leur extérieur physique un cachet tout à fait féminin.

Hérodote donne pour cause à cette folie des Scythes, la légende mythologique d'après laquelle la déesse Vénus, irritée du pillage de son temple d'Ascalon par les Scythes, aurait transformé en femmes les sacrilèges et leurs descendants[83].

[Note 83: Comparez Sprengel: _Apologie des Hippokrates_, Leipzig, 1793, p. 611; Friedreich, _Literärgeschichte der psych. Krankheiten_, 1830, I, p. 31; Lallemand, _Des pertes séminales_, Paris, 1836, I, p. 58; Nysten, _Dictionn. de Médecine_, 11e édit., Paris, 1858; (art. _Éviration et Maladie des Scythes_); Marandon, _De la maladie des Scythes_ (_Annal, médico-psychol._, 1877, mars, p. 161); Hammond, _American Journal of Neurology and Psychiatry_, 1882, August.]

Hippocrate ne croit pas aux maladies surnaturelles; il reconnaît que l'impuissance sexuelle joue dans ce cas un rôle intermédiaire, mais il l'explique par l'habitude qu'ont les Scythes qui, pour se guérir des nombreuses maladies contractées dans leurs chevauchées continuelles, se font faire une saignée autour des oreilles. Il croit que ces veines sont très importantes pour la conservation de la force génitale et qu'en les tranchant on amène l'impuissance. Comme les Scythes considéraient leur impuissance comme une punition du ciel et par conséquent inguérissable, ils se mettaient des vêtements de femmes, et vivaient comme femmes au milieu des femmes.

Il est bien remarquable que, d'après Klaproth (_Reise in den Kaukasus_, Berlin, 1812, V, p. 235) et Chotomski, même dans notre siècle, l'impuissance soit encore souvent chez les Tartares la conséquence de chevauchées sur des chevaux non sellés. On a observé le même fait chez les Apaches et Navajos du continent américain, qui ne vont presque jamais à pied, font des excès de cheval, et sont remarquables par leur parties génitales minuscules, leur _libido_ et leur puissance très restreints. Déjà Sprengel, Lallemand et Nysten savaient que des chevauchées excessives peuvent être nuisibles aux organes génitaux.

Des faits analogues et fort intéressants sont rapportés par Hammond à propos des Indiens de Pueblo dans le nouveau Mexique.

Ces descendants des Aztèques élèvent des soi-disant _mujerados_; il en faut au moins un pour chaque tribu de Pueblo, afin qu'il puisse servir aux cérémonies religieuses, de vraies orgies de printemps, dans lesquelles la pédérastie joue un rôle considérable.

Pour élever un _mujerado_, on choisit un homme vigoureux autant que possible, on le masturbe avec excès et on lui fait faire sans cesse des courses à cheval. Peu à peu il se développe chez lui une telle faiblesse d'irritation des parties génitales, que, pendant qu'il est à cheval, il se produit des écoulements séminaux en abondance. Cet état d'irritation finit par amener une impuissance paralytique. Alors le pénis et les testicules s'atrophient, les poils de la barbe tombent, la voix perd son ampleur et son accent mâle, la force physique et l'énergie baissent.

Le caractère et les penchants deviennent féminins. Le _mujerado_ perd sa situation d'homme dans la société, il prend des allures et des moeurs féminines, recherche la compagnie des femmes. Toutefois on l'estime pour des motifs religieux. Il est probable que, en dehors des fêtes aussi, il sert aux goûts pédérastes des notables de la tribu.

Hammond a eu l'occasion d'examiner deux _mujerados_. L'un l'était devenu, sept ans auparavant, alors qu'il avait trente-cinq ans. Jusqu'à cette époque il avait été tout à fait viril et puissant. Peu à peu il constata une atrophie des testicules et du pénis. En même temps il perdait le _libido_ et la faculté d'érection. Dans ses vêtements et son maintien il ne différait point des femmes parmi lesquelles Hammond l'a rencontré.

Les poils des parties génitales manquaient, le pénis était atrophié, le scrotum flasque, pendant, les testicules tout à fait atrophiés et à peine sensibles à une pression quelconque.

Le _mujerado_ avait de grosses mamelles comme une femme enceinte et affirma qu'il avait déjà allaité plusieurs enfants dont la mère était morte.

Un deuxième _mujerado_ âgé de trente ans, et étant depuis dix ans dans cet état, présentait les mêmes phénomènes; cependant ses mamelles étaient moins développées. Comme celle de l'autre, sa voix était d'un ton élevé, grêle, le corps était riche en tissu adipeux.

Troisième degré. Transition vers la metamorphosis sexualis paranoïca.

On arrive à un second degré de développement dans les cas où les sensations physiques se transforment aussi dans le sens d'une _transmutatio sexus_.

L'observation suivante est, à ce sujet, un cas véritablement unique.

OBSERVATION 99.--Autobiographie.--Né en Hongrie, en 1884, je fus, pendant de longues années, l'unique enfant de mes parents, mes soeurs et frères étant morts de faiblesse; ce n'est que tardivement qu'un frère vint au monde, frère qui vécut.

Je descends d'une famille dans laquelle les maladies psychiques et nerveuses étaient très fréquentes. Étant petit enfant, j'étais, comme on me l'assure, très joli, avec des cheveux blonds bouclés et une peau transparente; j'étais très docile, tranquille, modeste; on pouvait me mettre dans n'importe quelle société de dames sans que je gêne.

Doué d'une imagination très vive,--mon ennemie de toute ma vie,--mes talents se sont très rapidement développés. À l'âge de quatre ans, je savais lire et écrire; mes souvenirs remontent jusqu'à l'âge de trois ans. Je jouais avec tout ce qui me tombait entre les mains, soldats de plomb, cailloux et rubans pris dans en magasin d'articles d'enfants. Seul un appareil pour couper du bois, dont on m'avait fait cadeau, ne me plaisait pas. Je n'en voulais pas. J'aimais, par dessus tout, rester à la maison près de ma mère qui était tout pour moi. J'avais deux ou trois amis avec lesquels j'étais assez bien, mais j'aimais autant rester avec les soeurs de ces amis qui me traitaient toujours en fille, ce qui ne me gênait nullement.

J'étais en très bonne voie pour devenir tout à fait une fille, car je me rappelle encore très bien que souvent on me disait: «Cela ne convient pas à un garçon». Sur ce, je m'efforçais de faire le garçon, j'imitais tous mes camarades et je cherchais même à les surpasser en impétuosité, ce qui me réussissait; il n'y avait pour moi ni arbre, ni bâtiment assez haut pour ne pas grimper dessus. J'aimais beaucoup à jouer avec des soldats en plomb, j'évitais les filles, puisque je ne devais pas jouer avec leurs joujous et parce que, au fond, j'étais froissé de ce qu'elles me traitaient comme leur semblable.

Dans la compagnie des gens adultes je restais toujours modeste et j'étais bien vu. Souvent j'étais dans la nuit tourmenté par des rêves fantastiques de bêtes féroces, rêves qui me chassèrent une fois de mon lit sans que je me réveille. On m'habillait toujours simplement, mais très coquettement, et ainsi j'ai pris goût à être bien mis. Ce qui me paraît curieux, c'est que, même avant d'entrer à l'école, j'avais un penchant pour les gants de femme, et en secret j'en mettais toutes les fois que l'occasion se présentait. Aussi je protestai vivement un jour, parce que ma mère avait fait cadeau de ses gants à quelqu'un; je lui dis: «J'aurais préféré les garder pour moi-même.» On me railla beaucoup, et à partir de ce moment je me gardai bien soigneusement de faire voir ma prédilection pour les gants de femme.

Et pourtant ils faisaient ma joie. J'avais surtout un grand plaisir en voyant des toilettes de mascarade, c'est-à-dire des masques féminins; quand j'en voyais, j'enviais la porteuse de ce déguisement; je fus ravi de voir un jour deux messieurs superbement déguisés en dames blanches avec de très beaux masques de femmes; et pourtant, pour rien au monde, je ne me serais montré déguisé en fille, tant était grande ma crainte d'être tourné en ridicule. À l'école, je faisais preuve de la plus grande application, j'étais toujours au premier rang; mes parents m'ont, dès mon enfance, appris que le devoir passe avant tout, et ils m'en ont donné l'exemple; du reste aller en classe m'était un plaisir, car les instituteurs étaient doux et les plus grands élèves ne tourmentaient pas les petits. Un jour nous quittâmes ma première patrie, car mon père, à cause de ses occupations, fut obligé de se séparer pour un an de sa famille; nous allâmes nous fixer en Allemagne. Dans ce pays régnait une morgue brutale chez les instituteurs et aussi chez les élèves; je fus de nouveau raillé à cause de mes manières de petite fille.

Mes condisciples allèrent jusqu'à donner mon nom à une fille dont les traits ressemblaient aux miens et me donner le sien en échange, de sorte que je pris en haine cette fille pour laquelle j'ai eu de l'amitié plus tard, quand elle fut mariée. Ma mère continuait à m'habiller coquettement, et cela me déplaisait à cause des railleries que m'attirait ma mise. Je fus content le jour où je pus enfin mettre de vrais pantalons et des vestons, comme les hommes. Mais ce changement de mise amena de nouvelles peines. Les vêtements me gênaient aux parties génitales, surtout si le drap était un peu grossier, et l'attouchement du tailleur, lorsqu'il me prenait la mesure, m'était insupportable, à cause du chatouillement qui me faisait frissonner, surtout quand il touchait à mes parties génitales.

Or, je devais faire de la gymnastique et je ne pouvais pas exécuter tous les exercices, ou je faisais mal les exercices que les filles ne peuvent non plus exécuter avec facilité. Quand il fallait se baigner, j'étais gêné par la pudeur au moment de me déshabiller; cependant j'aimais à prendre un bain; jusqu'à l'âge de douze ans j'eus une grande faiblesse des reins. Je n'appris à nager que tard, mais ensuite j'arrivai à devenir un bon nageur, de sorte que je pouvais faire des tours de force. À l'âge de treize ans, j'avais des poils, j'avais environ six pieds de taille, mais ma figure resta féminine jusqu'à l'âge de dix-huit ans, lorsque la barbe commença à me pousser fortement; je fus enfin assuré de ne plus ressembler à une femme. Une hernie inguinale, contractée à l'âge de douze ans et guérie à l'âge de vingt ans, me gênait beaucoup, surtout quand je faisais de la gymnastique.

À partir de l'âge de douze ans, lorsque je restais longtemps assis et surtout lorsque je travaillais la nuit, il me venait une démangeaison, une brûlure, un tressaillement allant du pénis jusqu'au delà du sacrum, ce qui rendait difficile la station assise ou debout, chose qui s'accentuait quand j'avais chaud ou froid. Mais j'étais loin de me douter que cela pouvait avoir quelque rapport avec mes parties génitales. Comme aucun de mes amis n'en souffrait, cela me parut tout à fait étrange, et il me fallut toute ma patience pour supporter ce malaise, d'autant plus que les intestins me faisaient souvent souffrir.

J'étais encore tout à fait ignorant _in sexualibus_; mais à l'âge de douze à treize ans j'eus le sentiment bien prononcé que je préférais être femme. C'est leur corps qui me plaisait le plus, leur attitude tranquille, leur décence; leurs vêtements surtout me convenaient. Mais je me gardais bien d'en laisser transpirer un mot. Je sais toutefois pertinemment qu'à cette époque, je n'aurais pas craint le couteau du châtreur pour atteindre mon but. S'il m'eût fallu dire pourquoi j'aurais préféré être habillé en femme, je n'aurais pu dire autre chose que c'était une force impulsive qui m'attirait; peut-être en étais-je venu, à cause de la douceur peu fréquente de ma peau, à me figurer que j'étais une fille. Ma peau était surtout très sensible à la figure et aux mains.

J'étais très bien vu chez les filles; bien que j'eusse préféré être toujours avec elles, je les raillais quand je pouvais; j'ai dû exagérer pour ne pas paraître efféminé moi-même; mais au fond de mon coeur, j'enviais leur sort. Mon envie était grande surtout quand une amie portait une robe longue, et allait gantée et voilée. À l'âge de quinze ans, je fis un voyage; une jeune dame chez laquelle j'étais logé me proposa de me déguiser en femme et de sortir avec elle; comme elle n'était pas seule, je n'acceptai pas sa proposition, bien que j'en eusse grande envie.

Voilà combien peu de cas on faisait de moi. Dans ce voyage je vis avec plaisir que les garçons d'une ville portaient des blouses à manches courtes qui laissaient voir leurs bras nus. Une dame bien attiffée me semblait une déesse; si de sa main gantée elle me touchait, j'étais heureux et jaloux à la fois, tant j'aurais aimé être à sa place, revêtu de sa belle toilette. Pourtant je faisais mes études avec beaucoup d'application: en neuf ans, je faisais mes classes d'école royale et de Lycée, je passai un bon examen de baccalauréat. Je me rappelle, à l'âge de quinze ans, avoir exprimé pour la première fois à un ami le désir d'être fille; comme il me demandait pour quelle raison j'avais ce désir, je ne sus lui répondre. À l'âge de dix-sept ans, je tombai dans une société de gens dissolus; je buvais de la bière, je fumais, j'essayais de plaisanter avec des filles de brasserie; celles-ci aimaient à causer avec moi, mais elles me traitaient comme si j'avais porté aussi des jupons. Je ne pouvais pas fréquenter le cours de danse; aussitôt entré dans la salle, j'avais une impulsion qui m'en faisait partir. Ah! si j'avais pu y aller déguisé, c'eût été autre chose! J'aimais tendrement mes amis, mais j'en haïssais un qui m'avait poussé à l'onanisme. Jour de malheur, qui m'a porté préjudice toute ma vie! Je pratiquais l'onanisme assez fréquemment; et pendant cet acte, je me figurais être un homme dédoublé; je ne puis pas vous décrire le sentiment que j'éprouvais, je crois qu'il était viril, mais mélangé de sensations féminines.

Je ne pouvais m'approcher d'une fille; je craignais les filles et pourtant elles ne m'étaient point étrangères; mais elles m'en imposaient plus que les hommes; je les enviais; j'aurais renoncé à toutes les joies, si, après la classe, j'avais pu, rentré chez moi, être fille, et surtout si j'avais pu sortir comme telle; la crinoline, des gants serrés: tel était mon idéal.

Chaque fois que je voyais une toilette de dame, je me figurais comment je serais si j'en étais revêtu; je n'avais pas de désirs pour les hommes.

Je me rappelle, il est vrai, d'avoir été attaché avec assez de tendresse à un très bel ami, à figure de fille, avec des boucles noires, mais je crois n'avoir eu que le désir de nous voir filles tous les deux.

Étant étudiant à l'Université, je parvins une fois à faire le coït; _hoc modo sensi, me libentius sub puella concubuisse et penem meum cum cunno mutatum maluisse_. La fille, à son grand étonnement, dut me traiter en fille, ce qu'elle fit volontiers; elle me traita comme si j'avais eu à remplir son rôle. Elle était encore assez naïve et ne me ridiculisa pas pour cela.

Étant étudiant, j'étais par moments sauvage, mais je sentais bien que j'avais pris cet air sauvage pour masquer et déguiser mon vrai caractère; je buvais, je me battais, mais je ne pouvais toujours pas fréquenter la leçon de danse, craignant de me trahir. Mes amitiés étaient intimes, mais sans arrière-pensées; ce qui me causait la plus grande joie, c'était quand un ami se déguisait en femme, ou quand je pouvais, dans un bal, examiner les toilettes des dames; je m'y connaissais très bien, et je commençais à me sentir de plus en plus femme.

À cause de cette situation malheureuse, je fis deux tentatives de suicide; je suis resté une fois sans raison pendant quinze jours sans sommeil; j'avais alors beaucoup d'hallucinations visuelles et auditives à la fois; je parlais avec les morts et les vivants, ce qui m'arrive encore aujourd'hui.

J'avais une amie qui connaissait mes préférences; elle mettait souvent mes gants, mais elle aussi me considérait comme si j'étais une fille. Ainsi j'arrivais à mieux comprendre les femmes qu'aucun autre homme; mais du moment que les femmes s'en apercevaient, elles me traitaient aussitôt _more feminarum_, comme si elles n'avaient rencontré en moi qu'une nouvelle amie. Je ne pouvais plus supporter du tout qu'on tînt des propos pornographiques devant moi, et, quand je le faisais moi-même, ce n'était que par fanfaronnade. Je surmontai bientôt le dégoût que j'avais, au début de mes études médicales, pour le sang et les mauvaises odeurs, mais il y avait des choses que je ne pouvais regarder sans horreur. Ce qui me manquait, c'est que je ne pouvais voir clair dans mon âme; je savais que j'avais des penchants féminins, et je croyais pourtant être un homme. Mais je doute qu'en dehors de mes tentatives de coït, qui ne m'ont jamais fait plaisir (ce que j'attribue à l'onanisme), j'aie jamais admiré une femme sans avoir senti le désir d'être femme moi-même ou sans me demander si je voudrais l'être, si je voudrais paraître dans sa toilette. J'ai toujours eu--aujourd'hui encore--un sentiment de frayeur à surmonter pour l'art d'accoucher, qu'il m'était très difficile d'apprendre--(j'avais honte pour ces filles étalées, et je les plaignais). Ce qui plus est, il me semblait quelquefois sentir avec la malade les tractions. Je fus dans plusieurs endroits employé avec succès comme médecin; j'ai pris part à une campagne comme médecin volontaire. Il m'était difficile de faire des courses à cheval; l'art équestre m'était déjà pénible lorsque j'étais encore étudiant, car les parties génitales me transmettaient des sensations féminines (monter à cheval à la mode des femmes m'eût été peut-être plus facile).

Je croyais toujours être un homme aux sentiments obscurs; quand je me trouvais avec des femmes, j'étais toujours traité comme une femme déguisée en militaire. Quand, pour la première fois, j'endossai mon uniforme, j'aurais préféré m'affubler d'un costume de femme et d'un voile. Je me sentais troublé toutes les fois qu'on regardait ma taille imposante et ma tenue militaire. Dans la clientèle privée, j'eus beaucoup de succès, dans les trois branches principales de la science médicale; je pris ensuite part à une seconde campagne. Là mon naturel me servit beaucoup, car je crois que, depuis le premier âne qui ait vu le jour, aucun animal gris n'eut autant d'épreuves de patience à traverser que moi. Les décorations ne manquèrent point; mais elles me laissaient absolument froid.

Ainsi je gagnais ma vie aussi bien que je pouvais; mais je n'étais jamais content de moi; j'étais pris souvent entre la sentimentalité et la sauvagerie, mais cette dernière n'était que pure affectation.

Je me trouvai dans une situation bien étrange, quand je fus fiancé. J'aurais préféré ne pas me marier du tout, mais des affaires de famille et les intérêts de ma profession médicale m'y forcèrent. J'épousai une femme aimable et énergique, sortie d'une famille où, de tout temps, les femmes avaient porté la culotte. J'étais amoureux d'elle, autant qu'un homme comme moi pouvait l'être, car ce que j'aime, je l'aime de tout mon coeur et je me livre entièrement, bien que je ne paraisse pas aussi pétulant qu'un homme complet; j'aimais ma fiancée avec toute l'ardeur féminine, presque comme on aime son fiancé. Seulement je ne m'avouai pas ce caractère de mes sentiments, car je croyais toujours être un homme, très déprimé il est vrai, mais qui, par le mariage, finirait par se remettre et par se retrouver. Dès la nuit nuptiale je sentis que je ne fonctionnais que comme une femme douée d'une conformation masculine; _sub femina locum meum esse mihi visum est._ Nous vécûmes ensemble contents et heureux et restâmes pendant quelques années sans enfants. Après une grossesse pleine de malaises, pendant laquelle j'étais dans un pays ennemi, en face de la mort, ma femme, dans un accouchement difficile, mit au monde un petit garçon qui, jusqu'à aujourd'hui, a gardé un naturel mélancolique et qui est toujours d'humeur triste; il en vint un second qui est très calme, un troisième très espiègle, un quatrième, un cinquième; mais tous ont déjà des dispositions à la neurasthénie. Comme je ne pouvais jamais rester en place, je fréquentais beaucoup les compagnies gaies, mais je travaillais toujours de toutes mes forces; j'étudiais, je faisais des opérations chirurgicales, des expériences sur les remèdes et les méthodes de traitement, j'expérimentais aussi sur mon propre corps. Je laissai à ma femme le gouvernement du ménage, car elle s'entendait très bien à diriger la maison. J'accomplissais mes devoirs conjugaux aussi bien que je le pouvais, mais sans en éprouver aucune satisfaction. Dès le premier coït et même aujourd'hui, la position de l'homme pendant l'acte me répugne, et il m'a été difficile de m'y conformer. J'aurais de beaucoup préféré l'autre rôle. Quand je devais accoucher ma femme, cela me fendait toujours le coeur, car je savais trop bien comprendre ses douleurs. Nous vécûmes longtemps ensemble jusqu'à ce qu'un grave accès de goutte me força à aller dans plusieurs stations thermales et me rendit neurasthénique. En même temps je devins tellement anémique, que j'étais obligé, tous les deux mois, de prendre du fer pendant quelque temps, autrement j'aurais été chlorotique ou hystérique ou tous les deux à la fois. La sténocardie me tourmentait souvent; alors j'avais des crampes semi-latérales au menton, au nez, au cou, à la gorge, de l'hémicranie, des crampes du diaphragme et des muscles de la poitrine; pendant trois ans environ, je sentis ma prostate comme grossie, avec sensation d'expulsion, comme si j'avais dû accoucher de quelque chose, des douleurs dans les reins, des douleurs permanentes au sacrum, etc.; mais je me défendais avec la rage du désespoir contre ces malaises féminins ou qui me paraissaient féminins, lorsque, il y a trois ans, un accès d'arthritis m'a complètement brisé.

Avant que ce terrible accès de goutte eût lieu, j'avais, dans mon désespoir et pour la combattre, pris des bains chauds autant que possible à la température du corps. Il arriva alors un jour que je me sentis tout à coup changé et près de la mort; je sautai hors du bassin d'un dernier effort, mais je m'étais senti femme avec des désirs de femme. Ensuite quand l'_extrait de cannabis indica_ fut mis en usage et fut même vanté, j'en pris, contre un accès de goutte et aussi contre mon indifférence pour la vie, une dose peut-être trois ou quatre fois plus forte que celle d'usage; j'eus alors un empoisonnement par le haschisch qui m'a presque coûté la vie. Il se produisit des accès de rire, un sentiment de forces physiques et de vitesse extraordinaires, une sensation étrange dans le cerveau et les yeux: des milliers d'étincelles, un tremblement; je sentais mon cerveau à travers la peau; je pouvais encore arriver à parler; tout d'un coup je me vis femme du bout des pieds jusqu'à la poitrine; je sentis, comme auparavant dans le bain, que mes parties génitales s'étaient retirées dans l'intérieur de mon corps, que mon bassin s'élargissait, que les mamelles poussaient sur ma poitrine, et une volupté indicible s'empara de moi. Je fermai alors les yeux pour ne pas voir changer ma figure. Mon médecin, pendant ce temps, me semblait avoir, au lieu d'une tête, une énorme pomme de terre entre les épaules, et ma femme, une pleine lune en guise de tête. Et pourtant, quand ils eurent tous les deux quitté la chambre, j'eus encore la force d'inscrire ma dernière volonté sur mon calepin.

Mais qui dépeindra ma terreur quand, le lendemain matin, je me réveillai en me sentant tout à fait transformé en femme, en m'apercevant, lorsque je marchais ou que j'étais debout, que j'avais une vulve et des seins.

En sortant du lit, je sentis que toute une métamorphose s'était produite en moi. Déjà, pendant ma maladie, quelqu'un qui était venu nous voir avait dit: «Pour un homme il est bien patient.» Ce visiteur me fit cadeau d'un pot de roses, ce qui m'étonna et me fit pourtant plaisir. À partir de ce moment je fus patient, je ne voulais plus rien enlever d'assaut; mais je devins tenace et têtu comme un chat, en même temps doux, conciliant, pas vindicatif; en un mot, j'étais devenu femme de caractère. Pendant ma dernière maladie j'eus beaucoup d'hallucinations de la vue et de l'ouïe, je parlais avec les morts, etc.; je voyais et j'entendais les _spiritus familiares_; je me croyais un être double; sur mon grabat je ne m'apercevais pas encore que l'homme en moi était mort. Le changement de mon humeur fut une chance pour moi, car un revers de fortune me frappa alors, revers qui, dans d'autres conditions, m'aurait donné la mort, mais que j'acceptai alors avec résignation, au point que je ne me reconnaissais plus moi-même. Comme je confondais encore assez souvent avec la goutte les phénomènes de la neurasthénie, je prenais beaucoup de bains jusqu'à ce qu'une démangeaison de la peau, comme si j'avais la gale, se développât à la suite de ces bains qui auraient dû l'atténuer: je renonçai à toute la thérapeutique externe--(j'étais de plus en plus anémié par les bains). Je commençai à m'entraîner autant que je pouvais. Mais l'idée obsédante que j'étais femme, subsistait et devint si forte qu'aujourd'hui je ne porte que le masque d'un homme; pour le reste, je me sens femme à tous les points de vue et dans toutes mes parties; pour le moment, j'ai même perdu le souvenir de l'ancien temps.

Ce que la goutte avait laissé intact fut achevé complètement par l'influenza.

État présent.--Je suis grand; cheveux très clairsemés; ma barbe commence à grisonner; mon maintien commence à être courbé; depuis l'influenza, j'ai perdu environ un quart de ma force physique. La figure a un peu rougi par suite de troubles circulatoires; je porte ma barbe entière; conjonctivite chronique; plutôt musculeux que gras; au pied gauche apparaissent des veines variqueuses, il s'engourdit souvent, n'est pas encore enflé d'une manière perceptible, mais paraît devoir le devenir.

Le ventre a la forme d'un ventre féminin, les jambes ont la position qu'elles ont chez les femmes, les mollets sont comme chez ces dernières; il en est de même des bras et des mains. Je peux porter des bas de femmes et des gants 7 3/4 à 7 1/2; de même je porte sans être gêné un corset. Mon poids varie entre 168 et 184 livres. Urine sans albumine, sans sucre, mais contient de l'acide urique d'une façon anormale; elle est très claire, presque comme de l'eau, toutes les fois que j'ai eu une grande émotion. Les selles sont régulières, mais, quand elles ne le sont pas, j'éprouve tous les malaises de la constipation de la femme. Je dors mal, souvent pendant des semaines entières; mon sommeil ne dure que deux ou trois heures. L'appétit est assez bon, mais mon estomac ne supporte pas plus que celui d'une forte femme, et réagit contre les plats pimentés par un exanthème de la peau et des sensations de brûlure dans le canal uréthral. La peau est blanche, très lisse; la démangeaison insupportable qui m'a tourmenté depuis deux ans, s'est atténuée ces semaines dernières et ne se manifeste plus qu'à la jointure des genoux et au scrotum.

Disposition aux sueurs; autrefois presque pas de transpirations; maintenant j'ai toutes les nuances des mauvaises transpirations féminines, surtout dans le bas du corps, de sorte que je suis obligé de me tenir encore plus propre qu'une femme. Je mets des parfums dans mon mouchoir, je me sers de savons parfumés et d'eau de Cologne.

État général.--Je me sens comme une femme ayant la forme d'un homme; bien que je sente encore une conformation d'homme en moi, le membre viril me paraît une chose féminine; ainsi, par exemple, le pénis me paraît un clitoris, l'urèthre un vagin et l'entrée vaginale; en le touchant, je sens toujours quelque chose de moite, quand même il serait aussi sec que possible; le scrotum me paraît des grandes lèvres, en un mot je sens toujours une vulve et seul celui qui a éprouvé cette sensation, saurait dire ce qu'elle est. La peau de tout mon corps me semble féminine; elle perçoit toutes les impressions, soit les attouchements, soit la chaleur, soit les effets contraires, comme une femme, et j'ai les sensations d'une femme; je ne peux pas sortir les mains dégantées, car la chaleur et le froid me font également mal; quand la saison où il est permis même aux messieurs de porter des ombrelles est passée, je suis en grande peine à l'idée que la peau de ma figure pourrait souffrir jusqu'à la prochaine saison. Le matin, en me réveillant, il se produit pendant quelques minutes un crépuscule dans mon esprit, comme si je me cherchais moi-même; alors se réveille l'idée obsédante d'être femme; je sens l'existence d'une vulve et salue le jour par un soupir plus ou moins fort, car j'ai peur déjà d'être obligé de jouer la comédie toute la journée. Ce n'est pas une petite affaire que de se sentir femme et pourtant d'être obligé d'agir en homme. J'ai dû tout étudier de nouveau, les lancettes, les bistouris, les appareils. Car depuis trois ans je ne touche plus à ces objets de la même façon qu'auparavant; mes sensations musculaires ayant changé, j'ai dû tout apprendre de nouveau. Cela m'a réussi; seul le maniement de la scie et du ciseau à os me donne encore des difficultés; c'est presque comme si ma force physique n'y suffisait plus. Par contre, j'ai plus d'adresse au travail de la curette dans les parties molles; ce qui me répugne, c'est qu'en examinant des dames, j'ai souvent les mêmes sensations qu'elles, ce qui d'ailleurs ne leur semble pas étrange. Le plus désagréable pour moi, c'est quand je ressens avec une femme grosse les sensations causées par les mouvements de l'enfant. Pendant quelque temps, et parfois durant des mois, je suis tourmenté par les liseurs de pensées des deux sexes; du côté des femmes je supporte encore qu'on cherche à scruter mes pensées, mais de la part des hommes cela me répugne absolument. Il y a trois ans je ne me rendais pas encore clairement compte que je regarde le monde avec des yeux de femme; cette métamorphose d'impression optique m'est venue subitement sous forme d'un violent mal de tête. J'étais chez une dame atteinte d'inversion sexuelle; alors je la vis tout d'un coup toute changée, comme je m'en rends compte maintenant, c'est-à-dire que je la voyais en homme et par contre, moi en femme, de sorte que je la quittai avec une excitation mal dissimulée. Cette dame n'avait pas encore une conscience nette de son état.

Depuis, tous mes sens ont des perceptions féminines, de même que leurs rapports. Après le système cérébral ce fut presque immédiatement le système végétatif, du sorte que tous mes malaises se manifestent sous une forme féminine. La sensibilité des nerfs, surtout celle des nerfs auditif, optique et trijumeau, s'est accrue jusqu'à la névrose. Quand une fenêtre se ferme avec bruit, j'ai un soubresaut, un soubresaut intérieur, car pareille chose n'est pas permise à un homme. Si un mets n'est pas frais, j'ai immédiatement une odeur de cadavre dans le nez. Je n'aurais jamais cru que les douleurs causées par le trijumeau sautent avec tant de caprice d'une branche à l'autre, d'une dent dans l'oeil.

Depuis ma métamorphose, je supporte avec plus de calme les maux de dents et la migraine; j'éprouve aussi moins d'angoisse de la sténocardie. Une observation qui me semble bien curieuse, c'est que maintenant je me sens devenu un être timide et faible, et qu'au moment d'un danger imminent j'ai plus de sang-froid et de calme, de même dans les opérations très difficiles. Mon estomac se venge du moindre croc-en-jambe donné au régime--(régime de femme)--d'une manière inexorable, par des malaises féminins, soit par des éructations, soit par d'autres sensations.

C'est surtout l'abus de l'alcool qui se fait sentir; le mal aux cheveux chez un homme qui se sent femme est bien plus atroce que le plus formidable mal de cheveux que jamais un étudiant ait pu ressentir après ses libations. Il me semble presque que, quand on se sent femme, on est tout à fait sous le règne du système végétatif.

Quelque petits que soient les bouts de mes seins, il leur faut de la place, et je les sens comme s'ils étaient des mamelles; déjà au moment de la puberté mes seins ont gonflé et m'ont fait du mal; voilà pourquoi une chemise blanche, un gilet, un veston me gênent. Je sens mon bassin comme s'il était féminin, de même du derrière et des _nates_; au début j'étais troublé aussi par l'idée féminine de mon ventre qui ne voulait pas entrer dans les pantalons; maintenant ce sentiment de féminité du ventre persiste. J'ai aussi l'idée obsédante d'une taille féminine. Il me semble qu'on m'a dérobé ma peau pour me mettre dans celle d'une femme, une peau qui se prête à tout, mais qui sent tout comme si elle était d'une femme, qui fait pénétrer tous ses sentiments dans le corps masculin renfermé sous cette enveloppe et en chasse les sentiments masculins. Les testicules, bien qu'ils ne soient ni atrophiés ni dégénérés, ne sont plus de vrais testicules; ils me causent souvent de la douleur par une sorte d'impression qu'ils devraient rentrer dans la ventre et y rester; leur mobilité me tourmente souvent.

Toutes les quatre semaines, à l'époque de la pleine lune, j'ai, pendant cinq jours, tous les signes du molimen, comme une femme, au point de vue physique et intellectuel, à cette exception près que je ne saigne pas, tandis que j'éprouve une sensation comme s'il y avait écoulement de liquide et comme si les parties génitales et le bas-ventre étaient gonflés; c'est une période très agréable, surtout si, quelques jours après ces phénomènes, se manifeste le sentiment physiologique et le besoin d'accouplement avec toute la force dont il pénètre la femme à ces moments; le corps entier est alors saturé de ce sentiment, de même qu'un morceau de sucre mouillé ou une éponge sont imbibés d'eau; alors on devient avant tout une femme qui a besoin d'aimer, et on n'est plus homme qu'en seconde ligne. Ce besoin est, il me semble, plutôt une langueur de concevoir que de coïter. L'immense instinct naturel ou plutôt la lubricité féminine refoule, dans ce cas, la pudeur, de sorte qu'on désire indirectement le coït. Comme homme, je n'ai désiré le coït que tout au plus trois fois dans ma vie, si toutefois c'était cela; les autres fois j'étais indifférent. Mais dans ces trois dernières années, je le désire d'une manière passive, en femme, et quelquefois avec la sensation d'éjaculation féminine; je me sens alors toujours accouplé et fatigué comme une femme; quelquefois je suis, après l'acte, un peu indisposé, ce que l'homme n'éprouve jamais. Plusieurs fois il m'a fait tant de plaisir que je ne puis comparer à rien cette jouissance; c'est tout simplement le plus grand bonheur de ce monde, une puissante sensation pour laquelle on est capable de sacrifier tout; dans un moment pareil, la femme n'est qu'une vulve qui a englouti toute l'individualité.

Depuis trois ans, je n'ai pas perdu un seul moment le sentiment que je suis femme. Grâce à l'habitude prise, ce sentiment m'est moins pénible maintenant, bien que je sente depuis cette époque ma valeur diminuée; car se sentir femme sans désirer la jouissance, cela peut se supporter, même par un homme, mais quand les besoins se font sentir, alors toute plaisanterie cesse; j'éprouve une sensation cuisante, de la chaleur, le sentiment de turgescence dans les parties génitales. (Quand le pénis n'est pas érigé, les parties génitales ne sont plus dans leur rôle.) Avec cette forte impulsion, la sensation de turgescence du vagin et de la vulve est terrible; c'est une torture d'enfer de la volupté, à peine peut-on la supporter. Quand, dans cet état, j'ai l'occasion d'accomplir le coït, cela me soulage un peu; mais ce coït, puisqu'il n'y a pas conception suffisante, ne me donne pas une satisfaction complète; la conscience de la stérilité se fait alors sentir avec toute sa dépression humiliante; on se voit presque dans le rôle d'une prostituée. La raison n'y peut rien faire; l'idée obsédante de la féminité domine et force tout. On comprend facilement combien il est dur de travailler à son métier dans un pareil état; mais on peut s'y mettre en se violentant. Il est vrai qu'alors il est presque impossible de rester assis, de marcher, d'être couché; du moins on ne peut supporter longtemps aucune de ces trois positions; au surplus, il y a le contact continuel du pantalon, etc. C'est insupportable.

Le mariage fait alors, en dehors du moment du coït où l'homme doit se sentir comme couvert, l'effet de la cohabitation de deux femmes dont l'une se sent déguisée en homme. Quand le molimen périodique ne se manifeste pas, on éprouve le sentiment de la grossesse ou de la saturation sexuelle, qu'ordinairement l'homme ne connaît pas, mais qui accapare toute l'individualité aussi bien que chez la femme, à cette différence près qu'il est désagréable, de sorte qu'on aimerait mieux supporter le molimen régulier. Quand il se produit des rêves ou des idées érotiques, on se voit dans la forme qu'on aurait si l'on était femme; on voit des membres en érection qui se présentent, et comme par derrière aussi on se sent femme, il ne serait pas difficile de devenir cynède; seule l'interdiction positive de la religion nous en empêche, toutes les autres considérations s'évanouiraient.

Comme de pareils états doivent forcément répugner à tout le monde, on désire être de sexe neutre ou pouvoir se faire neutraliser. Si j'étais encore célibataire, il y a longtemps que je me serais débarrassé de mes testicules avec le scrotum et le pénis.

À quoi sert la sensation de jouissance féminine, quand on ne conçoit pas? À quoi bon les émotions de l'amour féminin quand pour les satisfaire on n'a à sa disposition qu'une femme, bien qu'elle nous fasse sentir comme homme l'accouplement?

Quelle honte terrible nous cause l'odeur féminine! Combien l'homme est abaissé par la joie que lui causent les robes et les bijoux! Dans sa métamorphose, quand même il ne pourrait plus se souvenir de son ancien instinct génital masculin, il voudrait n'être pas forcé de se sentir femme; il sait très bien qu'il y eut une époque où il ne sentait pas toujours sexuellement qu'il était simplement un homme sans sexe. Et voilà que tout d'un coup il doit considérer toute son individualité comme un masque, se sentir toujours femme et n'avoir de changement que toutes les quatre semaines, quand il a ses malaises périodiques et entre temps sa lubricité féminine qu'il ne peut pas satisfaire! S'il lui était permis de s'éveiller sans être obligé de se sentir immédiatement femme! À la fin il languit après le moment où il pourra lever son masque; le moment n'arrive pas. Il ne peut trouver un soulagement à sa misère que lorsqu'il peut revêtir en partie le caractère féminin, en mettant un bijou, une jupe; car il ne peut pas sortir habillé en femme; ce n'est pas une petite tâche que de remplir ses devoirs professionnels pendant qu'on se sent comme une actrice déguisée en homme, et qu'on ne sait pas où tout cela doit aboutir. La religion seule nous préserve d'une grande faute, mais elle n'empêche pas les peines que l'individu qui se sent femme éprouve quand la tentation s'approche de lui comme d'une vraie femme, et quand il est comme celle-ci forcé de l'éprouver et de la traverser. Quand un homme de haute considération, qui jouit dans le public d'une rare confiance, est obligé de lutter contre une vulve imaginaire; quand on rentre après un dur travail et qu'on est forcé d'examiner la toilette de la première dame venue, de la critiquer avec des yeux de femme, de lire dans sa figure ses pensées, quand un journal de mode--(je les aimais déjà étant enfant)--nous intéresse autant qu'un ouvrage scientifique! Quand on est obligé de cacher son état à sa femme dont on devine les pensées, parce qu'on est aussi femme, tandis qu'elle a nettement deviné qu'on s'est transformé d'âme et de corps! Et les tourments que nous causent les combats que nous avons à soutenir pour surmonter la mollesse féminine! On réussit quelquefois, surtout quand on est en congé seul, à vivre quelque temps en femme, par exemple à porter, notamment la nuit, des vêtements de femme, de garder ses gants, de prendre un voile ou un masque pendant qu'on est dans sa chambre; on réussit alors à avoir un peu de tranquillité du côté du _libido_, mais le caractère féminin qui s'est implanté exige impétueusement qu'il soit reconnu. Souvent il se contente d'une modeste concession, telle que, par exemple, un bracelet mis au-dessous de la manchette, mais il exige inexorablement une concession quelconque.

Le seul bonheur est de pouvoir sans honte se voir costumé en femme, avec la figure couverte d'un voile ou d'un masque: ce n'est qu'alors qu'on se croit dans son état naturel. On a alors, comme une «oie éprise de la mode», du goût pour ce qui est en vogue, tellement on est transformé. Il faut beaucoup de temps et beaucoup d'efforts pour s'habituer à l'idée, d'un côté, de ne sentir que comme une femme, et de l'autre de garder comme une réminiscence de ses anciennes manières de voir, afin de pouvoir se montrer comme homme devant le monde.

Pourtant il arrive par-ci par-là qu'un sentiment féminin vous échappe, soit qu'on dise qu'on éprouve _in sexualibus_ telle ou telle chose, qu'un être qui n'est pas femme ne peut pas savoir, ou qu'on se trahisse par hasard en se montrant trop au courant des affaires de la toilette féminine. Si pareille chose arrive devant les femmes, il n'y a là aucun inconvénient; une femme se sent toujours flattée quand on montre beaucoup d'intérêt pour ce qui la touche et qu'on s'y connaît bien; seulement il ne faut pas que cela se produise devant sa propre épouse. Combien je fus effrayé un jour que ma femme disait à une amie que j'avais un goût très distingué pour les articles de dames! Combien fut surprise une dame à la mode et très orgueilleuse qui voulait donner une fausse éducation à sa fille, lorsque je lui analysai en paroles et par écrit tous les sentiments et toutes les sensations d'une femme! (Je fis un mensonge en lui alléguant que j'avais puisé dans des lettres ces connaissances d'un caractère si intime.) Maintenant cette dame a une grande confiance en moi, et l'enfant qui était sur le point de devenir folle, est restée sensée et très gaie. Elle m'avait confessé, comme si c'étaient des péchés, toutes les manifestations des sentiments féminins; maintenant elle sait ce qu'elle doit supporter comme fille, ce qu'elle doit maîtriser par sa volonté et par dévouement religieux: elle se sent comme un être humain. Les deux dames riraient beaucoup, si elles savaient que je n'ai puisé que dans ma propre et triste expérience. Je dois ajouter encore que, depuis, j'ai une sensibilité beaucoup plus vive pour la température; à cela s'est joint encore le sentiment, inconnu auparavant, d'avoir la peau élastique et de comprendre ce que les malades éprouvent dans la dilatation des intestins. Mais, d'autre part, quand je dissèque un corps ou fais une opération, les liquides pénètrent plus facilement ma peau. Chaque dissection me cause de la douleur; chaque examen d'une femme ou d'une prostituée avec fluor ou odeur de crevette, etc., m'agace horriblement. Je suis maintenant très accessible à l'influence de l'antipathie et de la sympathie, qui se manifestent même par suite de l'effet de certaines couleurs aussi bien que par l'impression totale qu'un individu me fait. Les femmes devinent par un coup d'oeil l'état sexuel de leurs semblables; voilà pourquoi les femmes portent un voile, bien qu'elles ne le baissent pas toujours, et pourquoi elles se mettent des odeurs, ne fût-ce que dans les mouchoirs ou dans les gants, car leur acuité olfactive en présence de leur propre sexe est énorme. En général, les odeurs ont une influence incroyable sur l'organisme féminin; ainsi, par exemple, je suis calmé par l'odeur de la rose ou de la violette; d'autres odeurs me donnent la nausée; l'ylang-ylang me cause tant d'excitation sexuelle que je ne puis plus y tenir. Le contact avec une femme me paraît homogène; le coït avec ma femme ne m'est possible que si elle est un peu plus virile, a la peau plus dure; et pourtant c'est plutôt un _amor lesbicus_.

Du reste, je me sens toujours passif. Souvent la nuit, quand je ne puis pas dormir à cause de l'excitation, j'y arrive pourtant, _si femora mea distensa habeo, sicut mulier cum viro concumbens_, ou en me couchant sur un côté; mais alors il ne faut pas qu'un bras ou une pièce de literie vienne toucher à mes seins, sinon c'en est fait du sommeil. Il ne faut pas non plus que rien me pèse ou presse sur le ventre. Je dors mieux quand je mets une chemise de femme et une camisole de nuit de dame, ou quand je garde mes gants, car la nuit j'ai très facilement froid aux mains; je me trouve aussi très bien en pantalons de femme et en jupes, car alors les parties génitales ne sont pas serrées. J'aime, plus que toutes les autres, les toilettes de l'époque de la crinoline. Les vêtements de femme ne gênent nullement l'homme qui se sent femme; il les considère comme lui appartenant et ne les sent pas comme des objets étrangers. La société que je préfère à toutes, est celle d'une dame qui souffre de neurasthénie, et qui, depuis son dernier accouchement, se sent homme, mais qui, depuis que je lui ai fait des allusions à ce sujet, se résigne à son sort, _coïtu abstinet_, ce qui ne m'est pas permis, à moi, homme. Cette femme m'aide, par son exemple, à supporter mon sort. Elle se rappelle encore bien clairement ses sentiments féminins, et elle m'a donné maints bons conseils. Si elle était homme et moi jeune fille, j'essaierais de faire sa conquête; je voudrais bien qu'elle me traite en femme. Mais sa photographie récente diffère tout à fait de ses anciennes photographies: c'est maintenant un monsieur, très élégamment costumé, malgré les seins, la coiffure, etc.; aussi a-t-elle le parler bref et précis, elle ne se plaît plus aux choses qui font ma joie. Elle a une sorte de sentimentalité mélancolique, mais elle supporte son sort avec résignation et dignité, ne trouve de consolation que dans la religion et l'accomplissement de ses devoirs; à la période des menstrues elle souffre à en mourir; elle n'aime plus la compagnie des femmes, ni leurs conversations, de même qu'elle n'aime plus les choses sucrées.

Un de mes amis de jeunesse se sent, depuis son enfance, comme fille; mais il a de l'affection pour le sexe masculin; chez sa soeur, c'était le contraire; mais lorsque l'utérus réclama ses droits quand même et qu'elle se vit femme aimante malgré son caractère viril, elle trancha la difficulté en se suicidant.

Voici quels sont les changements principaux que j'ai constatés chez moi depuis que mon effémination est devenue complète:

1º Le sentiment continuel d'être femme des pieds à la tête;

2º Le sentiment continuel d'avoir des parties génitales féminines;

3º La périodicité du molimen toutes les quatre semaines;

4º De la lubricité féminine qui se manifeste périodiquement, mais sans que j'aie une préférence pour un homme quelconque;

5º Sensation féminine passive pendant l'acte du coït;

6º Ensuite sensation de la partie qui a été _futuée_;

7º Sentiment féminin en présence des images qui représentent le coït;

8º Sentiment de solidarité à l'aspect des femmes et intérêt féminin pour elles;

9º Intérêt féminin à l'aspect des messieurs;

10º Il en est de même à la vue des enfants;

11º Humeur changée,--une plus grande patience;

12º Enfin, résignation à mon sort, résignation que, il est vrai, je ne dois qu'à la religion positive, sans cela je me serais déjà suicidé, il y a longtemps.

Car il n'est guère supportable d'être homme et d'être forcé de sentir que chaque femme est futuée comme elle désire l'être.

L'autobiographie très précieuse pour la science qu'on vient de lire était accompagnée de la lettre suivante, qui ne manque pas non plus d'intérêt.

Je dois, tout d'abord, vous demander pardon de vous importuner par ma lettre; j'avais perdu tout appui et je me considérais comme un monstre qui m'inspirais du dégoût à moi-même. Alors la lecture de vos écrits m'a rempli d'un nouveau courage, et j'ai décidé d'aller au fond de la chose, de jeter un coup d'oeil rétrospectif sur ma vie, quoi qu'il en arrive. Or, j'ai considéré comme un devoir de reconnaissance envers vous de vous communiquer le résultat de mes souvenirs et de mes observations, car je n'ai trouvé cité dans votre ouvrage aucun cas analogue au mien. Enfin j'ai pensé aussi qu'il pourrait vous intéresser d'apprendre par la plume d'un médecin quelles sont les pensées et les sensations d'un être humain masculin complètement manqué et se trouvant sous l'obsession d'être femme.

Peut-être tout cela ne s'accorde pas; mais je n'ai plus la force de faire d'autres réflexions, et je ne veux pas approfondir davantage cette matière. Bien des choses sont répétées, mais je vous prie de bien songer qu'on peut avoir des défaillances dans un rôle dont le déguisement vous a été imposé malgré vous.

J'espère, après avoir lu vos ouvrages, que, en continuant à remplir mes devoirs comme médecin, citoyen, père et époux, je pourrai toujours me compter au nombre de ceux qui ne méritent pas d'être méprisés entièrement.

Enfin j'ai tenu à vous présenter le résultat de mes souvenirs et de mes méditations, afin de prouver qu'on peut être médecin malgré la nature féminine de ses pensées et de ses sentiments. Je crois que c'est un grand tort de fermer à la femme la carrière médicale; une femme découvre, grâce à son instinct, les signes de certains maux que l'homme scruta dans l'obscurité, en dépit de tout diagnostic; en tout cas, il en est ainsi lorsqu'il s'agit de maladies de femmes et d'enfants. Si on pouvait le faire, chaque médecin devrait être forcé de faire un stage de trois mois comme femme; il comprendrait et estimerait alors mieux cette partie de l'humanité d'où il est sorti; il saurait alors apprécier la grandeur d'âme des femmes et, d'autre part, la dureté de leur sort.

_Epicrise._--Le malade, très chargé, est originairement anormal au point de vue psycho-sexuel; car pendant l'acte sexuel il a une sensation féminine caractéristique. Cette sensation anormale demeura purement une anomalie psychique jusqu'à il y a trois ans, anomalie basée sur une neurasthénie grave, et puissamment accentuée par des sensations physiques dans le sens d'une _transmutatio sexualis_, sensations suggérées par obsession à sa conscience. Le malade, à sa grande frayeur, se sent alors aussi physiquement femme et, sous le coup de l'idée obsédante d'être femme, il croit éprouver une métamorphose complète de ses pensées, de ses sentiments et de ses aspirations d'autrefois, et même de sa _vita sexualis_ dans le sens d'une éviration. Toutefois son «moi» est capable de conserver son empire sur ces processus morbides de l'âme et du corps, et de se sauver de la _paranoia_. Voilà un exemple remarquable de sensations, d'idées obsédantes basées sur des tares nerveuses, un cas d'une grande valeur pour arriver à étudier comment la transformation psycho-sexuelle a pu s'accomplir.

Quatrième degré. Métamorphose sexuelle paranoïque.

Le dernier degré possible dans le processus de la maladie est la monomanie de la métamorphose sexuelle. Elle se développe sur la base d'une neurasthénie sexuelle qui dégénère en _neurasthenia universalis_ dans le sens d'une maladie psychique, la _paranoia_.

Les observations nous montrent le développement intéressant du processus névrotico-psychologique jusqu'à son point culminant.

OBSERVATION 100.--K..., trente-six ans, célibataire, domestique agricole, reçu à la clinique le 20 février 1889, présente un cas typique de _neurasthenia sexualis_, dégénérée en _paranoïa persecutoria_ avec hallucinations olfactives, sensations, etc.

Il est issu d'une famille chargée. Plusieurs de ses soeurs et frères étaient psychopathes. Le malade a un crâne hydrocéphale, enfoncé au niveau de la fontanelle droite; l'oeil est névropathique. De tout temps, le malade eut de grands besoins sexuels; il s'est adonné à l'âge de onze ans à la masturbation; il a fait le coït à l'âge de vingt-trois ans; il a procréé trois enfants illégitimes et a cessé ensuite tout rapport sexuel de peur de faire encore des enfants et d'être trop chargé de pensions alimentaires. L'abstinence lui était très pénible; il renonça aussi à la masturbation et eut à la suite des pollutions abondantes. Il y a un an et demi, il est devenu sexuellement neurasthénique; il avait alors aussi des pollutions diurnes; il fut très affaibli et déprimé; cet état de choses durant, il a fini par contracter une neurasthénie générale et être atteint de _paranoïa_.

Depuis un an, il a eu des sensations paresthésiques; il lui semble avoir une grande pelotte à la place de ses parties génitales; ensuite il se figura que son pénis et son scrotum lui manquaient, et que ses parties génitales s'étaient transformées en parties génitales féminines. Il sentait des mamelles lui pousser, une natte de cheveux, et des vêtements féminins se coller à son corps. Il se figurait être femme. Les passants dans les rues lui semblaient tenir des propos comme ceux-ci: «Voyez donc cette garce, cette vieille drôlesse!»

Dans son sommeil accompagné de rêves, il avait la sensation d'un homme qui accomplissait le coït sur lui devenu femme. Il en avait de l'éjaculation avec un vif sentiment de volupté.

Pendant son séjour à la clinique, il s'est produit une interruption dans sa _paranoïa_ et en même temps une amélioration notable de sa neurasthénie. Alors disparurent momentanément les sentiments et les idées d'une métamorphose sexuelle.

Voici un autre cas d'éviration avancée sur le chemin de la _transformatio sexus paranoïca_.

OBSERVATION 101.--Franz St..., trente-trois ans, instituteur dans une école primaire, célibataire, probablement issu d'une famille chargée, névropathe de tout temps, émotif, peureux, ne pouvant supporter l'alcool, a commencé à se masturber à l'âge de dix-huit ans. À l'âge de trente ans se produisirent chez lui des symptômes de _neurasthenia sexualis_. (Pollutions avec faiblesse consécutive, pollutions qui se produisaient aussi dans la journée, douleurs dans la région du plexus sacré, etc.). Il s'y ajouta encore de l'irritation spinale, des pressions sur la tête et de la cérébrasthénie.

Depuis le commencement de 1885, le malade s'est abstenu du coït qui ne lui procurait plus aucune sensation de volupté. Il se masturbait souvent.

En 1888, commença chez lui la monomanie de la persécution. Il remarquait qu'on l'évitait, qu'il répandait une odeur infecte, qu'il puait (hallucinations olfactives); il s'expliquait de cette façon le changement d'attitude des gens à son égard, de même que leurs éternuements, leur toux, etc.

Il sentait des odeurs du cadavre, d'urine corrompue. Il attribuait la cause de sa mauvaise odeur à des pollutions à l'intérieur. Il les percevait par une sensation, comme si un liquide montait du pubis à la poitrine.

Le malade quitta bientôt la clinique. En 1889, il revint pour y être reçu; il était déjà dans un état avancé de _paranoïa masturbatoria persecutoria_ (monomanie de la persécution).

Au commencement du mois de mai 1889, le malade éveilla l'attention parce qu'il protestait violemment toutes les fois qu'on l'appelait: «Monsieur».

Il proteste contre cette apostrophe, car, prétend-il, il est femme. Des voix le lui disent. Il s'aperçoit que des mamelles lui poussent. Il y a une semaine, les autres malades lui ont fait des attouchements voluptueux. Il a entendu dire qu'il est une putain. Ces temps derniers il a eu des rêves d'accouplement. Il rêvait qu'on pratiquait le coït sur lui comme sur une femme. Il sentait l'_immissio penis_, et a eu la sensation d'une éjaculation au milieu de son rêve.

Le crâne est pointu, la face est longue et étroite; bosses pariétales proéminentes. Les parties génitales sont normalement développées.

Le cas suivant, observé dans l'asile d'Illenau, est un exemple manifeste d'inversion durable et maniaque de la conscience sexuelle.

OBSERVATION 102.--_Metamorphosis sexualis paranoïca._

N..., vingt-trois ans, célibataire, pianiste, a été reçu vers la fin du mois d'octobre 1865 à la maison de santé d'Illenau. Il est né d'une famille censée être exempte de tares héréditaires, mais tuberculeuse. Le père et le frère ont succombé à la phtisie pulmonaire. Le malade, étant enfant, était faible, mal doué, mais avait un talent exclusif pour la musique. De tout temps il eut un caractère anormal, taciturne, renfermé, insociable, avec des manières brusques.

À partir de l'âge de quinze ans, il se livra à la masturbation. Quelques années plus tard, des malaises neurasthéniques se produisirent (battements de coeur, faiblesse, douleurs de tête périodiques, etc.), en même temps que des velléités hypocondriaques. L'année dernière, le malade travaillait beaucoup et durement. Depuis six mois, sa neurasthénie s'est accentuée. Il se plaignit alors de battements de coeur, congestion de la tête, insomnie, il devint très irritable; paraissait sexuellement très excité, et prétendait qu'il lui fallait se marier le plus tôt possible, pour raisons de santé. Il tomba amoureux d'une artiste, mais presqu'en même temps (septembre 1865), il devint malade du _paranoïa persecutoria_ (voyait des actes hostiles, entendait des injures dans la rue, trouvait du poison dans sa nourriture, on tendait une corde à travers le pont pour qu'il ne puisse pas aller chez son amante). À la suite de son excitation croissante et de conflits avec son entourage qu'il considérait comme ennemi, il a été reçu dans l'asile d'aliénés. À son entrée, il présentait encore l'image typique de la _paranoïa persecutoria_ avec les symptômes de la neurasthénie sexuelle qui devint plus tard générale; mais sa monomanie de la persécution ne s'échafaudait point sur ce fond nerveux. Ce n'est qu'accidentellement que le malade entendait dire à son entourage: «Voilà qu'on lui enlève le sperme, voilà qu'on lui enlève la vessie.»

Au cours des années de 1866 à 1868, la manie de la persécution fut reléguée de plus en plus au second rang et fut remplacée en grande partie par des idées érotiques. La base somatico-physique était une excitation violente et continuelle de la sphère sexuelle. Le malade s'amourachait de chaque dame qu'il voyait; il entendait des voix qui l'encourageaient à s'approcher d'elles; il demandait impérieusement le consentement au mariage et prétendait que, si on ne lui procurait pas une femme, il mourrait de consomption. Grâce à sa pratique continuelle de la masturbation, les signes d'une prochaine éviration se montrent déjà en 1869. Il disait que si on lui donnait une femme, il ne l'aimerait que «platoniquement». Le malade devient de plus en plus bizarre, il ne vit que dans une sphère d'idées érotiques, voit partout faire dans l'asile de la prostitution, entend par-ci par-là des voix qui l'accusent d'avoir une attitude indécente vis-à-vis des femmes. Il évite donc la société des dames, et ne consent à faire de la musique devant les dames qu'à la condition d'avoir deux hommes comme témoins.

Au cours de l'année 1872, l'état neurasthénique prend un développement considérable. Alors la _paranoia persecutoria_ aussi reparaît de plus en plus au premier plan et avec une couleur clinique particulière due à l'état nerveux fondamental. Des hallucinations olfactives se produisent; il est influencé par l'action du magnétisme. Il dit que des «ondulations magnétiques agissent sur lui». (Fausse interprétation de malaises spinaux asthéniques.) Sous le coup d'une excitation violente et continuelle et d'excès de masturbation, le processus de l'éviration progresse de plus en plus. Il n'est plus qu'épisodiquement homme, il est consumé du désir d'être femme, et se plaint amèrement que la prostitution éhontée des hommes, dans cette maison, rende impossible la venue d'une femme vers lui; l'air empoisonné de magnétisme, l'amour non satisfait l'ont rendu mortellement malade; il ne peut pas vivre sans amour; il est empoisonné par un poison de lubricité qui agit sur l'instinct génital. La dame qu'il aime est ici, au milieu de la plus basse débauche. Les prostituées, dans cette maison, ont des «chaînes de félicité», c'est-à-dire des chaînes dans lesquelles on est enchaîné sans pouvoir bouger et dans lesquelles on éprouve de la volupté. Il est prêt, maintenant, à se contenter d'une prostituée. Il possède un admirable rayonnement des pensées par les yeux qui vaut 20 millions. Ses compositions valent 500,000 francs. À côté de ces symptômes de monomanie des grandeurs, il y a des symptômes de monomanie de la persécution; la nourriture est empoisonnée par des excréments vénériens; il sent le poison, il entend des accusations infâmes, et il demande une machine à boucher les oreilles.

À partir du mois d'août 1872, les signes de l'éviration deviennent de plus en plus nombreux. Il se comporte avec beaucoup d'afféterie et déclare qu'il ne pourrait plus vivre au milieu des hommes qui boivent et qui fument. Il pense et sent tout à fait en femme. On doit le traiter dorénavant en femme, et le mettre dans la section des femmes. Il demande des confitures, des gâteaux fins. Pris de ténesme et de spasme de la vessie, il demande à être transporté dans un hôpital d'accouchement, et à être traité comme une malade enceinte. Le magnétisme morbide des hommes qui le soignent a une action nuisible sur lui.

Passagèrement, il se sent encore, par moments, homme, mais il plaide d'une manière très significative pour son sens sexuel morbide, inverti; il veut la satisfaction par la masturbation, le mariage sans coït. Le mariage est une institution de volupté. La fille qu'il épouserait devrait être onaniste.

À partir du mois de décembre 1872, la conscience de sa personnalité se transforme définitivement en une conscience féminine. Il a été de tout temps une femme, mais, entre un et trois ans, un empirique, un charlatan français, lui a greffé des parties génitales masculines et a empêché le développement de ses mamelles en lui frottant et en lui préparant le thorax.

Il demande énergiquement à être interné dans la section des femmes, à être protégé contre les hommes qui veulent le prostituer et à être habillé en femme. Éventuellement il serait disposé à s'occuper dans un magasin de jouets d'enfants, à faire de la couture ou du découpage, ou à travailler pour une modiste. À partir du moment de la _transformatio sexus_, commence pour le malade une ère nouvelle. Dans ses souvenirs, il considère son individualité d'autrefois comme celle d'un cousin à lui.

Pour le moment, il parle de lui-même à la troisième personne; il déclare être la comtesse V..., la meilleure amie de l'impératrice Eugénie, demande des parfums, des corsets, etc. Il prend les autres hommes de l'asile pour des femmes, essaie de se tresser une natte, demande un cosmétique oriental pour l'épilation, afin qu'on ne mette plus en doute sa nature de femme. Il se plaît à faire l'apologie de l'onanisme, car «il était, dès l'âge de quinze ans, onaniste, et il n'a jamais cherché de satisfactions d'un autre genre». Occasionnellement on observe encore chez lui des malaises neurasthéniques, des hallucinations olfactives, des idées de persécution. Tous les faits de sa vie qui se sont passés jusqu'au mois de décembre 1872, reviennent à la personnalité du cousin.

Le malade ne peut être dissuadé de son idée fixe qu'il est la comtesse V... il invoque qu'il a été examiné par la sage-femme qui a constaté son sexe féminin. La comtesse ne se mariera pas, parce qu'elle méprise les hommes. Comme le malade n'obtient pas d'avoir des vêtements de femme ni des souliers à hauts talons, il préfère rester toute la journée au lit; il se comporte en femme noble et souffrante, fait la douillette, la pudique, demande des bonbons, etc. Autant qu'il peut, il fait de ses cheveux des nattes, il s'arrache les poils de la barbe, et il se fait avec des petits pains un buste de femme.

En 1877, il se produit une carie à la jointure du genou gauche, et bientôt s'y ajoute une phtisie pulmonaire. Le malade meurt le 2 décembre 1874. Crâne normal. Le lobe frontal est atrophié, le cerveau anémié. Examen microscopique (Dr Schüle): sur la couche superficielle du lobe frontal, les cellules ganglionnaires sont légèrement rétrécies; dans la tunique adventice des vaisseaux beaucoup de granulations graisseuses; le _glia_ n'est pas changé; parcelles de pigment et granulations colloïdes isolées. Les couches profondes de l'écorce cérébrale sont normales. Les parties génitales sont très grosses, les testicules petits, flasques; à la coupe, aucun changement macroscopique.

Ce cas de monomanie de la transformation sexuelle que nous venons de décrire dans ses origines et les diverses phases de son développement, est un phénomène d'une rareté étonnante dans la pathologie de l'esprit humain. En dehors des cas précédents que je dois à mon observation personnelle, j'en ai observé un cas, comme phénomène épisodique, chez une dame invertie, un autre comme phénomène permanent chez une fille atteinte de _paranoia_ primitive, et enfin un autre chez une dame atteinte de _paranoia_ primitive.

Dans la littérature je n'ai pas rencontré d'observations sur la monomanie de la transformation sexuelle, sauf un cas traité brièvement par Arndt dans son Manuel (p. 172), un cas étudié assez superficiellement par Sérieux (_Recherches cliniques_), p. 33, et les deux cas bien connus d'Esquirol. Nous reproduisons ici sommairement le cas d'Arndt, bien que, pas plus que ceux d'Esquirol, il n'offre aucun renseignement sur la genèse de la monomanie.

OBSERVATION 103.--Une femme d'âge moyen, internée dans l'asile de Greifswalder, se prenait pour un homme et se comportait en conséquence. Elle se coupait les cheveux très courts, se faisait une raie sur le côté, à la mode des militaires. Un profil bien prononcé, un nez un peu fort et une certaine grossièreté de traits donnaient à sa figure un cachet bien caractéristique; des cheveux courts et collés aux oreilles achevaient de donner à sa tête une expression tout à fait virile.

Elle était de grande taille, maigre; sa voix était profonde et rauque; la pomme d'Adam anguleuse et proéminente; son maintien était raide, sa démarche et ses mouvements pesants sans être lourds. Elle avait l'air d'un homme déguisé en femme. Quand on lui demandait comment lui était venue l'idée de se prendre pour un homme, elle s'écriait presque toujours, pleine d'irritation: Eh bien, regardez-moi donc! Est-ce que je n'ai pas l'air d'un homme? Aussi je sens que je suis homme. J'ai toujours eu un sentiment de ce genre, mais ce n'est que peu à peu que je suis parvenue à m'en rendre compte clairement. L'homme qui est censé être mon mari n'est pas un vrai homme; j'ai procréé mes enfants toute seule. J'ai toujours senti en moi quelque chose de pareil, mais ce n'est que plus tard que j'ai vu clair. Et dans mon ménage, est-ce que je n'ai pas toujours agi en homme? L'homme qui est censé être mon mari, n'était qu'un aide. Il a exécuté ce que je lui ai commandé. Dès ma jeunesse, je fus toujours plutôt portée vers les choses viriles que vers les affaires des femmes. J'ai toujours mieux aimé m'occuper de ce qui se passe dans la ferme et dans les champs que des affaires du ménage et de la cuisine. Seulement, je n'avais pas reconnu à quoi cela tenait. Maintenant je sais que je suis un homme; aussi je veux me comporter comme tel, et c'est une honte de me tenir toujours dans des vêtements de femme.

OBSERVATION 104.--X..., vingt-six ans, de haute taille et de belle prestance, aimait, dès son enfance, à mettre des vêtements de femme. Devenu grand, il savait, à l'occasion des représentations théâtrales par des amateurs, toujours si bien arranger les choses, qu'on lui donnait des rôles de femme à jouer. Après avoir éprouvé une forte dépression mélancolique, il s'imagina être réellement une femme, et essaya d'en convaincre son entourage. Il aimait à se déshabiller, à se coiffer ensuite en femme et à se draper. Un jour il voulut sortir dans cette tenue. Sauf cette idée, il était tout à fait raisonnable. Il avait l'habitude de se coiffer pendant toute la journée, de se regarder dans la glace, et, à l'aide de sa robe de chambre, de se costumer autant que possible en femme.

Un jour qu'Esquirol faisait mine de lui soulever son jupon, il se mit en colère et lui reprocha son insolence (Esquirol).

OBSERVATION 105.--Madame X..., veuve, fut, par suite de la mort de son mari et de la perte de sa fortune, en proie à de vives émotions et au chagrin. Elle devint folle; après avoir commis une tentative de suicide, elle fut transportée à la Salpétrière.

Madame X..., svelte, maigre, continuellement en excitation maniaque, s'imaginait être un homme et se mettait toujours en colère quand on l'appelait: «Madame». Un jour qu'on mit à sa disposition des vêtements d'homme, elle fut transportée de joie. En 1802, elle est morte d'une maladie de consomption, et elle a manifesté, peu de temps encore avant son décès, sa manie d'être un homme (Esquirol).

Dans un précédent chapitre, j'ai fait mention des rapports intéressants qui existent entre ces faits de la métamorphose sexuelle imaginaire et la soi-disant folie des Scythes.

Marandon (_Annales médico-psychologiques_, 1888, p. 160) a, comme beaucoup d'autres, accepté l'hypothèse erronée que, chez ces Scythes de l'antiquité, il s'agissait d'une véritable monomanie et non pas d'une simple éviration. D'après la loi de l'empirisme actuel, cette monomanie, si rare aujourd'hui, a dû être non moins rare dans l'antiquité. Comme il est impossible de l'admettre autrement que basée sur une _paranoia_, il n'a jamais pu être question d'une manifestation endémique de ce phénomène, mais seulement de l'interprétation superstitieuse d'une éviration (dans le sens d'un châtiment d'une déesse), ainsi que cela ressort des allusions d'Hippocrate.

Le fait qui ressort de la soi-disant folie des Scythes ainsi que des observations modernes relevées chez les Indiens de Pueblo, reste toujours remarquable au point de vue anthropologique; avec l'atrophie des testicules, on a constaté en même temps celle des parties génitales et en général une régression vers le type féminin au point de vue physique et moral. C'est d'autant plus frappant qu'une pareille réaction est aussi insolite chez l'homme qui, à l'âge adulte, a perdu ses organes génitaux, que chez la femme adulte après la ménopause artificielle ou naturelle.

B.--LE SENS HOMOSEXUEL COMME PHÉNOMÈNE MORBIDE ET CONGÉNITAL[84].

[Note 84: Ouvrages (en dehors de ceux qui seront mentionnés plus tard): Tardieu, _Des attentats aux moeurs_, 7º édit., 1878, p. 210--Hoffmann, _Lehrb. d. ger. Med._, 6º édit., p. 170, 887.--Glay _Revue philosophique_, 1881, nº1.--Magnan, _Annal. méd.-psychol._, 1885, p. 558.--Shaw et Ferrin, _Journal of nervous and mental disease_, 1883, Avril, nº 2.--Bernhardi, _Der Uranismus_, Berlin (_Volksbuchhandlung_), 1882--Chevalier, _De l'inversion de l'instinct sexuel_, Paris, 1885.--Ritti, _Gaz. hebdom. de médecine et de chirurgie_, 1878, 4 janvier.--Tamassla, _Rivista sperim._, 1878, p. 97-117.--Lombroso. _Archiv. di Psychiatr._, 1881.--Charcot et Magnan, _Archiv. de Neurologie_, 1882, nos 7, 12.--Moll, _Die conträre Sexualempfindung_, Berlin, 1891.--Chevalier, _Archives de l'anthropologie criminelle_, t. V, nº 27; t. VI, nº 31.--Reuss, _Aberrations du sens génésique_ (_Annales d'hygiène publique_, 1896).--Saury, _Étude clinique sur la folie héréditaire_, 1880.--Brouardel, _Gaz. des hôpitaux_, 1886 et 1887.--Tilier, _L'instinct sexuel chez l'homme et chez les animaux_, 1889.--Carlier, _Les deux prostitutions_, 1887.--Lacassagne, Art. _Pédérastie_ in _Dictionn. encyclopédique_.--Vibert, Art. _Pédérastie_ in _Dictionnaire de méd. et de chirurgie_.]

L'essentiel, dans ce phénomène étrange de la vie sexuelle, c'est la frigidité sexuelle poussée jusqu'à l'horreur pour l'autre sexe, tandis qu'il y a un sens sexuel et un penchant pour son propre sexe. Toutefois, les parties génitales sont normalement développées, les glandes génitales fonctionnent tout à fait convenablement, et le type sexuel est complètement différencié.

Les sentiments, les pensées, les aspirations et en général le caractère répondent, quand l'anomalie est complètement développée, à la sensation sexuelle particulière, mais non pas au sexe que l'individu atteint représente anatomiquement et physiologiquement. Ce sentiment anormal se manifeste aussi dans la tenue et dans les occupations; il va jusqu'à donner à l'individu une tendance à s'habiller conformément au rôle sexuel pour lequel il se sent doué.

Au point de vue clinique et anthropologique, ce phénomène anormal présente divers degrés dans son développement, c'est-à-dire diverses formes et manifestations.

1) À côté du sentiment homosexuel prédominant il y a des traces de sentiments hétéro-sexuels (hermaphrodisme psycho-sexuel);

2) Il n'y a de penchant que pour son propre sexe (homosexualité);

3) Tout l'être psychique se conforme au sentiment sexuel anormal (effémination et viraginité);

4) La conformation du corps se rapproche de celle qui répond au sens sexuel anormal.

Cependant, on ne rencontre jamais de vraies transitions à l'hermaphrodisme; au contraire, les organes génitaux sont parfaitement différenciés, de sorte que, comme dans toutes les perversions morbides de la vie sexuelle, il faut chercher la cause du phénomène dans le cerveau (androgynie et gynandrie).

Les premiers renseignements un peu exacts[85] sur ces phénomènes de nature énigmatique nous viennent de Casper (_Über Nothzucht und Päderastie, Casper's Vierteljahrsschr._, 1852, I) qui les confond avec la pédérastie, c'est vrai, mais qui déjà fait cette juste remarque que, dans la plupart des cas, cette anomalie est congénitale et doit être considérée comme une sorte d'hermaphrodisme intellectuel.

[Note 85: M. le docteur Moll, de Berlin, attire mon attention sur le fait qu'on trouve déjà des allusions à l'inversion sexuelle concernant des hommes, dans le _Moritz's Magazin f. Erfahrungseelenkunde_, t. VIII, Berlin, 1791. En effet, on y cite les biographies de deux hommes pris d'un amour délirant pour des personnes de leur propre sexe. Dans le deuxième cas, qui est particulièrement remarquable, le malade explique l'origine de son «aberration» par le fait qu'étant enfant, il n'a été caressé que par des personnes adultes, et à l'âge de dix à douze ans par ses camarades d'école. «Cela et la privation de la société des personnes de l'autre sexe ont eu pour conséquence chez moi de détourner le penchant naturel pour le sexe féminin et de le reporter sur les hommes. Maintenant encore les femmes me sont indifférentes.»

On ne peut pas dire s'il s'agissait d'un cas d'inversion congénitale (hermaphrodisme psycho-sexuel) ou acquise. Le cas le plus ancien d'inversion sexuelle qu'on connaisse jusqu'ici en Allemagne concerne une femme qui était mariée avec une autre femme et cohabitait avec son consort au moyen d'un priape en cuir. Un cas de viraginité qui s'est présenté au commencement du siècle passé, et qui est très intéressant aussi au point de vue juridique et historique, a été puisé dans les dossiers officiels et cité par le docteur Muller d'Alexandersbad dans _Friedreichs Blætter f. ger. Medicin_ cahier 4.]

Il y a là un véritable dégoût des attouchements sexuels avec des femmes, tandis que l'imagination se réjouit à la vue des beaux jeunes hommes, des statues et des tableaux qui en représentent. Ce fait n'a pas échappé à Casper que, dans ces cas, l'_immissio penis in anum_ (pédérastie) n'est pas la règle, mais ces individus recherchent et obtiennent des satisfactions sexuelles par des actes sexuels d'un autre genre (onanisme mutuel).

Dans ses _Klinischen novellen_ (1863, p. 33), Casper cite la confession intéressante d'un homme atteint de cette perversion de l'instinct génital, et il n'hésite pas à déclarer que, abstraction faite des imaginations corrompues, de la démoralisation produite par la satiété des jouissances sexuelles normales, il y a de nombreux cas où la «pédérastie» provient d'une impulsion congénitale, étrange, inexplicable, mystérieuse. Vers 1860, un nommé Ulrichs, qui lui-même était atteint de cet instinct perverti, a soutenu dans de nombreux écrits[86], publiés sous le pseudonyme de Numa Numantius, cette thèse que la vie sexuelle de l'âme est indépendante du sexe physique, et qu'il y a des individus masculins qui, en présence de l'homme, se sentent femmes (_anima muliebris in corpore virili inclusa_).

[Note 86: _Vindex, Inclusa, Vindicta, Formatrix, Ara spei, Gladius jurens_ (1864 et 1865, Leipzig, H. Matthes). Ulrichs, _Kritische Pfeile_, 1879, en commission chez H. Crönlein, Stuttgart, Augustenstrasse, 5. L'auteur qui combat sans se décourager les préjugés dont ses semblables ont à souffrir, a publié dans ce but, depuis 1889, à Aquila degli Abruzzi (Italie), un journal écrit en latin sous le titre: _Il periodico latino_.]

Il désignait ces gens sous le nom d'uranistes (Urning), et réclamait rien moins que l'autorisation de l'État et de la société pour l'amour sexuel des uranistes, comme un amour congénital et par conséquent légitime, ainsi que l'autorisation du mariage entre eux. Seulement, Ulrichs nous doit encore la preuve que ce sentiment sexuel paradoxal, qui est en tout cas congénital, soit un phénomène physiologique et non pas pathologique.

Griesinger a jeté une première lumière anthropologico-clinique sur ces faits (_Archiv f. Psychiatrie_, I, p. 651), en montrant, dans un cas qu'il avait observé personnellement, la lourde tare héréditaire de l'individu atteint.

Nous devons à Westphal (_Archiv f. Psychiatrie_, II, p. 73) le premier essai sur le phénomène qu'il appelle «inversion sexuelle congénitale, avec conscience du caractère morbide de ce phénomène». Il a ouvert la discussion: le nombre des cas a atteint jusqu'ici le chiffre de 107, sans compter ceux qui sont rapportés dans notre monographie[87].

[Note 87: Concernant les individus du sexe masculin: 1º Casper, _Klin. Novellen_, p. 36 (_Lehrb. d. ger. Med._, 7e édit., p. 176); 2º Westphal, _Archiv f. Psych._, II, p. 73; 3º Schminke, dans le même journal, III, p. 325; 4º Scholz, _Vierteljahrsschr. f. ger. Medicin_ XIX; 5º Guck, _Arch. f. Psych._, V, p. 564; 6º Servaes, au même endroit, VI, p. 384; 7º Westphal, dans la même feuille, VI, p. 62O; 8º, 9º, 10º Stark, _Zeitschr. f. Psychiatrie_, t. XXXI; 11º Liman (Caspers, _Lehrb. d. ger. Med._, 6e édit., p. 509, p. 292); 12º Legrand du Saulle, _Annal. méd.-psychol._, 1876, mai; 13º Sterg, _Jahrb. f. Psychiatrie_, III, cahier 3; 14º Krueg, _Zeitschr., Brain_, 1884, oct.; 15º Charcot et Magnan, _Arch. de Neurolog._, 1882, nº 9; 16º, 17º, 18º Kirn, _Zeitschr. f. Psychiatr._, t. XXXIX, p. 216; 19º Rabow, _Erlenmeyers Centralbl._, 1883, nº 8; 20º Blumer, _Americ. Journ. of insanity_, 1882, juillet; 21º Servage, _Journal of mental science_, 1884, octobre; 22º Scholz, _Vierteljahrsschr. f. ger. Med._, N. F., t. XL, fascicule 7; 23º Magnan, _Ann. med.-psychol._, 1885, p. 461; 24º Chevalier, _De l'inversion de l'instinct sexuel_, Paris, 1885, p. 129; 25º Morselli, _La Riforma medica, 4e année_, mars; 26º Leonpacher, _Friedreichs Blätter_, 1888, II, 4; 27º Holländer, _Allg. Wiener med. Zeitung_ 1882; 28º Kriese, _Erlenmeyers Centralbl._, 1888, nº 19; 29º, 30º, 31º, 32º v. Krafft-Ebing, _Psychopathia sexualis_, 3e édit., Observations 32, 36, 42, 43; 33º Golenko, _Russ. Archiv f. Psychiatrie_, t. IX, II, 3 (cité par Rothe dans _Zeitschr. f. Psychiatrie_; 34º v. Krafft, _Internationales Centralblatt f. d. Physiol. und Pathologie der Harn und Sexualorgane_, t. I, fasc. 4; 35º Cantarano, _La Psychiatria_, 1887, 5e année, p. 195; 36º Sérieux, _Recherches cliniques sur les anomalies de l'instinct sexuel_, Paris, 1888, Obs. 13; 37º-42º Kiernan, _The medic. Standard_, 1888, 7 cas; 43º-46º Rabow, _Zeitschr. f. Klin. Medicin_, t. XVII, Suppl.; 47º-51º v. Krafft, _Neue Forschungen_, Observations 1, 3, 4, 5, 8; 52º-61º v. Krafft, _Psychopathia sexualis_, 5e édit., Observ. 53, 61, 64, 66, 73, 75, 78, 84, 85, 87; 62º-65º Le même, _Neue Forschungen_, 2e édit., Observ. 3, 4, 5, 6; Hammond, _Impuissance sexuelle_, p. 30, 36; 68º-71º Garnier, _Anomalies sexuelles_, 1889, Observ. 227, 228, 229, 230; 72º v. Krafft, _Friedreichs Blätter_, 1891, fascicule 6; 73º-87º v. Krafft, _Psychopathia sexualis_, 6e édit., Observ. 78, 81, 82, 84, 85, 86, 87, 89, 93, 94, 96, 97, 98, 101, 102; 88º Fraenkel, _Medic. Zeitung d. Vereins f. Hertkunde in Preussen_, t. XXII, p. 102 (_homo mollis_); 89º-91º Bernheim, _Hypnotisme_, Paris, 1891, Obs. 38 et suivantes; 92º Wetterstrand, _Der Hypnotismus_, 1891; 93º Müller, _Hydrothérapie_, 1890, p. 309; 94º à 96º v. Sehrenk-Notzing, _Suggestionstherapie_, 1892, cas 63, 68, 97; 97º Ladame, _Revue de l'hypnotisme_, 1889, 1er septembre; 98º v. Krafft, _Internat. Centralblatt f. d. Krankheiten der Harn und Geschlechtsorgane_, t. I, fasc. 1; 99º à 100º Wachholz, _Friedreichs Blätter f. gerichtl. Med._, 1892, fascicule 6.

Concernant des individus féminins: 1º Westphal, _Arch. f. Psych._, II, p. 73; 2º Gock, _Op. cit._, nº 1; 3º Wise, _The Alienist and Neurologist_, 1883, janvier; 4º Cantanaro, _La Psychiatria_, 1883, 201; 5º Sérieux, _Op. cit._, Observ. 14; 6º Kiernan, _op. cit._; 7º Müller, _Friedreichs Blätter f. ger. Med._, 1891, fascicule 4.]

Westphal ne touche pas la question de savoir si l'inversion sexuelle est le symptôme d'un état névropathique ou psychopathique, ou bien si elle constitue un phénomène isolé. Il maintient avec fermeté que cet état est congénital.

Me fondant sur les cas que j'ai publiés jusqu'en 1877, j'ai signalé cet étrange sentiment sexuel comme un stigmate de dégénérescence fonctionnelle, et comme un phénomène partiel d'un état névro-psycho-pathologique ayant pour cause, dans la plupart des cas, l'hérédité. Cette supposition a été confirmée par l'analyse des cas qui se sont présentés depuis. On peut citer, comme symptômes de cette tare névro-psycho-pathologique les points suivants.

1º La vie sexuelle des individus ainsi conformés se manifeste régulièrement bien avant la période normale et bien après, d'une façon très violente. Souvent elle présente encore d'autres phénomènes pervers, en dehors de cette direction anormale imprimée par l'étrange sentiment sexuel.

2º L'amour psychique de ces individus est souvent romanesque et exalté; de même leur instinct génital se manifeste dans leur conscience avec une force particulière, obsédante même.

3º À côté du stigmate de dégénérescence fonctionnelle de l'inversion sexuelle, on trouve encore d'autres symptômes de dégénérescence fonctionnelle et souvent aussi anatomique.

4º Il existe des névroses (hystérie, neurasthénie, états épileptoïdes, etc.). Presque toujours on peut constater de la neurasthénie temporaire ou permanente. Cette neurasthénie est ordinairement constitutionnelle, c'est-à-dire qu'elle est produite par des causes congénitales. Elle est réveillée et maintenue par la masturbation ou par l'abstinence forcée.

Chez les individus masculins, la _neurasthenia sexualis_ se développe sur ce terrain morbide ou prédisposé congénitalement. Elle se manifeste alors surtout par la faiblesse irritative du centre d'éjaculation. Ainsi s'explique le fait que, chez la plupart des individus atteints, une simple accolade ou un baiser donné à la personne aimée, quelquefois même le simple aspect de cette dernière, provoquent l'éjaculation. Souvent l'éjaculation est alors accompagnée d'une sensation de volupté anormalement forte, qui va jusqu'à la sensation d'un courant «magnétique» à travers le corps.

5º Dans la majorité des cas, on rencontre des anomalies psychiques (talents brillants pour les beaux-arts, surtout pour la musique, la poésie, etc.), en même temps que de la faiblesse des facultés intellectuelles (esprits faux, bizarres), et même des états de dégénérescence psychique très prononcée (imbécillité, folie morale).

Beaucoup d'uranistes en viennent temporairement ou pour toujours aux délires caractéristiques des dégénérés (états passionnels pathologiques, délires périodiques, paranoia, etc.).

6º Dans presque tous les cas où il fut possible de rechercher l'état physique et intellectuel des ascendants et des proches parents, on a constaté dans ces familles des névroses, des psychoses, des stigmates de dégénérescence, etc.[88].

[Note 88: L'inversion sexuelle, comme phénomène partiel de la dégénérescence nerveuse, peut se produire aussi chez les descendants de parents exempts de névrose. Cela ressort d'une observation de Tarnowsky _(op. cit_., p. 34) dans laquelle le _lues_ du procréateur était en jeu, ainsi que d'un cas du même genre rapporté par Scholz (_Vierteljahrsschrift f. ger. Medicin_) où la tendance perverse de l'instinct génital était liée à un arrêt de développement physique d'origine traumatique.]

L'inversion sexuelle congénitale est bien profonde et bien enracinée; cela ressort déjà du fait que les rêves érotiques de l'uraniste masculin n'ont pour sujet que des hommes, et ceux de l'homosexuel féminin des individus féminins.

L'observation de Westphal, que la conscience de la défectuosité congénitale des sentiments sexuels pour l'autre sexe et du penchant pour son propre sexe, est ressentie péniblement par l'individu atteint, ne se confirme que dans un certain nombre des cas. Beaucoup d'individus n'ont pas même conscience de la nature morbide de leur état. La plupart des uranistes se sentent heureux avec leurs sentiments sexuels pervers et la tendance de leur instinct; ils ne se sentent malheureux que par l'idée que la loi et la société ont élevé des obstacles contre la satisfaction de leur penchant pour leur propre sexe.

L'étude de l'inversion sexuelle montre nettement les anomalies de l'organisation cérébrale des individus atteints de cette perversion. Gley (_Revue philosophique_, 1884, janvier) croit pouvoir donner le mot de l'énigme, en supposant que ces individus ont un cerveau féminin avec des glandes génitales masculines, et que, chez eux, c'est la vie cérébrale morbide qui détermine la vie sexuelle, contrairement à l'état normal dans lequel les organes génitaux déterminent les fonctions sexuelles du cerveau.

Un de mes clients m'a exposé une manière de voir très intéressante et qui pourrait être admise pour expliquer l'inversion congénitale primitive. Il prend comme point de départ la bisexualité réelle telle qu'elle se présente anatomiquement chez tout foetus jusqu'à un certain âge.

On devrait, dit-il, prendre en considération qu'au caractère originairement hermaphrodite des parties congénitales correspond probablement aussi un caractère originairement hermaphrodite avec des germes latents de tous les traits secondaires du sexe, tels que cheveux, barbe, développement des mamelles, etc. L'hypothèse d'un hermaphrodisme latent des traits secondaires du sexe subsistant chez chaque individu pendant toute la vie est justifiée par les phénomènes de régression partielle d'un type sexuel dans l'autre, même après le développement complet du corps, phénomènes qu'on a pu constater chez les castrates, les mujerados, et, à la ménopause, chez les femmes, etc.

La partie cérébrale de l'appareil sexuel, le centre psycho-sexuel masculin ou féminin représente un des traits secondaires les plus importants du sexe; il est même égal en valeur à l'autre moitié de l'appareil sexuel. Quand il y a développement tout à fait normal de l'individu, les organes génitaux hermaphrodites du foetus, c'est-à-dire les glandes des germes et des organes de copulation, forment d'abord des organes qui portent le caractère prononcé d'un seul sexe; ensuite, les traits secondaires du caractère sexuel--physiques et psychiques--subissent la même transition de la conformation hermaphrodite à la conformation monosexuelle (en tout cas, pendant qu'ils sont à l'état latent; ou bien pendant la vie fétale, simultanément avec les organes de la génération; ou encore, plus tard, quand ils sont sur le point de sortir de leur état latent). Troisièmement, pendant cette transition, les traits secondaires du caractère sexuel suivent l'évolution opérée sur l'un des deux sexes par les organes génitaux, pour rendre possible le fonctionnement harmonique de la vie sexuelle.

Cette évolution uniforme de tous les traits du caractère sexuel se fait régulièrement, par suite d'une disposition spéciale dans le processus du développement. L'origine et le maintien de cette disposition s'expliquent suffisamment par leur nécessité absolue.

Mais, dans des conditions anormales (dégénérescence héréditaire, etc.), cette harmonie de développement peut être troublée de différentes façons. Non seulement l'évolution des organes génitaux de l'état hermaphrodite vers l'état monosexuel peut faire défaut, mais le même fait peut aussi se produire pour les traits secondaires du caractère sexuel, pour les traits physiques et plus encore pour les traits psychiques. Enfin, l'harmonie du développement de l'appareil sexuel peut être tellement troublée qu'une partie suive l'évolution vers un sexe et l'autre vers le sexe opposé.

Quatre types principaux d'hermaphrodisme sont donc possibles (il y a des types secondaires, comme les hommes à mamelles, les femmes à barbe): 1º l'hermaphrodisme purement physique des parties génitales avec monosexualité psychique; 2º l'hermaphrodisme purement psychique, avec parties génitales monosexuelles; 3º l'hermaphrodisme parfait, physique et intellectuel, avec tout l'appareil sexuel bisexuellement constitué; 4º l'hermaphrodisme croisé où la partie psychique et la partie physique sont monosexuelles, mais chacune dans un sens opposé à l'autre.

En y regardant de plus près, la première forme physique d'hermaphrodisme peut être considérée comme croisée, car les glandes génitales répondent à un sexe et les parties génitales externes à un sexe opposé.

La deuxième et la quatrième forme d'hermaphrodisme ne sont, au fond, rien autre chose que de l'inversion sexuelle congénitale[89].

[Note 89: Frank Lydston (_Philadelph. med. and surgical Reporter_, sept. 1818) et Thierman, (_Medical Standard_, novembre 1888), essaient d'expliquer d'une manière analogue une partie des cas de _Paranoia_ sexuelle congénitale en les plaçant dans une catégorie subordonnée de l'hermaphrodisme. Kiernan, pour compléter son explication, suppose que, chez les individus tarés, il se produit plus facilement des régressions vers les formes primitives de l'hermaphrodisme de la série animale: «_The original bi-sexuality of the ancestors of the race, shown in the rudimentary female organs of the male, could not fail to occasion functional, if not organic, reversions, when mental or physical manifestations were interfered with by disease or congenital defect. It seems certain that a feminely functionating brain can occupy a male body and_ vice versa. _Males may be borne with female external genitals and_ vice versa. _The lowest animals are bisexual, and the various types of hermaphroditism are more or less complete reversions to the ancestral type._» (_Op. cit._, p. 9. Note de l'auteur.)]

La troisième forme paraît être très rare. Cependant, le droit canonique de l'église s'en est occupé; car il exige de l'hermaphrodite avant son mariage un serment sur la manière dont il se comportera (Voir Phillip, _Kirchenrecht_, p. 633 de la 7e édit.).

Par appareil génital psychique monosexuel dans un corps monosexuel appartenant un sexe opposé, il ne faut pas comprendre «une âme féminine dans un cerveau masculin» ou _vice versa_, manière de voir qui serait en contradiction manifeste avec toutes les idées scientifiques. Il ne faudrait pas non plus se figurer qu'un cerveau féminin puisse exister dans un corps masculin, ce qui contredirait tous les faits anatomiques: mais il faut admettre qu'un centre psycho-sexuel féminin peut exister dans un cerveau masculin, et _vice versa_.

Ce centre psycho-sexuel (dont il est nécessaire de supposer l'existence, ne fût-ce que pour expliquer les phénomènes physiologiques) ne peut être autre chose qu'un point de concentration et d'entrecroisement des nerfs conducteurs qui vont aux appareils moteurs et sensitifs des organes génitaux, mais qui, d'autre part, vont aussi aux centres visuel, olfactif, etc., portant ces phénomènes de conscience qui, dans leur ensemble, forment l'idée d'un être «masculin» ou «féminin».

Comment pourrions-nous représenter cet appareil génital psychique dans l'état d'hermaphroditisme primitif que nous avons supposé plus haut? Là aussi, nous devrions admettre que les futures voies conductrices étaient déjà tracées, bien que fort légèrement, ou préparées par le groupement des éléments.

Ces «voies latentes» hermaphrodites sont projetées pour relier les organes de copulation (qui eux-mêmes sont encore à l'état hermaphrodite) avec le siège futur des éléments de représentation des deux sexes. Quand tout l'organisme se développe d'une manière normale, une moitié des ces voies doit plus tard se développer pour devenir capable de fonctionner, tandis que l'autre moitié doit rester à l'état latent; et, dans ce cas, tout dépend probablement de l'état du point d'entrecroisement que nous avons supposé, comme un centre subcortical intercalé.

Cette hypothèse très compliquée ne contredit pas forcément le fait que le cerveau foetal n'a pas de structure. Cette absence de structure n'est admise que grâce à l'insuffisance de nos moyens d'investigation actuels. Mais, d'autre part, cette hypothèse repose à son tour sur une supposition bien risquée: elle admet une localisation déjà existante pour des représentations qui n'existent pas encore, en d'autres termes une différenciation quelconque des parties du cerveau qui sont en rapport avec les représentations futures. Nous ne sommes donc pas trop éloignés de la théorie si déconsidérée «des représentations innées». Mais nous sommes aussi en présence du problème général de tous les instincts, problème qui nous pousse toujours à de semblables hypothèses.

Peut-être s'ouvrira-t-il maintenant une voie par laquelle nous pourrons faire un pas vers la solution de ces problèmes d'hérédité psychique. En nous appuyant sur les connaissances modernes beaucoup plus étendues sur les faits de la génération dans toutes les séries des organismes et sur la connaissance de la connexité de ces faits que la biologie commence à nous donner, nous pourrons jeter un coup d'oeil plus profond sur la nature de l'hérédité physique et psychique.

Nous connaissons actuellement le processus de la génération, c'est-à-dire la transformation des individus dans sa manifestation la plus simple. Elle nous montre l'amibe qui se scinde en deux cellules filles qui qualitativement sont identiques à la cellule mère.

Nous voyons, en allant plus loin, le détachement dans le bourgeonnement d'une partie réduite quantitativement, mais identique en qualité avec l'entier.

Le phénomène primitif de toute génération n'est donc pas une reproduction, mais une continuation. Si donc, à mesure que les types deviennent plus grands et plus compliqués, les germes des organismes paraissent, en comparaison de l'organisme-mère, non seulement diminués quantitativement, mais aussi simplifiés qualitativement, morphologiquement et physiologiquement, la conviction que la génération est une continuation et non pas une reproduction nous amène à la supposition générale d'une continuation latente mais ininterrompue de la vie des parents dans leurs descendants. Car, dans l'infiniment petit, il y a place pour tout, et il est aussi faux de se figurer que la réduction du volume progressant à l'infini, déduction qui n'est toujours qu'un rapport comparé à la grandeur du corps de l'être humain qui observe, arrive quelque part à une limite infranchissable pour la différenciation de la matière, qu'il serait erroné de croire que la grandeur illimitée de l'espace de l'univers arrive quelque part à une limite de remplissage avec des formations individualisées. Ce qui me paraît avoir besoin d'être expliqué, c'est plutôt le fait que ce ne sont pas toutes les qualités des parents, soit morphologiques en volume, soit physiologiques avec le mode des mouvements des particules, qui se manifestent spontanément dans la descendance, après le développement du germe. Ce fait, dis-je, a plutôt besoin d'être expliqué que l'hypothèse d'une différenciation héréditaire de la substance du cerveau qui a des relations fixes avec les représentations qui n'ont pas été perçues par l'individu, hypothèse sans laquelle les instincts restent inexplicables.

Magnan (_Ann. méd.-psychol._, 1885, p. 458) parle très sérieusement d'un cerveau de femme dans un corps d'homme, et _vice versa_[90].

[Note 90: Cette hypothèse tombe d'elle-même devant l'autopsie citée dans mon observation 118, autopsie qui a constaté que le cerveau pesait 1,150 grammes et celle de l'observation 130, où l'on a constaté que le cerveau pesait 1,175 grammes.]

L'essai d'explication de l'uranisme congénital donné, par exemple, par Ulrichs qui, dans son _Memnon_, paru en 1868, parle d'une _anima muliebris virili corpore inclusa (virili corpori innata)_, et qui cherche à donner la raison du caractère congénital féminin de sa propre tendance sexuelle anormale, n'est pas plus satisfaisant. La manière de voir du malade de l'observation 124 est très originale. Il est probable, dit-il, que son père, en le procréant, a voulu faire une fille; mais, au lieu de cela, c'est un garçon qui est venu au monde.

Une des plus étranges explications de l'inversion sexuelle congénitale se trouve dans Mantegazza (op. 1886, p. 106).

D'après cet auteur, il y aurait des anomalies anatomiques chez les invertis, en ce sens que, par une erreur de la nature, les nerfs destinés aux parties génitales se répandraient dans l'intestin, de sorte que c'est de là que part l'excitation voluptueuse, qui, d'habitude, est provoquée par l'excitation des parties génitales. Comment l'auteur, d'habitude si perspicace, s'expliquerait-il alors les cas nombreux où la pédérastie est abhorrée par ces invertis? La nature ne fait d'ailleurs jamais de pareils soubresauts. Mantegazza invoque, en faveur de son hypothèse, les communications d'un ami, écrivain remarquable, qui lui assurait n'être pas encore bien fixé sur le fait de savoir s'il éprouvait un plus grand plaisir au coït qu'à la défécation!

L'exactitude de cette expérience admise, elle ne prouverait pas que l'homme en question soit sexuellement anormal, et que chez lui la sensation voluptueuse du coït soit réduite au minimum.

On pourrait peut-être expliquer l'inversion congénitale en disant qu'elle représente une particularité spéciale de la descendance, mais ayant pris naissance par voie d'hérédité.

L'atavisme serait le penchant morbide pour son propre sexe, penchant acquis par l'ascendant, et qui se trouverait fixé comme phénomène morbide et congénital chez le descendant. Cette hypothèse est, en somme, admissible, puisque, d'après l'expérience des attributs physiques et moraux acquis, non seulement les qualités, mais aussi et surtout les défectuosités, se transmettent par hérédité. Comme il n'est pas rare que des invertis fassent des enfants, que dans tous les cas ils ne sont pas toujours impuissants (les femmes ne le sont jamais), une hérédité par voie de procréation serait possible.

L'observation 124 dans laquelle la fille d'un inverti, âgée de huit ans, pratique déjà l'onanisme mutuel,--acte sexuel qui, étant donné l'âge, fait supposer une inversion sexuelle,--plaide évidemment en faveur de cette hypothèse.

La communication qui m'a été faite par un inverti de vingt-six ans, classé dans le groupe 3, est non moins significative.

Il sait positivement, dit-il, que son père, mort il y a plusieurs années, a été également atteint d'inversion sexuelle. Il affirme connaître encore beaucoup d'hommes avec lesquels son père avait entretenu «des liaisons». On n'a pu établir s'il s'agissait chez le père d'une inversion congénitale ou acquise, ni à quel groupe appartenait sa perversion.

L'hypothèse sus-indiquée paraît d'autant plus acceptable que les trois premiers degrés de l'inversion congénitale correspondent parfaitement aux degrés de développement qu'on peut suivre dans la genèse de l'inversion acquise. On se sent donc tenté d'interpréter les divers degrés de l'inversion congénitale comme les divers degrés d'anomalies sexuelles acquises ou développées d'une autre manière chez l'ascendance, et transmises par la procréation à la descendance; encore, faut-il rappeler, à ce propos, la loi d'hérédité progressante.

D'autres ont, faute de mieux, recours à l'onanisme pour les mêmes raisons multiples qui, souvent, font repousser le coït même par les non-uranistes. Chez les uranistes doués d'un système nerveux originairement irritable, ou qui a été détraqué par l'onanisme (faiblesse irritable du centre d'éjaculation), de simples accolades, des caresses avec ou sans attouchement des parties génitales, suffisent pour provoquer l'éjaculation, et procurer par là une satisfaction sexuelle. Chez des individus moins excitables, l'acte sexuel consiste en manustupration accomplie par la personne aimée, ou en onanisme mutuel, ou en une contrefaçon du coït _inter femora_. Chez les uranistes de moralité perverse et puissants _quoad erectionem_, l'impulsion sexuelle est satisfaite par la pédérastie, acte qui répugne aux individus sans défectuosité morale autant qu'aux hommes hétérosexuels. Fait digne d'attention, les uranistes affirment que l'acte sexuel qui leur plaît avec des personnes de leur propre sexe leur procure une grande satisfaction, comme s'ils s'étaient retrempés, tandis que la satisfaction par l'onanisme solitaire ou le coït forcé avec une femme les affecte beaucoup, les rend misérables, et augmente leurs malaises neurasthéniques. La manière dont se satisfont les uranistes féminins est peu connue. Dans une de mes observations personnelles, la fille se masturbait en se sentant dans le rôle d'un homme, et en s'imaginant avoir affaire à une femme aimée. Dans un autre cas, l'acte consistait dans l'onanisation de la personne aimée, à laquelle elle touchait les parties génitales.

Il est difficile d'établir nettement jusqu'à quel degré cette anomalie est répandue[91], car la plupart des individus qui en sont atteints ne sortent que rarement de leur réserve; et, dans les faits qui viennent devant les tribunaux, on confond l'uraniste par perversion de l'instinct génital avec le pédéraste qui est simplement un immoral.

[Note 91: L'inversion sexuelle ne doit pas être rare; la preuve, c'est que c'est un sujet souvent traité dans les romans.

Chevalier (_op. cit._) indique, dans la littérature française (outre les romans de Balzac qui, dans la _Passion au désert_, traite de la bestialité, et dans _Sarrasine_, de l'amour d'une femme pour un eunuque); Diderot, _La Religieuse_ (roman d'une femme adonnée à l'amour lesbien); Balzac, _La Fille aux yeux d'or_ (_Amor lesbiens_); Th. Gautier, _Mademoiselle de Maupin_; Feydeau, _La comtesse de Chalis_; Flaubert, _Salammbô_, etc.

Il faut aussi faire mention de _Mademoiselle Giraud ma femme_, de Belot.

Ce qui est intéressant, c'est que les héroïnes de ces romans (lesbiens) se montrent avec le caractère et dans le rôle d'un homme vis-à-vis de la personne de leur propre sexe qu'elles aiment, et que leur amour est très ardent. La base névropathique de cette perversion sexuelle n'a pas échappé non plus à l'attention de ces romanciers. Dans la littérature allemande, ce sujet a été traité par Wilbrandt dans _Fridolins heimliche Ehe_ et par le comte Emeric Stadion dans _Brick and Brack oder Licht im Schatten_. Le plus ancien roman uraniste est probablement celui de Pétrone, publié à Rome à l'époque des Césars, sous le titre de _Satyricon_.]

D'après les études de Casper, de Tardieu, ainsi que d'après les miennes, cette anomalie est probablement plus fréquente que ne le fait supposer le nombre minime des cas observés.

Ulrichs (_Kritische Pfeile_, 1880, p. 2) prétend qu'en moyenne, pour 200 hommes adultes hétérosexuels, il y a un adulte inverti, un sur 800, et que cette proportion est encore plus grande parmi les Magyares et les Slaves du Sud, affirmations sur lesquelles nous n'insistons pas.

Un des sujets de mes observations personnelles connaît personnellement, dans la commune où il est né (localité de 1,300 habitants), 14 uranistes. Il affirme en connaître au moins 80 dans une ville de 60,000 habitants. Il est à supposer que cet homme, d'ailleurs digne de foi, ne fait pas de différence entre l'homosexualité congénitale et acquise.

1. HERMAPHRODISME PSYCHIQUE[92].

[Note 92: Comparez l'article de l'auteur: _Ueber psychosexuales Zwitterthum_ dans l'_Internat. Centrablatt f. d. Physiologie und Pathologie der Harn und Sexualorgane_, t. I, f. 2.]

Ce degré de l'inversion est caractérisé par le fait que, outre un sentiment et un penchant sexuel prononcé pour les individus de son propre sexe, il y a encore un penchant pour l'autre sexe, mais que ce dernier est beaucoup plus faible que le premier, et ne se manifeste qu'épisodiquement, tandis que le sentiment homosexuel tient le premier rang et se manifeste, au point de vue de sa durée, de sa continuité et de son intensité, comme l'instinct dominant dans la vie sexuelle.

Le sentiment hétérosexuel peut exister à l'état rudimentaire, éventuellement ne se manifester que dans la vie inconsciente (les rêves) ou éclater vivement au jour (du moins épisodiquement).

Les sentiments sexuels pour l'autre sexe peuvent être consolidés et renforcés par la force de la volonté, la discipline de soi-même, par le traitement moral, par l'hypnotisme, par l'amélioration de la constitution physique, par la guérison des névroses (neurasthénie), et avant tout par l'abstention de la masturbation.

Mais il y a toujours danger de céder complètement à l'influence des sentiments homosexuels, ces derniers ayant une base plus forte, et d'arriver ainsi à l'inversion sexuelle exclusive et permanente.

Ce danger peut naître surtout sous l'influence de la masturbation (ainsi que c'est le cas dans l'inversion acquise), de la neurasthénie ou de son aggravation, conséquence de la masturbation, puis, par suite de mauvaises tentatives de rapports sexuels avec des personnes de l'autre sexe (manque de sensation voluptueuse pendant le coït, échec dans le coït par faiblesse d'érection, éjaculation précoce, infection).

D'autre part, le goût esthétique et éthique pour des personnes de l'autre sexe peut favoriser le développement des sentiments hétérosexuels.

C'est ainsi qu'il est possible que l'individu, selon la prédominance des influences favorables ou défavorables, éprouve tantôt un sentiment hétérosexuel, tantôt un sentiment homosexuel.

Il me paraît fort probable que ces hermaphrodites tarés ne sont pas très rares[93].

[Note 93: Cette supposition est corroborée par un renseignement que M. le docteur Moll, de Berlin, a eu la bonté de me transmettre et qui concerne un uraniste célibataire. Celui-ci a pu citer une série de cas, parmi des gens de sa connaissance, d'hommes mariés qui entretenaient en même temps une liaison avec un homme.]

Comme, dans la vie sociale, il n'attire que peu ou pas du tout l'attention, et que ces secrets de la vie conjugale ne parviennent qu'exceptionnellement à la connaissance du médecin, on s'explique facilement que cet intéressant groupe intermédiaire de l'inversion sexuelle, groupe très important au point de vue pratique, ait jusqu'ici échappé à l'exploration scientifique.

Bien des cas de _frigiditas uxoris_ et _mariti_ reposent probablement sur cette anomalie. Les rapports sexuels avec l'autre sexe sont possibles. Dans tous les cas, dans ce degré d'inversion, il n'y a pas d'_horror sexus alterius_. Un terrain bien favorable s'offre là à la thérapie médicale et surtout morale.

Le diagnostic différentiel de l'inversion acquise peut être difficile; car, tant que l'inversion n'a pas fait disparaître tous les restes de l'ancien sentiment génital normal, le _status præsens_ donnera le même résultat.

Dans l'état du premier degré, la satisfaction des penchants homosexuels se fait par l'onanisme passif et mutuel, _coitus inter femora_.

OBSERVATION 106 (_Hermaphrodisme psychique chez une dame_).--Mme M..., quarante-quatre ans, est un exemple vivant du ce fait que, dans un être, soit masculin, soit féminin, des tendances d'inversion sexuelle peuvent subsister avec une vie sexuelle normale.

Le père de cette dame était très musicien, doué d'un grand talent d'artiste, viveur, grand admirateur de l'autre sexe, et d'une rare beauté. Il est mort de démence, dans une maison de santé, après avoir eu plusieurs accès d'apoplexie. Le frère du père était névro-psychopathe; ce fut un enfant lunatique; de tout temps il fut atteint d'hyperesthésie sexuelle. Quoique marié et père de plusieurs fils mariés, il voulait enlever Mme M..., sa nièce, qui avait dix-huit ans et dont il était amoureux fou. Le père du père était très excentrique; artiste remarquable, tout d'abord il étudia la théologie, mais, à la suite d'une ardente vocation pour l'art dramatique, il devint acteur et chanteur. Il fit des excès _in Baccho_ et _Venere_; prodigue, aimant le luxe, il mourut à l'âge de quarante-neuf ans d'apoplexie cérébrale. Les parents de la mère sont morts de tuberculose pulmonaire.

Mme M... avait onze frères et soeurs, dont six seulement sont restés vivants. Deux frères, tenant au physique de la mère, sont morts de tuberculose, l'un à l'âge de seize ans, l'autre à l'âge de vingt ans. Un frère est atteint de phtisie du larynx. Les quatre soeurs qui sont vivantes, ainsi que Mme M..., tiennent du physique du père; l'aînée est célibataire, très nerveuse, et fuit la société. Deux soeurs plus jeunes sont mariées, bien portantes, et ont des enfants sains. Une autre est _virgo_ et souffre des nerfs.

Mme M... a quatre enfants, dont plusieurs sont très délicats et névropathes.

Sur son enfance la malade ne sait rien d'important à nous dire. Elle apprenait facilement, avait des dons pour la poésie et l'esthétique, passait pour être un peu exaltée, aimait la lecture des romans, les choses sentimentales; elle était de constitution névropathique, très sensible aux fluctuations de la température, et attrapait au moindre courant d'air un _cutis anserina_ très désagréable. Il est encore à noter que la malade, à l'âge de dix ans, eut l'idée que sa mère ne l'aimait pas, trempa un jour des allumettes dans du café, le but afin de devenir bien malade et de provoquer par ce moyen l'affection de sa mère.

Le développement s'opéra sans difficulté dès l'âge de onze ans. Depuis, les menstrues sont régulières. Déjà, avant l'époque du développement de la puberté, la vie sexuelle commença à se faire sentir; d'après les déclarations de la malade elle-même, ses impulsions sexuelles furent trop puissantes pendant toute sa vie. Ses premiers sentiments, ses premières impulsions étaient franchement homosexuels. La malade conçut une affection passionnée, mais tout à fait platonique, pour une jeune dame; elle lui dédiait des sonnets et des poésies qu'elle composait; c'était pour elle un bonheur suprême quand elle pouvait admirer au bain ou pendant la toilette «les charmes éblouissants de l'adorée» ou bien dévorer des yeux la nuque, les épaules, et les seins de la belle. L'impulsion violente de toucher ces charmes physiques fut toujours combattue et refoulée. Étant jeune fille, elle devint amoureuse des «Madones» peintes par Raphaël et Guido Reni. Elle avait l'obsession de suivre pendant des heures entières les belles filles et les belles femmes dans les rues, quel que fût le temps, en admirant leur maintien et en guettant le moment de leur être agréable, de leur offrir un bouquet, etc. La malade m'a affirmé que, jusqu'à l'âge de dix-neuf ans, elle n'eut absolument aucune idée de la différence des sexes; car elle avait reçu d'une tante, une vieille vierge très prude, une éducation tout à fait claustrale. Par suite de cette ignorance, la malade fut la victime d'un homme qui l'aimait passionnément et qui l'avait décidée à faire le coït. Elle devint l'épouse de cet homme, mit au monde un enfant, mena avec lui «une vie sexuelle excentrique», et se sentit complètement satisfaite par les rapports conjugaux. Peu d'années après, elle devint veuve. Depuis, les femmes sont redevenues l'objet de son affection; en première ligne, dit la malade, par peur des suites que pourraient avoir des rapports avec un homme.

À l'âge de vingt-sept ans, elle conclut un second mariage avec un homme maladif et pour lequel elle n'avait pas d'affection. La malade a accouché trois fois, a rempli ses devoirs maternels; elle dépérit au physique et éprouva dans les dernières années de sa vie matrimoniale un déplaisir croissant à faire le coït, bien qu'il y eût toujours en elle un violent désir de satisfaction sexuelle. Le déplaisir à faire le coït a été en partie occasionné par l'idée de la maladie de son mari.

Trois ans après la mort de son second mari, la malade découvrit que sa fille du premier mariage, âgée de neuf ans, se livrait à la masturbation et en dépérissait. Elle consulta le Dictionnaire Encyclopédique sur ce vice, ne put résister à l'impulsion de l'essayer et devint elle aussi onaniste. Elle ne peut se décider à faire une confession complète sur cette période de sa vie. Elle affirme avoir été en proie à une terrible excitation sexuelle et avoir placé hors de la maison ses deux filles pour les préserver d'«un sort terrible», tandis qu'elle ne voyait aucun inconvénient à garder avec elle ses deux garçons.

La malade devint neurasthénique _ex masturbatione_ (irritation spinale, congestion à la tête, faiblesse, embarras intellectuel, etc.), parfois même dysthymique avec un _tædium vitæ_ très pénible.

Son sens sexuel la poussait tantôt vers la femme, tantôt vers l'homme. Elle savait se dompter, souffrait beaucoup de son abstinence, d'autant plus que, à cause de ses malaises neurasthéniques, elle n'essayait de se soulager par la masturbation que dans les cas extrêmes. À l'heure qu'il est, cette femme, qui a déjà quarante-quatre ans, mais qui a encore ses menstruations régulièrement, souffre beaucoup de la passion qu'elle a conçue pour un jeune homme dont elle ne peut pas éviter le voisinage pour des raisons professionnelles.

La malade, dans son extérieur, ne présente rien d'extraordinaire: elle est gracieusement bâtie, d'une musculature faible. Le bassin est tout à fait féminin, mais les bras et les jambes sont étonnamment grands et d'une conformation masculine très prononcée. Comme aucune chaussure féminine ne va à son pied et qu'elle ne veut pas pourtant se faire remarquer, elle serre ses pieds dans des bottines de femme, de sorte qu'ils en ont été déformés. Les parties génitales sont développées d'une façon tout à fait normale, et sans changements, sauf un _descensus uteri_ avec hypertrophie de la portion vaginale. Dans un examen plus approfondi la malade se déclare essentiellement homosexuelle; le penchant pour l'autre sexe, dit-elle, n'est chez elle qu'épisodique et quelque chose de grossièrement sensuel. Il est vrai qu'elle souffre actuellement beaucoup de son penchant sexuel pour ce jeune homme de son entourage, mais elle estime, comme un plaisir plus noble et plus élevé, de pouvoir poser un baiser sur la joue tendre et ronde d'une jeune fille. Ce plaisir se présente souvent, car elle est très aimée parmi ces «gentilles créatures», comme une «tante complaisante», puisqu'elle leur rend sans se décourager les «services les plus chevaleresques» et se sent alors toujours être un homme.

OBSERVATION 107 (_Inversion sexuelle, avec satisfaction par rapports hétéro-sexuels_).--M. Z..., trente-six ans, rentier, m'a consulté pour une anomalie de ses sentiments sexuels, anomalie qui lui fait paraître comme très risquée la conclusion d'un mariage projeté. Le malade est né d'un père névropathe qui a, la nuit, des réveils subits avec angoisse. Son grand-père était aussi névropathe. Un frère de son père est idiot. La mère du malade et sa famille étaient bien portantes, avec un état mental normal.

Trois soeurs et un frère, ce dernier atteint de folie morale. Deux soeurs sont bien portantes et vivent heureuses en ménage.

Étant enfant, le malade était nerveux, souffrait comme son père de soubresauts nocturnes, mais n'a jamais été atteint de maladies graves, sauf une coxalgie à la suite de laquelle il est resté boiteux.

Les impulsions sexuelles se sont éveillées chez lui très tôt. À l'âge de huit ans, et sans y être incité par quelqu'un, il a commencé à se masturber. À partir de l'âge de quatorze ans, il a éjaculé du sperme. Au point de vue intellectuel, il était bien doué; il s'intéressait aux arts et à la littérature. De tout temps il fut d'une faible musculature, et ne prit jamais de plaisir aux jeux des garçons, ni plus tard aux occupations des hommes. Il portait un certain intérêt aux toilettes féminines, aux attifements et aux occupations de la femme. Dès l'âge de puberté, le malade s'est aperçu de son affection pour les individus du sexe masculin. C'étaient surtout les jeunes gars de la classe populaire qui lui étaient sympathiques. Les cavaliers avaient pour lui un attrait particulier. _Impetu libidonoso sæpe affectus est ad tales homines aversos se premere. Quodsi in turba populi, si occasio fuerit bene successit, voluptate erat perfusus; ab vigesimo secundo anno interdum talis occasionibus semen ejaculavit. Ab hoc tempore idem factum est si quis, qui ipsi placuit, manum ad femora posuerat. Ab hinc metuit ne viris manum adferret. Maxime pericolusus sibi homines plebeios fuscis et adstrictis bracis indutos esse putat. Summum gaudium ei esset si viros tales amplecti et ad se trahere sibi concessum esset; sed patriæ mores hoc fieri velant. Pæderastia ei displacet; magnam voluptatem genitalium virorum adspectus ei affert. Virorum occurentium genitalia adspici semper coactus est._

Au théâtre, au cirque, etc., c'étaient les artistes masculins qui seuls l'intéressaient. Le malade prétend n'avoir jamais remarqué chez lui un penchant pour les femmes. Il ne les évite pas; à l'occasion, il danse même avec elles, mais, en le faisant, il ne ressent pas la moindre émotion sexuelle.

À l'âge de vingt-huit ans, le malade était déjà neurasthénique, peut-être bien à la suite de ses excès de masturbation.

Ensuite ce furent de fréquentes pollutions pendant le sommeil, pollutions qui l'affaiblissaient. Dans ces pollutions il ne rêvait que très rarement des hommes, et jamais des femmes. Une fois la pollution fut provoquée par un rêve lascif dans lequel il commettait un acte de pédérastie. Sauf ce cas, ses rêves de pollutions lui représentaient des scènes de mort, des attaques par des chiens, etc. Le malade continuait de souffrir du plus violent _libido sexualis_. Souvent il lui venait des idées voluptueuses d'aller se réjouir à l'abattoir à la vue des bêtes en agonie ou de se laisser battre par des garçons; mais il résistait à ce désir de même qu'à l'impulsion de mettre un uniforme militaire.

Pour se débarrasser de son habitude de la masturbation et pour satisfaire son _libido nimia_, il se décida à faire une visite au lupanar. Il tenta un premier essai de satisfaction sexuelle avec une femme, à l'âge de vingt et un ans, un jour qu'il avait fait force libations bachiques. La beauté du corps de la femme, de même que toute nudité féminine, lui était à peu près indifférente. Mais il était capable de pratiquer le coït avec plaisir, et il fréquenta dorénavant régulièrement le lupanar, «pour raisons de santé», comme il disait.

À partir de cette époque, il trouvait aussi un grand plaisir à se faire raconter par des hommes leurs rapports sexuels avec des femmes.

Au lupanar, des idées de flagellation lui viennent très souvent, mais il n'a pas besoin de fixer ces images pour être puissant. Il considère les rapports sexuels au lupanar seulement comme des expédients contre son penchant à la masturbation et à l'amour des hommes, comme une sorte de soupape de sûreté, afin de ne pas se compromettre un jour devant un homme sympathique.

Le malade voudrait se marier, mais il craint de ne pas avoir d'amour et, par conséquent, de n'être pas puissant devant une honnête femme. Voilà pourquoi il a des scrupules et pourquoi il consulte un médecin.

Le malade est un personnage très cultivé et d'un extérieur tout à fait viril. Il ne présente rien d'étrange ni dans sa mise, ni dans son attitude. Sa démarche et sa voix ont un caractère tout à fait viril, de même que son squelette et son bassin. Ses parties génitales sont normalement développées. Elles sont très poilues, de même que la figure. Personne dans l'entourage, ni dans les connaissances du malade, ne se doute de son anomalie sexuelle. Dans ses fantaisies d'inversion sexuelle, dit-il, il ne s'est jamais senti dans le rôle de la femme vis-à-vis de l'homme. Depuis quelques années, le malade est resté presque tout à fait exempt de malaises neurasthéniques.

Il ne saurait dire s'il se considère comme inverti congénital. Il semble que son faible penchant _ab origine_ pour la femme, à côté de son penchant très fort pour l'homme, a été affaibli encore par une masturbation précoce, et au profit de l'inversion sexuelle, mais sans avoir été complètement réduit à zéro. Avec la cessation de la masturbation le sentiment pour le sexe féminin a augmenté quelque peu, mais seulement dans le sens d'une sensualité grossière.

Comme le malade déclarait être obligé de se marier pour des raisons de famille et d'affaires, on ne pouvait éluder au point de vue médical cette question délicate.

Heureusement le malade se bornait à la question de savoir s'il serait puissant comme mari. On dut lui répondre qu'en réalité il était puissant et qu'il le serait selon toutes prévisions avec une femme de son choix, dans le cas où elle lui serait au moins intellectuellement sympathique.

D'ailleurs, en ayant recours à son imagination, il pourrait toujours améliorer sa puissance.

La principale chose consisterait à renforcer ses penchants sexuels pour les femmes, penchants qui n'ont été qu'arrêtés dans leur développement, mais qui ne lui manquent pas absolument. Il pourrait atteindre ce but en écartant et en refoulant tout sentiment, toute impulsion homosexuelle, même avec le concours des influences artificielles et inhibitives de la suggestion hypnotique (suggestion contre les sentiments homosexuels), ensuite en s'incitant avec effort aux sentiments sexuels normaux, par l'abstinence complète de toute masturbation, et en faisant disparaître les derniers vestiges de l'état neurasthénique du système nerveux par l'emploi de l'hydrothérapie et, éventuellement, de la faradisation générale.

Je dois à un collègue, âgé de trente ans, l'autobiographie suivante qui, à d'autres points de vue encore, mérite toute attention.

OBSERVATION 108 (_Hermaphrodisme psychique; Inversion avortée_).--Mon ascendance est assez lourdement chargée. Mon grand-père du côté paternel était un viveur gai et un spéculateur; mon père, un homme de caractère intègre, mais qui, depuis trente ans, est atteint de folie circulaire, sans être sérieusement empêché de vaquer à ses affaires. Ma mère souffre, comme son père, d'accès sténocardiaques. Le père de ma mère et le frère de ma mère auraient été des sexuels hyperesthésiques. Ma soeur unique, qui est de neuf ans plus âgée que moi, fut atteinte deux fois d'accès éclamptiques; elle était, à l'âge de la puberté, exaltée au point de vue religieux et probablement aussi hyperesthésique au point de vue sexuel. Pendant des années, elle eut à combattre une grave névrose hystérique; mais maintenant elle est très bien portante.

Comme fils unique, venu tardivement au monde, je fus le chéri de ma mère, et je dois à ses soins infatigables d'être, à l'âge de jeune homme, bien portant, après avoir enduré, enfant et petit garçon, toutes sortes de maladies infantiles (hydrocéphalie, rougeole, croup, variole; à l'âge de dix-huit ans, catarrhe intestinal chronique pendant un an). Ma mère, qui avait des principes religieux très rigoureux, m'a élevé dans ce sens, sans me gâter, et elle m'a toujours inculqué comme principe suprême de morale un sentiment de devoir inflexible qui a été développé jusqu'à la rigidité par un maître d'école que je considère encore aujourd'hui comme mon ami. Comme, par suite de mon état maladif, j'ai passé la plus grande partie de mon enfance dans le lit, j'en fus réduit à des occupations tranquilles et notamment à la lecture. De cette manière, je suis devenu un garçon précoce, mais non blasé. Déjà, à l'âge de huit à neuf ans, les passages des livres qui m'intéressaient le plus étaient ceux où il était question de blessures et d'opérations chirurgicales que de belles filles ou des femmes avaient dû subir. Entre autres, un récit où il est raconté comment une jeune fille s'enfonça une épine dans le pied, et comment cette épine lui fut retirée par un garçon, me mit dans une excitation très violente; de plus, j'avais une érection toutes les fois que je regardais la gravure représentant cette scène, qui cependant n'avait rien de lascif. Autant qu'il m'était possible, j'allais voir tuer des poulets, et, quand j'avais manqué ce spectacle, je regardais avec un frisson voluptueux les taches de sang, je caressais le corps de l'animal encore tout chaud. Je dois faire remarquer ici que, de tout temps, je fus un grand amateur de bêtes, et que l'abatage de plus grands animaux, même la vivisection des grenouilles, m'inspiraient du dégoût et de la pitié.

Aujourd'hui encore, l'égorgement des poulets a pour moi un grand charme sexuel, surtout quand on les étrangle; j'éprouve des battements de coeur et une oppression précordiale. Fait intéressant, mon père avait la passion de ligotter les deux mains à des filles ou à des jeunes femmes.

Je crois qu'une autre de mes anomalies sexuelles doit encore être rattachée à cette fibre cruelle de mon caractère. Ainsi que je le raconterai plus loin, un de mes jeux favoris était un théâtre de poupées que j'improvisais et où j'indiquais le sujet aux exécutants. Il y avait dans la pièce une jeune fille qui, sur l'ordre sévère de son père--c'était toujours moi,--devait se soumettre à une opération douloureuse du pied exécutée par le médecin. Plus la poupée pleurait et se désolait, plus ma satisfaction était grande. Pourquoi ai-je toujours désigné le pied comme lieu de l'opération chirurgicale? Cela s'explique par le fait suivant. Étant petit garçon, j'arrivai par hasard au moment où ma soeur aînée changeait de bas. En la voyant vite cacher ses pieds, mon attention fut éveillée, et bientôt la vue de ses pieds nus jusqu'aux chevilles devint l'idéal de mes désirs.

Bien entendu, cela fit que ma soeur redoubla de précautions; et c'est ainsi qu'il s'engagea une lutte continuelle où j'employais toutes les armes: la ruse, la flatterie et les explosions de colère, et que je soutins jusqu'à l'âge de dix-sept ans. Pour le reste, ma soeur m'était indifférente; les baisers qu'elle me donnait m'étaient même désagréables. Faute de mieux, je me contentais des pieds de nos bonnes; mais les pieds masculins me laissaient froid. Mon plus vif désir aurait été de pouvoir couper les ongles ou, _sit venia verbo_, les oeils-de-perdrix d'un beau pied de femme. Mes rêves érotiques tournaient toujours autour de ce sujet; ce qui plus est, je ne me suis consacré à l'étude de la médecine que dans l'espoir d'avoir l'occasion de satisfaire mon penchant ou de m'en guérir. Dieu merci! c'est ce dernier moyen qui m'a réussi. Quand j'eus fait ma première dissection des extrémités inférieures de la femme, le charme funeste était rompu; je dis funeste, car en moi-même je rougissais de ces penchants. Je crois pouvoir omettre d'autres détails sur cette passion étrange qui m'a même enthousiasmé jusqu'à faire des poésies, et qui a été déjà décrite souvent en d'autres endroits.

Passons à la dernière page de mes aberrations sexuelles.

J'avais environ treize ans et commençais à changer de voix, lorsqu'un camarade d'école, qui était incidemment chez nous comme hôte, m'agaça un soir en me poussant avec son pied nu qu'il sortait de la couverture. J'attrapai son pied, et aussitôt je fus pris d'une excitation très violente qui fut suivie d'une pollution, la première que j'eus. Le garçon avait une structure de fille à s'y méprendre, et ses dispositions intellectuelles étaient conformes à cette particularité de son corps. Un autre camarade, qui avait des pieds et des mains très petits et très délicats et que je vis un jour au bain, me causa une très violente excitation. Je considérais comme un très grand bonheur de pouvoir coucher avec l'un ou avec l'autre dans le même lit, mais je n'ai nullement pensé à un rapport sexuel plus intime et qui aurait dépassé une simple accolade. D'ailleurs, je repoussais avec horreur de pareilles idées.

Quelques années plus tard, à l'âge de seize à dix-huit ans, je fis la connaissance de deux autres garçons qui ont réveillé mon sentiment sexuel. Quand je me colletais avec eux, j'avais immédiatement des érections. Tous les deux étaient des garçons énergiques, gais, d'une conformation délicate, d'_habitus_ enfantin. Lorsqu'ils atteignirent l'âge de puberté, aucun d'eux ne put plus m'inspirer un intérêt profond, bien que j'eusse conservé pour tous les deux un intérêt amical. Je ne me serais jamais laissé entraîner à des pratiques d'impudicité avec eux.

Quand je me suis fait inscrire à l'Université, j'oubliai complètement ces phénomènes de mon _libido sexualis_; mais, par principe, je me suis abstenu jusqu'à l'âge de vingt-quatre ans de tout rapport sexuel, malgré les railleries de mes collègues. Comme alors les pollutions devenaient trop fréquentes, que j'avais à craindre de la sorte de contracter éventuellement une cérébralasthénie _ex abstinentia_, je me jetai dans la vie sexuelle normale, et ce fut pour mon bien, malgré que j'en aie fait un assez grand usage.

Si je suis presque impuissant en face des _puellæ publicæ_, et si le corps nu de la femme me dégoûte plutôt qu'il ne m'attire, cela tient probablement aux branches spéciales de la médecine que j'ai étudiées pendant des années.

L'acte me satisfait toujours mieux quand je peux, en le faisant, fixer l'idée de la _vis_; mais, comme d'autre part, l'idée m'est insupportable que cette fille est satisfaite par d'autres que par moi, j'ai résolu, depuis des années, comme une nécessité pour l'équilibre de mon âme, de me payer une femme entretenue et autant que possible une _virgo_, bien que ces sacrifices matériels me grèvent lourdement. Autrement la jalousie la plus absurde me rendrait incapable de travailler. Je dois encore rappeler que, à l'âge de treize ans, je devins pour la première fois amoureux, mais platoniquement, et depuis j'ai souvent soupiré avec des langueurs de trouvère. Ce qui distingue mon cas de tous les autres, c'est que je ne me suis jamais masturbé de ma vie.

Il y a quelques semaines, je fus effrayé: pendant mon sommeil, j'avais rêvé de _pueris nudis_, et je m'étais éveillé avec une érection.

Enfin, je vais entreprendre la tâche toujours délicate de vous dépeindre mon état actuel. De taille moyenne, élégamment bâti, crâne dolichocéphale de 59 centimètres de circonférence, avec bosses frontales très proéminentes; regard un peu névropathique, pupilles moyennes, mâchoire très défectueuse. Musculature forte. Chevelure forte, blonde. À gauche, varicocèle; le frein était trop court, me gênait pendant le coït; je le coupai moi-même, il y a trois ans. Depuis, l'éjaculation est retardée, la sensation de volupté diminuée.

Tempérament coléreux, don d'assimilation rapide; bonnes facultés pour combiner avec énergie; pour un héréditaire, je suis très tenace; j'apprends facilement les langues étrangères, j'ai l'oreille musicale, mais autrement pas de talents artistiques. Zélé pour mes devoirs, mais toujours rempli du _tædium vitæ_, tendances au suicide auxquelles je n'ai résisté que par religion et par égard pour ma mère adorée. Du reste, candidat typique au suicide. Ambitieux, jaloux, paralysophobe et gaucher. J'ai des idées socialistes. Chercheur d'aventures, car je suis très brave; j'ai résolu de ne me jamais marier.

OBSERVATION 109 (_Hermaphrodisme psychique; autobiographie_).--Je suis né en 1868. Les familles de mes deux parents sont saines. Dans tous les cas, il n'y eut chez eux aucune maladie mentale. Mon père était commerçant; il a maintenant soixante-cinq ans, est nerveux depuis des années et très enclin à la mélancolie. Avant son mariage, mon père, dit-on, aurait été un vaillant viveur. Ma mère est bien portante, quoique pas très forte. J'ai une soeur et un frère bien portants.

Moi-même je me suis développé sexuellement de très bonne heure; à l'âge de quatorze ans, j'avais tellement de pollutions que j'en fus effrayé. Je ne puis plus dire dans quelles circonstances ces pollutions se manifestaient ni par quel genre de rêves elles étaient provoquées. Le fait est que, depuis des années, je ne me sens attiré sexuellement que vers les hommes et que, malgré toute mon énergie et malgré une lutte terrible, je ne puis pas vaincre ce penchant contre nature qui me répugne tant. Dans les premières années de ma vie, dit-on, j'aurais enduré beaucoup de maladies graves, de sorte qu'on craignit pour ma vie. De là vient aussi que plus tard on m'a gâté et trop choyé. J'étais confiné souvent à la chambre; j'aimais mieux jouer avec des poupées qu'avec des soldats; je préférais en général les jeux tranquilles de la chambre aux jeux bruyants de la rue. À l'âge de dix ans, on me mit au lycée. Bien que je fusse très paresseux, je comptai parmi les meilleurs élèves, car j'apprenais avec une facilité extraordinaire, et j'étais le favori de mes professeurs. Depuis mon âge le plus tendre (sept ans), j'eus plaisir à être avec les petites filles. Je me rappelle que, jusqu'à l'âge de treize ans, j'entretenais avec elles des liaisons d'amour, que j'étais jaloux de ceux qui parlaient à l'objet de mon amour, que j'avais plaisir à regarder sous les jupons des amies de ma soeur et des bonnes, et que j'avais des érections quand je touchais le corps de mes petites camarades de jeux. Je ne puis pas me rappeler avec exactitude si, à cet âge précoce, les garçons avaient pour moi un aussi puissant attrait et m'émotionnaient sexuellement. J'eus toujours beaucoup de plaisir à la lecture des pièces de théâtre: j'avais un théâtre de poupées, je contrefaisais les artistes que je voyais au grand théâtre et surtout, cherchant pour moi les rôles de femmes, je me plaisais alors à m'affubler de vêtements de femmes.

Quand l'éveil de ma vie sexuelle est devenu plus fort, le penchant pour les garçons l'emporta. Je devins tout à fait amoureux de mes camarades; j'éprouvais un sentiment voluptueux quand l'un d'eux, qui me plaisait, me touchait le corps. Je devins très farouche, je refusais d'aller à la leçon de gymnastique et de natation. Je croyais être fait autrement que mes camarades, et j'étais gêné quand je me déshabillais devant eux. J'avais plaisir à _adspicere mentulam commilitum meorum_, et j'avais des érections très faciles. Je ne me suis masturbé qu'une fois dans ma jeunesse. Un ami me raconta qu'on pouvait avoir du plaisir sans une femme; j'en essayai, mais je n'y éprouvai aucune jouissance. À cette époque, le hasard me fit tomber entre les mains un livre qui prévenait contre les conséquences funestes de l'onanisme. Je ne revins plus à mon premier essai. À l'âge de quatorze ou quinze ans, je fis la connaissance de deux garçons un peu plus jeunes que moi, mais qui m'excitaient sexuellement à un très haut degré. C'était surtout de l'un d'eux que j'étais amoureux. À son approche, j'étais ému sexuellement; j'étais inquiet quand il n'était pas là, jaloux de tous ceux qui lui parlaient et embarrassé en sa présence. Celui-ci ne se doutait pas du tout de mon état. Je me sentais très malheureux, je pleurais souvent et volontiers, car les pleurs me soulageaient. Pourtant je ne pouvais pas comprendre ce sentiment, et j'en sentais bien le caractère irrégulier. Ce qui me rendait particulièrement malheureux alors, c'est que ma faculté pour le travail sembla disparaître tout d'un coup. Moi qui autrefois apprenais avec la plus grande facilité, j'éprouvai subitement la plus grande difficulté: mes idées n'étaient jamais à la question, mais vagabondaient. C'était par le déploiement de toute mon énergie que j'arrivais à faire entrer quelque chose dans ma tête. J'étais obligé de répéter à haute voix ma leçon afin de maintenir mon attention en éveil. Ma mémoire, autrefois si bonne, me trahissait souvent. Je restais, malgré tout, un bon élève; je passe encore aujourd'hui pour un homme bien doué; mais j'ai une difficulté terrible à me graver quelque chose dans la mémoire. J'employai alors toute mon énergie pour sortir de cet état pitoyable. J'allais tous les jours faire de la gymnastique, de la natation et des promenades à cheval; je fréquentais assidûment la salle d'armes, et je trouvais beaucoup de plaisir à tous ces exercices. Aujourd'hui encore, je me sens très à mon aise quand je suis à cheval, bien que je ne m'entende pas bien en fait d'équitation et que je n'aie pas un don particulier pour les exercices de corps. Les relations avec mes camarades me faisaient beaucoup de plaisir, je ne manquais à aucune «beuverie»; je fumais et j'étais très populaire parmi eux. Je fréquentais beaucoup les brasseries, j'aimais à m'amuser avec les filles de brasserie, sans cependant en être sexuellement ému. Aux yeux de mes amis et de mes professeurs, je passais pour un homme débauché, un grand coureur de femmes. Malheureusement, c'était à tort.

À l'âge de dix-neuf ans, je devins élève de l'Université. Je passai mon premier semestre à l'Université de B... J'en ai gardé jusqu'à aujourd'hui un souvenir terrible. Mes besoins sexuels se faisaient sentir avec une violence extrême; je courais toute la nuit, surtout quand j'avais beaucoup bu, pour chercher des hommes. Heureusement je ne trouvais personne. Le lendemain d'une pareille promenade, j'étais toujours hors de moi-même. Le deuxième semestre, je me fis inscrire à l'Université de M...; ce fut l'époque la plus heureuse de ma vie. J'avais des amis gentils; fait curieux, je commençais à avoir du goût pour les femmes, et j'en étais bien heureux. Je nouai une liaison d'amour avec une fille jeune mais débauchée, avec laquelle je passai bien des nuits échevelées; j'étais extraordinairement apte aux joutes amoureuses.

Après le coït je me sentais dispos et aussi bien que possible. Outre cela, moi qui avais toujours été chaste, j'avais beaucoup de relations avec des femmes. Chez la femme, ce n'était pas le corps qui me charmait, car je ne le trouvais jamais beau, mais un certain je ne sais quoi; bref, je connaissais les femmes et leur seul contact me donnait une érection. Cette joie et cet état ne durèrent pas longtemps; je commis la bêtise de prendre une chambre commune avec un ami. C'était un jeune homme aimable, doué de talents et redouté des femmes; ces qualités m'avaient vivement attiré. En général, je n'aime que les hommes instruits, tandis que les hommes vigoureux mais sans éducation ne peuvent m'exciter vivement que pour un moment, sans jamais m'attacher. Bientôt je devins amoureux de mon ami. Alors arriva la période terrible qui a détraqué ma santé. Je couchais dans la même chambre que mon ami; j'étais obligé de le voir tous les jours se déshabiller devant moi; je dus rassembler toute mon énergie pour ne pas me trahir. J'en devins nerveux; je pleurais facilement, j'étais jaloux de tous ceux qui causaient avec lui. Je continuais toujours à avoir des rapports avec des femmes, mais ce n'était que difficilement que je pouvais arriver à faire le coït, qui me dégoûtait ainsi que la femme.

Les mêmes femmes, qui autrefois m'excitaient le plus vivement, me laissaient froid. Je suivis mon ami à W... où il rencontra un ami d'autrefois avec lequel il prit une chambre commune. Je devins jaloux, malade d'amour et de nostalgie. En même temps je repris mes rapports avec les femmes; mais ce n'est que rarement et avec beaucoup de peine que j'arrivais à accomplir le coït. Je devins terriblement déprimé, et je fus près de devenir fou. Du travail, il n'en était plus question. Je menais une vie insensée et fatigante; je dépensais des sommes énormes; je jetais pour ainsi dire l'argent par les fenêtres. Un mois et demi plus tard je tombai malade, et on dut me transporter dans un établissement d'hydrothérapie, où je passai plusieurs mois. Là je me suis ressaisi; bientôt je devins très aimé de la société; car je puis être très gai et je trouve beaucoup de plaisir dans la société des dames instruites. Pour la conversation, je préfère les dames mariées aux jeunes demoiselles, mais je suis aussi très gai dans la compagnie des messieurs, à la table de la brasserie et au jeu de quilles.

Je rencontrai, dans l'établissement hydrothérapique, un jeune homme de vingt-neuf ans qui évidemment avait les mêmes prédispositions que moi. Cet homme-là cherchait à se fourrer contre moi, voulait m'embrasser; mais cela me répugnait beaucoup, bien qu'il m'excitât et que son contact me donnât des érections et même de l'éjaculation. Un soir cet homme me décida à faire de la _masturbatio mutua_. Je passai ensuite une nuit terrible, sans sommeil; j'avais un dégoût horrible de cette affaire et je pris la résolution ferme de ne plus jamais pratiquer pareille chose avec un homme. Pendant des jours entiers, je ne pus me tranquilliser. Cela m'épouvantait que cet homme, malgré tout et en dépit de ma volonté, pût m'exciter sexuellement; d'autre part, j'éprouvais une satisfaction à voir qu'il était amoureux de moi et que, évidemment, il avait à traverser les mêmes luttes que moi. Je sus le tenir à l'écart.

Je me fis inscrire dans diverses Universités; je fréquentai encore plusieurs établissements hydrothérapiques, obtenant des guérisons momentanées, mais jamais durables. Je m'amourachai encore par-ci par-là d'un ami, mais jamais plus je n'eus une passion aussi violente que celle que j'eus pour l'ami de M... Je n'avais plus de rapports sexuels, ni avec des femmes, car j'en étais incapable, ni avec des hommes, car je n'en avais pas l'occasion, et je m'efforçais de me détourner d'eux. J'ai rencontré encore souvent l'ami de M...; nous sommes maintenant plus amis que jamais; sa vue ne m'excite plus, ce dont je suis bien aise. Il en est toujours ainsi; quand j'ai perdu de vue pour quelque temps une personne qui m'avait excité sexuellement, l'influence sexuelle disparaît.

J'ai passé mes examens brillamment. Pendant la dernière année, avant mes examens, j'ai commencé à pratiquer l'onanisme, c'est-à-dire à l'âge de vingt-trois ans, ne pouvant satisfaire autrement mon instinct génital qui devenait très gênant. Mais je ne me livrai à la masturbation que rarement, car, après l'acte, j'étais rempli de dégoût et je passais une nuit blanche. Quand j'ai beaucoup bu, je perds toute mon énergie. Alors je cours des heures entières à la recherche des hommes et finis par en arriver à la masturbation pour me réveiller le lendemain la tête lourde, avec le dégoût de moi-même, et pour rester en proie à une profonde mélancolie les jours suivants. Tant que j'ai de l'empire sur moi, je cherche à combattre mon naturel avec toute l'énergie dont je dispose. C'est horrible de ne pouvoir entrer en relations tranquilles avec aucun de ses amis, et de tressaillir à la vue de tout soldat ou de tout garçon boucher. C'est horrible, quand la nuit vient et que je guette à ma fenêtre si au mur d'en face, il n'y a pas quelqu'un qui pisse et me fournisse l'occasion de voir ses parties génitales. Ils sont horribles ces rêves, et surtout la conviction de l'immoralité, du caractère criminel de mes désirs et de mes sentiments. J'ai de moi-même un dégoût qu'on ne peut guère décrire. Je considère mon état comme morbide. Je ne peux pas le prendre pour congénital, je crois plutôt que ce penchant m'a été inculqué à la suite d'une éducation manquée. Ma maladie me rend égoïste et dur pour les autres; elle étouffe chez moi toute bonhomie et tout égard pour ma famille. Je suis capricieux, souvent excité jusqu'à la folie, souvent triste; de sorte que je ne sais pas comment me sortir d'embarras; alors j'ai les pleurs faciles. Et pourtant j'ai un dégoût pour les rapports sexuels avec les hommes. Un soir que je revenais du cabaret, ivre et excité, et que j'avais perdu à demi conscience, l'âme pleine de _libido_, je me promenai dans un square public; je rencontrai un jeune homme qui me décida à faire un acte de masturbation mutuelle. Bien qu'il m'excitât, je fus après l'acte tout à fait hors de moi. Aujourd'hui même, quand je passe devant ce square, je suis pris de dégoût; récemment encore, comme j'y passais à cheval, je tombai sans aucune raison de ma monture docile, tellement le souvenir de cette vilenie m'avait révolté.

J'aime les enfants, la famille et la société, et je suis, grâce à ma position sociale, en état de fonder et de diriger un ménage. Je dois renoncer à tout cela, et pourtant je ne peux pas renoncer à l'espoir de guérir. Ainsi, je suis balancé entre la joie de l'espérance et un désespoir terrible; je néglige mon métier et ma famille. Je ne désire même pas arriver à me marier et fonder une famille. Je serais content si je pouvais dompter cet horrible penchant pour le sexe masculin, si je pouvais communiquer tranquillement avec mes amis et reprendre l'estime de moi-même.

Personne ne peut se faire une idée de mon état; je passe pour un «vert galant» et je cherche à me maintenir cette réputation. J'essaie souvent de nouer des liaisons avec des filles, car l'occasion se présente souvent. J'en ai déjà connu plus d'une qui m'aimait et qui m'aurait sacrifié son honneur; mais je ne puis lui offrir de l'amour, je ne puis rien lui donner sexuellement. Je pourrais bien aimer un homme; je ne suis excité que par des hommes très jeunes, des jouvenceaux de dix-sept à vingt-cinq ans, qui ne portent pas de favoris ou, ce qui est mieux encore, qui ne portent pas de barbe du tout. Je ne puis aimer que ceux qui sont très instruits, convenables, et de manières aimables. Moi-même je suis de petite taille, très vaniteux, très étourdi, très exalté aussi; je me laisse facilement guider par des personnes qui me plaisent et que je cherche à imiter en tout, mais je suis aussi très susceptible et facile à froisser. J'attache une très grande valeur aux apparences; j'aime les beaux meubles et les beaux vêtements, et je m'en laisse imposer par des manières aristocratiques et une mise élégante. Je suis malheureux de ce que mon état neurasthénique m'empêche d'étudier et de cultiver tout ce que je voudrais.

J'ai fait la connaissance d'un malade pendant l'automne dernier. Il n'a pas de stigmates de dégénérescence; il est d'un habitus tout à fait viril, bien que d'une constitution délicate et frêle. Les parties génitales sont normales. L'extérieur, distingué, n'a rien d'étrange. Il maudit sa perversion sexuelle dont il voudrait se débarrasser à tout prix. Malgré tous les efforts du médecin ainsi que du malade, on n'a pu obtenir qu'un degré d'hypnose très léger et insuffisant pour un traitement par suggestion.

OBSERVATION 110 (_Hermaphrodisme psychique; fétichisme de la bouche_).--J'ai trente et un ans; je suis employé dans une fabrique. Mes parents sont bien portants et n'ont rien de maladif. On dit que mon grand-père paternel a souffert du cerveau; ma grand'mère maternelle est morte mélancolique; un cousin de ma mère était un alcoolique; plusieurs autres parents proches sont anormaux au point de vue psychique.

J'avais quatre ans lorsque mon instinct génital commença à s'éveiller. Un homme de vingt et quelques années, qui jouait avec nous autres enfants et qui nous prenait sur ses bras, me donna l'envie de l'enlacer et de l'embrasser violemment. Ce penchant à embrasser sensuellement sur la bouche est très caractéristique dans mon état, car cette manière d'embrasser est chez moi le charme principal de ma satisfaction sexuelle.

J'ai éprouvé un mouvement analogue à l'âge de neuf ans. Un homme laid, même sale, à barbe rousse, m'a donné cette envie d'embrasser.

Alors se montra chez moi pour la première fois, un symptôme qu'on retrouve encore aujourd'hui: par moments les choses viles, même les personnes en vêtements sales et communes dans leurs manières, exercent un charme particulier sur mes sens.

Au lycée je fus, de onze à quinze ans, passionnément amoureux d'un camarade. Là aussi mon plus grand plaisir aurait été de l'enlacer de mes bras et de l'embrasser sur la bouche. Parfois j'étais pris pour lui d'une passion telle que je n'en ai jamais eu depuis de plus forte pour les personnes aimées. Mais, autant que je me rappelle, je n'eus des érections que vers l'âge de treize ans.

Durant ces années, je n'eus, comme je viens de le dire, que l'envie d'enlacer de mes bras et d'embrasser sur la bouche; _cupiditas videndi vel tangendi aliorum genitalia mihi plane deerat_. J'étais un garçon tout à fait naïf et innocent, et j'ignorai, jusqu'à l'âge de quinze ans, tout à fait la signification de l'érection; de plus, je n'osais pas même embrasser l'aimé, car je sentais que je faisais là un acte étrange.

Je n'éprouvais pas le besoin de me masturber, et j'eus la chance du ne pas y avoir été entraîné par des camarades plus âgés. En général, je ne me suis jamais masturbé jusqu'ici; j'ai une certaine répugnance pour cela.

À l'âge de quatorze à quinze ans, je fus pris de passion pour une série de garçons dont quelques-uns me plaisent encore aujourd'hui. Ainsi, je fus très amoureux d'un garçon auquel je n'ai jamais parlé; pourtant, j'étais heureux rien qu'en le rencontrant dans la rue.

Mes passions étaient de nature sensuelle; cela ressort déjà du fait que, rien qu'en pressant la main de l'individu aimé et en le caressant, j'avais de violentes érections.

Mais mon plus grand plaisir a été toujours _amplecti et os osculari_; je ne demandais jamais autre chose.

J'ignorais que le sentiment que j'éprouvais était de l'amour sexuel, seulement je me disais qu'il était impossible que j'éprouve seul de pareilles délices. Jusqu'à l'âge de quinze ans, jamais femme ne m'avait excité; un soir que j'étais seul avec la bonne dans ma chambre, j'éprouvai la même envie que j'avais jusqu'ici pour les garçons; je plaisantai d'abord avec elle, et quand je vis qu'elle se laissait faire volontiers, je la couvris de baisers; _voluptatem sensi tantam quantam nunc rarissime sentio. Alter alterius os osculati sumus et post X minutas pollutio evenit_. C'est ainsi que je me satisfaisais deux à trois fois par semaine: bientôt je nouai une liaison analogue avec une de nos cuisinières et d'autres bonnes encore. _Ejuculatio semper evenit postquam X fere minutas nos osculati sumus._

Entre temps, je pris des leçons de danse: c'est alors que, pour la première fois, je fus épris d'une demoiselle de bonne famille. Cet amour disparut bientôt; j'aimai encore une autre jeune fille dont je n'ai jamais fait la connaissance, mais dont la vue exerçait sur moi la même force d'attraction que la vue des jeunes gens; j'éprouvai pour elle plus que cette chaleur sensuelle que je sentais en d'autres occasions pour les filles. Mon penchant pour les filles était, à cette époque, arrivé à son point culminant: les filles me plaisaient à peu près autant que les garçons. Je satisfaisais ma sensualité, ainsi que je l'ai dit plus haut, en embrassant la bonne, ce qui provoquait toujours une pollution. C'est ainsi que je passai ma vie, de l'âge de seize ans jusqu'à dix-huit. Le départ de nos bonnes me priva de l'occasion de satisfaire mes sens. Vint alors une période de deux à trois ans, pendant laquelle j'ai dû renoncer aux jouissances sexuelles; en général, les filles me plaisaient moins; devenu un peu plus grand, j'eus honte de me commettre avec des servantes. Il m'était impossible de me procurer une maîtresse, car, malgré mon âge, j'étais rigoureusement surveillé par mes parents; je ne fréquentais que peu les jeunes gens, de sorte que je n'avais que très peu d'esprit d'initiative. À mesure que le penchant pour les femmes diminuait, l'attrait pour les jeunes gens augmentait.

Comme, depuis l'âge de seize ans, j'avais beaucoup de pollutions en rêvant tantôt de femmes, tantôt d'hommes, pollutions qui m'affaiblissaient beaucoup et déprimaient complètement mon humeur, je voulus absolument essayer du coït normal.

Cependant, des scrupules et l'idée que des filles publiques ne pourraient m'exciter, m'empêchèrent, jusqu'à l'âge de vingt et un ans, d'aller au bordel. Je soutins, pendant deux ou trois ans, un combat quotidien (s'il y avait eu des bordels d'hommes, aucun scrupule n'aurait pu m'empêcher d'y aller). Enfin, j'allai un jour au lupanar; je n'arrivai pas même à l'érection, d'abord parce que la fille, bien que jeune et assez fraîche pour une prostituée, n'avait pas de charme pour moi, ensuite parce qu'elle ne voulut pas m'embrasser sur la bouche. Je fus très déprimé et je me crus impuissant.

Trois semaines après, je visitai _aliam meretricem quæ statim osculo erectionem effecit; erat robusto corpore, habuit crassa labia, multo libidinosior quam prior. Jam post tres minutas oscula sola in os data ejaculationem ante portam effecerunt._ J'allai sept fois chez des prostituées, pour essayer d'arriver au coït.

Parfois, je n'arrivais point à avoir d'érection, parce que la fille me laissait froid; d'autres fois, j'éjaculais trop tôt. En somme, les premières fois, j'eus quelque répugnance à _penem introducere_, et même, après avoir réussi à faire le coït normal, je n'y éprouvai aucun charme. La satisfaction voluptueuse est produite par des baisers sur la bouche, c'est pour moi le plus important; le coït n'est que quelque chose d'accessoire qui doit servir à rendre plus étroit l'enlacement. Le coït seul, quand même la femme aurait pour moi les plus grands charmes, me serait indifférent sans les baisers, et même, dans la plupart des cas, l'érection cesse ou elle n'a pas lieu du tout quand la femme ne veut pas m'embrasser sur la bouche. Je ne peux pas embrasser n'importe quelles femmes, mais seulement celles dont la vue m'excite; une prostituée dont l'aspect me déplaît ne peut me mettre en chaleur, malgré tous les baisers qu'elle pourrait me prodiguer et qui ne m'inspireraient que du dégoût.

Ainsi, depuis quatre ans, je fréquente tous les dix à quinze jours le lupanar; ce n'est que rarement que je ne réussis pas à coïter, car je me suis étudié à fond, et je sais, en choisissant la _puella_, si elle m'excitera ou si elle me laissera froid. Il est vrai que, ces temps derniers, il m'est arrivé de nouveau de croire qu'une femme m'exciterait et que pourtant aucune érection ne s'est produite. Cela se produisait surtout quand, les jours précédents, j'avais dû faire trop d'efforts pour étouffer mon penchant pour les hommes.

Dans les premiers temps de mes visites au lupanar, mes sensations voluptueuses étaient très minimes; je n'éprouvais que rarement un vrai plaisir (comme autrefois par les baisers). Maintenant, au contraire, j'éprouve, dans la plupart des cas, une forte sensation de volupté. Je trouve un charme particulier aux lupanars de basse espèce; car, depuis ces temps derniers, c'est l'avilissement des femmes, l'entrée obscure, la lueur blafarde des lanternes, en un mot tout l'entourage qui a pour moi un attrait particulier; la principale raison en est, probablement, que ma sensualité est inconsciemment stimulée par le fait que ces endroits sont très fréquentés par des militaires, et que cette circonstance revêt pour ainsi dire la femme d'un certain charme.

Quand je trouve alors une femme dont la figure m'excite, je suis capable d'éprouver une très grande volupté.

En dehors des prostituées, mes désirs peuvent encore être excités surtout par des filles de paysans, des servantes, des filles du peuple et, en général, par celles qui sont habillées grossièrement et pauvrement.

Un fort coloris des joues, des lèvres épaisses, des formes robustes: voila ce qui me plaît avant tout. Les dames et les demoiselles distinguées me sont absolument indifférentes.

Mes pollutions ont lieu, la plupart du temps, sans me procurer aucune sensation de volupté; elles se produisent souvent quand je rêve d'hommes, très rarement ou presque jamais quand je rêve de femmes. Ainsi qu'il ressort de cette dernière circonstance, mon penchant pour les jeunes hommes subsiste toujours, malgré la pratique régulière du coït. Je peux même dire qu'il a augmenté, et cela dans une mesure considérable. Quand, immédiatement après le coït, les filles n'ont plus de charme pour moi, le baiser d'une femme sympathique pourrait, au contraire, me mettre tout de suite en érection; c'est précisément dans les premiers jours qui suivent le coït que les jeunes hommes me paraissent le plus désirables.

En somme, les rapports sexuels avec les femmes ne satisfont pas entièrement mon besoin sensuel. Il y a des jours où j'ai des érections fréquentes avec un désir ardent d'avoir des jeunes gens; ensuite viennent des jours plus calmes, avec des moments d'une indifférence complète à l'égard de toute femme et un penchant latent pour les hommes.

Une trop grande accalmie sensuelle me rend pourtant triste, surtout quand ce calme suit des moments d'excitation supprimée; ce n'est que lorsque la pensée des jeunes gens aimés me donne de nouvelles érections que je me sens de nouveau le moral relevé. Le calme fait alors brusquement place à une grande nervosité; je me sens déprimé, j'ai parfois des maux de tête (surtout après avoir refoulé les érections); cette nervosité va souvent jusqu'à une agitation violente que je cherche alors à apaiser par le coït.

Un changement essentiel dans ma vie sexuelle s'est opéré l'année passée, quand j'eus pour la première fois l'occasion de goûter à l'amour des hommes. Malgré le coït avec les femmes, qui me faisait plaisir--(à vrai dire c'étaient les baisers qui me faisaient plaisir et provoquaient l'éjaculation),--mon penchant pour les jeunes gens ne me laissait pas tranquille. Je résolus d'aller dans un lupanar fréquenté par beaucoup de militaires et de me payer un soldat en cas extrême. J'eus la chance de tomber bientôt sur un individu qui pensait comme moi et qui, malgré la très grande infériorité de sa position sociale, n'était pas indigne de moi ni par ses manières, ni par son caractère. Ce que j'éprouvai pour ce jeune homme--(et je l'éprouve encore),--c'est bien autre chose que ce que j'éprouve pour les femmes. La jouissance sensuelle n'est pas plus grande que celle que me procurent les prostituées, dont l'accolade et les baisers m'excitent beaucoup; avec lui je peux toujours éprouver une sensation de volupté et j'ai pour lui un sentiment que je n'ai pas pour les femmes. Malheureusement, je n'ai pu l'embrasser qu'à huit reprises différentes.

Bien que nous soyons séparés l'un de l'autre depuis plusieurs mois déjà, nous ne nous sommes pas oubliés et nous entretenons une correspondance très suivie. Pour le posséder, j'osai aller dans un lupanar, l'embrasser dans cet endroit, au risque d'être trahi.

Au début de notre liaison, il y eut une période pendant laquelle je n'entendis plus parler de lui; il ne me croyait pas digne d'assez de confiance.

Pendant ces semaines, j'ai souffert de chagrins et de peines qui m'ont mis dans un état de dépression et d'inquiétude anxieuse comme je n'en avais jamais éprouvé auparavant. Avoir à peine trouvé un amant et être déjà obligé de renoncer à lui, voilà ce qui me paraissait le tourment le plus affreux. Quand, grâce à mes efforts, nous nous retrouvâmes, ma joie fut immense, j'étais même tellement excité, qu'à la première accolade, après son retour, je ne pus arriver à l'éjaculation, malgré mon plaisir sensuel.

_Usus sexualis in osculis et amplexionibus solis constitit, pene meo ludere ei licebat (dum ferre non possum mulierem penem manu tangere neque mulieri tangere cum concedo)._ Il est à remarquer d'ailleurs qu'en présence du bien-aimé j'ai immédiatement une érection: une poignée de main, même sa vue me suffit. Des heures entières je me suis promené avec lui le soir, et jamais je ne me lassais de sa compagnie, malgré sa position sociale fort inférieure à la mienne; c'est avec lui que je me sentais heureux; la satisfaction sexuelle n'était que le couronnement de notre amour. Bien que j'eusse enfin trouvé l'âme-soeur tant cherchée, je ne devins pas pour cela insensible aux femmes, et je fréquentais comme autrefois les bordels, quand l'instinct me tourmentait trop. J'espérais passer cet hiver dans la ville où se trouve mon amant; malheureusement, cela m'est impossible, et je suis maintenant forcé de rester séparé de lui jusqu'à une époque indéterminée. Cependant, nous essayerons de nous revoir, ne fût-ce que passagèrement, quand même ce ne serait qu'une ou deux fois par an; en tout cas, j'espère qu'à l'avenir nous pourrons nous retrouver et rester plus longtemps ensemble. Ainsi cet hiver j'en suis de nouveau réduit à rester sans un ami qui pense comme moi. J'ai bien résolu, par crainte du danger d'être découvert, de ne plus me mettre en quête d'autres uranistes, mais cela m'est impossible, car les rapports sexuels avec les femmes ne me satisfont plus; par contre, l'envie d'avoir des jeunes gens va toujours croissant. Parfois j'ai peur de moi-même; je pourrais me trahir par l'habitude que j'ai de demander aux prostituées si elles ne connaissent pas un homme avec mes tendances; malgré cela, je ne puis renoncer à chercher un jeune homme partageant mes sentiments; je crois même qu'au besoin je prendrais le parti de m'acheter un soldat, bien que je me rende parfaitement compte du risque que je cours.

Je ne puis plus rester sans l'amour d'un homme, sans ce bonheur je serai toujours en désharmonie avec moi-même. Mon idéal serait d'entrer en relations avec une série de personnes ayant mes goûts, bien que je me trouve déjà content de pouvoir, sans empêchement, communiquer avec mon amant. Je pourrais facilement me passer de femmes si j'avais régulièrement des satisfactions avec un homme; cependant, je crois que, par moments et à des intervalles plus espacés, j'embrasserais aussi, pour me changer, une femme, car mon naturel est absolument hermaphrodite au point de vue psycho-sexuel (les femmes, je ne les peux désirer que sensuellement; mais les jeunes gens, je puis les aimer et les désirer à la fois). S'il existait un mariage entre hommes, je crois que je ne reculerais pas devant une vie commune qui me paraîtrait impossible avec une femme. Car, d'un côté, quand même la femme m'exciterait beaucoup, ce charme se perdrait bientôt dans les rapports réguliers, et alors tout plaisir sexuel deviendrait un acte sans jouissance, bien que non impossible à accomplir; d'autre part, il me manquerait le véritable amour pour la femme, attrait que j'éprouve en face des jeunes gens et qui me fait paraître désirable un commerce avec eux, même sans rapports sexuels. Mon plus grand bonheur serait une vie commune avec un jeune homme qui me plairait au physique, mais qui s'accorderait avec moi au point de vue intellectuel, qui comprendrait tous mes sentiments et qui, en même temps, partagerait mes idées et mes désirs.

Pour me plaire, les jeunes gens devaient avoir entre dix-huit et vingt-huit ans; quand j'avançai en âge, la limite des jeunes gens capables de m'exciter fut également reculée. Du reste, les tailles les plus diverses peuvent me plaire. La figure joue le principal rôle, bien que ce ne soit pas tout. Ce sont plutôt les blonds que les bruns qui m'excitent; ils ne doivent pas être barbus; ils doivent porter une petite moustache peu épaisse, ou pas de moustache du tout. Pour le reste, je ne puis dire que certaines catégories de figures me plaisent. Je repousse les visages à nez grand et droit, aux joues pâles, bien qu'il y ait là aussi des exceptions. Je vois avec plaisir des régiments de soldats, et bien des hommes me plaisent en uniforme, qui me laisseraient froid, s'ils étaient en bourgeois.

De même que chez les femmes, c'est une mise commune (surtout les jaquettes claires) qui m'excite, le costume militaire exerce un attrait sur moi. Dans les salles de danse, dans des cabarets fréquentés par de nombreux militaires, me mêler dans la foule aux troupiers et décider ceux qui me plaisent à me donner l'accolade et à m'embrasser,--bien qu'au point de vue intellectuel et social toute grossièreté de propos et de manières me répugne,--me mêler, dis-je, aux soldats, constituerait une stimulation naturelle de mes sens.

En présence de jeunes gens des meilleures classes, l'envie sensuelle se manifeste moins. Ce que j'ai dit de l'attrait qu'exerce sur moi le costume, ne doit pas être pris dans ce sens que ce sont les vêtements qui m'excitent. Cela veut dire que le vêtement peut contribuer à renforcer et à mieux faire ressortir l'effet que me produit la figure qui, dans d'autres circonstances, ne m'attirerait pas avec autant de force. Je puis en dire autant, seulement dans un autre sens, de l'odeur et de la fumée des cigares. Chez les hommes qui me sont indifférents, l'odeur de cigare m'est plutôt désagréable; mais chez les gens qui me sont sexuellement sympathiques, elle m'excite. Les baisers d'une prostituée qui sent le cigare augmentent ses charmes (d'abord pour cette raison particulière que cela me fait penser, bien qu'inconsciemment, aux baisers d'un homme). Ainsi, j'aimais particulièrement à embrasser mon amant quand il venait de fumer un cigare (il est à remarquer à ce propos que je n'ai jamais fumé ni un cigare, ni une cigarette; je ne l'ai pas même essayé).

Je suis de grande taille, mince; la figure a une expression virile; l'oeil est mobile; l'ensemble de mon corps a quelque chose de féminin. Ma santé laisse à désirer, elle est probablement très influencée par mon anomalie sexuelle; ainsi que je l'ai déjà mentionné, je suis très nerveux et j'ai par moments tendance à m'absorber dans la méditation. J'ai aussi des périodes terribles de dépression et de mélancolie, surtout quand je songe aux difficultés que j'ai à me procurer une satisfaction homo-sexuelle correspondant à ma nature, mais surtout quand je suis très excité sexuellement et que, devant l'impossibilité de me satisfaire avec un homme, je dois dompter mon instinct. Dans cet état, il se produit, conjointement à la mélancolie, une absence totale de désirs sexuels.

Je suis très courageux au travail, mais souvent superficiel, étant porté aux travaux très rapides avec une activité dévorante. Je m'intéresse beaucoup à l'art et à la littérature. Parmi les poètes et les romanciers, je suis le plus attiré par ceux qui dépeignent des sentiments raffinés, des passions étranges et des impressions insolites; un style fignolé, affecté, me plaît. De même en musique, c'est la musique nerveuse et excitante de Chopin, Schumann, Schubert, Wagner, etc., qui me convient le mieux. Tout ce qui dans l'art est non seulement original, mais bizarre aussi, m'attire.

Je n'aime pas les exercices du corps et je ne les cultive pas.

Je suis bon de caractère, compatissant; malgré les peines que me cause mon anomalie, je ne me sens pas malheureux d'aimer les jeunes gens; mais je regarde comme un malheur que la satisfaction de cet amour soit considéré comme inadmissible et que je ne puisse obtenir sans obstacles cette satisfaction. Il ne me semble pas que l'amour pour l'homme soit un vice, mais je comprends bien pourquoi il passe pour tel. Comme cet amour est considéré comme un crime, je serais, en le satisfaisant, en harmonie avec moi-même, c'est vrai, mais jamais avec le monde de notre époque; voilà pourquoi je serai fatalement et toujours un peu déprimé, d'autant plus que je suis d'un caractère franc qui déteste tout mensonge. Le chagrin que j'ai d'être obligé de tout cacher dans mon for intérieur, m'a décidé à avouer mon anomalie à quelques amis dont la discrétion et l'intelligence sont absolument sûres. Bien que parfois ma situation me paraisse triste, à cause de la difficulté que j'ai à me satisfaire et du mépris général qu'inspire l'amour pour l'homme, j'ai souvent des moments où je tire presque vanité de mes sentiments anormaux. Je ne me marierai jamais, cela est entendu; je n'y vois aucun mal, bien que j'aime la vie de famille et que j'aie passé jusqu'ici une vie dans ma famille. Je vis dans l'espoir d'avoir à l'avenir un amant masculin pour toujours; il faut que j'en trouve un, sans cela l'avenir me paraîtrait sombre et monotone, et toutes les choses auxquelles on aspire ordinairement, honneurs, haute position, etc., ne seraient que vanité et choses sans attraits.

Si cet espoir ne devait pas se réaliser, je sens que je ne serais plus capable de me consacrer à mon métier; je serais capable de reléguer tout au second rang pour obtenir l'amour des hommes. Je n'ai plus de scrupules moraux au sujet de mon anomalie; en général, je ne me préoccupe guère de ce fait que je suis attiré par les charmes des jeunes hommes. Du reste, je juge la moralité et l'immoralité plutôt d'après mes sentiments que d'après des principes absolus, étant toujours enclin à un certain scepticisme et n'ayant pu encore arriver à me former une philosophie arrêtée.

Jusqu'ici il me semble qu'il n'y a de mauvais et d'immoral que les faits qui portent préjudice à autrui, les actes que je ne voudrais pas qu'on me fît à moi-même; mais, je puis dire à ce sujet que j'évite autant que possible d'empiéter sur les droits d'autrui; je suis capable de me révolter contre toute injustice qui serait commise envers un tiers. Mais je ne vois pas comment ni pourquoi l'amour pour les hommes serait contraire à la morale. Une activité sexuelle sans but--(si l'on voit l'immoralité dans l'absence du but, dans le fait contre nature)--existe aussi dans les rapports avec les prostituées, même dans les mariages où l'on se sert de préservatifs contre la procréation des enfants. Voilà pourquoi les rapports sexuels avec des hommes doivent, à mon avis, être placés au même niveau que tout rapport sexuel qui n'a pas pour but de faire des enfants. Mais, il me paraît bien douteux qu'une satisfaction sexuelle doive être considérée comme morale, parce qu'elle se propose le but sus-indiqué. Il est vrai qu'une satisfaction sexuelle qui ne vise pas la procréation, est contraire à la nature; mais nous ne savons pas si elle ne sert pas à d'autres buts qui sont encore pour nous un mystère; et quand même elle serait sans but, on n'en pourrait point conclure qu'il faut la réprouver, car il n'est pas prouvé que la mesure d'après laquelle on doit juger une action morale soit son utilité.

Je suis convaincu et certain que le préjugé actuel disparaîtra et que, un jour, on reconnaîtra, à juste raison, le droit aux homosexuels de pratiquer sans entraves leur amour.

En ce qui concerne la possibilité de la liberté d'un pareil droit, qu'on se rappelle donc les Grecs et leurs amitiés qui, au fond, n'étaient pas autre chose que de l'amour sexuel; qu'on songe un peu que, malgré cette impudicité contre nature, pratiquée par les plus grands génies, les Grecs sont considérés, encore aujourd'hui, au point de vue intellectuel et esthétique, comme des modèles qu'on n'a pas pu encore atteindre et qu'on recommande d'imiter.

J'ai déjà songé à guérir mon anomalie par l'hypnotisme. Quand même il pourrait donner un résultat, ce dont je doute, je voudrais être sûr que je deviendrais réellement et pour toujours un homme qui aimerait les femmes; car, bien que je ne puisse pas me satisfaire avec les hommes, je préférerais pourtant conserver cette aptitude à l'amour et à la volupté, quoique inassouvie, que d'être tout à fait sans sentiment.

Ainsi, il me reste l'espoir que je trouverai l'occasion de satisfaire cet amour que je désire tant et qui me rendrait heureux; mais je ne préférerais nullement à mon état actuel une désuggestion des sentiments homosexuels sans trouver une compensation dans des sentiments hétérosexuels équivalents.

Finalement, je dois, contrairement aux diverses déclarations des uranistes que je trouve citées dans les biographies publiées, faire remarquer que, pour ma part du moins, il m'est très difficile de reconnaître mes semblables.

Bien que j'aie décrit d'une manière assez détaillée mes anomalies sexuelles, je crois que les remarques suivantes seront encore importantes pour la compréhension complète de mon état.

Ces temps derniers, j'ai renoncé à l'_immissio penis_, et je me suis contenté du _coitus inter femora puellæ_.

L'éjaculation s'est alors produite plus rapidement que par la _conjunctio membrorum_ et, en outre, j'éprouvai une certaine volupté au pénis même. Si cette façon de rapport sexuel me fut assez agréable, cela doit être en partie attribué au fait que, dans ce genre de jouissance sexuelle, la différence de sexe est tout à fait indifférente, et qu'inconsciemment cela me rappelait l'accolade d'un homme. Mais, cette réminiscence était absolument inconsciente, bien que perçue vaguement; car je n'avais pas un plaisir dû à ma force d'imagination, mais causé directement par les baisers sur la bouche de la femme. Je sens aussi que le charme que le lupanar et les mérétrices exercent sur moi commence à s'effacer; mais je sais pertinemment que certaines femmes pourront toujours m'exciter par leurs baisers.

Aucune femme ne me semble désirable au point d'être capable de surmonter quelque obstacle pour la posséder; aucune ne le sera jamais, tandis que la crainte d'être découvert et livré à la honte ne peut que difficilement me retenir dans la recherche des étreintes des hommes.

Ainsi, je me suis laissé entraîner dernièrement à me payer un soldat chez une mérétrice. La volupté fut très vive et surtout, après la satisfaction obtenue, je fus remonté. Les jours suivants je me sentais, pour ainsi dire, réconforté, ayant à tout moment des érections; bien que je n'aie pu jusqu'ici retrouver ce soldat, l'idée de pouvoir m'en payer un autre me procure une certaine inquiétude; cependant, je ne serais parfaitement satisfait que si je trouvais une âme-soeur parmi les gens de ma position sociale et de mon instruction.

Je n'ai pas encore mentionné que, tandis qu'un corps de femme, sauf la figure, me laisse absolument froid, le toucher avec la main me dégoûterait, _membrum virile me tangere dum os meum os ejus osculatur, mihi exoptatum esse_; de plus, je n'éprouverais aucun dégoût à poser mes lèvres sur celles d'un homme qui me serait très sympathique.

La masturbation, ainsi que je l'ai dit, m'est impossible.

OBSERVATION 111 (_Hermaphrodisme psychique; sentiment hétérosexuel développé de bonne heure, à la suite de masturbation épisodique, mais puissante; sentiment homosexuel pervers ab origine; excitation sensuelle par les bottes d'hommes_).--M. X..., vingt-huit ans, est venu chez moi au mois de septembre 1887, tout désespéré, pour me consulter sur la perversion de sa _vita sexualis_, qui lui rend la vie presque insupportable et qui, à plusieurs reprises, l'a déjà poussé au suicide.

Le malade est issu d'une famille où les névroses et les psychoses sont très fréquentes. Dans la famille du côté paternel, des mariages entre cousins ont eu lieu depuis trois générations. Le père, dit-on, est bien portant, et est heureux en ménage. Le fils, cependant, fut frappé par la prédilection de son père pour les beaux valets. La famille du côté maternel passe pour être composée d'originaux. Le grand-père et l'aïeul de la mère sont morts mélancoliques; la soeur de la mère était folle. Une fille du frère du grand-père était hystérique et nymphomane. Des douze frères et soeurs de la mère, trois seulement se sont mariés, parmi lesquels un frère qui était atteint d'inversion sexuelle et d'une maladie de nerfs, par suite d'excès de masturbation. La mère du malade était, dit-on, bigotte, d'une intelligence bornée, nerveuse, irritable et portée à la mélancolie.

Le malade a un frère et une soeur: le premier est névropathe, souvent en proie à une dépression mélancolique; bien qu'il soit déjà adulte, il n'a jamais montré trace de penchants sexuels; la soeur est une beauté connue et pour ainsi dire célèbre dans le monde des hommes. Cette dame est mariée, mais sans enfants; on prétend que c'est à cause de l'impuissance du mari. Elle resta, de tout temps, froide aux hommages que lui rendaient les hommes; mais elle est ravie par la beauté féminine et presque amoureuse de quelques-unes de ses amies.

Le malade, en venant à sa personnalité, nous raconta qu'à l'âge de quatre ans déjà, il rêvait de beaux écuyers, chaussés de belles bottes. Quand il fut devenu plus grand, il ne rêvait jamais de femmes. Ses pollutions nocturnes ont toujours été provoquées par des «rêves de bottes».

Dès l'âge de quatre ans, il éprouvait une étrange affection pour les hommes ou plutôt pour les laquais qui portaient des bottes bien cirées. Au début, ils ne lui paraissaient que sympathiques; mais, à mesure que sa vie sexuelle commença à se développer, il éprouvait, à leur aspect, de violentes érections et une émotion voluptueuse. Les bottes bien reluisantes ne l'excitaient que quand elles étaient chaussées par des domestiques; sur les pieds des personnes de son monde, elles l'auraient laissé absolument froid.

À cet état de choses ne se rattachait aucune impulsion sexuelle dans le sens d'un amour d'hommes. La seule idée de cette possibilité lui faisait horreur. Mais il lui vint à l'esprit des idées, renforcées par des sensations voluptueuses, d'être le valet de ses valets, de pouvoir leur ôter leurs bottes, de se laisser fouler aux pieds par eux, d'obtenir la permission de cirer leurs bottes. Sa morgue d'aristocrate se révoltait contre cette idée. En général, ces idées de bottes lui étaient pénibles et le dégoûtaient. Les sentiments sexuels se développèrent chez lui de bonne heure et puissamment. Ils trouvèrent alors leur expression dans ces idées voluptueuses de bottes, et, à partir de la puberté, dans des rêves analogues, accompagnés de pollutions.

Du reste, le développement physique et intellectuel s'accomplissait sans troubles. Le malade apprenait avec facilité; il termina ses études, devint officier, et, grâce à son apparence virile et distinguée, ainsi qu'à sa haute position, un personnage très bien vu dans le monde.

Il se dépeint lui-même comme un homme de bon coeur, d'une grande force de volonté, mais d'un esprit superficiel. Il affirme être un chasseur et un cavalier passionné, et ne jamais avoir eu de goût pour les occupations féminines. Dans la société des dames, il fut, comme il l'assure, toujours un peu timide; dans les salles de bal, il s'est toujours ennuyé. Il n'a jamais eu d'intérêt pour une dame du monde. Parmi les femmes, c'étaient, seules, les paysannes robustes, comme celles qui posaient chez les peintres de Rome, qui l'intéressaient, mais jamais une émotion sensuelle, dans la vraie acception du mot, ne lui vint en présence de ces représentantes du sexe féminin. Au théâtre et au cirque, il n'avait d'yeux que pour les artistes hommes. Il n'éprouvait aucune excitation sensuelle même pour ceux-ci. Chez l'homme, ce sont surtout les bottes qui l'intéressent, et encore faut-il que le porteur de ce genre de chaussures appartienne à la classe domestique et soit un bel homme. Ses égaux, quand même ils porteraient les plus belles bottes, lui sont absolument indifférents.

Le malade n'est pas encore clairement fixé sur la nature de ses penchants sexuels, et il ne saurait pas dire si l'affection l'emporte chez lui pour l'un ou pour l'autre sexe.

À mon avis, il a eu primitivement plutôt du goût pour la femme, mais cette sympathie était, en tout cas, très faible. Il affirme avec certitude que l'_adspectus viri nudi_ lui était antipathique, et celui des parties génitales viriles lui serait même répugnant. Ce n'était précisément pas le cas vis-à-vis de la femme; mais il restait sans excitation même devant le plus beau _corpus feminimum_. Quand il était jeune officier, il était obligé d'accompagner de temps en temps ses camarades au bordel. Il s'y laissait décider volontiers, car il espérait se débarrasser, de cette façon, de ses idées. Il était impuissant tant qu'il n'avait pas recours à ses idées de bottes. Alors le coït avait lieu d'une façon tout à fait normale, mais sans lui procurer le moindre sentiment de volupté. Le malade n'éprouvait aucun penchant à avoir des rapports avec les femmes; il lui fallait, pour cela, une impulsion extérieure, à vrai dire une séduction. Abandonné à lui-même, sa _vita sexualis_ consistait dans le plaisir de penser à des bottes et en rêves analogues avec pollutions. Comme chez lui l'obsession d'embrasser les bottes de ses valets, de les leur ôter, etc., s'accentuait de plus en plus, le malade résolut de faire tous les efforts possibles pour se débarrasser de cette impulsion dégoûtante, qui le blessait dans son amour-propre. Il avait vingt ans et se trouvait à Paris; alors il se rappela d'une très belle paysanne, laissée dans sa lointaine patrie. Il espérait pouvoir se délivrer, avec cette fille, de ses tendances sexuelles perverses; il partit aussitôt pour sa patrie et sollicita les faveurs de la belle campagnarde. Il paraît que, de sa nature, le malade n'était pourtant pas tout à fait prédisposé à l'inversion sexuelle. Il affirme qu'à cette époque il tomba réellement amoureux de la jeune paysanne, que son aspect, le contact de son jupon lui donnaient un frisson voluptueux; un jour qu'elle lui accorda un baiser, il eut une violente émotion. Ce n'est qu'après une cour assidue d'un an et demi que le malade arriva à son but auprès de la jeune fille.

Il était puissant, mais il éjaculait tardivement (dix à vingt minutes), et n'avait jamais de sensation voluptueuse pendant l'acte.

Après une période d'un an et demi de rapports sexuels avec cette fille, son amour pour elle se refroidit, car il ne la trouvait pas «aussi pure et fine» qu'il l'aurait désiré. À partir de ce moment, il a dû de nouveau recourir à l'évocation des images de bottes pour rester puissant dans ses rapports avec sa paysanne. À mesure que sa puissance diminuait, ses idées de bottes revenaient spontanément.

Plus tard le malade fit aussi le coït avec d'autres femmes. Par-ci, par-là, quand la femme lui était sympathique, la chose se passait sans l'évocation des idées de bottes.

Une fois il est même arrivé au malade de se rendre coupable de _stuprum_. Fait curieux, cette seule fois cet acte--qui était cependant forcé--lui procura un sentiment de volupté.

À mesure que sa puissance baissait, et qu'elle ne pouvait plus se maintenir que par les idées de bottes, le _libido_ pour l'autre sexe baissait aussi. Chose significative, malgré son faible degré de _libido_, son faible penchant pour les femmes, le malade en arriva à la masturbation pendant qu'il entretenait des rapports sexuels avec la fille de paysans. Il apprit ces pratiques par la lecture des «Confessions» de J.-J. Rousseau, ouvrage qui lui tomba par hasard entre les mains. Aux impulsions dans ce sens se joignirent des idées de bottes. Il entrait alors dans des érections violentes, se masturbait, avait pendant l'éjaculation une volupté très vive qui manquait pendant le coït; il se sentait au commencement ragaillardi et stimulé intellectuellement par la masturbation.

Avec le temps cependant les symptômes de la neurasthénie, sexuelle d'abord, ensuite générale, avec irritation spinale, firent leur apparition. Il renonça pour un moment à la masturbation et alla trouver son ancienne maîtresse. Mais elle lui était devenue tout à fait indifférente et, comme il ne réussissait plus, même avec l'évocation des images de bottes, il s'éloigna de la femme et retomba de nouveau dans la masturbation qui le mettait à l'abri de l'impulsion de baiser et de cirer des bottes de valets. Toutefois, sa situation sexuelle restait bien pénible. Parfois il essayait encore le coït et réussissait quand, dans son imagination, il pensait à des bottes cirées. Après une longue abstinence de la masturbation, le coït lui réussissait quelquefois, sans qu'il eût besoin de recourir à aucun artifice.

Le malade déclare qu'il a de très grands besoins sexuels. Quand il n'a pas éjaculé depuis un long laps de temps, il devient congestif, très excité et psychiquement tourmenté par ses horripilantes idées de bottes, de sorte qu'il est forcé de faire le coït ou, ce qu'il préfère, se masturber.

Depuis un an sa situation morale s'est compliquée d'une façon fâcheuse par le fait, qu'étant le dernier rejeton d'une famille riche et noble, sur le désir pressant de ses parents, il doit enfin penser au mariage.

La fiancée qui lui est destinée est d'une rare beauté et elle lui est tout à fait sympathique au point de vue intellectuel. Mais comme femme elle lui est indifférente, comme toutes les femmes. Elle le satisfait au point de vue esthétique comme n'importe quel «chef-d'oeuvre de l'art». Elle est devant ses yeux comme un idéal. L'adorer platoniquement serait pour lui un bonheur digne de tous ses efforts; mais la posséder comme femme est pour lui une pensée pénible. Il sait d'avance qu'en face d'elle il ne pourra être puissant qu'à l'aide de ses idées de bottes. Mais sa haute estime pour cette personne, ainsi que son sens moral et esthétique, se révolteraient contre l'emploi d'un pareil moyen. S'il la souillait avec ces idées de bottes, elle perdrait à ses yeux même sa valeur esthétique, et alors il deviendrait tout à fait impuissant; il la prendrait en horreur. Le malade croit que sa situation est désespérée, et il avoue que ces temps derniers il fut à plusieurs reprises tenté de se suicider.

C'est un homme d'une haute culture intellectuelle, d'_habitus_ tout à fait viril, à la barbe fortement développée, à la voix grave et aux parties génitales normales. L'oeil a l'expression névropathique. Aucun stigmate de dégénérescence. Symptômes de neurasthénie spinale. On a réussi à rassurer le malade et à lui inspirer confiance dans l'avenir.

Les conseils médicaux consistaient en moyens pour combattre la neurasthénie: interdiction de continuer la masturbation et de s'abandonner à ses idées de bottes, affirmation qu'avec la guérison de la neurasthénie la cohabitation serait possible sans le secours des idées de bottes, et qu'avec le temps le malade serait apte au mariage moralement et physiquement.

Vers la fin du mois d'octobre 1888, le malade m'écrivait qu'il avait résisté victorieusement à la masturbation et aux idées de bottes. Il n'a rêvé qu'une seule fois de bottes et il n'a presque plus eu de pollutions. Il est affranchi des tendances homosexuelles, mais, malgré de fréquentes et puissantes émotions sexuelles, il n'a aucun _libido_ pour la femme. Dans cette situation fatale, il est forcé par les circonstances de se marier dans trois mois.

2. HOMOSEXUELS OU URANISTES.

Contrairement au groupe précédent, c'est-à-dire celui des hermaphrodites psychosexuels, il y a ici, _ab origine_, un sentiment et un penchant sexuels exclusifs pour les personnes du même sexe; mais, contrairement au groupe qui suit, l'anomalie des individus se borne uniquement à la _vita sexualis_ et n'exerce pas un effet plus profond et plus grave sur le caractère ni sur la totalité de la personnalité intellectuelle.

La _vita sexualis_ est, chez ces homosexuels (uranistes), _mutatis mutandis_, tout à fait semblable à celle de l'amour normal hétérosexuel; mais, comme elle est contraire au sentiment naturel, elle devient une caricature, d'autant plus que ces individus sont en général atteints d'_hyperæsthesia sexualis_ et que, par conséquent, leur amour pour leur propre sexe est un amour ardent et extatique.

L'uraniste aime, idolâtre son amant masculin, de même que l'homme qui aime la femme, idolâtre sa maîtresse. Il est capable de faire pour lui les plus grands sacrifices; il éprouve les tortures de l'amour malheureux, souvent non payé de retour, de l'infidélité de l'amant, de la jalousie, etc.

L'attention de l'homme homosexuel n'est captivée que par le danseur, l'acteur, l'athlète, la statue d'homme, etc. L'aspect des charmes féminins lui est indifférent, sinon répugnant; une femme nue lui paraît dégoûtante, tandis que la vue des parties génitales viriles, la vue des cuisses de l'homme, etc., le fait tressaillir de joie.

Le contact charnel avec un homme qui lui est sympathique lui donne un frisson de volupté; et, comme de pareils individus sont souvent neurasthéniques sexuellement, soit de naissance, soit par suite de la pratique de l'onanisme ou d'une abstinence forcée de tout rapport sexuel, il se produit facilement des éjaculations qui, dans les rapports les plus intimes avec la femme, n'auraient pas lieu du tout ou ne pourraient être forcément provoquées que par des moyens mécaniques. L'acte sexuel de n'importe quel genre, accompli avec l'homme, procure du plaisir et laisse derrière lui un sentiment de bien-être. Quand l'uraniste est capable de se forcer au coït, le dégoût agit régulièrement comme idée d'entrave et rend l'acte impossible; il éprouve à peu près le même sentiment qu'un homme qui serait forcé de goûter à de la nourriture ou à des boissons nauséabondes. Toutefois, l'expérience nous apprend que souvent des invertis de ce second degré se marient pour des raisons éthiques ou sociales.

Ces malheureux sont relativement puissants, quand, au milieu de l'étreinte conjugale, ils fouettent leur imagination et se figurent tenir, au lieu de l'épouse, un homme aimé entre leur bras.

Mais le coït est pour eux un lourd sacrifice, et non un plaisir; il les rend pour des journées entières faibles, énervés et souffrants. Quand ces uranistes ne sont pas capables de contrebalancer les idées et les représentations d'entrave, soit par l'effort énergique de leur imagination, soit par l'emploi de boissons alcooliques excitantes, soit par des érections artificiellement créées à l'aide de vessies pleines, etc., ils sont complètement impuissants, tandis que le seul contact d'un homme peut leur donner des érections et même de l'éjaculation.

Danser avec une femme est désagréable à l'uraniste. La danse avec un homme, surtout avec un homme de formes sympathiques, lui paraît être le plus grand plaisir.

L'uraniste masculin, quand il est d'une classe bien élevée, n'a pas d'antipathie pour les rapports non sexuels avec les femmes, quand leur conversation et leur goût artistique lui paraissent agréables. Il n'abhorre la femme que dans son rôle sexuel.

La femme homosexuelle présente ces mêmes phénomènes, _mutatis mutandis_. À ce degré de l'aberration sexuelle, le caractère et les occupations restent conformes au sexe que l'individu représente. La perversion sexuelle reste une anomalie isolée, mais qui laisse des traces profondes dans l'existence sociale et intellectuelle de la personne en question. Conformément à ce fait, elle se sent, dans n'importe quel acte sexuel, dans le rôle qui lui échouerait dans le cas d'une tendance hétérosexuelle.

Il y a cependant des cas intermédiaires, formant une transition vers le troisième groupe, dans ce sens que la personne s'imagine, désire ou rêve le rôle sexuel qui correspondrait à ses sentiments homosexuels et qu'il se manifeste incomplètement des penchants à des occupations, des tendances de goût, qui ne sont pas conformes au sexe que l'individu représente. Dans certains cas on a l'impression que ces phénomènes ont été artificiellement produits par l'influence de l'éducation, dans d'autres qu'ils représentent des dégénérescences plus profondes et produites, dans les limites du degré en question, par une activité sexuelle perverse (masturbation); ces derniers cas présentent des phénomènes de dégénérescence progressive analogues à ceux que nous avons observés dans les inversions sexuelles acquises.

En ce qui concerne la façon de se satisfaire au point de vue sexuel, il faut remarquer que, chez beaucoup d'uranistes hommes, qui sont atteints de faiblesse sexuelle irritable, la seule accolade suffit pour provoquer une éjaculation. Les personnes sexuellement hyperesthésiques et atteintes de paresthésie des sentiments esthétiques, ont souvent un plus grand plaisir à se commettre avec des individus sales et communs, pris dans la lie de la populace.

Sur le même terrain se produisent des désirs pédérastes (naturellement actifs) et d'autres aberrations; mais il est rare, et évidemment c'est seulement chez des personnes d'une moralité défectueuse et très cupides, que le _libido nimia_ amène aux actes de pédérastie.

Contrairement aux vieux débauchés corrompus qui préfèrent des garçons et pratiquent de préférence la pédérastie, l'affection sexuelle des uranistes adultes ne paraît pas se tourner vers les individus masculins non développés.

L'uraniste ne pourrait probablement devenir dangereux pour les garçons que par suite d'un rut violent, ou quand il ne trouve pas mieux.

Le mode de satisfaction sexuelle des uranistes féminins est probablement la masturbation mutuelle et passive; ces personnes trouvent le coït aussi dégoûtant, fatigant et inadéquat que l'homme uraniste.

OBSERVATION 112.--L'observation suivante est l'extrait d'une très longue autobiographie qu'un médecin atteint d'inversion sexuelle a mise à ma disposition.

J'ai quarante ans; je suis né d'une famille très saine[94], j'ai toujours été bien portant; je passais pour un modèle de fraîcheur physique et intellectuelle, d'énergie; je suis d'une constitution robuste, mais je n'ai que peu de barbe; sauf aux aisselles et au _mons Veneris_, je n'ai pas de poils sur le corps.

[Note 94: Plus tard, on a appris qu'un proche parent était mort fou, et que huit soeurs et frères du malade avaient péri entre l'âge de un à huit ans d'_hydrocephalus acutus_ ou _chronicus_.]

Peu après ma naissance, mon pénis était déjà extraordinairement grand; à l'heure qu'il est, il a en _statu erectionis_ 21 centimètres de longueur et une circonférence de 14 centimètres. Je suis excellent cavalier, gymnaste, nageur; j'ai pris part à deux campagnes comme médecin militaire. Je n'ai jamais eu de goût pour les vêtements de femme ni pour les occupations féminines. Jusqu'à l'âge de puberté, j'étais timide en face du sexe féminin, et je le suis encore quand je me trouve en présence de femmes que je ne connais que depuis peu de temps.

De tout temps la danse me fut antipathique. À l'âge de huit ans s'éveilla en moi l'affection pour mon propre sexe. Tout d'abord j'éprouvais du plaisir en regardant les parties génitales de mes frères. _Fratrem meum juniorem impuli ut alter alterius genitalibus luderet, quibus factis penis meus se erexit._ Plus tard, en prenant un bain avec les enfants de l'école, les garçons m'intéressaient beaucoup, les filles pas du tout. J'avais si peu de goût pour elles qu'à l'âge de quinze ans encore je croyais qu'elles étaient munies d'un pénis comme nous autres. En compagnie de garçons ayant les mêmes sentiments, nous nous amusions _vicissim genitalibus nostris ludere_. À l'âge de onze ans et demi, on me donna un précepteur très sévère; je ne pouvais que rarement aller en cachette trouver mes camarades. J'apprenais très facilement, mais je ne m'accordais pas bien avec mon précepteur; un jour qu'il m'ennuyait trop, je me mis en rage et je courus sur lui avec un couteau; je l'aurais tué avec plaisir, s'il ne m'avait pas saisi le bras. À l'âge de douze ans et demi, j'ai déserté la maison paternelle pour une raison analogue, et pendant six semaines je rôdai dans le pays voisin.

On me mit ensuite au lycée; j'étais déjà développé sexuellement, et, en nous baignant, je m'amusais avec les garçons de la manière que j'ai indiquée, plus tard aussi par l'_imitatio coïtus inter femora_. J'avais alors treize ans. Les filles ne me plaisaient pas du tout. Des érections violentes m'amenèrent à jouer avec mes parties génitales; l'idée me vint aussi _penem in os recipere_, ce à quoi j'arrivai en me courbant. Je provoquai, par ce moyen, une éjaculation. C'est ainsi que j'arrivai à pratiquer la masturbation. J'en fus vivement effrayé, je me considérais comme un criminel; je me découvris à un condisciple âgé de seize ans. Celui-ci m'éclaira, me rassura et conclut avec moi une liaison d'amour. Nous étions heureux et nous nous satisfaisions par l'onanisme mutuel. En outre, je me masturbais aussi; au bout de deux ans, cette union fut rompue, mais, aujourd'hui encore, quand nous nous rencontrons par hasard--mon ami est un fonctionnaire supérieur--l'ancienne flamme se rallume de nouveau.

Ce temps que j'ai passé avec mon ami H... fut bien heureux, et j'en payerais le retour avec le sang de mon coeur. La vie m'était alors un plaisir; mes études étaient pour moi comme un jeu facile; j'avais de l'enthousiasme pour tout ce qui est beau.

Pendant ce temps, un médecin, ami de mon père, me séduisit en me caressant, à l'occasion d'une visite, en m'onanisant, en m'expliquant les procédés sexuels et en m'engageant à ne jamais me faire de manustuprations, cet acte étant très préjudiciable à la santé. Il pratiqua alors avec moi l'onanisme mutuel et me déclara que c'était pour lui le seul moyen de fonctionner au point de vue sexuel. Il a, dit-il, le dégoût des femmes; voilà pourquoi il a vécu en désaccord avec sa femme, morte depuis. Il m'invita avec insistance à venir le voir le plus souvent possible. Ce médecin était un homme de belle prestance, père de deux fils âgés du quatorze et quinze ans, avec lesquels, l'année suivante, je nouai une liaison d'amour analogue à celle que j'entretenais avec mon ami H... J'avais honte d'avoir fait des infidélités à ce dernier; toutefois je continuais mes rapports avec le médecin. Il pratiquait avec moi l'onanisme mutuel, me montrait nos spermatozoïdes sous le microscope; il me montrait aussi des ouvrages et des images pornographiques, mais qui ne me plaisaient guère, car je n'avais d'intérêt que pour les corps masculins. Plus tard, à l'occasion d'une visite, il me pria de lui accorder une faveur qu'il n'avait encore jamais goûtée et dont il avait grande envie. Comme je l'aimais, je consentis à tout. _Instrumentis anum dilatavit, me pædicavit, dum simul penem meum trivit ita ut eodem tempore dolore et voluptate affectus sim._ Après cette découverte j'allai immédiatement trouver mon ami H..., croyant que cet homme aimé me donnerait un plaisir plus grand encore. _Alter alterum pædicavit_; mais nous fûmes déçus tous les deux et nous n'y revînmes plus; car, passif, je n'éprouvais que de la douleur; et, actif, je n'avais pas de plaisir, tandis que l'onanisme mutuel nous procurait la plus grande jouissance. Je me laissai faire encore plusieurs fois par le médecin, et encore je ne le fis que par gratitude. Jusqu'à l'âge de quinze ans, je pratiquai avec des amis l'onanisme passif ou mutuel.

J'étais devenu grand; les femmes et les filles me faisaient toutes sortes d'avances; mais je les fuyais comme Joseph fuyait la femme de Putiphar. À l'âge de quinze ans, je vins dans la capitale. Je n'avais que rarement l'occasion de satisfaire mon penchant sexuel. En revanche, je jouissais à l'aspect des images et des statues d'hommes, et je ne pouvais m'empêcher d'embrasser ardemment les statues aimées. L'ennui principal pour moi, c'étaient les feuilles de vigne qui couvraient les parties génitales.

À l'âge de dix-sept ans, je me fis inscrire à l'Université. De nouveau je vécus deux ans avec mon ami H...

À l'âge de dix-sept ans et demi on me poussa, alors que j'étais en état d'ivresse, à faire le coït avec une femme. Je me forçai; mais, aussitôt l'acte accompli, je pris la fuite, rempli de dégoût. De même qu'après ma première manustupration active, j'eus comme le sentiment que j'avais commis un crime. Dans un nouvel essai que je fis, sans être ivre, _puella nuda pulcherrima operante erectio non evenit_, tandis que la vue seule d'un garçon ou le contact de ma cuisse avec une main d'homme rendait mon pénis raide comme de l'acier. Mon ami H... venait, il y a peu de temps, de faire la même expérience. Nous nous creusâmes alors la tête, mais en vain, pour en découvrir la cause. Je laissai donc les femmes pour ce qu'elles sont, et je trouvai mon plaisir chez des amis par l'onanisme passif et mutuel: entre autres je le pratiquais avec les deux fils du médecin qui, depuis mon départ, avait abusé de ses enfants en leur faisant de la _pædicatio_.

À l'âge de dix-neuf ans je fis la connaissance de deux vrais uranistes.

A..., cinquante-six ans, d'un extérieur féminin, imberbe, très médiocre au point de vue intellectuel, avec un instinct sexuel très fort et qui s'est manifesté trop prématurément, a pratiqué l'amour uraniste depuis l'âge de six ans. Il venait tous les mois une fois dans la capitale. J'étais obligé de coucher avec lui: il était insatiable d'onanisme mutuel et me força aussi à la _pædicatio_ active et passive, ce que j'ai dû accepter à contre-coeur, par-dessus le marché.

B..., négociant, trente-six ans, d'apparence tout à fait virile, avait des besoins énormes, de même que moi-même. Il savait donner à ses manipulations sur mon corps un tel charme que je dus lui servir de cynède. C'est le seul avec lequel j'éprouvai dans le rôle passif quelque jouissance. Il m'avoua que, rien qu'en me sachant près de lui, il était pris d'érections très tourmentantes: quand je ne pouvais pas le servir, il était obligé de se soulager par la masturbation.

Malgré ces amourettes, j'étais assistant de clinique à l'hôpital et je passais comme très zélé et très capable dans mon métier. Bien entendu, j'ai cherché dans toute la littérature médicale une explication de ma bizarrerie sexuelle. Partout je la trouvais stigmatisée comme un délit qui mérite d'être puni, tandis que moi je n'y pouvais reconnaître que la simple et naturelle satisfaction de mes désirs sexuels. J'avais la conscience que cette particularité m'est venue de naissance; mais, me sentant en antagonisme avec le monde entier, et souvent près de la folie et du suicide, j'essayais toujours et toujours de satisfaire avec les femmes mon immense appétit génital. Le résultat était toujours le même: ou il y avait absence de toute érection ou, quand je réussissais à faire l'acte, il y avait dégoût et horreur d'y revenir.

Étant médecin-major, je souffris énormément à la vue et au contact de milliers de corps d'hommes nus. Heureusement, je contractai une liaison d'amour avec un lieutenant qui partageait mes sentiments, et je passai encore une fois une période de divines délices.

Par amour pour lui, je me laissai décider à la _pædicatio_, que son âme désirait tant. Nous nous aimâmes jusqu'à sa mort, à la bataille de Sedan. Depuis, je n'acceptai plus jamais la _pædicatio_ ni passive, ni active, bien que j'aie eu beaucoup d'amourettes et que je sois un personnage très demandé.

À l'âge de vingt-trois ans, je suis allé m'établir comme médecin à la campagne, j'étais très couru et très aimé comme médecin. Pendant cette période, je me satisfaisais avec des garçons de quatorze ans. Je me suis, à cette époque, lancé dans la vie politique et brouillé avec le clergé. Un de mes amants me trahit, le clergé me dénonça et je fus forcé de prendre la fuite. L'enquête judiciaire conclut en ma faveur. J'ai pu rentrer, mais je fus vivement ébranlé et je profitai de la guerre qui venait d'éclater (1870) pour servir sous les armes, espérant trouver la mort. Je rentrai de la guerre, avec nombre de distinctions honorifiques; homme mûr et calme, je ne trouvais plus de plaisir que dans les travaux assidus de mon métier. J'espérais que mon énorme instinct génital était près de s'éteindre, épuisé que j'étais par les immenses fatigues de la campagne.

À peine fus-je reposé que l'ancien instinct indomptable recommença à se faire sentir en moi et m'entraîna à des satisfactions effrénées. Souvent je faisais mon examen de conscience, me reprochais mon penchant répréhensible aux yeux du monde, sinon aux miens.

Pendant un an, je m'abstins, en déployant toute ma force de volonté; ensuite, j'allai dans la capitale pour me forcer aux rapports avec les femmes. Moi qui, à la vue du plus sale garçon d'écurie, étais pris d'érections violentes, je n'avais guère d'émotion auprès de la plus belle des femmes. Je rentrais anéanti. J'avais un garçon pour mon service et en même temps pour mes satisfactions sexuelles.

La solitude de la vie du médecin du campagne, le vif désir d'avoir des enfants, me poussaient au mariage. Du reste, je voulais couper court aux cancans des gens, et j'espérais en outre triompher enfin de mon fatal penchant.

Je connaissais une demoiselle pleine de bonté et de coeur, et de l'amour de laquelle j'étais convaincu. Je réussis, grâce à l'estime et à l'adoration que j'avais pour ma femme, à remplir mes devoirs conjugaux. Ce qui me facilita ma tâche, ce fut l'air garçon qu'avait ma femme. Je l'appelais mon Raphaël, je fouettais mon imagination pour évoquer des images de garçons et arriver ainsi à l'érection. Mon imagination se lassa au bout d'un moment: c'en était fait de l'érection. Je ne pouvais pas dormir dans le même lit que ma femme. Dans ces deux dernières années, le coït m'a toujours été de plus en plus difficile à exécuter, et, depuis deux ans, nous y avons renoncé. Ma femme connaît mon état d'âme. Sa bonté de coeur et son amour pour moi ont pu la décider à n'y attacher aucune importance.

Mon penchant sexuel pour mon propre sexe est resté toujours le même, et malheureusement il m'a forcé souvent à faire des infidélités à ma femme.

Aujourd'hui encore, l'aspect d'un garçon de seize ans me met dans une vive excitation sexuelle avec des érections gênantes, de sorte que je me soulage à l'occasion par la manustupration du garçon ou par la masturbation sur moi-même.

Les tourments que je souffre sont indescriptibles. Faute de mieux, _uxor mea penem lerit, sed quod mulieris manus magno opere post dimidiam horam aduquitur, pueri manus post nonnulla momenta adsequitur_. Et ainsi je passe ma vie misérable, esclave de la loi et de mon devoir envers ma femme!

Je n'ai jamais eu le désir de la _pædicatio_ ni active ni passive. Quand je la faisais ou la subissais, c'était toujours par gratitude et par complaisance.

Le médecin auquel je dois cette auto-observation m'affirme que, jusqu'ici, il a eu des rapports sexuels avec au moins six cents uranistes. Il y en a beaucoup qui vivent encore et occupent des positions sociales très élevées et très respectées (10 p. 100 seulement d'entre eux sont devenus plus tard amateurs de femmes). Une autre partie ne déteste pas la femme, mais a plus de penchant pour le sexe masculin; les autres sont exclusivement et pour toujours amateurs d'hommes.

Ce médecin prétend n'avoir jamais rencontré de conformations anormales des parties génitales chez ces six cents uranistes; mais il a souvent pu remarquer certains rapprochements vers les formes féminines, le peu d'abondance des poils, un teint plus tendre, une voix plus haute. Il y avait souvent aussi un développement des mamelles; X..., _affirmat ab 13-15 anno lac in mammis suis habuisse quod amicus H... esuxit_. Seuls 10 p. 100 de ces hommes montraient du goût pour les occupations féminines. Tous ses amis étaient atteints d'un penchant sexuel anormalement précoce et fort. La grande majorité d'entre eux se sentait vis-à-vis l'un de l'autre comme hommes, se satisfaisait par l'onanisme mutuel, manustupration sur l'amant ou par l'amant. La plupart d'entre eux inclinaient vers la pédérastie active. Mais souvent, la crainte du Code pénal ou des raisons esthétiques contre l'anus, sont les causes pour lesquelles l'acte n'est pas exécuté. Ils se sentent rarement dans le rôle de femme vis-à-vis des autres, et ont rarement un penchant à la pédérastie passive.

Au commencement de l'année 1887, ce médecin fut arrêté parce qu'il s'était livré à des actes d'impudicité avec deux garçons de quatorze ans. Le délit consistait en ce qu'il faisait d'abord frotter par les garçons _mentulam propriam inter femora viri_ jusqu'à ce que l'éjaculation se produisît, et qu'il exécutait le même procédé _cum mentula propria inter femora pueri_. Lors des débuts judiciaires, on admit qu'on se trouvait en présence d'un instinct morbide; mais il fut prouvé que l'inculpé n'avait pas de troubles mentaux, qu'il n'avait pas perdu son libre arbitre, en tout cas qu'il n'avait pas agi sous une impulsion irrésistible.

Toutefois, il fut condamné à un an de prison, tout en tenant compte des plus grandes circonstances atténuantes.

OBSERVATION 113.--M. X..., de haute position sociale, m'a consulté pour une neurasthénie et une insomnie dont il souffre depuis des années. L'enquête sur la cause du mal a amené le malade à avouer qu'il a un penchant sexuel anormal pour son propre sexe, qu'il a en général de grands besoins sexuels, et que probablement sa maladie de nerfs vient de là. Les passages suivants de l'historique de la maladie de cet homme très intelligent pourront présenter quelque intérêt scientifique.

«Mon sentiment sexuel anormal remonte à l'époque de mon enfance. À l'âge de trois ans, un journal de modes me tomba par hasard entre les mains. J'embrassai les belles gravures d'hommes à en déchirer le papier, et je ne fis pas même attention aux figures de femmes. Je détestais les jeux des garçons.

J'aimais mieux jouer avec les filles, car elles avaient toujours des poupées. Je confectionnais de préférence des robes pour les poupées; aujourd'hui encore, malgré mes trente-trois ans, les poupées m'intéressent beaucoup. Étant encore petit garçon, je restais des heures entières aux aguets des cabinets _ut virorum genitalia adspicerem_. Quand je réussissais à en apercevoir, j'avais toujours une émotion étrange et j'étais pris d'une sorte de vertige. Les hommes frêles m'étaient peu sympathiques, mais les garçons surtout m'étaient absolument indifférents. À l'âge de treize ans, je me livrai à l'onanisme. De l'âge de treize ans jusqu'à quinze ans, je dormis dans le même lit qu'un très beau jeune homme. C'était mon bonheur! _Per multas horas vespere pene erecto illum domum venientem expectavi. Quod si ille fortuito genitalia mea in tecto tetigit, summa voluptate affectus sum._ À l'âge de quatorze ans, j'avais un camarade d'école qui partageait mes goûts. _In schola per nonnulas horas alter genitalia alterius tenebat manibus._ Ah! quelles heures délicieuses! Je stationnais dans les maisons de bains le plus souvent que je pouvais. L'aspect des parties génitales viriles me causait de violentes érections. À l'âge de seize ans, je fus envoyé dans la grande ville. La vue de tant de beaux hommes me ravissait. À l'âge de dix-sept ans et demi, j'essayai le coït avec une fille publique, mais, pris de dégoût et de répugnance, je fus incapable de l'accomplir. D'autres essais encore échouèrent, jusqu'à l'âge de dix-neuf ans. Alors je réussis une fois; mais le coït ne me procura aucun plaisir, il me laissa plutôt un sentiment de dégoût. Je me fis violence; j'étais fier du succès, de cette preuve que j'étais pourtant un homme, ce dont j'avais commencé à douter.

Des essais ultérieurs ne réussirent plus. Le dégoût était trop vif. Quand la femme se déshabillait j'étais obligé d'éteindre tout de suite la lumière. Je me crus alors impuissant; je consultai des médecins; je fréquentai les bains et les établissements hydrothérapiques pour guérir ma prétendue impuissance, car je ne savais pas du tout ce que je devais en penser. J'aimais la société des dames, par vanité peut-être, car je paraissais sympathique et aimable à la plupart des femmes. Je n'estimais chez la femme que les qualités spirituelles et esthétiques. J'aimais à danser avec des femmes douées de ces qualités, mais quand ma danseuse se serrait pendant la danse contre moi, j'éprouvais une sensation fortement désagréable, du dégoût même, et j'aurais bien voulu la battre. Quand, par hasard, il arrivait qu'un monsieur, par pure plaisanterie, dansait avec moi, j'avais toujours le rôle de la dame. Alors je me serrais, je me pressais contre lui, et j'en étais tout ravi et content. Quand j'eus dix-huit ans, un monsieur qui venait dans notre bureau dit un jour: «C'est un gentil garçon, pour lequel on pourrait, en Orient, demander à chaque instant une livre sterling.» Ce propos m'intrigua beaucoup, et j'aurais bien voulu avoir le mot de cette énigme. Un autre monsieur aimait à plaisanter avec moi et, en sortant de chez nous, il m'enlevait souvent des baisers que, hélas! je lui aurais si volontiers accordés. Ce voleur de baisers est devenu plus tard un de mes amants. Grâce à ces circonstances, mon attention fut éveillée, et j'attendais une occasion propice.

Quand j'eus atteint l'âge de vingt-cinq ans, il arriva un jour qu'un ancien capucin me fixa du regard. Il devint pour moi comme un Méphisto. Enfin il m'adressa la parole. Aujourd'hui encore, en y pensant, je crois sentir les battements précipités de mon coeur; j'étais près de m'évanouir. Il me donna rendez-vous pour le soir dans un restaurant. J'y allai; mais, arrivé à la porte, je m'en retournai; je redoutais des mystères terribles. La soirée suivante, le capucin me rencontra de nouveau. Il me persuada, m'amena dans sa chambre, car c'est à peine si je pouvais marcher, tellement mon émotion était grande. Mon séducteur me fit asseoir sur le canapé, me fixa en souriant de ses beaux yeux noirs: je perdis connaissance.

Il me faudrait beaucoup écrire pour pouvoir donner une idée approximative de cette volupté, de ces joies divines et idéales qui remplissaient toute mon âme; je crois que seul un jeune homme innocent, amoureux par-dessus les oreilles, qui, pour la première fois, arrive à satisfaire sa langueur amoureuse, pourrait être aussi heureux que je le fus dans cette soirée mémorable. Mon séducteur exigea ma vie par plaisanterie--(ce que je pris d'abord au sérieux). Je le priai de me laisser être heureux encore pendant quelque temps, et alors je serais prêt à mourir avec lui. C'eût été bien conforme à mes idées exaltées de cette époque. J'entretins alors pondant cinq ans une liaison avec cet homme qui m'est encore si cher aujourd'hui. Ah! que j'étais heureux à cette époque, mais souvent aussi malheureux! Je n'avais qu'à le voir causer avec un joli garçon, et la rage de la jalousie s'éveillait en moi.

À l'âge de vingt-sept ans, je me suis fiancé avec une jeune dame. Son esprit, ses sentiments délicats et esthétiques ainsi que des raisons financières, dans l'intérêt de mon commerce, me décidèrent à songer à me marier avec elle. D'ailleurs, je suis un grand ami des enfants, et toutes les fois que je rencontrais un pauvre journalier qui avait avec lui sa femme et un bel enfant, j'enviais son bonheur de père de famille.

Je m'illusionnais donc moi-même; je traversai sans accident ma période de fiançailles; cependant, en embrassant ma fiancée, j'éprouvais plutôt de l'angoisse et de la peur que du plaisir. Une ou deux fois il arriva pourtant qu'après un copieux dîner, en l'embrassant vivement et courageusement, j'eus des érections. Que j'étais alors heureux! Je me voyais déjà papa! Deux fois je fus sur le point de rompre le mariage. Le jour des noces,--les invités étaient déjà réunis,--je m'enfermai dans ma chambre; je pleurai comme un enfant; je ne voulais pas me marier. Cédant aux persuasions des membres de ma famille auxquels je donnais les raisons les plus futiles, je me laissai traîner en toilette de rue devant l'autel.

_Uxor mea nuptiarum tempore menses habuit._

Oh! que j'en rendis grâce à tous les saints! Aujourd'hui encore je suis convaincu que seule cette circonstance m'a permis d'accomplir plus tard le coït.

J'ignore encore aujourd'hui comment je suis arrivé à pouvoir plus tard faire cet acte avec ma femme et procréer un charmant garçon. Il est ma consolation dans ma vie manquée. Je ne puis que remercier le bon Dieu du bonheur d'avoir un enfant. Ma vie conjugale fut pour ainsi dire une filouterie. Ma femme, que j'estime beaucoup à cause de ses qualités excellentes, ne se doute pas du tout de mon état réel; seulement elle se plaint souvent de ma froideur. Grâce à sa bonté de coeur et à sa naïveté, il me fut possible de lui faire accroire que l'accomplissement du devoir conjugal ne se fait qu'une fois par mois. Comme elle n'est pas sensuelle et que je trouve toujours une excuse dans ma nervosité, je réussis à la tromper. Le coït est pour moi le plus grand sacrifice qu'on puisse imaginer. Grâce à de fortes libations de vin et en utilisant le matin les érections produites sous l'influence de la réplétion vésicale, je réussis à faire le coït une fois par mois; mais je n'éprouve aucune volupté; j'en suis tout affaibli, et le lendemain je sens une aggravation de mes malaises nerveux. Seule la conscience d'avoir rempli mon devoir conjugal envers ma femme, que j'aime du reste, m'est alors un plaisir, une satisfaction morale. Il n'en est pas ainsi avec un homme. Je peux cohabiter avec lui plusieurs fois dans la même nuit, en me sentant toujours dans le rôle de l'homme. J'éprouve alors la plus grande volupté, le bonheur le plus pur, et je m'en sens rasséréné et content. Ces temps derniers, mon penchant pour les hommes s'est un peu relâché. J'ai même eu le courage d'éviter un beau jeune homme qui me faisait la cour. Cela durera-t-il? Je crains que non. Je ne puis pas du tout me passer de l'amour des hommes; quand je suis forcé de m'en priver, je me sens abattu, fatigué, misérable, et j'ai alors des douleurs et des congestions à la tête. J'ai toujours compris que ma bizarrerie regrettable est morbide et congénitale; je m'estimerais heureux si je n'étais pas marié. Je plains ma femme, si bonne et si gentille. Souvent je suis pris de la peur de ne pouvoir plus vivre avec elle. Alors des idées de divorce me viennent, ou je fais le projet de me suicider ou bien de partir pour l'Amérique.

Le malade, auquel je dois cette communication, ne présente à première vue aucun signe de son état. Il est d'un _habitus_ tout à fait viril, porte une forte barbe, a la voix forte et grave, et les parties génitales tout à fait normales. Le crâne a une conformation normale; les stigmates de dégénérescence manquent absolument; seulement son oeil, particulièrement nerveux, rappelle la névropathie. Les organes végétatifs fonctionnent normalement. Le malade présente les symptômes ordinaires d'une neurasthénie qu'on peut attribuer aux excès sexuels d'un homme ayant des besoins anormaux, dans ses rapports avec des personnes de son propre sexe, et aux influences nuisibles du coït forcé avec sa femme malgré son _horror feminæ_.

Le malade déclare être né de parents sains et n'avoir dans son ascendance ni névropathes ni aliénés. Son frère aîné fut marié pendant trois ans. Le mariage fut dissous parce que l'époux n'avait jamais eu de rapports sexuels avec sa femme. Il se maria une seconde fois. La seconde femme aussi se plaignit d'être négligée par son mari; mais elle a quatre enfants dont la légitimité n'est pas mise en doute. Une soeur est hystérique.

Le malade prétend avoir, étant jeune homme, souffert d'accès de vertige qui duraient plusieurs secondes et pendant lesquels il avait comme le sentiment que tout son être se désagrégeait. Il dit avoir été de tout temps très irritable, très émotif, et avoir eu de l'enthousiasme pour la poésie et pour la musique. Lui-même il dépeint son caractère comme mystérieux, anormal, nerveux, inquiet, extravagant et hésitant. Il est souvent exalté sans aucune raison, et ensuite déprimé sans motif, jusqu'à concevoir des idées de suicide. Il peut, par une transition rapide et subite, passer des sentiments religieux à la frivolité, de l'esthétique au cynisme, de la lâcheté à la provocation, de la crédulité bonasse à la méfiance, enfin de la tendance à faire du mal à autrui à celle d'être touché aux larmes du malheur des autres, d'être libéral jusqu'à la prodigalité et ensuite avare comme Harpagon. En tout cas, le malade est un être taré. Intellectuellement il semble être très bien doué; aussi nous a-t-il affirmé avoir appris avec facilité et avoir toujours été parmi les premiers en classe.

Le mariage de cet homme ne fut pas heureux. Le malade est resté neurasthénique malgré qu'il n'ait que rarement accompli avec sa femme l'acte sexuel si inadéquat et si nuisible pour lui, et qu'il n'ait pas moins rarement trouvé de compensations chez des amants masculins. Sa souffrance présentait par moments des exacerbations considérables jusqu'à désespérer de sa situation conjugale et sexuelle, et allant même jusqu'au plus violent _tædium vitæ_.

Sa femme est devenue hystéropathe, anémique, et le malade lui-même est d'avis qu'elle l'est devenue _ex abstinentia_. Quelque violence qu'il se fasse, quelque effort qu'il déploie, il lui est impossible depuis quelques années de faire le coït; les érections font absolument défaut, tandis qu'il se sent très puissant dans ses rapports avec ses amants masculins.

Le garçon de ces malheureux parents a maintenant neuf ans et se porte bien.

Le malade m'avoua encore qu'autrefois il n'était puissant pendant le coït avec sa femme qu'en évoquant par artifice dans son imagination l'image d'un homme aimé. (Extrait du _Lehrbuch der Psychiatrie_ de l'auteur, 2e édition, avec des notes supplémentaires).

OBSERVATION 114. Autobiographie.--L'auteur de ces lignes est uraniste de naissance.

Bien que je n'aie jamais rencontré d'autres uranistes, je suis complètement renseigné sur mon état, ayant réussi à me procurer avec le temps tous les ouvrages scientifiques qui traitent de ce sujet. Il n'y a pas longtemps que j'ai eu l'occasion de lire votre livre _Psychopathia sexualis_.

Je vis que vous examiniez et précisiez les choses sans préjugé, seulement dans l'intérêt de la science et de l'humanité.

Bien que je ne puisse vous communiquer beaucoup de faits nouveaux, je tiens tout de même à vous mentionner certaines choses que vous voudrez bien accepter comme une pierre de plus pour votre édifice; je les remets en pleine confiance entre vos mains, convaincu que vous vous en servirez pour notre réhabilitation sociale.

Vous êtes peut-être dans le vrai en supposant que nous sommes souvent atteints d'une tare héréditaire. Mon père souffrait d'une maladie de la moelle épinière avant ma naissance; plus tard, il est devenu mélancolique et s'est suicidé.

Un autre point cependant sur lequel je ferai mes réserves, est l'opinion exprimée par vous, dans un autre passage, que l'onanisme, pratiqué dès la première jeunesse, pourrait amener un individu à des penchants pervers.

Négociant, propriétaire d'un petit fonds de commerce, célibataire--(cela va de soi),--je viens de passer ma trentième année; j'ai l'apparence d'un homme bien portant et mon extérieur s'écarte à peine du type viril normal. J'ai ressenti à partir de l'âge de dix ans mes premières émotions sexuelles qui, dès le début, se portèrent exclusivement vers le sexe masculin.

À partir de l'âge de douze ans, j'ai pratiqué la masturbation. J'ai dû jusqu'à aujourd'hui me contenter de ce genre de satisfaction, le coït avec la femme ayant été impossible, malgré tous mes essais, et n'ayant jamais éprouvé de désirs mais plutôt du dégoût pour la femme, et par conséquent n'ayant jamais la moindre érection.

Si je dois faire maintenant une confession sur la manière de satisfaire mon instinct sexuel, je dois avouer qu'autrefois des camarades d'école, des garçons de mon âge, pouvaient provoquer chez moi une excitation sexuelle. Mon penchant pour les garçons de dix ans, mais surtout pour les jeunes gens de quinze à vingt ans, subsiste encore aujourd'hui.

Ce qui me charme avant tout, ce sont les formes des corps bien vigoureux mais pourtant délicats des cadets (élèves militaires), dont l'uniforme plein de goût et les manières distinguées m'excitent particulièrement.

Je n'ai pas eu l'occasion d'entrer avec eux en rapports, même purement sociaux. Je dois me contenter de les suivre dans les rues et les promenades ou bien dans les cas plus favorables, au restaurant, sur le tramway ou en chemin de fer; je m'assieds près d'eux et, quand je puis le faire sans être aperçu, je me satisfais au moyen de l'onanisme.

Mon désir le plus ardent serait souvent d'être l'ami, le serviteur ou l'esclave d'un de ces jeunes hommes.

Je ne pense jamais à la pédérastie directe: _exoptatum mihi est corpus tangere, amplecti, membrum meum ab amato juvene tangi, me autem genitalia vel podicem ejus osculare posse_.

J'ai souvent cette envie que Sacher Masoch dépeint dans son roman «La Vénus à la fourrure», dans lequel un homme se fait volontairement l'esclave d'une femme, et éprouve des frissons de volupté quand il est battu ou humilié par elle. Seulement, chez moi, ce sentiment est modifié dans ce sens que je ne voudrais nullement être l'esclave d'une femme, mais l'esclave d'un homme ou plutôt d'un jeune homme que j'aimerais tellement que je me mettrais à sa merci avec tout mon être.

Voilà quelles sont à peu près les scènes de volupté qui sont présentes à mon esprit pendant que je m'onanise, scènes dans lesquelles je me représente toujours les jeunes hommes ou les garçons que j'ai rencontrés.

Je sens bien que l'onanisme est toujours un pis-aller bien triste et bien incomplet.

Voici comment je procède dans mon rêve de volupté.--(Je dis tout, car je tiens à écrire la vérité et toute la vérité.)--Je me figure m'être engagé à une obéissance absolue envers un jeune homme qui me plaît au physique. Je m'imagine qu'il vient m'humilier, qu'il exige, par exemple, que je baise ses pieds ou qu'il m'oblige à renifler ses chaussettes trempées de sueur. _Quia quod exopto et concupisco mihi non contingit meas crepidas (chaussettes) olfacio casque in os recipio, genitalia mea iis praestringo, quibus factis mox pene erecto voluptate perturbatus semen ejaculo._

Dans l'évocation de ces images, je suis allé même jusqu'à me figurer que le jeune homme que je me représentais comme mon maître, m'ordonnait pour m'humilier de manger de ses excréments. Alors, à défaut de la réalisation de la scène imaginée, je mange de mes propres excréments, toutefois en petite quantité seulement, avec un dégoût partiel et un vif battement de coeur; alors il se produit une violente érection suivie d'éjaculation.

Cependant, je n'arrive à ces scènes malpropres d'une imagination fiévreuse et à leur exécution que lorsque je me suis privé, pendant un laps de temps plus ou moins long, du plaisir de me satisfaire par l'onanisme, dans le voisinage immédiat d'un jeune homme.

Ce dernier procédé est plus conforme à mon naturel, car il me procure un peu plus de jouissance et en quelque sorte un rassérènement physique et intellectuel, bien que je n'aie pas encore pu arriver à mon idéal d'une satisfaction réelle et directe, accordée avec consentement mutuel.

Je crois presque que l'horrible fantaisie dont j'ai parlé n'est que la conséquence de la privation des satisfactions normales, c'est-à-dire des satisfactions qui sont normales pour moi, dans ma nature d'uraniste. Je crois que, par une satisfaction régulière, corps à corps, cette passion poussée jusqu'à la folie se calmerait et renoncerait en tout cas à de pareilles extravagances. Ou, pour être plus précis, c'est l'effet final de mes essais d'abstinence, car c'est seulement après une plus ou moins longue période de privation que j'aboutis à ces images de folie et de volupté.

Je crois même que, dans d'autres circonstances sociales, je serais capable de grandes et de nobles affections ainsi que d'abnégation. Mes idées ne sont point exclusivement charnelles ou morbidement sensuelles. Que de fois, à l'aspect d'un beau jeune homme, je suis saisi d'un sentiment profond et romanesque! Et alors, je récite comme une prière ce beau vers de Heine:

«Tu es comme une fleur, si délicieuse, si belle, si pure, etc.»

Un jour que je dus me séparer d'un jeune homme que j'estimais et que j'appréciais, bien qu'il ignorât mon amour pour lui, ce furent les beaux vers de Scheffel qui me revinrent, ces beaux vers dont la dernier couplet--_mutatis mutandis_--résonnait surtout dans mon âme:

«Le monde est devant moi, gris comme le ciel. Mais que mon sort tourne au bien ou au mal!--Cher ami, fidèle je pense à toi;--Que Dieu t'ait en sa garde! C'eût été trop beau!--Que Dieu te protège! Le sort en a décidé autrement.»

Jamais un jeune homme ne s'est encore douté de mon amour pour lui; je n'ai porté à aucun un funeste préjudice au point de vue moral; mais il y en a beaucoup à qui j'ai frayé le chemin; alors je ne recule devant aucune peine, et je fais tous les sacrifices que je puis faire.

Quand j'ai l'occasion d'avoir auprès de moi un ami aimé, de le former, de le maintenir et de le protéger, quand mon amour, resté ignoré, est payé de retour (bien entendu par une affection non sexuelle), alors les sales images de mon imagination se dissipent. Alors mon amour devient presque platonique; il s'ennoblit, pour retomber ensuite dans la fange, quand il ne lui est pas donné de se manifester dignement.

Je suis d'ailleurs, sans me flatter, un homme qui ne compte pas parmi les plus méchants. D'un esprit plus vif que la moyenne des gens, je prends part à tout ce qui émeut l'humanité. Je suis bon, doux et facile à apitoyer; je ne ferais pas de mal à une bête et moins encore à un être humain; au contraire, partout où je le peux, je fais le bien et des actions humanitaires.

Bien que, devant ma conscience, je ne puisse rien me reprocher et que je repousse vivement le jugement du monde sur nous, je souffre beaucoup. Il est vrai que je n'ai jamais fait de mal à personne et que je crois mon amour, dans ses manifestations nobles, un sentiment aussi élevé que l'amour des hommes normaux; mais, avec le sort malheureux que nous prépare l'intolérance et l'ignorance, je souffre souvent très durement, au point d'être las de cette vie.

Il n'y a pas d'écrits ni de paroles qui puissent dépeindre toute notre misère, toutes nos situations malheureuses, la peur continuelle d'être découverts dans notre anomalie et d'être mis au ban de la société. La seule idée d'être découvert, de perdre sa position et d'être répudié par tout le monde, est plus pénible qu'on ne le croit. Alors tout ce qu'on aurait fait de bien serait oublié; tout individu de prédisposition normale se rengorgerait, fort de son sentiment de haute moralité, même s'il eût agi le plus cyniquement en ce qui concerne son amour. Je connais plus d'un individu normal dont la frivolité en amour me semblera toujours difficile à comprendre.

Cependant, qu'importe notre misère! Nous pouvons finir nos jours malheureux en maudissant l'humanité. En vérité, souvent j'aspire au calme de l'asile d'aliénés. Que ma vie finisse quand il le faudra! Le plus tôt serait le mieux; je suis prêt.

Pour passer à une autre question, je crois aussi, comme les autres qui vous ont écrit, que notre nervosité n'est que le résultat de notre existence malheureuse et infiniment misérable au milieu de la société humaine.

Et maintenant, encore une remarque. À la fin de votre ouvrage, vous parlez de la suppression de l'article du Code relativement à nos actes. Certes, par cette suppression l'humanité ne périra point. En Italie, comme je crois le savoir, il n'y a pas de paragraphe de ce genre. Et pourtant l'Italie n'est pas une contrée sauvage, mais un pays civilisé. Et moi qui suis obligé de saper ma santé par l'onanisme, je ne pourrais pas être atteint par la loi, dont jusqu'ici je n'ai violé aucun article. Pourtant je souffre de ce maudit mépris qui pèse sur nous. Mais comment l'opinion de la société pourrait-elle se modifier, tant qu'un article du Code la confirmera dans sa fausse moralité. La loi doit en tout cas répondre à la conscience du peuple, non pas à la conscience populaire qui est erronée, mais aux opinions des gens les mieux pensants et les plus instruits de la nation; elle ne doit pas se régler sur les désirs et les préjugés d'une populace superstitieuse et obscure.

Les esprits perspicaces ne doivent pas persévérer plus longtemps dans les vieilles opinions à ce sujet.

Excusez-moi, Monsieur, de terminer sans me nommer. Ne cherchez pas après moi. Je ne pourrais rien ajouter qui soit digne d'être noté. Je vous remets ces lignes dans l'intérêt de mes compagnons de malheur. Publiez-en ce que vous croyez utile dans l'intérêt de la science, de la vérité et de l'équité.

OBSERVATION 115.--Par une soirée d'été, au crépuscule, X. Y..., docteur en médecine dans une ville de l'Allemagne du Nord, a été pris en flagrant délit par un garde champêtre, au moment où il faisait sur un chemin des actes d'impudicité avec un vagabond. Il masturbait ce dernier et ensuite _mentulam alius in os suum immisit_. X... s'est soustrait aux poursuites judiciaires en prenant la fuite. Le procureur royal abandonna la plainte parce qu'il n'y avait aucun scandale public et que l'_immissio membri in anum_ n'avait pas eu lieu. On a trouvé en la possession d'X... une vaste et longue correspondance uraniste qui a permis de constater que, depuis des années, il avait des rapports uranistes suivis avec des personnes appartenant à toutes les classes de la société. X... est issu d'une famille tarée. Le grand-père du côté paternel est mort aliéné et s'est suicidé. Le père était un homme de constitution faible et de caractère bizarre. Un frère du malade s'est masturbé dès l'âge de deux ans. Un cousin était inverti, il commit les mêmes actes contre les bonnes moeurs que X...; c'était un jeune homme imbécile; il a fini ses jours avec une maladie de la moelle épinière. Un frère de son grand-père du côté paternel était hermaphrodite. La soeur de sa mère était folle. La mère passe pour être bien portante. Le frère de X... est nerveux et à des accès de colère violente.

Étant enfant, X... était aussi très nerveux. Le miaulement d'un chat lui causait une peur terrible; on n'avait qu'à imiter la voix d'un chat pour qu'il se mît à pleurer amèrement et à se cramponner de peur aux personnes de son entourage.

À l'occasion de maladies peu graves, il était toujours pris de fièvres violentes. C'était un enfant calme, rêveur, doué d'une imagination très vive, mais de faibles moyens intellectuels. Il ne rechercha jamais les jeux des garçons. Il s'amusait, de préférence, aux occupations féminines. Il avait un plaisir particulier à coiffer la servante de la maison ou son frère.

À l'âge de treize ans, X... fut mis en pension. Là, il pratiqua l'onanisme mutuel, séduisit ses camarades, se rendit impossible par sa conduite cynique, de sorte qu'on dut le renvoyer chez ses parents. Déjà, à cette époque, des lettres d'amour, d'un caractère lascif et parlant d'inversion sexuelle, tombèrent entre les mains des parents.

À partir de l'âge de dix-sept ans, X... fit ses études sous la direction sévère d'un professeur de lycée. Il faisait des progrès convenables. Il n'avait du talent que pour la musique. Après avoir fait son baccalauréat, X... devint, à l'âge de dix-neuf ans, étudiant de l'Université. Là, il se fit remarquer par son genre cynique et par la fréquentation de jeunes gens sur lesquels toutes sortes de bruits couraient, avec force allusions à leurs amours homosexuelles. Il commença à devenir coquet dans sa mise; il aimait les cravates voyantes, portait des chemises très échancrées au cou, serrait ses pieds dans des bottes étroites et peignait ses cheveux d'une façon étrange. Ces penchants disparurent lorsqu'il eut terminé ses études universitaires et qu'il fut rentré chez ses parents.

À l'âge de vingt-quatre ans, il fut gravement neurasthénique pendant quelque temps. À partir de cette époque et jusqu'à l'âge de vingt-neuf ans, il parut très sérieux, se montrant très capable dans son métier; mais il évitait la société du beau sexe et rôdait toujours avec des messieurs d'une réputation douteuse.

Le malade n'a pas consenti à un examen personnel. Il s'est excusé par lettre, en disant qu'il le croit sans utilité, son penchant pour son propre sexe existant chez lui depuis son enfance et étant congénital. De tout temps, il a eu l'_horror feminæ_, et il n'a jamais pu se décider à goûter les charmes féminins. Vis-à-vis de l'homme, il se sent dans le rôle masculin. Il reconnaît que son penchant pour son propre sexe est anormal, mais il s'excuse de ses excès sexuels par sa prédisposition morbide.

Depuis sa fuite d'Allemagne, X... vit dans le sud de l'Italie, et, comme je l'apprends par une lettre qu'il m'a adressé, il s'adonne, comme autrefois, à l'amour uraniste.

X... est un homme grave, de très belle prestance et de traits tout à fait virils; il a une barbe très fournie; ses parties génitales sont normalement développées. Le docteur X... a mis, il y a quelque temps, son autobiographie à ma disposition; les passages suivants méritent d'en être reproduits. «Quand, à l'âge de sept ans, je suis entré dans une pension, je me sentis très mal à mon aise, et j'ai trouvé un accueil très peu avenant de la part de mes condisciples. Je ne me sentais attiré que vers un seul d'entre eux, un très joli enfant que j'aimais presque passionnément. Dans nos jeux d'enfants, je savais toujours arranger les choses pour paraître habillé en fille; et mon plus grand plaisir était de faire à notre bonne des coiffures bien compliquées. Je regrettais souvent de n'être pas né fille.

«Mon instinct génital s'éveilla à treize ans et se porta, dès son origine, vers les jeunes gens vigoureux. Au commencement, je ne me rendis pas encore compte du caractère anormal de ce penchant; je n'en eus conscience que quand je vis et entendis comment mes camarades étaient conformés sous le rapport sexuel. À l'âge de treize ans, je commençai à me masturber. À l'âge de dix-sept ans, je quittai la maison paternelle et je fréquentai le lycée d'une grande capitale, où l'on m'avait mis en pension chez un professeur marié. J'eus plus tard des rapports sexuels avec le fils de ce professeur. C'était la première fois que j'éprouvais une satisfaction sexuelle. Ensuite, je fis la connaissance d'un jeune artiste, qui s'aperçut bientôt de mon naturel anormal et qui m'avoua que c'était aussi son cas. J'appris par lui que cette anomalie était très fréquente: cette communication anéantit l'idée qui m'affligeait beaucoup que j'étais le seul individu anormal. Ce jeune homme avait de nombreuses connaissances de son goût et il m'introduisit dans ce cercle d'amis. Là, je fus bientôt l'objet de l'attention générale, car, comme on disait, au physique je promettais beaucoup. Bientôt, je fus idolâtré par un monsieur d'un âge mûr, que je reçus pour une courte période; puis, j'écoutai avec complaisance les propositions d'un jeune et bel officier qui était à mes pieds. À vrai dire, celui-ci était mon premier amour.

«Après avoir fait mon baccalauréat, à l'âge de dix-neuf ans, affranchi de la discipline de l'école, je fis la connaissance d'un grand nombre de gens ayant mes penchants, entre autres celle de Karl Ulrichs (_Numa Numantius_).

«Lorsque, plus tard, je passai à l'étude de la médecine et que j'eus des relations avec beaucoup de jeunes gens de nature normale, je me trouvai souvent dans l'obligation de céder aux invitations de mes camarades et d'aller chez des filles publiques. Après m'être couvert de honte devant plusieurs femmes, parmi lesquelles il y en avait de très belles, l'opinion se répandit parmi mes amis que j'étais impuissant. Je donnai à ce bruit de la consistance en racontant de prétendus exploits excessifs que j'avais autrefois accomplis avec des femmes. J'avais, à cette époque, de nombreuses relations au dehors. Dans les cercles, on vantait tellement ma beauté physique, que ma réputation de beauté prit une très grande extension. Ceci eut pour conséquence qu'à chaque instant un voyageur se présentait et que je recevais une telle quantité de lettres d'amour que j'en étais souvent embarrassé. Cette situation atteignit son apogée quand, plus tard, je fus logé au lazaret comme médecin faisant son volontariat d'un an. Il y avait là un va-et-vient comme chez une personnalité célèbre, et les scènes de jalousie qui s'y jouaient à cause de moi faillirent amener la découverte de toute cette affaire. Peu de temps après, je tombai malade: j'avais une inflammation de l'articulation de l'épaule, dont je ne guéris que trois mois plus tard.

«Pendant ma maladie, on me fit plusieurs fois par jour des injections sous-cutanées de morphine, qu'on cessa brusquement un jour, mais que, en secret, je continuai de pratiquer, même après ma guérison. Avant de commencer à pratiquer comme médecin, je fis un séjour de plusieurs mois à Vienne pour faire des études spéciales. Grâce à des recommandations, j'eus dans cette ville mes entrées dans divers cercles de personnes de mon genre. J'y fis la remarque que l'anomalie dont il est ici question est, dans ses formes variées, aussi répandue dans les classes populaires que dans les hautes classes de la société, et que ceux qui sont abordables par métier, contre espèces sonnantes, se rencontrent fréquemment aussi dans les hautes classes.

«Quand je me suis établi comme médecin à la campagne, j'espérais pouvoir me débarrasser de la morphine en prenant de la cocaïne. Ainsi je tombai dans le cocaïnisme qu'on n'a pu supprimer qu'après trois rechutes, il y a un an et neuf mois. Dans ma position, il m'était impossible de trouver des satisfactions sexuelles, et je m'aperçus avec plaisir que l'usage de la cocaïne avait pour conséquence d'éteindre mes désirs. Quand je fus délivré pour la première fois du cocaïnisme, grâce aux soins énergiques de ma tante, je partis en voyage pour quelques semaines afin de me rétablir complètement. Les envies perverses étaient revenues avec toute leur force. Un soir que je m'étais amusé avec un homme en champ libre, dans les environs de la ville, je fus le lendemain mandé au cabinet du procureur royal, qui me dit que j'étais surveillé, qu'on m'avait déjà dénoncé, mais que l'acte dont on m'accusait ne tombant pas sous le coup de la loi, selon la décision de la Cour suprême de l'empire allemand, je devais cependant prendre garde, car le bruit de cette affaire avait déjà pénétré partout. À la suite de cet incident, je me vis dans la nécessité de quitter l'Allemagne et de me chercher une nouvelle patrie dans un pays où les lois et l'opinion publique considèrent que tous les penchants anormaux ne peuvent pas être supprimés par la force de la volonté. Comme je me rendais parfaitement compte que mes penchants étaient en contradiction avec la manière de voir de la société, j'essayai à plusieurs reprises de les maîtriser; je ne faisais que les attiser davantage, et mes amis disaient qu'ils avaient observé sur eux le même effet. Me sentant exclusivement attiré vers les jeunes gens vigoureux et très virils, et ne trouvant que rarement des complaisances chez ces individus, j'en étais souvent réduit à acheter ce consentement. Comme mes désirs ne visaient que des personnes de la classe inférieure, j'en trouvais toujours qui, pour de l'argent, se prêtaient à mes fantaisies. J'espère que les révélations que je vais faire ne provoqueront pas votre indignation; j'ai voulu d'abord les passer sous silence, mais il faut que je les ajoute pour rendre ma communication plus complète, puisqu'elles sont destinées à augmenter le nombre des cas que vous avez observés. J'éprouve le besoin d'accomplir l'acte sexuel de la façon suivante:

«_Pene juvenis in os recepto, ita ut commovendo ore meo effecerim, ut is quem cupio, semen ejaculaverit, sperma in perinæum exspuo, femora comprimi jubeo et penem meum adversus et intra femora compressa immitto. Dum hæc fiunt, necesse est ut juvenis me, quantum potest, amplectatur. Quæ prius me fecisse narravi, eumdem mihi afferunt voluptatem, acsi ipse ejaculo. Ejaculationem pene in anum immitendo vel manu terendo assequi, mihi sequaquam amoenum est._

«_Sed inveni qui penem meum recaperint atque ea facientes quæ supra exposui, effecerint, ut libidines meæ plane sint saturatæ._

«Quant à ma personne, je dois encore donner les renseignements suivants. J'ai 1 m, 80 de taille; je suis d'un _habitus_ tout à fait viril, et bien portant, sauf une irritabilité anormale de la peau. J'ai des cheveux blonds et touffus, la barbe idem. Mes parties génitales sont de grosseur moyenne et d'une conformation normale. Je suis capable de faire, dans les vingt-quatre heures, quatre à six fois l'acte dont j'ai parlé, sans éprouver la moindre fatigue. Mon genre de vie est très régulier. Je ne bois que très peu d'alcool et je suis très modéré dans l'usage du tabac. Je joue assez bien du piano, et quelques petites compositions que j'ai faites ont été très applaudies. Il n'y a pas longtemps, j'ai achevé un roman qui, comme premier ouvrage, est très favorablement apprécié par mes amis. Ce roman a pour sujet plusieurs problèmes de la vie des invertis sexuels. Étant donné le grand nombre de compagnons de souffrance que j'ai connus personnellement, je fus, bien entendu, souvent à même de faire des observations sur les diverses formes de cette anomalie; les renseignements suivants pourront donc vous être de quelque utilité.

«Le fait le plus anormal que je connaisse, c'est la manie d'un monsieur habitant les environs de Berlin. _Is juvenes sordidos pedes habentes aliis proefert, pedes eorum quasi furibundus lambit._ Tel est un monsieur de Leipzig, qui _linguam in anum coeno iniquatum quod ei gratissimum est, immittere narratur_.

«À Paris, il y a un monsieur qui, par ses insistances, a décidé un de mes amis, _ut in os ei mingat_. On m'affirme que d'aucuns, à la vue de bottes de cavaliers ou de pièces d'uniforme militaire, entrent dans une telle extase qu'il se produit chez eux spontanément des éjaculations.

«L'exemple de deux personnages de Vienne nous montre jusqu'à quel point certains invertis se sentent femmes, ce qui n'est pas du tout mon cas. Ces deux individus ont des sobriquets féminins: l'un est un coiffeur, qui s'appelle _Die französische Laura_ (Laura la Française), l'autre est un ancien boucher qu'on appelle _Die Selcher Fanny_ (Fanny la Charcutière). Tous deux ne manquent jamais, pendant le carnaval, l'occasion de se montrer déguisés en femmes. À Hambourg, il y a un personnage que beaucoup de gens prennent pour une femme, parce que cet individu est toujours, chez lui, habillé en femme et que, dans ses rares sorties, il est également revêtu d'une toilette féminine. Ce monsieur a même voulu, à l'occasion d'un baptême, figurer comme marraine, ce qui a provoqué un scandale énorme.

«Les défauts des femmes, commérages, manque à la parole donnée, faiblesse de caractère, sont le partage régulier de pareils individus.

«Je connais plusieurs cas de tendance sexuelle perverse où l'individu est en même temps atteint d'épilepsie et de psychoses; ce qui est surprenant, c'est la fréquence des hernies dans ces cas. Pendant que je pratiquais la médecine, plusieurs personnes auxquelles je fus recommandé par mes amis, s'adressèrent à moi pour des maladies contractées à l'anus. J'ai constaté deux chancres syphilitiques, un chancre mou, plusieurs fissures, et actuellement j'ai en traitement un monsieur qui a, à l'anus, des conditomes pointus, qui forment une sorte de gonflement ressemblant à un chou-fleur et ayant presque la grosseur du poing. J'ai vu à Vienne un cas d'affection primitive du palais chez un jeune homme qui avait l'habitude de fréquenter, déguisé en femme, les bals masqués et d'y attirer à l'écart les messieurs. Il prétendait toujours, au moment psychologique, avoir ses règles, et par ce moyen, il savait s'arranger de façon à ce qu'on se servît de lui _per os_. De cette manière il aurait, en une seule soirée, séduit quatorze jeunes gens.

«N'ayant, dans aucun des ouvrages sur l'inversion sexuelle qui me sont tombés sous les yeux, rien trouvé sur les rapports des pédérastes entre eux, je voudrais vous donner, pour finir, encore quelques renseignements à ce sujet.

«Aussitôt que deux invertis font connaissance, ils échangent mutuellement des communications sur les incidents de leur passé, sur leurs amours et leurs conquêtes, à moins qu'une pareille conversation soit impossible par la grande distance sociale qui sépare un uraniste de l'autre. Ce n'est que rarement qu'on s'abstient d'une pareille conversation quand on fait une nouvelle connaissance. Entre eux, les invertis se désignent par le mot «tantes»; à Vienne ils s'appellent «soeurs». Deux prostituées viennoises, d'allures masculines, dont j'ai fait la connaissance par hasard, et qui ont entre elles des rapports d'inversion sexuelle, me racontèrent que, dans des circonstances analogues, les femmes se servent de la désignation d'«oncles». Depuis que j'ai une conscience nette de mon état anormal, je suis entré en relations avec plus de mille individus, ayant des sentiments conformes à ma nature. Presque dans chaque grande ville il y a un lieu de réunion pour eux, ce qu'on appelle «un trottoir», un lieu de raccolage. Dans les petites villes il y a relativement peu de «tantes»; cependant, j'en ai trouvé huit dans une bourgade de 2.300 habitants; dans une ville de 7.000 habitants dix-huit dont j'étais sûr, sans parler des autres que je soupçonnais. Dans ma ville natale, qui a 30.000 habitants, je connais personnellement environ cent-vingt tantes. La plupart ont la faculté, et pour ma part je la possède au plus haut degré, de juger du premier coup d'oeil si un individu a nos tendances ou non, ou, pour employer l'argot des tantes, «s'il est raisonnable ou non raisonnable». Mes amis étaient souvent étonnés de la sûreté extraordinaire de mon coup d'oeil. Je reconnaissais au premier coup d'oeil des «tantes» chez des individus qui, selon toute apparence, étaient organisés tout à fait virilement. D'autre part, j'ai tellement la faculté de me comporter virilement que, dans les cercles où je fus recommandé par des amis, on manifesta au premier abord des doutes sur l'authenticité de mon caractère. Quand je suis de mauvaise humeur, je peux me comporter tout à fait comme une femme. La plupart des «tantes», y compris moi, ne regardent pas leur anomalie comme un malheur; ils regretteraient plutôt de voir leur état changer. Comme, selon mon opinion et celle des autres tantes, cet état congénital ne peut guère être influencé par rien, nous n'avons qu'un espoir, c'est de voir un jour modifier les articles du Code dans ce sens que le viol ou la provocation au scandale public, quand ils sont constatés simultanément, pourraient être poursuivis par la loi».

OBSERVATION 116 (_Inversion sexuelle chez une femme_).--S... I..., trente-huit ans, institutrice, m'a consulté pour des souffrances nerveuses. Le père fut passagèrement aliéné; il est mort d'une maladie du cerveau. La malade est une enfant unique. Déjà, dans sa première jeunesse, elle souffrait de sentiments d'angoisse et d'idées qui la tourmentaient, par exemple, qu'elle se trouvait dans un cercueil et qu'elle s'éveillerait après qu'on l'aurait fermé, qu'elle avait oublié de dire quelque chose à confesse et qu'elle ne serait pas digne de la communion. Elle souffrait beaucoup de maux de tête, était très émotionnable, peureuse, mais avait tout de même des impulsions à voir des choses émouvantes, par exemple des cadavres.

Dès sa plus tendre enfance, la malade était excitée sexuellement, et elle en vint à la masturbation sans y avoir été entraînée par personne. Les règles se produisirent à l'âge de quatorze ans, plus tard elles s'accompagnèrent de douleurs et de coliques, d'une violente excitation sexuelle, de migraines et d'une forte dépression morale. À partir de l'âge de dix-huit ans, la malade a pu supprimer son penchant à la masturbation.

La malade n'a jamais ressenti d'affection pour une personne de l'autre sexe. Quand elle pensait au mariage, ce n'était que parce qu'elle désirait par ce moyen se caser. En revanche, elle se sentait puissamment attirée vers les filles. Elle prit au commencement cette affection pour un sentiment d'amitié. Mais bientôt elle reconnut, à l'ardeur avec laquelle elle s'attachait à ses amies, à l'immense langueur qu'elle éprouvait sans cesse pour elles, que ces sentiments étaient pourtant plus que de l'amitié.

La malade ne peut pas comprendre qu'une fille puisse aimer un homme, mais elle comprend très bien qu'un homme puisse avoir de l'affection pour une fille. Elle s'est toujours vivement intéressée aux belles femmes et aux belles filles, et leur aspect lui a toujours causé une puissante émotion. Son plus grand désir a toujours été de pouvoir embrasser ces gentilles créatures. Elle n'a jamais rêvé d'hommes, mais toujours de filles. Son bonheur était de jouir de leur vue. La séparation de ses «amies» l'a toujours plongée dans le désespoir.

La malade, dont l'extérieur est tout à fait féminin et très décent, dit qu'elle ne s'est jamais sentie dans un rôle particulier vis-à-vis de ses amies, pas même dans ses rêves de bonheur. Le bassin est de conformation féminine, les mamelles sont fortes; aucune trace de barbe sur la figure.

OBSERVATION 117.--Mme R..., trente-cinq ans, femme du monde, m'a été amenée par son mari, en 1886, pour une consultation médicale. Le père était médecin et très névropathe. Le grand-père paternel était bien portant, normal, et a atteint l'âge de quatre-vingt-dix ans. Sur la mère du père de la malade on n'a pas de renseignements. Les frères et soeurs du père sont, dit-on, tous nerveux. La mère de la malade était atteinte d'une maladie de nerfs et souffrait d'asthme. Les parents de cette dernière étaient tout à fait sains. La soeur de la mère fut atteinte de mélancolie.

Depuis l'âge de dix ans, la malade a souffert de mal de tête habituel; sauf la rougeole, elle n'a eu aucune maladie; elle était très douce, a reçu la meilleure éducation; avait un talent particulier pour la musique et les langues étrangères; fut obligée de faire des études pour obtenir un brevet d'institutrice; fut pendant sa période de développement intellectuellement très surmenée et a eu, à l'âge de dix ans, une mélancolie sans délire qui a duré plusieurs mois. La malade affirme que, de tout temps, elle n'a eu de sympathie que pour des personnes de son propre sexe et qu'elle n'a eu que tout au plus un intérêt esthétique pour les hommes. Elle n'a jamais eu de goût pour les travaux de femmes. Étant petite, elle préférait à tout, courir et jouer avec les garçons.

La malade dit qu'elle est restée bien portante jusqu'à l'âge de vingt-sept ans. Alors elle est devenue, sans aucune raison extérieure, mélancolique; elle se prenait pour une mauvaise personne pleine de péchés, n'avait plus de joie à rien, était sans sommeil. Pendant cette période de maladie, elle était tourmentée d'idées obsédantes; elle se représentait sa mort, son agonie et celle de son entourage. Elle guérit après cinq mois. Elle devint alors gouvernante; elle était très surmenée; elle était bien portante sauf quelques malaises neurasthéniques et des irritations spinales périodiques.

À l'âge de vingt-huit ans, elle fit la connaissance d'une dame plus jeune qu'elle de cinq ans. Elle en tomba amoureuse et en fut aimée. Leur amour était très sensuel et trouvait à se satisfaire dans l'onanisme mutuel. «Je l'ai idolâtrée, c'est un être si noble!» disait la malade en parlant de cette liaison d'amour qui a duré quatre ans et qui s'est terminée par le mariage malheureux de cette amie.

En 1885, après bien des émotions morales, la malade fut atteinte d'une maladie, une sorte d'hystéro-neurasthénie (dyspepsie gastrique, irritation spinale, accès de catalepsie, d'hémianopie avec migraine, accès d'aphasie transitoire, _pruritus pudendi et ani_).

Au mois du février 1886, ces symptômes disparaissaient.

Au mois de mars, la malade fit la connaissance de son mari actuel, l'épousa sans hésiter, car il était riche, avait beaucoup d'affection pour elle, et son caractère lui était sympathique.

Le 6 avril, elle lit un jour cette phrase: «La mort n'épargne personne.» Comme un coup de foudre, ses anciennes idées obsédantes de la mort lui reviennent. Dans son obsession elle s'imaginait la mort la plus terrible pour elle et son entourage; elle se représentait des scènes d'agonie particulière; elle en perdit la tranquillité et le sommeil, et ne se plaisait plus à rien. Son état s'améliora. Son mariage eut lieu fin mai 1886, mais elle fut encore tourmentée de l'idée pénible qu'elle porterait malheur à son mari et à sa parenté.

Le 6 juin, premier coït. Elle en fut moralement très déprimée. Ce n'est pas comme cela qu'elle s'était figuré le mariage! Au commencement elle fut tourmentée par un violent _tædium vitæ_. Sou époux qui l'aimait sincèrement, faisait tout son possible pour la rassurer. Les médecins consultés étaient d'avis que tout irait bien, une fois que la malade serait grosse. La mari ne pouvait s'expliquer la conduite énigmatique de sa femme. Elle était aimable pour lui, tolérait ses caresses, se comportait d'une façon tout à fait passive dans le coït qu'elle cherchait à éviter autant que possible; elle était, après l'acte, pendant des jours entiers fatiguée, épuisée, tourmentée par une irritation spinale et nerveuse.

Un voyage des époux lui permit de revoir son amie qui, depuis trois ans, vivait malheureuse en ménage. Les deux femmes tressaillirent de joie et d'émotion, quand elles tombèrent dans les bras l'une de l'autre; elles furent dès ce moment inséparables. Le mari trouva cette liaison amicale quelque peu étrange et pressa le départ. Il se convainquit en prenant connaissance de la correspondance de sa femme avec cette amie, que cet échange de lettres ressemblait absolument à celui qui est en usage entre amoureux.

Mme R... devint enceinte. Pendant sa grossesse, les restes de sa dépression psychique et ses obsessions disparurent. Vers le 15 septembre, avortement environ à la neuvième semaine de la grossesse. À la suite, nouveaux symptômes d'hystéro-neurasthénie; de plus antéflexion et latéroflexion à droite de l'utérus, anémie, atonie ventriculaire.

À la consultation, la malade fait l'impression d'une personne très tarée névropathiquement. L'expression névropathique de l'oeil est manifeste. _Habitus_ tout à fait féminin. Sauf un palais très étroit et très incurvé, il n'y a pas d'anomalies du squelette. Ce n'est que difficilement que la malade s'est décidée à faire des confidences sur son anomalie sexuelle. Elle se plaint d'avoir fait un mariage sans savoir ce que c'est que la vie conjugale entre homme et femme. Elle aime son mari cordialement à cause de ses qualités d'esprit, mais les rapports conjugaux lui sont un supplice; elle n'y consent qu'à contre-coeur et sans en éprouver jamais la moindre satisfaction. _Post actum_, elle est pendant des jours entiers tout à fait fatiguée et épuisée. Depuis l'avortement et l'interdiction du médecin de continuer les rapports conjugaux, elle se sent mieux, mais c'est l'avenir qui lui paraît terrible. Elle estime son mari, elle l'aime psychiquement, elle ferait tout pour lui, si seulement il voulait dorénavant l'épargner sexuellement. Elle espère qu'avec le temps elle pourrait devenir capable d'un sentiment sensuel pour lui. Quand il joue du violon, elle croit souvent qu'il surgit en elle un sentiment qui est plus que de l'amitié, mais ce n'est qu'un sentiment éphémère dans lequel elle ne voit aucune garantie pour l'avenir. Son suprême bonheur c'est sa correspondance avec son ancienne amante. Elle sent que c'est un tort, mais elle ne peut y renoncer; sans cela elle se sentirait trop malheureuse.

Il faut noter comme très remarquable le fait que l'anomalie peut, pendant longtemps, se borner à une simple inversion du sentiment sexuel et que l'impulsion à une satisfaction perverse ne se manifeste qu'à la suite d'une cause occasionnelle, par exemple une séduction, ou d'une névrose qui vient de se déclarer. Ces cas peuvent être facilement confondus avec ceux d'inversion morbide acquise, quand on ne peut pas démontrer anamnestiquement qu'ils sont primitifs et congénitaux par rapport au sens sexuel.

OBSERVATION 118.--Mme C..., trente-deux ans, femme d'un fonctionnaire, grande, pas laide, d'un extérieur tout à fait féminin, est née d'une mère névropathe et très émotive. Un frère était psychopathe et a péri par _potus_. La malade fut, de tout temps, bizarre, entêtée, renfermée, violente, coléreuse, excentrique. Ses frères et soeurs aussi sont des gens très irritables. Dans la famille, il y eut plusieurs cas de phtisie pulmonaire. À treize ans, la malade se faisait déjà remarquer par des signes d'une grande émotivité sexuelle et par un amour extatique pour une camarade de son âge. Son éducation fut très sévère; toutefois la malade lisait clandestinement beaucoup de romans et écrivait des poésies en quantité. À l'âge de dix-huit ans, elle s'est mariée, pour échapper à la situation désagréable qu'elle avait dans la maison paternelle.

Elle dit qu'elle a toujours été indifférente aux hommes. En effet, elle évitait les bals.

Les statues de femmes lui plaisaient beaucoup. Le comble du bonheur pour elle, serait d'être mariée avec une femme aimée. Il est vrai que cela lui a toujours paru inexplicable. Elle dit qu'avant d'avoir conclu son mariage, elle n'avait pas conscience de son anomalie sexuelle. La malade s'est soumise au devoir conjugal; elle a donné naissance à trois enfants dont deux ont souffert de convulsions; elle vécut d'accord avec son mari qu'elle estimait, mais uniquement pour ses qualités morales. Elle évitait volontiers le coït. «J'aurais préféré avoir des rapports avec une femme.»

En 1878, la malade a fini par devenir neurasthénique. À l'occasion d'un séjour dans une station balnéaire, elle fit la connaissance d'un uraniste féminin, dont j'ai publié l'histoire dans l'_Irrenfreund_ (1884, nº 1, observation nº 6).

La malade rentra changée dans sa famille. Le mari rapporte à ce sujet: «Elle n'était plus mon épouse, elle n'avait plus d'affection ni pour moi, ni pour ses enfants, et ne voulait plus entendre parler de rapports conjugaux.» Elle était prise d'amour ardent pour son amie; elle n'avait plus d'idées pour autre chose. Quand son mari eut interdit la maison à la dame en question, il y eut une correspondance où l'on pouvait lire des passages comme celui-ci: «Ma colombe, je ne vis que pour toi, mon âme!» C'était une émotion terrible quand une lettre attendue n'arrivait pas. La liaison n'était pas du tout platonique. Certaines allusions laissent supposer que le procédé du satisfaction sensuelle était l'onanisme mutuel. Cette liaison amoureuse dura jusqu'en 1882 et rendit la malade neurasthénique au plus haut degré. Comme elle négligeait absolument la maison, le mari prit une dame de soixante ans comme femme de ménage, et, en outre, une gouvernante pour les enfants. La malade est devenue amoureuse de toutes les deux; celles-ci toléraient ses caresses et tiraient un profit matériel de la passion de leur maîtresse.

Vers la fin de 1883, elle dut faire un voyage dans le Midi à cause d'une tuberculose pulmonaire qui commençait à se développer. Là elle fit la connaissance d'une Russe, âgée de quarante ans, en tomba passionnément amoureuse, mais ne trouva pas l'amour en retour qu'elle aurait désiré. Un jour la malade fut frappée d'aliénation mentale; elle prenait la Russe pour une nihiliste, se croyait magnétisée par elle; elle eut un délire de persécution manifeste, s'enfuit, fut prise dans une ville d'Italie, transportée à l'hôpital où elle se calma bientôt. Elle poursuivit alors de nouveau la dame de ses propositions d'amour, se sentant infiniment malheureuse et songeant au suicide.

Rentrée au domicile de son mari, elle fut prise d'une profonde dépression de ne pas avoir sa Russe, et se montra froide et brusque envers son entourage. Vers la fin du mois de mai 1887, il se déclara chez elle un état d'excitation érotique avec délire. Elle dansait, jubilait, déclarait qu'elle était du sexe masculin, demandait après ses anciennes maîtresses, prétendait être de la famille impériale; elle prit la fuite, déguisée en homme; elle fut ensuite amenée dans un état d'émotion érotico-maniaque à l'asile d'aliénées. L'état d'exaltation disparut au bout de quelques jours. La malade devint calme, déprimée; elle fit une tentative de suicide par désespoir, elle fut ensuite atteinte d'un douloureux _tædium vitæ_, l'inversion sexuelle passant de plus en plus au second rang; la tuberculose faisait des progrès. La malade est morte de phtisie au commencement de l'année 1885.

L'autopsie du cerveau n'a montré rien d'étrange en ce qui concerne la structure et l'ordre des circonvolutions. Le poids du cerveau était de 1,150 grammes. Le crâne était légèrement asymétrique. Aucun signe anatomique de dégénérescence. Les parties génitales internes et externes étaient normales.

3. EFFÉMINATION ET VIRAGINITÉ.

Il y a, entre le groupe précédent et celui-ci, plusieurs cas intermédiaires qui servent de transition, et qui sont caractérisés par le degré d'influence du penchant sexuel sur la personnalité psychique, spécialement sur les penchants et l'ensemble des sentiments. Dans les cas les plus avancés du troisième groupe, des hommes se sentent femmes devant l'homme, et des femmes se sentent hommes en face de la femme. Cette anomalie dans le développement des sentiments et du caractère se manifeste souvent dès l'enfance. Le garçon aime à passer son temps dans la société de petites filles, à jouer aux poupées, à aider sa maman dans les occupations du ménage; il aime les travaux de la cuisine, la couture, la broderie, montre du goût dans le choix des toilettes féminines, de sorte que, en cette matière, il pourrait même donner des consultations à ses soeurs. Devenu plus grand, il n'aime pas à fumer, à boire, à se livrer aux sports virils; il trouve, au contraire, plaisir aux chiffons, aux bijoux, aux arts, aux romans, etc., au point de faire le bel esprit. Quand la femme représente ces tendances, il préfère fréquenter la compagnie des dames.

Son plus grand plaisir c'est de pouvoir se déguiser en femme, à l'occasion d'une mascarade. Il cherche à plaire à son amant en cherchant, pour ainsi dire instinctivement, à lui montrer ce qui plaît dans le sexe opposé à l'homme hétérosexuel: pudeur, grâce, sens esthétique, poésie, etc. Souvent il fait des efforts pour se donner une allure féminine par sa démarche, par son maintien, par la coupe de ses vêtements.

La contre-partie est représentée par l'uraniste féminin, dès l'âge de petite fille. L'endroit qu'elle préfère est le préau où s'ébattent les garçons; elle cherche à rivaliser avec eux dans leurs jeux. La petite fille ne veut rien savoir des poupées; sa passion est le cheval à bâton, le jeu de soldats et de brigands. Elle montre non seulement de l'antipathie pour les travaux féminins, mais elle y montre aussi une maladresse insigne. Sa toilette est négligée; elle aime les manières rudes et garçonnières. Au lieu des arts, son goût et ses penchants la portent vers les sciences. À l'occasion, elle fait un effort pour s'essayer à boire et à fumer. Elle déteste les parfums et les sucreries. L'idée d'être née femme lui inspire des réflexions douloureuses, et elle se sent malheureuse d'être à jamais exclue de l'université, de la vie gaie d'étudiant et de la carrière militaire.

Une âme d'homme sous un sein de femme se traduit par des penchants d'amazone pour les sports virils, de même que par des actes de courage et des sentiments virils. L'uraniste féminin aime la coupe de cheveux et de vêtements des hommes, et le comble de son plaisir serait de pouvoir, à l'occasion, se montrer habillée en homme. Son idéal réside dans les personnages féminins de l'histoire ou de l'époque contemporaine qui se sont signalés par leur esprit et leur énergie.

Quant aux penchants et aux sentiments sexuels de ces uranistes, dont tout l'être psychique est également atteint, les hommes se sentent femmes devant un homme, et les femmes se sentent hommes devant une femme. Ils éprouvent donc une répulsion en face des personnes de même sexe que le leur, mais ils sont attirés par les homosexuels ou même les gens normaux de leur propre sexe. La même jalousie qu'on trouve dans la vie sexuelle normale, se rencontre aussi là, quand une rivalité menace leur amour; cette jalousie est même souvent incommensurable, étant donné que les invertis sont, dans la plupart des cas, sexuellement hyperesthésiques.

Dans les cas d'une inversion sexuelle complètement développée, l'amour hétérosexuel paraît à l'individu atteint comme quelque chose de tout à fait incompréhensible; les rapports sexuels avec une personne de l'autre sexe lui semblent inconcevables, impossibles. Un essai dans ce sens échoue, par le fait que l'idée entravante de dégoût et même d'horreur rend l'érection impossible.

Deux individus seulement, des sujets de transition vers la troisième catégorie, que j'ai observés, ont pu parfois faire le coït, en ayant recours aux efforts de leur imagination, se figurant que la femme qu'ils tenaient entre leurs bras était un homme. Mais cet acte qui leur était inadéquat, était un grand sacrifice pour eux et ne leur donnait aucune jouissance.

Dans les rapports homosexuels, l'homme, pendant l'acte, se sent toujours comme femme et la femme comme homme. Les procédés sont, chez l'homme, quand il y a faiblesse irritable du centre d'éjaculation, simplement le _succubus_ ou le coït passif _inter femora_, ou dans d'autres cas la masturbation passive ou _ejaculatio viri dilecti in ore_. Il y en a qui désirent la pédérastie passive. À l'occasion, il y a aussi des désirs de pédérastie active. Dans un cas d'essai fait dans ce sens, l'homme y renonça, car il fut pris de dégoût pour un acte qui rappelait trop le coït normal.

Jamais il n'existait dans les cas observés, un penchant pour des mineurs (amour des garçons). Dans des cas assez nombreux, on s'en tenait aux affections platoniques. La satisfaction sexuelle de la femme consiste probablement dans l'_amor lesbicus_ ou la masturbation active.

OBSERVATION 119. Autobiographie.--I. _Antécédents._--J'ai maintenant vingt-trois ans; comme vocation j'ai choisi les études de l'École polytechnique (École des Ingénieurs et des Mines) où je trouve une parfaite satisfaction. Je n'ai eu que des maladies d'enfance sans gravité, tandis que mon frère et ma soeur qui sont maintenant bien portants, ont eu à en supporter de très graves. Mes parents sont vivants et mon père est avocat. Il est, ainsi que ma mère, comme on a l'habitude de dire, nerveux et très surexcité. Mon père a eu un frère et une soeur qui sont morts à un âge tendre.

II. _État personnel._--En ce qui concerne mes attributs physiques, j'ai un corps robuste, sans être très bien bâti; les yeux sont gris, les cheveux blonds. Barbe et poils sur le corps, raisonnablement pour mon âge et mon sexe. Les seins et les organes génitaux sont normalement développés, ma démarche est ferme, presque lourde, le maintien négligé. Ce qui est surprenant, c'est que la largeur de mon bassin soit égale exactement à celle de mes épaules.

De ma nature je suis bien doué intellectuellement. Dans un de mes certificats on a même déclaré mes capacités «excellentes». Sans vouloir me vanter, je dois dire que j'ai passé brillamment mes examens, et j'ai un vif intérêt pour tout ce qui concerne le salut de l'humanité, pour la science, les arts et l'industrie. Mon énergie a pu, avec assez de facilité relativement, ajourner à une époque opportune la satisfaction de mes besoins dont je donnerai la description plus loin. Je condamne avec intention et en pleine conscience la morale d'aujourd'hui qui force les anormaux sexuels à enfreindre des lois arbitrairement créées, et j'estime que les rapports sexuels entre deux personnes du même sexe ne doivent dépendre que du consentement libre des individus, sans que le législateur ait le droit d'intervenir. J'ai puisé dans mes études la première idée de former, d'après le procédé de Carneri, une morale basée sur les doctrines darwiniennes, morale qui, il est vrai, ne s'accorde guère avec celle d'aujourd'hui, mais qui serait capable d'élever l'homme à un niveau supérieur, et de l'ennoblir dans le sens des lois naturelles.

Je ne crois pas qu'il y ait chez moi beaucoup de stigmates ni de tares. J'ai une certaine surexcitation. Ce qui me paraît à ce sujet important à noter, c'est que j'ai fréquemment des rêves où il ne s'agit, en général, que de choses indifférentes, et qui n'ont jamais pour sujet de soi-disant images voluptueuses; tout au plus ils roulent sur les toilettes féminines, sur leur essayage, sur ce qui pour moi constitue, en tout cas, une idée voluptueuse. Parfois, surtout jusqu'à l'âge de seize ans, la vivacité de mes songes s'accentuait jusqu'au somnambulisme, et très souvent, ce qui m'arrive encore aujourd'hui, jusqu'à me faire parler à haute voix pendant mon sommeil.

_Mes penchants._ Mon penchant anormal dont j'ai parlé plus haut, est le principe fondamental de mon sentiment sexuel. Quand je me suis habillé en femme, j'éprouve une satisfaction complète. J'ai alors une tranquillité, un bien-être particulier, qui me permettent de me livrer plus facilement à une occupation intellectuelle. Mon _libido_ pour l'accomplissement de l'acte sexuel est très minime. J'ai aussi beaucoup de dispositions et de goût pour les travaux manuels de la femme; sans avoir reçu la moindre éducation, j'ai appris la broderie et le crochet et, en secret, j'aime à faire ces travaux. J'aime aussi à m'occuper d'autres travaux féminins, tels que la couture, etc. De sorte qu'à la maison, où je cache soigneusement mon penchant et me garde bien de m'y livrer, des preuves que je donnai involontairement de mes aptitudes, m'ont valu cet éloge que je ferais une excellente femme de chambre, éloge dont je ne rougis pas du tout, mais qui au contraire m'a beaucoup flatté en secret. Je faisais peu de cas de la danse avec les femmes; je n'aimais à danser qu'avec mes camarades d'école. Notre cours de danse était organisé de sorte que j'en avais souvent l'occasion; mais en dansant avec un camarade, je n'avais de plaisir qu'à la condition d'être dans le rôle de la dame. Je passe sur une série de rêveries et de désirs qui semblent avoir un caractère typique, étant d'une ressemblance parfaite avec les phénomènes cités dans la _Psychopathia sexualis_: par exemple, les fantaisies funèbres de ce jeune officier, le costume de ballerine, etc. Pour le reste, mes goûts ne diffèrent pas d'une façon notable de ceux de mon sexe. Je fume et bois modérément; j'aime beaucoup les sucreries, et je fais peu de cas des exercices du corps.

III. _Historique de l'anomalie._--Après cette description sommaire de mon individualité, je peux passer à l'analyse historique du développement de mon anomalie. Dès le moment où j'ai pu quelque peu penser par moi-même et que je me suis occupé de la différence des sexes, j'eus le désir ferme et secret d'être une fille. Je croyais même l'être. Mais, en prenant un bain avec des camarades, je vis chez les autres garçons les mêmes parties génitales que chez moi, je me rendis compte de l'impossibilité de mon idée. Je dus rabattre de mes désirs et me nourrir de l'espoir d'être du moins hermaphrodite. Comme j'avais une certaine répulsion à regarder de près les images et les descriptions des parties génitales, bien que de pareils ouvrages me soient tombés souvent entre les mains, cette espérance subsista jusqu'au moment où mes études m'obligèrent à m'occuper de plus près de cette matière. Pendant ce temps, je lus tous les livres où il était question d'hermaphrodites, et quand parfois les journaux racontaient comment une personne du sexe féminin avait été élevée en homme et rendue plus tard par hasard à son sexe, j'avais le plus vif désir d'être à la place de cette personne. Bien fixé sur mon caractère masculin, j'ai dû mettre fin à mes rêves, ce qui ne m'a causé aucune joie. J'essayai par toutes sortes de moyens d'annihiler mes glandes génitales; mais les douleurs que j'éprouvai me firent renoncera à ces tentatives. Maintenant encore j'ai le désir très vif d'avoir les signes extérieurs du sexe féminin, d'avoir une jolie natte, un buste bien arrondi, une taille de guêpe.

À l'âge de douze ans, j'ai eu pour la première fois l'occasion de mettre des vêtements féminins; bientôt après l'idée m'est venue d'arranger le soir les draps et les couvertures de mon lit comme des jupons. Plus tard, avec l'âge, mon plus grand bonheur était de prendre en cachette les robes de mes soeurs et de m'en revêtir, ne fût-ce que pour quelques minutes et au risque d'être découvert. À ma grande joie il me fut un jour permis de jouer un rôle de femme dans une représentation théâtrale d'amateurs; on dit que je m'en suis assez bien acquitté. Depuis que je suis devenu étudiant et que je mène une vie plus indépendante, je me suis procuré des vêtements et du linge de femme, que je tiens moi-même en bon état. Quand le soir, à l'abri de toute découverte, je puis mettre une pièce après l'autre, depuis le corset jusqu'au tablier et aux bracelets, je suis tout à fait heureux, et je me mets au travail, calme, content dans mon for intérieur, et plein de zèle pour mon ouvrage. Quand je m'habille en femme, il se produit régulièrement une érection qui n'est jamais suivie d'éjaculation, mais qui s'apaise d'elle-même en très peu de temps. Je cherche aussi à me rapprocher extérieurement davantage du type féminin, en donnant à mes cheveux une coiffure correspondant à ce caractère et en rasant ma barbe que j'aimerais mieux voir arrachée.

IV. _Penchants sexuels._--En passant à la description de mes penchants sexuels, je dois tout d'abord faire remarquer que ma maturité sexuelle s'est faite d'une façon normale, si j'en conclus par mes pollutions, la mue de ma voix, etc. Les pollutions se produisent maintenant encore régulièrement toutes les trois semaines et rarement à des intervalles plus rapprochés. Je n'en éprouve jamais une sensation de volupté. Je n'ai jamais pratiqué l'onanisme; jusqu'à ces temps derniers je n'en connaissais que le nom; quant à la chose, j'ai dû me renseigner à ce sujet par des informations directes pour être éclairé. En général, tout attouchement de mon membre en érection m'est pénible et douloureux, loin de me donner aucune sensation voluptueuse.

Autrefois mon attitude en face des femmes était très timide; maintenant je me comporte avec calme, comme un égal avec des égaux. C'est très rarement qu'une excitation directe, dans le sens sexuel, a été provoquée chez moi par une femme; mais, en analysant de plus près ces faits rares, il me semble que ce n'était jamais la personne de la femme, mais seulement sa toilette qui produisait cet effet. Je m'amourachais de ses vêtements et l'idée d'en pouvoir porter de pareils m'était agréable. Ainsi, je n'eus jamais d'excitation sexuelle, même au bordel, où mes amis m'entraînaient quelquefois; je restais indifférent malgré l'étalage de toutes sortes de charmes imaginables et même devant de véritables beautés. Mais mon coeur était capable de sentiments amicaux pour le sexe féminin. Souvent je me figurais que j'étais déguisé en femme, que je vivais inconnu parmi elles, que j'avais des relations avec elles, et que j'étais très heureux ainsi. C'étaient les jeunes filles dont le buste n'était pas encore trop développé et surtout celles qui portaient les cheveux courts, qui étaient plutôt capables de me faire quelque impression, parce qu'elles se rapprochaient le plus de ma manière de voir. Une fois j'eus la chance de trouver une fille qui se sentait malheureuse d'appartenir au sexe féminin. Nous conclûmes un pacte d'amitié solide et nous nous réjouissions souvent à l'idée de pouvoir échanger notre situation sociale. Il convient peut-être de relater encore le fait suivant qui pourrait avoir quelque importance pour caractériser mon cas. Lorsqu'il y a quelques mois, les journaux rapportèrent l'histoire d'une comtesse hongroise qui, déguisée en homme, avait contracté un mariage et qui se sentait homme, je songeai sérieusement à me présenter à elle pour conclure un mariage inverti où j'aurais été la femme et elle l'homme... Je n'ai jamais essayé le coït et je n'en ai jamais eu envie. Prévoyant que, en face de la femme l'érection nécessaire me ferait défaut, je me proposais de mettre, au cas échéant, les vêtements de la femme, et je crois que, ces préparatifs faits, le succès attendu n'aurait pas manqué de se produire.

Pour ce qui concerne mon attitude vis-à-vis des personnes du sexe masculin, je dois avant tout relever le fait que, pendant la période où j'allais à l'école, j'entretenais avec des camarades des amitiés des plus tendres. Mon coeur était heureux quand je pouvais rendre un petit service à l'ami adoré. Je l'idolâtrais réellement avec ferveur. Mais d'autre part je lui faisais pour un rien des scènes de jalousie terribles. Pendant la brouille, j'avais le sentiment de ne pouvoir ni vivre, ni mourir. Réconcilié je redevenais pour quelque temps l'être le plus heureux. Je cherchais aussi à me faire des amis parmi les petits garçons que je choyais, que je comblais de sucreries et que j'aurais volontiers embrassés. Bien que mon amour en restât toujours aux termes platoniques, il était pourtant d'un caractère anormal. Un propos que j'ai tenu alors inconsciemment sur un camarade adoré et plus âgé que moi, en fournit la preuve: «Je l'aime tant, disais-je, que je préférerais à tout le pouvoir de l'épouser.» Maintenant encore où je vis très retiré, je raffole facilement d'un bel homme, à barbe fine et aux traits intelligents. Mais je n'ai jamais trouvé une âme-soeur à laquelle j'aurais pu me découvrir, pour être comme une amie auprès de lui. Jamais je n'ai essayé de réaliser directement mes penchants ou de commettre quelque imprudence à ce sujet. J'ai finalement cessé de fréquenter les musées où sont exposés des corps d'hommes nus, car les érections que me produisait cette vue, étaient très gênantes. En secret j'ai parfois soupiré après l'occasion de pouvoir dormir à côté d'un homme, et j'en ai trouvé aussi l'occasion. Un monsieur plus âgé, et qui ne m'était guère sympathique, m'y invita un jour.

_Cum eo concubui, ille genitalia mea tetigit_, et bien que sa personne me fût antipathique, j'éprouvai le plus grand bonheur. Je me sentais tout à fait livré à lui; en un mot je me sentais femme.

S'il m'est permis d'ajouter encore une remarque pour finir, je dois formellement déclarer que, bien que j'aie la pleine conscience de l'anomalie de mes penchants, je ne désire nullement les changer. Je ne fais qu'aspirer après le temps ou je pourrai m'y livrer avec plus de commodité et sans risque d'être découvert, afin de me procurer un plaisir qui ne fait de tort à personne.

OBSERVATION 120.--Mlle Z..., trente et un ans, artiste, est venue à la consultation pour des malaises neurasthéniques. Elle attire l'attention par les traits grossiers et virils de sa figure, sa voix creuse, ses cheveux courts, ses vêtements à coupe masculine, sa démarche virile et son aplomb. Pour le reste, elle est tout à fait femme; elle a des seins assez développés; le bassin est féminin; pas de poils sur la figure.

L'interrogatoire, relativement à l'inversion sexuelle, donne un résultat positif.

La malade raconte qu'étant encore petite, elle aimait mieux jouer avec des garçons, notamment aux jeux «de soldat», «au marchand», «au brigand» etc. Elle dit que dans ces jeux de garçons elle était très violente et effrénée; elle n'a jamais eu de goût pour les poupées ni pour les travaux manuels de la femme; elle n'a appris que les plus rudimentaires (tricoter et coudre).

À l'école, elle fit de bons progrès et s'est surtout intéressée aux mathématiques et à la chimie. De très bonne heure, s'est éveillé en elle un penchant pour les beaux-arts pour lesquels elle montrait quelques aptitudes. Son but suprême était de devenir une artiste remarquable. Dans ses rêves d'avenir, elle n'a jamais pensé à une liaison conjugale. Comme artiste, elle s'intéressait aux beaux êtres humains, mais c'étaient seulement les corps de femmes qui l'attiraient; quant aux figures d'hommes, elle ne les contemplait «qu'à distance». Elle ne pouvait souffrir les «niaiseries des chiffons»; il n'y a que les choses viriles qui lui plaisaient. Les rapports quotidiens avec les filles lui déplaisaient, parce que leur conversation ne roulait que sur les toilettes, les chiffons, les amourettes avec les hommes, etc., ce qui lui paraissait insipide et ennuyeux. Par contre elle avait, dès son enfance, des relations d'amitié extatique avec certaines filles; à l'âge de dix ans, elle brûlait pour une camarade d'école et inscrivait son nom partout où elle pouvait.

Depuis elle eut de nombreuses amies auxquelles elle prodiguait des baisers «enragés». En général, elle plaît aux filles à cause de ses manières garçonnières. Elle adresse des poésies à ses amies pour lesquelles elle serait capable de grimper sur les toits. Elle-même trouve surprenant ce fait qu'elle soit gênée devant des filles et surtout des amies. Elle ne serait pas capable de se déshabiller devant elles.

Plus elle aime une amie, plus elle est pudique en face d'elle.

À l'heure qu'il est, elle entretient une de ces liaisons d'amitié. Elle embrasse et enlace sa Laura, se promène devant ses fenêtres, souffre tous les supplices de la jalousie, surtout quand elle voit son amie s'amuser avec des messieurs. Son seul désir est de vivre toujours à côté de cette amie.

La malade raconte qu'il est vrai que, deux fois dans sa vie, des hommes auraient fait quelque impression sur elle. Elle croit que, si on avait sérieusement sollicité sa main, elle aurait conclu un mariage, car elle aime beaucoup la vie de famille et les enfants. Si un monsieur voulait la posséder, il devrait d'abord la mériter par la lutte, de même qu'elle préfère se conquérir une amie par un combat acharné. Elle trouve que la femme est plus belle et plus idéale que l'homme. Dans les cas très rares où elle eut des rêves érotiques, il s'agissait toujours de femmes. Elle n'a jamais rêvé d'hommes.

Elle ne croit pas qu'elle puisse encore aimer un homme, car les hommes sont faux; elle est d'elle-même nerveuse et anémique.

Elle se croit tout à fait femme, mais elle regrette de n'être pas homme. Déjà à l'âge de quatre ans, son plus grand plaisir était de s'habiller en garçon. Elle a décidément un caractère viril; aussi n'a-t-elle jamais pleuré de sa vie. Sa plus grande passion serait de monter à cheval, de faire de la gymnastique, de l'escrime, de conduire des chevaux. Elle souffre beaucoup de ce que personne de son entourage ne la comprenne. Elle trouve bête de parler affaires de femmes. Beaucoup de gens qui la connaissent ont déjà émis l'opinion qu'elle aurait dû naître homme.

La malade dit qu'elle n'a jamais eu un tempérament sensuel. En donnant l'accolade à ses amies, elle a souvent éprouvé une curieuse sensation de volupté. L'accolade et les baisers étaient ses seules manifestations d'amitié.

La malade prétend être née d'un père nerveux et d'une mère folle qui, jeune fille, était tombée amoureuse de son propre frère qu'elle voulut persuader de partir avec elle pour l'Amérique. Le frère de la malade est un homme très étrange et très bizarre.

La malade ne présente aucun signe extérieur de dégénérescence; le crâne est normal. Elle prétend avoir eu ses premières menstrues à l'âge de quatorze ans. Elles viennent régulièrement, mais lui causent toujours des douleurs.

OBSERVATION 121.--Pour donner tout de suite à mon malheureux état le nom qui lui convient, je vous ferai tout d'abord remarquer qu'il porte tous les symptômes de l'état que vous avez désigné sous le nom d'_effeminatio_ dans votre ouvrage _Psychopathia sexualis_.

J'ai maintenant trente-huit ans: grâce à mon anomalie, j'ai derrière moi une vie remplie de tant d'indicibles souffrances que je m'étonne souvent de la force d'endurance dont l'homme peut être doué. Ces temps derniers la conscience d'avoir traversé tant de supplices m'a inspiré une sorte d'estime pour moi-même, sentiment qui seul est capable de me rendre la vie encore quelque peu supportable.

Je vais maintenant m'efforcer de dépeindre mon état tel qu'il est, et selon l'exacte réalité. Je suis au physique bien portant; autant que je puis m'en souvenir, je n'ai jamais fait de maladie grave et je suis issu d'une famille saine. Mes parents, il est vrai, sont tous les deux des natures très irritables; mon père est ce qu'on appelle un tempérament coléreux, ma mère un tempérament sanguin avec un fort penchant à de sombres mélancolies. Elle est très vive, très aimée à cause de son bon coeur et de son active charité, mais elle manque de confiance en elle-même et éprouve un impérieux besoin de s'appuyer sur quelqu'un. Toutes ces particularités étaient aussi très prononcées dans le caractère de son père. J'appuie sur ce fait, parce qu'on dit de moi que je leur ressemble; quant à ces dernières particularités, je puis moi-même constater la ressemblance. J'ai toujours cru que mon amour pour mon propre sexe n'était que l'hypertrophie de ces deux traits de caractère. Mais, même quand j'essaie de me raffermir intérieurement par l'illusion que je suis fort et vigoureux, de déchirer le lien qui m'attire avec un pouvoir magique vers l'homme, il me reste toujours dans le sang un résidu que je ne puis éloigner. Aussi loin que je puis remonter dans mes souvenirs, je vois partout ce désir primitif et énigmatique d'avoir un amant. Il est vrai que la première manifestation fut d'une nature grossièrement sensuelle. Je ne suis pas si j'avais déjà dix ans, quand un jour que j'étais couché dans mon lit, je fus surpris de provoquer par une pression sur mes parties génitales des sensations nouvelles et enivrantes, en me figurant en même temps qu'un homme de mon entourage me faisait des manipulations voluptueuses. Bien des années plus tard seulement, j'appris que c'était de l'onanisme. Dans les premiers temps, je fus tellement effrayé et tellement assombri par mon mystérieux penchant que je fis alors ma première tentative de suicide. Que n'ai-je pas réussi alors! Car j'eus ensuite une série de secousses physiques et psychiques si violentes, qu'elles mirent comme une chaîne autour de mon coeur qu'elles rétrécirent et rendirent brutal et dur. Pour le dire tout de suite: jusqu'à aujourd'hui, l'onanisme ne m'a pas lâché de ses griffes; il a résisté à tous les essais, à tous les efforts de ma volonté brisée pour rompre avec lui. Trois ou quatre fois je l'ai abandonné pendant des mois entiers, dans la plupart des cas sous l'influence d'émotions morales. À l'âge de treize ans, j'eus mon premier amour. Aujourd'hui, il me souvient, qu'alors le comble de mes désirs était de pouvoir embrasser les jolies lèvres roses et fraîches de mon camarade. d'école. C'était une langueur pleine de rêves romanesques. Il devint plus violent à l'âge de quinze et seize ans, lorsque pour la première fois je souffris les supplices d'une folle jalousie plus dévorante qu'elle ne saurait jamais l'être dans l'amour naturel. Cette seconde période amoureuse a duré pendant des années, bien que je n'eusse passé que quelques jours avec l'objet de mon amour et qu'ensuite nous ne nous soyons pas revus pendant quinze ans. Peu à peu mon sentiment s'est refroidi pour lui, et je suis encore à plusieurs reprises devenu amoureux fou d'autres hommes qui, sauf un seul, étaient tous de mon âge.

Jamais mon amour--vous me permettrez cette expression pour désigner un sentiment condamné par la majorité des hommes--n'a été payé de retour; je n'ai jamais eu avec un homme des rapports du genre de ceux qui doivent craindre le grand jour; jamais un seul d'entre eux n'a eu pour moi plus qu'un intérêt ordinaire, bien qu'un des amis auxquels je faisais la cour, eût deviné mon désir secret. Et pourtant, je me suis consumé dans le désir ardent de l'amour des hommes. Mes sentiments sont, dans ce cas à mon avis, tout à fait ceux d'une femme aimante; et j'aperçois avec épouvante que mes représentations sensuelles deviennent de plus en plus semblables à celles d'une femme. Pendant les périodes où je suis libre d'une affection précise, mon désir dégénère, car, en me livrant à mes procédés d'onanisme, j'évoque des idées grossièrement sensuelles. Je peux encore lutter contre ce mal, mais c'est bien vainement que je tente de supprimer l'amour même. Depuis une année, je souffre de cette exaltation de mes sentiments; j'ai tant médité sur leur particularité, que je crois pouvoir vous donner une description exacte de mes sensations. Mon intérêt est toujours éveillé par la beauté physique. J'ai fait, à ce propos, la curieuse remarque que je n'ai jamais aimé un homme barbu.

On pourrait en inférer que je suis voué à ce qu'on appelle l'amour des garçons. Cependant cette supposition n'est pas exacte. Car au charme sensuel dont j'ai parlé, se joint un intérêt psychique pour la personne que je fréquente, ce qui est une source de tourments. Je suis pris d'une affection si profonde que je m'attache avec une sorte d'abnégation. On se lie à moi et cette confiance réciproque pourrait développer une amitié très cordiale, si au fond de mon âme ne sommeillait ce démon qui me pousse à une union plus intime qu'on ne saurait admettre qu'entre personnes de sexes différents. Tout mon être en languit, chaque fibre en palpite et je me consume dans une passion brûlante. Je m'étonne d'être capable d'exposer ici en quelques mots secs les sensations qui ont déchiré tout mon être. Il est vrai qu'à force de lutter, pendant des années, j'ai dû apprendre à dissimuler mes penchants et à sourire quand j'étais déchiré par les souffrances. Car n'ayant jamais été payé de retour, je n'ai connu de l'amour que les supplices, la jalousie, cette jalousie folle qui obscurcit l'esprit, pour tous ceux ou celles avec qui l'être adoré échangeait un seul regard.

J'ai réservé de m'arrêter à la fin sur l'élément psychique afin de montrer combien mon penchant anormal est enraciné. Je n'ai jamais éprouvé le moindre souffle d'amour sensuel pour l'autre sexe. L'idée d'avoir avec lui des rapports sexuels me répugne. Plusieurs fois déjà j'ai souffert en entendant affirmer que telle ou telle jeune fille était amoureuse de moi. Comme tout jeune homme, j'ai abondamment goûté aux plaisirs du monde, entre autres à celui de la danse. Je danse avec plaisir, mais je serais heureux si je pouvais danser comme dame avec des jeunes gens.

Je voudrais une fois de plus insister sur le fait que mon amour est tout à fait sensuel. Comment expliquer autrement que la poignée de main du bien-aimé et souvent son aspect me provoquent un serrement de coeur et même de l'érection!

J'ai employé tous les moyens pour arracher cet «amour» de mon «coeur». J'ai essayé de l'étourdir par l'onanisme, de l'abaisser dans la fange pour pouvoir d'autant mieux me placer au-dessus de lui.--(Il y a dix ans, pendant une de ces périodes d'amour, j'avais repoussé l'onanisme et j'avais eu la sensation que mon sentiment amoureux s'ennoblissait).--Maintenant encore j'ai l'idée fixe que si mon bien-aimé me déclarait m'aimer, et n'aimer que moi, je renoncerais avec plaisir à toute satisfaction sensuelle, et je me contenterais de pouvoir reposer dans ses bras fidèles. Mais c'est une illusion que je me fais.

Très honoré monsieur, j'ai une position sociale pleine de responsabilités, et je crois pouvoir affirmer que mon penchant anormal ne me fera jamais dévier, pas même de l'épaisseur d'un fil, du devoir que je suis obligé d'accomplir. Sauf cette anomalie, je ne suis pas fou et je pourrais être heureux. Mais, l'année dernière surtout, j'ai trop souffert pour ne pas envisager avec terreur l'avenir qui, certes, ne m'apportera point la réalisation de mon désir qui couve toujours sous la cendre, c'est-à-dire le désir de posséder un amant qui me comprenne et qui réponde à mon amour. Seule une telle union me donnerait un réel bonheur psychique. J'ai beaucoup réfléchi sur l'origine de mon anomalie, surtout parce que je crois pouvoir supposer qu'elle ne m'est pas venue par hérédité. Je crois que c'est l'onanisme qui a allumé ce sentiment congénital. Il y a longtemps que j'aurais pu mettre fin à toutes ces misères, puisque je ne crains pas la mort, et que dans la religion qui, fait curieux, ne s'est pas retirée de mon coeur impur, je ne trouve aucun avertissement contre le suicide. Mais la conviction que ce n'est pas exclusivement ma faute qui fait qu'un ver rongeur a rongé ma vie dès son origine, un certain défi de rester quand même, défi que j'ai conçu précisément ces temps derniers à la suite d'un indicible chagrin, m'amènent à tenter l'expérience afin de voir s'il n'y a pas possibilité d'échafauder sur une nouvelle base un modeste bonheur pour ma vie, quelque chose qui me remplisse le coeur. Je crois que, sous l'influence d'une vie de famille tranquille, je pourrais devenir heureux. Mais je ne dois pas vous cacher que l'idée de vivre maritalement avec une femme m'est horrible, que je n'entreprendrais que le coeur saignant cette tentative de revirement, car alors je devrais rompre radicalement avec l'espoir toujours vivace, avec cette illusion que le hasard pourrait pourtant m'amener un jour le bonheur rêvé.

Cette idée fixe s'est tellement enracinée que je crains que, seule, la suggestion hypnotique puisse m'en guérir.

Pourriez-vous me donner un conseil? Vous me rendriez infiniment heureux. Le conseil le plus pressant se bornera probablement à m'interdire l'onanisme. Que je voudrais le suivre! Mais si je n'ai pas sous la main des moyens directement matériels ou mécaniques, je ne pourrai pas m'arracher à ce vice. D'autant moins que je crains qu'à la suite de ces pratiques durant des années, ma nature s'y soit déjà habituée. Les suites, il est vrai, ne m'en ont pas été épargnées, bien qu'elles ne soient pas aussi horribles qu'on les dépeint ordinairement. Je souffre d'une nervosité peu intense; je suis, il est vrai, affaibli et je paie ce vice par des troubles périodiques de la digestion; mais je suis capable encore de supporter des fatigues; j'y trouve même quelque plaisir si elles ne sont pas trop fortes. Je suis d'humeur sombre, mais je peux être très gai par moments; heureusement j'aime mon métier; je m'intéresse à bien des choses, surtout à la musique, aux arts, à la littérature. Je ne me suis jamais livré à des occupations féminines.

Ainsi que cela ressort de tout ce que je viens d'exposer, j'aime à fréquenter les hommes, surtout quand ils sont beaux, mais je n'ai jamais entretenu avec aucun d'eux des relations intimes. C'est un abîme profond qui me sépare d'eux.

_Post-Scriptum._--Je crains de n'avoir pas assez précisé ma vie sexuelle dans les lignes précédentes. Elle ne consiste que dans l'onanisme, mais, pendant l'acte, je me laisse influencer par ces représentations horribles qu'on désigne par _coïtus inter femora_, _ejaculatio in ore_, etc.

Mon rôle est, dans ces cas, passif. Ces images se transforment et passent à celles de l'accouplement quand une passion m'a enchaîné. La lutte contre cette passion est terrible, parce que mon âme participe aussi au combat. Je désire l'union la plus étroite, la plus complète qu'on puisse imaginer entre deux êtres humains, la vie commune, des intérêts communs, une confiance absolue et l'union sexuelle. Je pense que l'amour naturel ne diffère de celui-ci que par son degré de chaleur, fort au-dessous du feu de notre passion. Précisément en ce moment j'ai de nouveau cette lutte à soutenir et je refoule par la violence cette folle passion qui me tient captif déjà depuis si longtemps.

Pendant des nuits entières je me roule dans mon lit, poursuivi par l'image de celui pour l'amour duquel je donnerais tout ce que je possède. Qu'il est triste que le plus noble sentiment qui ait été donné à l'homme, l'amitié, soit impossible à cause d'un vil penchant sensuel!

Je voudrais encore une fois déclarer que je ne puis pas me décider à transformer ma vie sexuelle par des rapports sexuels avec des femmes. L'idée de ces rapports m'inspire du dégoût et même de l'horreur.

OBSERVATION 122.--J'écrirai, tant bien que mal, l'histoire de mes souffrances; je ne suis guidé que par le désir de pouvoir contribuer par cette autobiographie à renseigner quelque peu sur les malentendus et les erreurs cruelles qui règnent encore dans toutes les sphères contre l'inversion sexuelle.

J'ai maintenant trente-sept ans, et je suis né de parents qui tous deux étaient très nerveux. Je rappelle ce fait parce que souvent j'ai eu l'idée que mon inversion sexuelle pourrait m'être venue par voie d'hérédité; cependant cette assertion n'est que bien vague. Quant à mes grand-pères et grand'mères, que je n'ai jamais connus, je voudrais seulement citer comme fait digne d'être retenu, que mon grand-père du côté maternel avait la réputation d'être un grand «don Juan».

J'étais un enfant assez faible et, pendant mes deux premières années, j'ai souffert de ce qu'on appelle des arthrites; c'est probablement à la suite de cette maladie que mon don d'assimilation et ma mémoire se sont affaiblis; car j'apprends difficilement les choses qui ne m'intéressent pas, et j'oublie facilement ce que j'ai appris. Je voudrais encore faire mention du fait que, avant ma naissance, ma mère fut en proie à de vives émotions morales, et qu'elle eut souvent des frayeurs. Depuis l'âge de trois ans, je suis très bien portant et jusqu'ici j'ai été épargné par les maladies graves. Entre l'âge de douze et de seize ans, j'eus parfois des sensations nerveuses étranges que je ne puis pas décrire et qui se faisaient sentir dans la tête et sur le bout des doigts. Il me semblait alors que tout mon être voulait se dissoudre. Mais, depuis de longues années, ces accès ne se sont plus renouvelés. Du reste, je nuis un homme assez vigoureux, avec une chevelure touffue, et d'un caractère tout à fait viril.

À l'âge de six ans, je suis arrivé tout seul à pratiquer l'onanisme auquel malheureusement je fus très adonné jusqu'à l'âge de dix-neuf ans. Faute de mieux, j'y ai recours encore assez souvent, bien que je reconnaisse le caractère répréhensible de cette passion et que je m'en sente toujours affaibli, tandis que le rapport sexuel avec un homme, loin du me fatiguer, me donne au contraire le sentiment d'avoir retrempé mes forces. À l'âge de sept ans, je commençai à aller à l'école et bientôt j'éprouvai une vive sympathie pour certains de mes camarades, ce qui d'ailleurs ne me paraissait nullement étrange. Au lycée, quand j'eus quatorze ans, mes condisciples m'ont éclairé sur la vie sexuelle des hommes, chose que j'ignorais absolument; mais leurs explications n'ont pu m'inspirer aucun intérêt. À cette époque je pratiquais avec deux ou trois amis l'onanisme mutuel auquel ceux-ci m'avaient incité et qui avait un charme immense pour moi. Je n'avais toujours pas conscience de la perversité de mon instinct génital; je croyais que mes fautes n'étaient que des péchés de jeunesse, comme en commettent tous les garçons de mon âge. Je pensais que l'intérêt pour le sexe féminin se manifesterait quand l'heure serait venue. Ainsi j'atteignis l'âge de dix-neuf ans. Pendant les années suivantes, je fus amoureux fou d'un très bel artiste dramatique, ensuite d'un employé d'une banque et d'un de mes amis, deux jeunes gens qui étaient loin d'être beaux et de porter sur les sens. Cet amour était purement platonique et m'entraînait parfois à faire des poésies enflammées. Ce fut peut-être le plus beau temps de ma vie, car j'envisageais tout cela avec des yeux innocents. À l'âge de vingt et un ans, je commençai pourtant à m'apercevoir peu à peu que je n'avais pas tout à fait les mêmes prédispositions que mes camarades; je ne trouvais aucun plaisir aux occupations viriles, ni à fumer, ni à boire, ni au jeu de cartes; quant au lupanar, il m'inspirait réellement une peur mortelle. Aussi n'y suis-je jamais allé; j'ai toujours réussi à m'esquiver sous un prétexte, quand les camarades y allaient. Je commençai alors à réfléchir sur moi-même; je me sentais souvent abandonné, misérable, malheureux, et je languissais de rencontrer un ami prédisposé comme moi, sans parvenir à l'idée qu'il pouvait bien exister hors de moi des gens de cet acabit. À l'âge de vingt-deux ans, j'ai fait la connaissance d'un jeune homme qui enfin m'a éclairé sur l'inversion sexuelle et sur les personnes atteintes de cette anomalie, car lui aussi était uraniste et, ce qui est plus, amoureux de moi. Mes yeux se dessillèrent et je bénis le jour qui m'a apporté cet éclaircissement. À partir de ce moment, je vis le monde d'un autre oeil, je vis que le même sort était échu à beaucoup de gens et je commençai à comprendre et à m'accommoder autant que possible de ce sort. Malheureusement cela marchait très mal, et aujourd'hui encore je suis pris d'une révolte, d'une haine profonde contre les institutions modernes qui nous traitent si mal, nous autres pauvres uranistes. Car quel est notre sort? Dans la plupart des cas, nous ne sommes pas compris, nous sommes ridiculisés et méprisés et, dans le meilleur cas, si l'on nous comprend, on s'apitoie sur nous comme sur de pauvres malades ou des fous. C'est la pitié qui m'a toujours rendu malade. Je commençai donc à jouer la comédie, pour tromper mes proches sur l'état de mon âme, et, toutes les fois que j'y réussissais, j'en avais une grande satisfaction. J'ai fait aussi la connaissance de plusieurs compagnons de sort; j'ai noué avec eux des liaisons qui malheureusement étaient toujours de courte durée, car j'étais très peureux et prudent, en même temps que difficile dans mon choix et gâté.

J'ai toujours profondément abhorré la pédérastie, comme quelque chose d'indigne d'un être humain, et je désirerais que tous mes compagnons de sort en fissent autant; malheureusement, chez certains d'entre eux, ce n'est pas le cas; car, si tous pensaient sur ce sujet comme moi, l'opprobre et la raillerie des hommes d'un sentiment diffèrent du nôtre seraient encore plus injustes.

En face de l'homme aimé je me sens complètement femme, voilà pourquoi je me comporte assez passivement pendant l'acte sexuel. En général, toutes mes sensations et tous mes sentiments sont féminins; je suis vaniteux, coquet, j'aime les chiffons, je cherche à plaire, j'aime à me bien habiller, et, dans les cas où je veux particulièrement plaire, j'ai recours aux artifices de toilette pour lesquels je suis assez bien expérimenté.

Je m'intéresse très peu à la politique, mais je n'en suis que plus passionné pour la musique; je suis un partisan enthousiaste de Richard Wagner, prédilection que j'ai remarquée chez la plupart des uranistes. Je trouve que c'est précisément cette musique qui correspond le mieux à notre caractère. Je joue assez bien du violon, j'aime la lecture et je lis beaucoup, mais je n'ai que peu d'intérêt pour les autres sujets; de même tout le reste dans la vie m'est assez indifférent, par suite de la sourde résignation qui m'envahit de plus en plus.

Bien que j'aie tout sujet d'être content de la destinée, ayant comme technicien une position assurée dans une grande ville d'Allemagne, je n'aime pas mon métier. Ce que j'aimerais le mieux, ce serait d'être libre et indépendant, de pouvoir, en compagnie de l'être aimé, faire de beaux voyages, consacrer mes loisirs à la musique et à la littérature, surtout au théâtre qui me paraît comme un des plus grands plaisirs. Être l'intendant d'un théâtre de la Cour, voilà une position que je trouverais acceptable.

La seule position sociale ou vocation qui me paraisse vraiment désirable, est celle de grand artiste, soit chanteur, soit acteur, soit peintre ou sculpteur. Il me semblerait encore plus beau d'être né sur un trône royal; ce désir répond à mon envie très prononcée de régner.--(S'il y a vraiment une métempsychose, question dont je m'occupe beaucoup et théorie qui me paraît très probable, je dois avoir déjà vécu une fois comme imperator ou comme souverain quelconque).--Mais il faut être né pour tout cela, et comme je ne le suis pas, je n'ai pas d'ambition pour les soi-disant honneurs et distinctions de la société.

En ce qui concerne les tendances de mon goût, je dois constater qu'il y a là une certaine scission. De beaux jeunes gens de talent et qui ont au moins vingt ans, qui se trouvent au même niveau social que moi, me paraissent plutôt créés pour un amour platonique, et je me contente, dans ce cas, d'une amitié très sincère et très idéale qui rarement dépasse les bornes de quelques accolades. Mais sensuellement je ne saurais être excité que par des hommes plus rudes et plus robustes qui ont au moins mon âge, mais qui doivent occuper une position sociale et intellectuelle inférieure à la mienne. La raison de ce phénomène curieux est peut-être que ma grande pudicité, ma timidité native et ma réserve en présence des hommes de ma position, exercent l'effet d'une idée entravante, de sorte que, dans ce cas, je n'arriverais que difficilement et rarement à une émotion sexuelle. Je souffre beaucoup de cet antagonisme,--cela s'explique,--car j'ai toujours peur de me révéler à ces gens simples qui sont au-dessous de moi et qu'on peut souvent acheter pour de l'argent. Car, dans mon idée, il n'y aurait rien de plus terrible qu'un scandale qui me pousserait immédiatement au suicide. Je ne puis pas assez me figurer combien ce doit être terrible d'être, à la suite d'une petite imprudence ou par la méchanceté du premier venu, stigmatisé devant le monde entier, et pourtant sans que ce soit de notre faute. Car que faisons-nous autre chose que ce que les hommes de dispositions normales peuvent se permettre de faire souvent et sans gêne? Ce n'est pas notre faute si nous n'éprouvons pas les mêmes sentiments que la grande foule: c'est un jeu cruel de la nature.

Maintes fois j'ai cherché dans ma tête si la science et quelques hommes scientifiques sans préjugés, penseurs indépendants, ne pourraient imaginer des moyens pour que, nous, les «Cendrillons» de la nature, nous puissions avoir une position plus supportable devant la loi et les hommes. Mais toujours je suis arrivé à cette triste conclusion que pour se faire le champion d'une cause, il faut tout d'abord la bien connaître et la définir. Qui est-ce qui, jusqu'à ce jour, pourrait expliquer et définir avec exactitude l'inversion sexuelle? Et pourtant il faut qu'il y ait pour ce phénomène une explication juste, qu'il y ait une voie par laquelle on puisse amener la grande foule à un jugement plus sensé et plus indulgent, et, avant tout, obtenir du moins ceci: qu'on ne confonde plus l'inversion sexuelle avec la pédérastie, confusion qui malheureusement règne encore chez la plupart des gens, je dirais même chez tous. Par un pareil acte, on s'érigerait un monument impérissable à la reconnaissance de milliers d'hommes contemporains et futurs; car il y a toujours eu des uranistes, il y en a et il y en aura à toutes les époques, et en plus grand nombre qu'on ne le suppose.

Dans le livre de Wilbrand: _Fridolins heimliche Ehe_, je trouve énoncée une théorie tout à fait acceptable à ce sujet, ayant eu moi-même déjà à plusieurs reprises l'occasion de constater que tous les uranistes n'aiment pas au même degré l'homme, mais qu'il y a parmi eux d'innombrables subdivisions depuis l'homme le plus efféminé jusqu'à l'inverti qui aime encore autant et aussi souvent les charmes féminins que les autres. Ceci pourrait peut-être expliquer la soi-disant différence entre l'inversion congénitale et l'inversion acquise, différence qui, à mon avis, n'existe pas du tout. Cependant chez les cinquante-cinq individus que j'ai connus dans les trois années écoulées depuis que j'ai compris mon état, j'ai rencontré les mêmes traits de tempérament, d'âme et de caractère; presque tous sont plus ou moins idéalistes, ne fument que peu ou pas du tout, sont dévots, vaniteux, coquets et superstitieux, et réunissent en eux--(je dois l'avouer malheureusement)--plutôt les défauts des deux sexes que leurs qualités. Je sens un véritable _horror_ pour la femme dans son rôle sexuel, horreur que je ne saurais vaincre, pas même avec tous les artifices de mon imagination qui est extrêmement vive; aussi je ne l'ai jamais essayé, car je suis convaincu d'avance de la stérilité d'une tentative qui me paraît contre nature et criminelle.

Dans les rapports purement sociaux et amicaux, j'aime beaucoup à être en relation avec les filles et les femmes, et je suis très bien vu dans les cercles de dames, car je m'intéresse beaucoup aux modes, et je sais parler avec beaucoup d'à-propos et de justesse de ces matières. Je puis, quand je veux, être très gai et très aimable, mais ce don de conversation n'est qu'une comédie qui me fatigue et qui m'affecte beaucoup. De tout temps j'ai montré beaucoup d'intérêt et d'adresse pour les travaux de femmes; étant enfant, j'ai jusqu'à l'âge de treize ans passionnément aimé à jouer aux poupées auxquelles je faisais moi-même des robes. Maintenant encore, j'ai beaucoup de plaisir à faire de belles broderies, occupation à laquelle malheureusement je ne puis me livrer qu'en secret. J'ai une prédilection non moins vive pour les bibelots, les photographies, les fleurs, les friandises, les objets de toilette et toutes les futilités féminines. Ma chambre que j'ai arrangée et décorée moi-même, ressemble à peu près au boudoir surchargé d'une dame.

Je voudrais encore mentionner, comme particularité curieuse, que je n'ai jamais eu de pollutions. Je rêve beaucoup et très vivement presque chaque nuit; mes rêves érotiques, quand j'en ai, ne s'occupent que d'hommes, mais je suis toujours réveillé avant qu'une éjaculation ait pu se produire. Au fond, je n'ai pas de grands besoins sexuels; il y a chez moi des périodes de quatre à six semaines, pendant lesquelles l'instinct génital ne se manifeste pas du tout. Malheureusement ces périodes sont très rares et sont suivies ordinairement d'un réveil d'autant plus violent de mon terrible instinct, qui, s'il n'est pas satisfait, me cause de grands malaises physiques et intellectuels. Je suis alors de mauvaise humeur, déprimé moralement, irritable; je fuis la société; mais toutes ces particularités disparaissent à la première occasion qui me permet de satisfaire mon instinct génital. Je dois remarquer que, en général, pour les causes les plus futiles, mon humeur peut varier plusieurs fois dans la même journée; elle est comme le temps d'avril.

Je danse bien et volontiers; mais je n'aime la danse qu'à cause de ses mouvements rythmiques et de ma prédilection pour la musique.

Enfin je dois faire mention d'une chose qui provoque toujours mon indignation. On nous prend en général pour des malades; c'est à tort. Car, pour toute maladie, il y a un remède ou un calmant; or aucune puissance au monde ne pourrait ôter à un uraniste sa prédisposition invertie. La suggestion hypnotique même, qu'on a souvent appliquée avec un succès apparent, ne peut pas amener de transformation durable dans la vie psychique d'un uraniste. Chez nous, on confond l'effet avec la cause. On nous prend pour des malades, parce que la plupart d'entre nous le deviennent réellement avec le temps. Je suis profondément convaincu que les deux tiers de nous, arrivés à un âge avancé, s'ils y arrivent jamais, auront une défectuosité mentale, et c'est facile à expliquer. Quelle force de volonté et quels nerfs ne doit-on pas avoir pour pouvoir pendant toute sa vie et sans interruption dissimuler, mentir, être hypocrite! Que de fois, quand, dans un cercle de gens normaux, la conservation tombe sur l'inversion sexuelle, n'est-on pas obligé de se rallier aux calomnies et aux injures, tandis que chacun de ces propos agit sur nous comme un couteau tranchant! D'autre part, être obligé d'écouter les propos et les mots d'esprit inconvenants et ennuyeux sur les femmes, feindre un intérêt et une attention pour ces conversations qui aujourd'hui sont en vogue dans la soi-disant «bonne compagnie»! Voir tous les jours, presqu'à chaque heure, de beaux hommes auxquels on ne peut se révéler, être forcé de se priver pendant des semaines, des mois même, de l'ami dont nous aurions tellement besoin, et par-dessus tout la peur terrible et continuelle de se trahir devant les hommes, d'être couvert de honte et d'opprobre! Vraiment, il ne faut pas s'étonner que la plupart d'entre nous soient incapables de tout travail sérieux, car la lutte avec notre triste destinée absorbe toute notre force de volonté et notre persévérance. Combien il est funeste pour nos nerfs d'être obligés de renfermer toutes nos pensées, tous nos sentiments dans notre for intérieur, où notre imagination déjà si vive, alimentée par tout cela, travaille avec d'autant plus d'activité, de sorte que nous portons avec nous une fournaise qui menace de nous dévorer! Heureux ceux de nous qui ne manquent jamais de la force pour pouvoir mener une telle vie, mais heureux aussi ceux qui en ont déjà fini!

OBSERVATION 123. Autobiographie.--Vous recevrez ci-jointe la description du caractère ainsi que des sentiments moraux et sexuels d'un uraniste, c'est-à-dire d'un individu qui, malgré la conformation virile de son corps, se sent tout à fait femme, dont les sens ne sont nullement excités par les femmes et dont la langueur sexuelle ne vise que les hommes.

Pénétré de la conviction que l'énigme de notre existence ne saurait être démêlée ou du moins éclaircie que par des hommes de science qui pensent sans préjugés, je vous donne ma biographie uniquement dans le but de contribuer par ce moyen à l'éclaircissement de cette erreur cruelle de la nature et de rendre peut-être un service à mes compagnons de sort de la future génération. Car des uranistes il y en aura, tant qu'il y aura des hommes, de même que c'est un fait irréfutable qu'il y en a eu à toutes les époques. Mais à mesure que l'instruction scientifique de notre époque fera des progrès, on finira par voir en moi et en mes semblables non pas des êtres haïssables, mais des êtres dignes de commisération, qui ne méritent jamais le mépris, mais plutôt la suprême pitié de leur prochain plus heureux qu'eux. Je tâcherai d'être aussi bref que possible dans mon récit, de même que je ferai tous les efforts pour rester impartial. Je dois d'ailleurs faire remarquer, au sujet de mon langage cru et souvent même cynique, que, avant tout, je tiens à être vrai: voilà pourquoi je n'évite point les expressions les plus crues, car ce sont elles qui peuvent le mieux caractériser le sujet que je veux exposer.

J'ai trente-quatre ans et demi; je suis un négociant à revenu modique; ma taille est au-dessus de la moyenne, je suis maigre, je n'ai pas les muscles forts, j'ai une figure tout à fait ordinaire, couverte de barbe et, au premier aspect, je ne diffère en rien des autres hommes. Par contre, ma démarche est féminine, surtout quand je presse le pas; elle est un peu dandinante; les mouvements sont anguleux, peu harmonieux et manquent de tout charme viril. La voix n'est ni féminine ni aiguë, mais plutôt d'un timbre de baryton.

Tel est mon _habitus_ extérieur.

Je ne fume ni ne bois pas; je ne puis ni siffler, ni monter à cheval, ni faire de la gymnastique, ni tirer de l'épée, ni au pistolet non plus; je ne m'intéresse pas du tout aux chevaux ni aux chiens; je n'ai jamais eu entre les mains ni un fusil ni une épée. Dans mes sentiments intimes et dans mes désirs sexuels, je suis parfaitement femme. Sans aucune instruction bien solide--je n'ai passé que cinq années au lycée--je suis pourtant intelligent; j'aime à lire de bons ouvrages bien écrits; je dispose d'un jugement sain, mais je me laisse toujours entraîner par l'état d'esprit du moment; qui connaît mon faible et sait en profiter, peut me manier et me persuader facilement. Je prends toujours des résolutions sans trouver jamais l'énergie de les mettre à exécution. Comme les femmes, je suis capricieux et nerveux, irrité souvent sans aucune raison, parfois méchant contre des personnes dont la figure ne me va pas ou contre lesquelles j'ai de la rancune; je suis alors arrogant, injuste, souvent blessant et insolent.

Dans tous mes actes et gestes je suis superficiel, souvent léger; je ne connais aucun sentiment moral profond, et j'ai peu de tendresse pour mes parents, mes soeurs et mes frères. Je ne suis pas égoïste; à l'occasion je suis même capable de faire des sacrifices; je ne puis jamais résister aux larmes, et, comme les femmes, on peut me gagner par une prévenance aimable ou par des prières instantes.

Déjà, dans ma tendre enfance, je fuyais les jeux de guerre, les exercices de gymnastique, les bagarres de mes camarades masculins; je me trouvais toujours dans la compagnie des petites filles avec lesquelles je sympathisais plus qu'avec les garçons; j'étais timide, embarrassé, et je rougissais souvent. Déjà à l'âge de douze à treize ans, j'éprouvais des serrements de coeur étranges à la vue de l'uniforme collant d'un joli militaire; les années suivantes, pendant que mes camarades d'école parlaient toujours de filles et commençaient même de petites amourettes, j'étais capable de suivre pendant des heures un homme vigoureusement bâti avec des fesses bien développées et plantureuses, et je me grisais à cet aspect.

Sans réfléchir beaucoup sur ces impressions, qui différaient tant des sentiments de mes camarades, je commençai à me masturber en pensant pendant l'acte à des hommes bâtis comme des héros et bien mis, jusqu'à ce que, à l'âge de dix-sept ans, je fusse éclairé sur mon état par un compagnon de sort. Depuis ce temps j'ai eu huit à dix fois affaire avec des filles; mais pour provoquer l'érection, j'ai toujours dû évoquer l'image d'un bel homme de ma connaissance; je suis convaincu aujourd'hui que, même en ayant recours à mon imagination, je ne serais pas capable d'user d'une fille. Peu de temps après cette découverte, je préférai fréquenter des uranistes vigoureux et âgés, car à cette époque je n'avais ni les moyens ni l'occasion de voir de véritables hommes. Depuis, cependant, mon goût a complètement changé, et ce ne sont que les hommes, les vrais hommes, entre vingt-cinq et trente-cinq ans, aux formes vigoureuses et souples, qui puissent exciter au plus haut degré mes sens, et dont les charmes me ravissent comme si j'étais vraiment femme. Grâce aux circonstances, j'ai pu au cours des années faire environ une douzaine de fois connaissance avec des hommes, qui, pour une gratification de 1 à 2 florins par visite, servaient à mes fins. Quand je me trouve enfermé seul dans ma chambre avec un joli garçon, mon plus grand plaisir, c'est avant tout _membrum ejus vel maxime si magnum atque crassum est, manibus capere et apprehendere et premere, turgentes nates femoraque tangere atque totum corpus manibus contractare et, si conseditur, os faciem atque totum corpus, immovero nates, ardentibus oxculis obtegere. Quodsi membrum magnum purumque est, dominusque ejus mihi placet, ardente libidine mentulam ejus in os meum receptam complures horas sugere possum, neque autem detector, si semen in os meum ejaculalur, cum maxima corum qui «_uraniste_» nominantur pars hac re non modo delectatur, sed etiam semen nonnunquam devorat._

Cependant j'éprouve la volupté la plus intense quand je tombe sur un homme qui est déjà dressé à ces pratiques et qui _membrum meum in os recipit et erectionem in ore suo concedit_.

Quelque invraisemblable que cela paraisse, je trouve toujours, moyennant quelques cadeaux, des garçons chics qui se laissent faire. Ces gaillards apprennent ordinairement ces choses pendant leur service militaire, car les uranistes savent très bien que, chez les militaires, on est bien disposé pour de l'argent; et le drôle, une fois dressé à ce service, est souvent par les circonstances amené à continuer, malgré sa passion pour le sexe féminin.

Les uranistes, sauf quelques exceptions, me laissent froid d'habitude, car tout ce qui est féminin me répugne au plus haut degré. Pourtant il y a parmi eux des individus qui peuvent me charmer aussi bien qu'un véritable homme et avec lesquels j'aime encore mieux avoir des rapports parce qu'ils répondent à mes caresses enflammées avec une égale ardeur. Quand je me trouve en tête-à-tête avec un de ces individus, mes sens excités n'ont plus d'entraves et je laisse se déchaîner complètement mes fureurs bestiales: _osculor, premo, amplector eum, linguam meam in os ejus immitto; ore cupiditate tremente ejus labrum superius sugo, faciem meam ad ejus nates adpono et odore voluptari et natibus emanente voluptate obstupescor_. Les hommes véritables, en uniformes collants, font sur moi la plus grande impression. Quand j'ai l'occasion d'enlacer de mes bras un superbe gaillard et de l'embrasser, cela me donne une éjaculation immédiate, fait que j'attribue surtout à une masturbation fréquente. Car je me masturbais souvent dans les premières années, presque toutes les fois que j'avais vu un solide gaillard qui me plaisait; son image m'était alors présente pendant que je faisais l'acte d'onanisme. Mon goût, en ces choses, n'est pas trop difficile; il est comme celui d'une bonne qui voit son idéal dans un solide sous-officier de dragons. Une belle figure est, il est vrai, un accessoire agréable, mais pas du tout indispensable à l'excitation de mon envie sensuelle; la principale condition est et reste: _vir inferiore corporis parte robusta et bene formosa, turgidis femoribus durisque natibus_, tandis que le torse peut être svelte. Un ventre fort me dégoûte, une bouche sensuelle avec de belles dents m'excite et me stimule vivement. Si cet individu a, en outre, un _membrum pulchrum magnum et æqualiter formatum_, toutes mes exigences, même les plus exagérées, sont parfaitement satisfaites. Autrefois l'éjaculation se produisait cinq à huit fois dans une nuit, quand je me trouvais avec des hommes qui me plaisaient et qui m'excitaient passionnément; maintenant encore j'éjacule quatre à six fois, étant excessivement lubrique et sensuel, au point que même le cliquetis du sabre d'un joli hussard peut me causer de l'émotion. Avec cela j'ai une imagination très vive et je pense pendant presque toutes mes heures de loisir à de jolis hommes aux membres vigoureux, et je serais ravi si un gaillard solide et resplendissant de force, _magna mentula præditus me præsente puellam futuat; mihi persuasum est, fore ut hoc aspectu sensus mei vehementissima perturbatione afficiantur et dum futuit corpus adolescentis pulchri tangam et si liceat ascendam in eum dum cum puella concumbit atque idem cum eo faciam et membrum meum in ejus anum imittum._ Seuls mes moyens financiers restreints m'empêchent de mettre à exécution ces projets cyniques dont mon esprit est très souvent rempli; autrement il y a longtemps que je les aurais réalisés.

Le militaire exerce sur moi le plus grand charme, mais j'ai encore, en outre, un faible pour les bouchers, les cochers de fiacre, les camionneurs, les cavaliers du cirque, à la condition qu'ils aient un corps bien fait et souple. Les uranistes me sont odieux pour les rapports intimes, et j'ai contre la plupart d'entre eux une aversion tout à fait injustifiée que je ne saurais m'expliquer. Aussi, sauf une seule exception, n'ai-je jamais eu une relation d'amitié intime avec aucun uraniste. Par contre, les rapports les plus cordiaux, consolidés par les années, me rattachent à quelques hommes normaux, dans la société desquels je me trouve très bien, mais avec lesquels je n'ai jamais ou de rapports sexuels et qui ne se doutent pas du tout de mon état.

Les conversations sur les questions politiques ou économiques, ainsi que toute discussion sur un sujet sérieux, me sont odieuses; par contre, je cause avec beaucoup de plaisir et avec un assez bon jugement des choses de théâtre. Dans les opéras, je me figure être sur la scène, je ma crois entouré des applaudissements du public qui me célèbre, et je voudrais, de préférence, représenter des héroïnes passives ou chanter des rôles dramatiques de femmes.

Les sujets de conversation les plus intéressants pour moi et mes semblables, ce sont toujours nos hommes; ce thème est inépuisable pour nous autres; les charmes les plus secrets de l'amant sont alors minutieusement expliqués, _mentulæ æstimantur, quanta sint magnitudine, quanta crassitudine; de forma carum atque rigiditate conferimus, alter ab altero cognoscit cujus semen celerius, cujus tardius ejaculatur_. Je mentionne encore qu'un de mes quatre frères s'est laissé entraîner à des actes uranistes, sans être uraniste lui-même; tous les quatre sont des adorateurs passionnés du sexe féminin et font sans cesse des excès sexuels. Les parties génitales des hommes, dans notre famille, sont, sans exception, très fortement développées.

Enfin, je répète les paroles par lesquelles j'ai commencé ces lignes. Je ne pouvais pas choisir mes expressions, car il s'agissait pour moi de fournir un sujet pour l'étude de l'existence uraniste; pour cela, il importait, avant tout, de ne donner que la vérité absolue. Veuillez donc excuser, pour cette raison, le cynisme de ces lignes.

Au mois d'octobre 1890, l'auteur des lignes qui précèdent se présenta chez moi. Son extérieur répondait, en général, à la description qu'il m'en avait faite. Les parties génitales étaient volumineuses, très poilues. Les parents auraient été sains au point de vue nerveux; un frère s'est brûlé la cervelle par suite d'une maladie nerveuse; trois autres sont nerveux à un degré très prononcé. Le malade est venu chez moi en proie au plus grand désespoir. Il ne peut plus supporter la vie qu'il mène, car il en est réduit aux rapports avec des individus vénals, et il ne peut pratiquer l'abstinence, étant donnée sa prédisposition excessive à la sensualité; il ne peut pas comprendre non plus comment on pourrait le transformer en un individu aimant les femmes et le rendre capable des plus nobles jouissances de la vie, car, dès l'âge de treize ans, il avait des penchants pour l'homme.

Il se sent tout à fait femme et aspire à faire la conquête d'hommes qui ne soient pas uranistes. Quand il est avec un uraniste, c'est comme si deux femmes se trouvaient ensemble. Il préférerait plutôt être sans sexe que de continuer à mener une existence comme la sienne. La castration ne serait-elle pas une délivrance pour lui?

Un essai d'hypnose n'amena chez ce malade excessivement émotionnel qu'un engourdissement très léger.

OBSERVATION 124.--B..., garçon de café, quarante-deux ans, célibataire, m'a été envoyé comme inverti par son médecin, dont il était amoureux. B... donna de bonne volonté et avec décence des renseignements sur sa _vita ante acta_ et surtout _sexualis_, très heureux de trouver enfin une explication sérieuse de son état sexuel qui, de tout temps, lui a paru morbide.

B... ne sait rien de ses grands-parents. Son père était un homme emporté, coléreux et très excité, _potator_, ayant eu, de tout temps, de grands besoins sexuels. Après avoir fait vingt-quatre enfants à la même femme, il divorça d'avec elle et mit trois fois en état de grossesse sa femme de ménage. La mère aurait été bien portante.

De ces vingt-quatre enfants, six seulement sont encore en vie: plusieurs d'entre eux ont des maladies de nerfs, mais sans anomalie sexuelle, sauf une soeur qui, de tout temps, a eu la manie de poursuivre les hommes.

B... prétend avoir été maladif dans sa première enfance. Dès l'âge de huit ans, sa vie sexuelle s'éveilla. Il se masturba et eut l'idée _penem aliorum puerorum in os arrigere_, ce qui lui fit grand plaisir. À l'âge de douze ans, il commença à devenir amoureux des hommes, dans la plupart des cas de ceux qui avaient trente ans et portaient des moustaches. Déjà, à cette époque, ses besoins sexuels étaient très développés; il avait des érections et des pollutions. À partir de ce moment, il s'est masturbé presque tous les jours, en évoquant pendant l'acte l'image d'un homme aimé. Son suprême plaisir était cependant _penem viri in os arrigere_. Il en avait une éjaculation avec la plus vive volupté. Environ douze fois seulement, il a pu, jusqu'ici, goûter ce plaisir. Quand il se trouvait en présence d'hommes sympathiques, il n'a jamais eu de dégoût pour le pénis d'autrui, au contraire. Il n'a jamais accepté les propositions de pédérastie qui, soit active, soit passive, lui répugne au plus haut degré. En accomplissant ces actes pervers, il s'est toujours figuré être dans le rôle d'une femme. Sa passion pour les hommes qui lui étaient sympathiques était sans bornes. Il aurait été capable de tout pour un amant. Il tressaillait d'émotion et de volupté rien qu'en l'apercevant.

À l'âge de dix-neuf ans, il s'est laissé souvent entraîner par des camarades à aller au lupanar. Il n'a jamais trouvé de plaisir au coït. Pour avoir de l'érection en présence de la femme, il a toujours dû s'imaginer qu'il avait affaire à un homme aimé. Ce qu'il aurait préféré à tout, c'est que la femme lui permît l'_immissio penis in os_, ce qui lui a toujours été refusé. Faute de mieux, il pratiquait le coït; il est même devenu deux fois père. Son dernier enfant, une fille de huit ans, commence déjà à se livrer à la masturbation et à l'onanisme mutuel, ce dont il est profondément affligé. N'y aurait-il pas quelque remède à cela?

Le malade affirme qu'avec les hommes il s'est toujours senti dans le rôle de la femme, même dans les rapports sexuels. Il a toujours pensé que sa perversion sexuelle avait pour cause originaire le fait que son père, en le procréant, avait voulu faire une fille. Ses frères et ses soeurs l'avaient toujours raillé à cause de ses manières féminines. Balayer la chambre, laver la vaisselle étaient pour lui des occupations agréables. On a souvent admiré ses aptitudes pour ce genre du travaux, et on a trouvé qu'il y était plus adroit que bien des filles. Quand il pouvait le faire, il se déguisait en fille. Pendant le carnaval, il allait dans les bals déguisé en femme. Dans ces occasions, il réussissait parfaitement à imiter les minauderies et les coquetteries des femmes, parce qu'il a un naturel féminin.

Il n'a jamais eu beaucoup de goût à fumer ou à boire, aux occupations et aux plaisirs masculins; mais il a fait avec passion de la couture, et, étant garçon, il a été souvent grondé parce qu'il jouait sans cesse aux poupées. Au théâtre et au cirque, son intérêt ne se concentrait que sur les hommes. Souvent il ne pouvait pas résister à l'envie de rôder autour des pissotières, pour voir des parties génitales masculines.

Il n'a jamais trouvé plaisir aux charmes féminins. Il n'a réussi le coït qu'en évoquant l'image d'un homme aimé. Ses pollutions nocturnes étaient toujours occasionnées par des rêves lascifs concernant des hommes.

Malgré de nombreux excès sexuels, B... n'a jamais souffert de neurasthénie, et il n'en présente aucun des symptômes.

Le malade est délicat, a une barbe et une moustache peu fournies; ce n'est qu'à l'âge de vingt-cinq ans que sa figure est devenue barbue. Son extérieur, sauf sa démarche dandinante et légère, ne présente rien qui puisse indiquer un naturel féminin. Il affirme qu'on a déjà souvent ridiculisé sa démarche féminine. Les parties génitales sont fortes, bien développées, tout à fait normales, couvertes de poils touffus; le bassin est masculin. Le crâne est rachitique, un peu hydrocéphale, avec des os pariétaux convexes. La face surprend par son exiguïté. Le malade prétend qu'il est facile à irriter et enclin aux emportements et à la colère.

OBSERVATION 125.--Le 1er mai 1880, les autorités policières amenèrent à la Clinique psychiatrique de Gratz un homme de lettres, le docteur en philosophie G...

G..., venant d'Italie et passant, dans son voyage, par Gratz, avait trouvé un soldat qui, moyennant argent, s'était livré à lui, mais qui finalement l'avait dénoncé à la police. Comme celui-ci défendait avec le plus grand sans-gêne son amour pour les hommes, la police trouva son état mental douteux et le fit placer en observation près d'aliénistes. G... raconta aux médecins, avec une franchise cynique, qu'il y a plusieurs années déjà il avait eu, à M..., une affaire analogue à démêler avec la police et qu'il avait été, alors, quinze jours en prison. Dans les pays du Sud, il n'y a aucune loi contre les gens comme lui; en Allemagne et en France seulement, on a trouvé l'affaire mauvaise.

G... a cinquante ans; il est grand, vigoureux, avec un regard libidineux, des manières coquettes et cyniques. L'oeil a une expression névropathique et vague; les dents de la mâchoire inférieure sont bien plus en arrière que celles de la mâchoire supérieure. Le crâne est normal, la voix virile, la barbe bien fournie. Les parties génitales sont bien conformées; cependant les testicules sont un peu petits. Physiquement, G... ne présente rien à noter, sauf un léger emphysème du poumon et une fistule externe à l'anus. Le père de G... était atteint de folie périodique; la mère était une personne «excentrique»; une tante était atteinte d'aliénation mentale. De neuf enfants issus du père et de la mère de G..., quatre sont morts à un âge tendre.

G... prétend avoir été bien portant, sauf qu'il a eu des scrofulides. Il a obtenu le grade de docteur en philosophie. À l'âge de vingt-cinq ans il a eu des hémoptysies, il alla en Italie où, sauf quelques interruptions, il gagnait sa vie avec sa plume et en donnant des leçons. G... dit qu'il a souvent souffert de congestions et aussi quelque peu «d'irritation spinale», c'est-à-dire que le dos lui faisait mal. Du reste, il est toujours de bonne humeur, seulement son porte-monnaie n'est jamais bien garni, et il a toujours bon appétit, comme toutes les «vieilles hétaïres». Il raconte ensuite avec beaucoup de plaisir et de cynisme qu'il est atteint d'inversion sexuelle congénitale. Déjà, à l'âge de cinq ans, son plus grand plaisir était _videre mentulam_, et il rôdait autour des pissotières pour avoir ce bonheur. Avant l'âge de puberté, il avait pratiqué l'onanisme. À sa puberté il s'aperçut qu'il avait un sentiment très tendre pour ses amis. Une impulsion obscure lui montrait le chemin que son amour prendrait. Il avait pour ainsi dire l'obsession d'embrasser d'autres jeunes gens, et parfois de caresser le pénis du l'un ou de l'autre. Ce n'est qu'à l'âge de vingt-six ans qu'il commença à entrer en rapports sexuels avec des hommes; il se sentait alors toujours dans le rôle de la femme. Étant encore petit garçon, son plus grand plaisir était de s'habiller en femme. Il a été souvent battu par son père, quand, pour obéir à son impulsion, il mettait les vêtements de sa soeur. Quand il voyait un ballet, c'étaient toujours les danseurs et jamais les ballerines qui l'intéressaient. Aussi loin que sa mémoire remonte, il a toujours eu l'_horror feminæ_. Quand il allait dans un lupanar, ce n'était que pour voir des jeunes gens, «puisque, dit-il, je suis un concurrent des putains.» Quand il voit un jeune homme, il le regarde tout d'abord dans les yeux; si ceux-ci lui plaisent, il regarde la bouche pour voir si elle est faite pour les baisers, et ensuite vient le tour des parties génitales pour voir si elles sont bien développées. G... parle avec une grande suffisance de ses ouvrages poétiques, et il fait valoir que les gens de son acabit sont tous des hommes doués de beaucoup de talent. Il cite à l'appui de sa thèses comme exemples: Voltaire, Frédéric le Grand, Eugène de Savoie, Platon, qui, selon lui, étaient tous des «uranistes». Son plus grand plaisir est d'avoir un jeune homme qui lui soit sympathique et qui lui fasse la lecture de ses vers (les vers de G... ). L'été dernier, il a eu un amant de ce genre. Lorsqu'il dut se séparer de lui, il s'abandonna au désespoir; il ne mangeait plus, ne dormait plus et ne put que peu à peu se ressaisir. L'amour des uranistes est profond et extatique. A Naples, raconte-il, il y a un quartier où les _effeminelli_ vivent en ménage avec leurs amants, de même qu'à Paris les grisettes. Ils se sacrifient pour leur amant, entretiennent son ménage, tout comme les grisettes. Par contre, il y a répulsion entre uraniste et uraniste, tout comme «entre deux putains; c'est une question de boutique».

G... éprouve une fois par semaine le besoin d'avoir des rapports sexuels avec un homme. Il se sent heureux de son étrange sentiment sexuel qu'il considère comme anormal, mais non comme morbide ni comme illégitime. Il est d'avis qu'il ne reste à lui et à ses compagnons qu'un parti à prendre, c'est d'élever au niveau du surnaturel le phénomène contre-nature qui est en eux. Il voit dans l'amour uraniste comme un amour plus élevé, idéalisé, divinisé et abstrait. Quand nous lui objectons qu'un pareil amour est contraire aux buts de la nature et à la conservation de la race, il répond d'un air pessimiste que le monde doit mourir et la terre continuer à tourner autour de son axe sans les hommes qui n'existent que pour leur propre supplice. Afin de donner une raison et une explication de son sentiment sexuel anormal, G... prend Platon comme point de départ, Platon, dit-il, «qui certes n'était pas un cochon». Déjà Platon a formulé la thèse allégorique que les hommes étaient autrefois des boules. Les dieux les avaient coupées en deux disques. Dans la plupart des cas l'homme se compasse sur la femme, mais quelquefois aussi l'homme sur l'homme. Alors le pouvoir de l'instinct de l'union est aussi puissant, et tous deux se raffraîchissent par devant. G... raconte ensuite que ses rêves, quand ils étaient érotiques, n'ont jamais eu pour sujet des femmes, mais toujours des hommes. L'amour pour l'homme est le seul genre qui puisse le satisfaire. Il trouve abominable de fouiller avec son pénis dans le ventre d'une femme. Comme il l'a entendu dire, c'est de cette manière dégoûtante qu'on pratique le coït. Il n'a jamais eu envie de voir les parties génitales d'une femme; cela lui répugne. Il ne considère pas comme un vice son genre de satisfaction sexuelle; c'est une loi de la nature qui l'y force. Il s'agit pour lui de l'instinct de conservation. L'onanisme n'est qu'un expédient misérable, et nuisible encore, tandis que l'amour uraniste relève le moral et retrempe les forces physiques.

Avec une indignation morale qui a l'air bien comique à côté de son cynisme ordinaire, il proteste contre la confusion des uranistes avec les pédérastes. Il abhorre le _podex_, un organe de sécrétion. Les rapports des uranistes ont toujours lieu par devant et consistent dans un système d'onanisme combiné.

Telles sont les descriptions de G... dont l'individualité intellectuelle est aussi, en tout cas, primitivement anormale. La preuve en est dans son cynisme, dans sa frivolité incroyable, dans l'application de ses maximes au domaine religieux, terrain sur lequel nous ne pourrions le suivre, sans transgresser les limites tracées même pour une observation scientifique; dans son raisonnement philosophique entortillé sur les causes de son sentiment sexuel pervers; dans sa manière retorse d'envisager le monde; dans sa défectuosité éthique dans tous les sens; dans sa vie de vagabond; dans ses manières bizarres et dans son extérieur. G... fait l'effet d'un homme originairement fou. (Observation personnelle. _Zeitschrift für Psychiatrie_).

OBSERVATION 126.--Taylor avait à examiner une nommée Elise Edwards, âgée de vingt-quatre ans. L'examen a amené la constatation qu'elle était du sexe masculin. E... avait depuis l'âge de quatorze ans porté des vêtements féminins, elle a aussi débuté sur la scène comme actrice; elle portait les cheveux longs et, à la mode des femmes, une raie au milieu. La conformation de la figure avait quelque chose de féminin; pour le reste le corps était tout à fait masculin. Elle avait soigneusement arraché les poils de sa barbe. Les parties génitales viriles, vigoureuses et bien développées, étaient fixées par un bandage vers le haut sur le ventre.

L'examen de l'anus indiquait la pratique de la pédérastie passive. (Taylor, _Med. jurisprudence_, 1873. 11, p. 280, 473).

OBSERVATION 127.--Un fonctionnaire d'âge moyen, marié à une brave femme et, depuis plusieurs années, père de famille heureux, présente un phénomène curieux dons le sens de l'inversion sexuelle.

L'histoire scandaleuse suivante fut divulguée un jour par l'indiscrétion d'une prostituée. X... se présentait environ tous les huit jours au lupanar, s'y costumait en femme; à ce déguisement ne manquait jamais une perruque de femme. La toilette terminée, il se couchait sur un lit et se laissait masturber par une prostituée. Il préférait de beaucoup employer, s'il pouvait l'y décider, un individu masculin, l'homme de peine du lupanar. Le père de X... avait une tare héréditaire, fut à plusieurs reprises atteint d'aliénation mentale et _hyperæsthesia_ et _paræsthesia sexualis_.

OBSERVATION 128.--C... R..., servante, vingt-six ans, souffre depuis l'âge de sa formation de _paranoïa originaria_ et d'hystérie; elle eut, à la suite de ses idées fixes, un passé romanesque et s'attira, en 1887, en Suisse, où elle s'était réfugiée par monomanie de la persécution, une instruction judiciaire. À cette occasion on constata qu'elle était atteinte d'inversion sexuelle.

On n'a aucun renseignement sur ses parents ni sur sa parenté R... prétend que, sauf une inflammation des poumons qu'elle a eue à l'âge de seize ans, elle n'a jamais été gravement malade auparavant.

La première menstruation eut lieu sans malaises à l'âge de quinze ans; plus tard les _menses_ furent irrégulières et anormalement fortes. La malade affirme qu'elle n'a jamais eu de penchant pour les personnes de l'autre sexe, et jamais toléré qu'un homme s'approchât d'elle. Elle n'a jamais pu comprendre comment ses amies pouvaient parler de la beauté et de l'amabilité des personnes du sexe masculin. Elle ne peut pas comprendre non plus comment une femme peut se laisser embrasser par un homme. Par contre, elle fut transportée d'enthousiasme quand elle put poser un baiser sur les lèvres d'une amie bien aimée. Elle a pour les filles un amour qu'elle ne peut pas s'expliquer. Elle a aimé et embrassé avec extase quelques-unes de ses amies; elle aurait été capable de leur sacrifier sa vie. Le comble de son plaisir aurait été de vivre avec une pareille amie et de la posséder seule et entièrement.

Elle se sent comme homme vis-à-vis de la fille aimée. Étant encore petite fille, elle n'avait de goût que pour les jeux des garçons; elle aimait surtout entendre les décharges des fusils et la musique militaire; elle en était tout à fait enthousiasmée et aurait aimé partir comme soldat. Son idéal était la chasse et la guerre. Au théâtre elle n'avait d'intérêt que pour les artistes des rôles de femmes. Elle sait très bien que cette tendance est contraire au caractère féminin, mais c'est plus fort qu'elle. Elle avait grand plaisir à aller habillée en homme, de même elle fit de tout temps avec plaisir toutes sortes d'ouvrages d'homme et y montra une adresse particulière, tandis que c'était le contraire en ce qui concerne les ouvrages de femme et surtout les travaux manuels. La malade aime aussi à fumer et à boire des boissons alcooliques. A la suite d'idées fixes de persécution et pour échapper à ses prétendus persécuteurs, la malade s'est, à plusieurs reprises, montrée en vêtements d'homme et a joué des rôles masculins. Elle le faisait avec tant d'adresse--(native sans doute)--qu'elle sut généralement tromper les gens sur son véritable sexe.

Il a été établi documentairement que, déjà en 1884, la malade avait vécu pendant longtemps tantôt habillée en civil, tantôt avec l'uniforme d'un lieutenant, et que, poussée par la monomanie de la persécution, elle s'était, en août 1884, habillée d'un costume semblable à celui des laquais et s'était réfugiée d'Autriche en Suisse. Là elle trouva une place comme domestique dans la famille d'un négociant; elle tomba amoureuse de la demoiselle de la maison, la «belle Anna», qui de son côté, ne se doutant pas du véritable sexe de R..., devint amoureuse du jeune et joli servant.

La malade fait sur cet épisode de sa vie les remarques caractéristiques que voici: «J'étais tout à fait amoureuse d'Anna. Je ne sais pas comment cela m'est venu, et je ne saurais me rendre aucun compte de cette inclination. C'est cet amour fatal qui est cause que j'ai pendant si longtemps continué de jouer le rôle d'un homme. Je n'ai encore jamais éprouvé d'amour pour un homme, et je crois que mon affection se tourne vers le sexe féminin et non pas vers le sexe masculin. Je ne comprend pas cet état.»

R... écrivait de Suisse des lettres à son amie et compatriote Amélie, qui ont été jointes au dossier du tribunal. Ce sont des lettres pleines d'un amour extatique qui dépasse de bien loin la mesure de l'amitié. Elle appelle son amie: «ma fleur de miracle, soleil de mon coeur, langueur de mon âme». Elle est son suprême bonheur sur terre, c'est à elle qu'elle a donné tout son coeur. Dans des lettres adressées aux parents de son amie, elle dit qu'ils veillent bien sur cette «fleur miraculeuse», car si celle-ci mourait, elle ne pourrait plus rester parmi les vivants.

R... fut pendant quelque temps internée à l'asile pour qu'on puisse examiner son état mental. Un jour qu'on autorisa une visite d'Anna près de R..., les accolades et les baisers ardents n'en voulaient plus finir. Anna avoua sans réticence qu'à la maison déjà elles s'étaient embrassées avec la même tendresse.

R... est une femme grande, svelte, et d'une apparence imposante, de conformation tout à fait féminine, mais avec des traits plutôt masculins. Le crâne est régulier, pas de stigmates de dégénérescence anatomique; les parties génitales sont normales et tout à fait vierges. R... fait l'impression d'une personne décente et moralement très pure. Toutes les circonstances indiquent qu'elle n'a aimé que platoniquement; le regard et l'extérieur indiquent une névropathe. Hystérie grave périodique, accès d'une sorte de catalepsie avec état délirant et visions. La malade est facile à mettre en état de somnambulisme par l'influence hypnotique, et, dans cet état, elle est susceptible de recevoir toutes les suggestions. (Observation personnelle, _Friedreichs Blætter_, 1881. Fascicule 1.)

4. ANDROGYNIE ET GYNANDRIE.

Il y a une transition à peine sensible entre la groupe précédent et les cas d'inversion sexuelle où non seulement le caractère et toutes les sensations du sens sexuel anormal coexistent, mais où même par la conformation de son squelette, le type de sa figure, sa voix, etc., en un mot sous le rapport anatomique comme sous le rapport psychique et psycho-sexuel, l'individu se rapproche du sexe dans le rôle duquel il se sent vis-à-vis des autres individus de son propre sexe. Il est évident que cette empreinte anthropologique de l'anomalie cérébrale représente un degré très avancé de dégénérescence. Mais, d'autre part, cette déviation est basée sur des conditions tout autres que les phénomènes tératologiques de l'hermaphrodisme envisagé au sens anatomique. Cela ressort clairement du fait que jusqu'ici on n'a jamais rencontré sur le terrain de l'inversion sexuelle, de tendance aux malformations hermaphroditiques des parties génitales. On a toujours établi que les parties génitales de ces individus étaient, au point de vue sexuel, complètement différenciées, bien que souvent atteintes de stigmates de dégénérescence anatomique (épi- ou hypospadies, etc.), qui entravaient le développement des organes qui étaient du reste bien différenciés au point de vue sexuel.

Mais on ne possède pas encore jusqu'ici un nombre d'observations suffisant de ce groupe intéressant: femmes en vêtements d'hommes avec parties génitales féminines, hommes en vêtements de femmes avec parties génitales masculines. Tout observateur expérimenté se rappelle sans doute avoir rencontré des individus masculins dont la manière d'être féminine (hanches larges, formes rondes avec abondance de graisse, barbe totalement absente ou très faiblement développée; traits de la figure féminins, teint délicat, voix de fausset, etc.) était surprenante, et _vice versa_ des êtres féminins qui, par la charpente des os, le bassin, la démarche, les attitudes, leurs traits grossiers et nettement virils, leur voix grave et rauque, etc., l'ont fait douter de l'«éternel féminin».

Nous avons d'ailleurs, dans les groupes précédents, rencontré des traces isolées d'une pareille transformation anthropologique, entre autres dans l'observation 106 où une dame avait des pieds d'homme, dans l'observation 112 où il y eut développement des mamelles avec du lait à l'âge de la puberté.

Il paraît aussi que chez les individus du quatrième groupe ainsi que chez quelques-uns du troisième qui forment une transition vers le quatrième, la pudeur sexuelle n'existe qu'en face d'une personne du propre sexe et non pas en face du sexe opposé.

OBSERVATION 129. _Androgynie._--M. V... H..., trente ans, célibataire, est né d'une mère névropathe. On prétend que dans la famille du malade il n'y aurait eu ni maladies nerveuses, ni mentales, et que son frère unique est tout à fait normal au point de vue intellectuel et physique. Le malade, dit-on, eut un développement physique tardif et, pour cette raison, on l'a envoyé à plusieurs reprises aux bains de mer et dans les stations climatériques. Dès son enfance, il était de constitution névropathique et, d'après le témoignage d'un parent, il n'était pas comme les autres garçons. De très bonne heure il s'est fait remarquer par son aversion pour les amusements des garçons et par sa prédilection pour les jouets féminins. Il détestait tous les jeux des garçons, les exercices de la gymnastique, tandis que le jeu de poupées et les ouvrages de femme avaient pour lui un charme particulier. Plus tard le malade s'est bien développé au physique, il n'a pas eu de maladies graves; mais, au point de vue intellectuel, son individualité est restée anormale, incapable d'envisager la vie d'une manière sérieuse, et empreinte d'une tendance tout à fait féminine dans ses pensées et ses sentiments.

À l'âge de dix-sept ans, des pollutions se sont produites; devenues de plus en plus fréquentes, elles avaient lieu même dans la journée; elles affaiblirent le malade et causèrent des troubles nerveux nombreux. Des phénomènes de _neurasthenia spinalis_ se sont développés et ont subsisté jusqu'à ces dernières années, mais ils se sont atténués à mesure que les pollutions devenaient plus rares. Il nie avoir pratiqué l'onanisme, mais le contraire paraît très vraisemblable. Depuis l'âge de la puberté, son caractère apathique, mou et rêveur s'est fait de plus en plus jour. Tous les efforts pour amener le malade à une profession pratique proprement dite, restèrent infructueux. Ses facultés intellectuelles, bien que réellement saines, ne pouvaient s'élever à la hauteur nécessaire pour se diriger efficacement avec un caractère indépendant et envisager la vie d'une manière plus élevée. Il est resté sans volonté précise, un grand enfant; rien ne caractérise plus manifestement sa conformation anormale que son incapacité réelle à manier l'argent; de son propre aveu, il n'a pas l'esprit à gérer l'argent d'une façon ordonnée et sensée. Aussitôt qu'il a des fonds, il les dépense en bibelots, objets de toilette et autres futilités.

Le malade paraît aussi peu capable que possible de conquérir une position sociale, pas même d'en comprendre l'importance et la valeur.

Il n'a rien appris à fond; il a occupé son temps à sa toilette, aux passe-temps artistiques, surtout à la peinture pour laquelle il semble avoir quelque talent; mais, là non plus, il ne faisait rien, n'ayant pas la persévérance nécessaire. On ne pouvait pas l'amener à un travail intellectuel sérieux. Il ne comprenait que les apparences des choses; il était toujours distrait, et s'ennuyait toutes les fois qu'il était question d'affaires sérieuses. Des coups de tête insensés, des voyages sans rime ni raison, des gaspillages d'argent, des dettes: voilà ce qui se produisait à chaque instant dans son existence, et il ne saisissait même pas les inconvénients positifs de ce genre de vie. Il était entêté, intraitable; il n'a jamais fait rien qui vaille toutes les fois qu'on a essayé de le faire marcher tout seul et gérer lui-même ses intérêts.

Avec ces phénomènes d'une conformation originairement anormale et psychiquement défectueuse, s'alliaient des symptômes prononcés d'un sentiment sexuel pervers qui, d'ailleurs, sont aussi indiqués par l'_habitus_ somatique du malade. Il se sent sexuellement femme en face de l'homme; il a de l'inclination pour les personnes de son propre sexe en même temps que de l'indifférence, sinon de l'aversion pour les femmes. Il prétend avoir eu, à l'âge de vingt-deux ans, des rapports sexuels avec des femmes, et avoir accompli le coït d'une façon normale; mais il s'est bientôt détourné du sexe féminin, d'une part, parce que ses malaises neurasthéniques s'accentuaient après chaque coït, d'autre part, parce qu'il avait peur d'être infecté et que l'acte ne lui avait jamais procuré de satisfaction. Il ne se rend pas parfaitement compte de son état sexuel anormal; il a conscience d'avoir un penchant pour le sexe masculin, mais il n'admet qu'avec réticence qu'il a pour certains individus masculins un sentiment du délicieuse amitié, sans qu'il s'y joigne un sentiment sensuel. Il n'abhorre pas précisément le sexe féminin, il se déciderait même à épouser une femme qui l'attirerait par des penchants artistiques homogènes aux siens, à la condition qu'on lui fît grâce de ses devoirs conjugaux qui lui seraient désagréables et dont l'accomplissement le rendrait faible et le fatiguerait. Le malade nie avoir jamais eu des rapports sexuels avec des hommes; mais ses dénégations sont démenties par l'embarras et la rougeur qu'il manifeste en parlant de ce sujet, et plus encore par un incident arrivé à N..., où le malade se trouvait il y a quelque temps: au restaurant, il a essayé d'entrer en rapports sexuels avec quelques jeunes gens et a provoqué ainsi un immense scandale.

L'extérieur aussi, l'_habitus_, la conformation du corps, les gestes, les manières, la toilette attirent l'attention et rappellent décidément des formes et des allures féminines. Le malade est d'une taille au-dessus de la moyenne, mais le thorax et le bassin sont de conformation féminine. Le corps est riche en graisse, la peau bien soignée, tendre et douce. Cette impression qu'on est en présence d'une femme habillée en homme est encore renforcée par le fait que la figure ne porte que peu de barbe qui d'ailleurs est rasée, le malade n'ayant laissé qu'une petite moustache, et aussi par sa démarche dandinante, ses manières timides et pleines de minauderies, ses traits féminins, l'expression flottante et névropathique de ses yeux, les traces de rouge et du blanc sur sa figure, la coupe gomineuse de ses vêtements, avec un veston bombé devant comme par des seins, sa cravate à franges et nouée à la façon des dames, et enfin ses cheveux séparés au milieu par une raie, ramenés et collés sur les tempes.

L'examen du corps a permis de constater une conformation d'un caractère féminin incontestable. Les parties génitales externes sont, il est vrai, bien développées, mais le testicule gauche est resté dans le canal inguinal, le _mons Veneris_ est peu poilu, anormalement riche en graisse et proéminent. La voix est d'un timbre élevé et manque absolument de caractère viril.

Les occupations et les pensées de V... H... ont également un caractère féminin très prononcé. Il a son boudoir, sa table de toilette bien assortie devant laquelle il passe des heures entières, s'occupant de toutes sortes d'artifices pour s'embellir; il abhorre la chasse, les exercices d'armes et toutes les occupations masculines; il se désigne lui-même comme un bel esprit, parle de préférence de ses peintures, de ses essais poétiques, s'intéresse aux ouvrages féminins, tels que la broderie qu'il fait aussi; il dit que son bonheur suprême serait de passer sa vie dans un cercle de messieurs et de dames qui auraient des goûts artistiques, une éducation esthétique, d'occuper son temps en conversations, à faire de la musique, à discuter des questions d'esthétique, etc. Sa conversation roule de préférence sur les choses féminines, les modes, les travaux manuels de la femme, l'art de la cuisine, les affaires du ménage.

Le malade est bien portant, mais un peu anémique. Il est de constitution névropathique et présente des symptômes de neurasthénie qui sont entretenus par son genre de vie manqué, par un trop long séjour au lit et à la chambre, par sa mollesse.

Il se plaint de maux de tête périodiques, de congestions céphaliques, de constipation habituelle; il a facilement des soubresauts d'effroi: il se plaint d'être parfois faible et fatigué, d'avoir des douleurs aiguës dans les extrémités, dans la direction des nerfs lombo-abdominaux; il se sent fatigué après ses pollutions et après ses repas; il est sensible à la pression sur le _Proc. spinosi_, sur le thorax, la poitrine, de même qu'à la palpation des nerfs qui y conduisent. Il éprouve d'étranges sympathies ou antipathies pour certains personnages; quand il rencontre des personnes antipathiques, il est en proie à un état singulier d'angoisse et de trouble. Ses pollutions, bien qu'elles soient actuellement devenues rares, sont pathologiques, car elles se produisent même au cours de la journée et sans aucune émotion voluptueuse.

_Conclusions médicales._--1º M. V... H... est d'après tout ce qu'on a observé en lui et rapporté sur sa personne, un être intellectuellement anormal, défectueux, et il faut ajouter qu'il l'est _ab origine_. Son inversion sexuelle présente un phénomène partiel de cette conformation anormale au point de vue physique et intellectuel.

2º Cet état, étant primitif, n'est susceptible d'aucune guérison.

Il y a dans les centres intellectuels les plus élevés une organisation défectueuse, qui le rend incapable de diriger son existence par lui-même et d'acquérir une position sociale par l'exercice d'une profession. Son sentiment sexuel pervers l'empêche de fonctionner sexuellement d'une façon normale; il a, en outre, pour lui, toutes les conséquences sociales d'une pareille anomalie: dangers dans la satisfaction des envies perverses qui résultent de son organisation anormale, ses craintes de conflits avec la loi et la société. Cette préoccupation cependant ne doit pas être très grande, étant donné que l'instinct génital pervers du malade est minime.

3º M. V... H... n'est pas irresponsable dans le sens légal du mot; il n'y a pas lieu de l'interner dans un asile d'aliénés, cela n'est pas nécessaire.

Bien que ce soit un grand enfant, incapable de se diriger lui-même, il peut, sous la surveillance et la direction d'hommes intellectuellement normaux, vivre dans la société. Il est capable aussi jusqu'à un certain degré de respecter les lois et les prescriptions de la société civile et de les prendre comme ligne de direction pour ses actes; mais en vue des aberrations sexuelles et des conflits avec la loi qui en pourraient résulter, il faut appuyer sur le fait que son sentiment sexuel est anormal et basé sur des conditions organiques et morbides, circonstance dont éventuellement on devra lui tenir compte.

4º M. V... H... souffre aussi physiquement. Il présente des symptômes d'une anémie légère et de _neurasthenia spinalis_.

Un régime de vie rationnel, un traitement médical tonique et autant que possible hydrothérapique paraissent nécessaires. Il faut maintenir le soupçon que la masturbation pratiquée de bonne heure a été la cause première de cette maladie, et la possibilité de l'existence d'une spermatorrhée, étiologiquement et thérapeutiquement importante, paraît tout indiquée. (Observation personnelle, _Zeitschrift f. Psychiatrie_.)

OBSERVATION 130.--Mlle X..., trente-huit ans, s'est présentée à l'automne de 1881 à ma consultation pour de violentes douleurs spinales, une insomnie persistante qu'elle a voulu combattre et qui l'a amenée au morphinisme et au chloralisme.

La mère et la soeur avaient une maladie de nerfs; les autres membres de la famille seraient bien portants, à ce qu'elle dit. La malade prétend que sa maladie date de 1872, à la suite d'une chute sur le dos dont elle fut vivement effrayée: mais étant encore jeune fille, elle souffrait déjà de crampes musculaires et de symptômes hystériques. Par suite de sa chute, il s'est développé une névrose neurasthénico-hystérique où prédominaient l'irritation spinale et l'insomnie. Épisodiquement elle eut de la paraplégie hystérique qui dura jusqu'à huit mois, et des accès de délire d'_hysteria hallucinatoria_ avec crampes. Au cours de sa maladie, il se surajouta des symptômes de morphinisme. Un séjour de plusieurs mois à la clinique a fait cesser le morphinisme et a atténué considérablement la névrose neurasthénique; à ce propos, la faradisation générale s'est montrée étonnamment favorable.

Au premier aspect, la malade avait fait une impression étrange par ses vêtements, ses traits et ses manières. Elle portait un chapeau d'homme, des cheveux coupés courts, un pince-nez, une cravate d'homme, une jaquette à coupe masculine et qui couvrait une grande partie de sa robe; elle avait les traits durs, masculins, une voix un peu grave: elle fit plutôt l'impression d'un homme en jupons que d'une dame, en faisant abstraction de la gorge et de la conformation féminine du bassin.

Pendant sa longue période d'observation, la malade ne présenta jamais aucun signe d'érotisme. Interrogée sur son genre d'habillement, elle répondit que la mise qu'elle avait choisie lui allait mieux. Peu à peu on lui fit avouer qu'étant petite fille encore, elle avait une prédilection pour les chevaux et les occupations masculines, mais aucun intérêt pour les ouvrages de femme. Plus tard, elle aima beaucoup la lecture et eut le désir de se faire institutrice. Elle n'a jamais trouvé aucun plaisir à la danse qu'elle a toujours considérée connue une chose insensée. Le bal non plus n'eut jamais d'attrait pour elle. Son plus grand plaisir était le cirque. Jusqu'à sa maladie de 1872, elle n'a eu d'affection ni pour les personnes de l'autre sexe, ni pour celles de son propre sexe. À partir de cette époque, elle ressentit une amitié chaleureuse, qui lui paraissait étrange à elle-même, pour les femmes, surtout pour les dames jeunes; elle éprouva et satisfit son besoin de porter des chapeaux et des paletots à la façon des hommes. Depuis 1869, elle a coupé ses cheveux et elle les porte peignés à la façon des hommes. Elle prétend n'avoir jamais été excitée sensuellement dans ses fréquentations avec les jeunes dames, mais son amitié et son dévouement pour celles qui lui étaient sympathiques, étaient illimités, tandis qu'elle éprouvait une aversion pour les hommes et leur société.

Ses parents rapportent que, avant 1872, on demanda la malade en mariage, mais qu'elle refusa; elle est, en 1877, revenue d'une station thermale tout à fait changée sexuellement; depuis elle a parfois donné à entendre qu'elle ne se considérait pas comme un être féminin.

Depuis elle ne voulut fréquenter que des dames; elle a toujours une sorte de liaison amoureuse avec l'une ou avec l'autre et laisse parfois échapper la remarque qu'elle se sent homme. Cet attachement pour les dames dépasse la mesure de l'amitié; il y a des larmes, des scènes de jalousie, etc. En 1874, comme elle passait dans une ville balnéaire, une jeune dame est tombée amoureuse de la malade qu'elle prit pour un homme déguisé en femme. Quand cette dame plus tard s'est mariée, la malade est devenue mélancolique pendant un certain temps et a parlé d'infidélité. L'attention des parents fut aussitôt éveillée par son penchant pour les vêtements d'hommes, par ses allures masculines, son aversion pour les ouvrages féminins; singularités qui ne se manifestaient que depuis sa maladie, tandis que, auparavant, la malade, du moins au point de vue sexuel, n'avait présenté aucun symptôme étrange. D'autres recherches il est résulté que la malade entretenait, avec la dame décrite dans l'observation 118, une liaison d'amour qui, en tout cas, n'était pas purement platonique et qu'elle écrivait à cette dame des billets tendres, comme un amant en écrirait à sa maîtresse.

J'ai revu en 1887 la malade dans un hôpital où elle avait été transportée de nouveau, à cause de ses accès hystéro-épileptiques, son irritation spinale et son morphinisme. L'inversion sexuelle subsistait toujours; ce n'est que grâce à une surveillance rigoureuse qu'on a pu empêcher la malade de faire des tentatives impudiques sur des malades femmes. Son état n'a pas changé jusqu'en 1889. Alors la malade fit une grave maladie, et mourut au mois d'août 1889 d'épuisement.

L'autopsie a fait constater dans les organes végétatifs: dégénérescence amyloïde des reins, fibrome de l'utérus, kyste de l'ovaire gauche. L'os frontal semblait très épaissi, inégal à sa surface interne, avec de nombreuses exostoses; la dure-mère était soudée à la boite cranienne.

Le diamètre longitudinal du crâne était de 175, le diamètre en largeur de 148 millimètres. Le poids total du cerveau oedématié, mais non atrophié, était de 1,175 grammes. Les méninges étaient fines, faciles à détacher. Écorce cérébrale pâle, circonvolutions cérébrales larges, peu nombreuses, et régulièrement disposées. Dans le cervelet et les gros ganglions, rien d'anormal.

OBSERVATION 131 (_Gynandrie_[95]).--Le 4 novembre 1889, le beau-père d'un certain comte V. Sàndor se plaignit au parquet que le comte lui avait extorqué la somme de 800 florins, sous prétexte qu'il avait besoin de cette somme pour un cautionnement qu'il devait déposer pour devenir secrétaire d'une société d'actions. On a, en outre, établi que Sàndor avait falsifié des traités, que la cérémonie nuptiale du printemps de 1889, lorsqu'il s'était uni à sa femme, était fictive, et surtout que ce prétendu comte Sàndor n'était pas un homme, mais une femme déguisée en homme et dont le vrai nom était comtesse Sarolla (Charlotte) de V...

[Note 95: Comparez les rapports détaillés des médecins légistes sur ce cas réunis par le docteur Birnbacher dans _Friedreichs Blætter f. ger. Med._, 1891, fascicule 1.]

S... fut arrêté et une instruction judiciaire ouverte contre lui pour escroquerie et falsification de documents publics. Dans le premier interrogatoire, S..., né le 6 décembre 1866, reconnut qu'il était de sexe féminin, de culte catholique, célibataire, et vivait comme auteur, sous le nom de comte Sàndor V...

Voici les faits remarquables et corroborés par d'autres témoignages, qui ressortent de l'autobiographie de cet homme-femme.

S... est originaire d'une famille de vieille noblesse, très considérée en Hongrie, famille particulièrement excentrique.

Une soeur de la grand'mère du côté maternel était hystérique, somnambule, et resta pendant dix-sept ans au lit pour une paralysie imaginaire. Une deuxième grand'tante a passé sept ans au lit, s'imaginant qu'elle était malade à mourir, ce qui ne l'empêchait point de donner des bals. Une troisième avait le spleen et l'idée qu'une console de son salon était maudite. Si quelqu'un mettait un objet sur cette console, la dame en avait la plus vive émotion, criait sans cesse: «c'est maudit, c'est maudit!» Elle portait l'objet dans une pièce qu'elle appelait la «chambre noire», et dont elle gardait sur elle la clef. Après la mort de cette dame, on trouva dans la soi-disant «chambre noire» un grand nombre de châles, de bijoux, de billets de banque, etc. Une quatrième grand'tante n'a pas laissé balayer sa chambre pendant deux ans; elle ne se débarbouillait ni ne se peignait. Elle ne se montra qu'après ces deux ans expirés. Toutes ces femmes étaient en même temps très instruites, spirituelles et aimables.

La mère de S... était nerveuse et ne pouvait supporter le clair de lune.

On prétend que la famille du côté paternel avait une vis de trop dans ses rouages. Une branche de la famille s'occupe presque exclusivement de spiritisme. Deux parents proches du côté paternel se sont brûlé la cervelle. La majorité des descendants masculins sont des gens de grand talent. Les descendants féminins sont tous des êtres bornés et terre à terre. Le père de S... occupait un poste élevé qu'il a cependant dû quitter à cause de son excentricité et de sa prodigalité (il a mangé plus d'un million et demi de florins).

Une des manies du père fut de faire élever S... tout à fait en garçon; il la faisait monter à cheval, conduire des chevaux, chasser; il admirait son énergie virile et l'appelait Sàndor.

Par contre, ce père maniaque a fait habiller de vêtements féminins son fils cadet, et l'a fait élever en fille. La farce cessa à l'âge de seize ans, quand ce garçon dut entrer dans un lycée, pour faire ses études.

Sarolta Sàndor, cependant, resta sous l'influence de son père jusqu'à l'âge de douze ans; alors on l'envoya chez sa grand'mère maternelle, femme excentrique qui vivait à Dresde, mais qui la mit dans une pension de demoiselles, lorsque les goûts virils de la petite commencèrent à devenir trop exagérés.

À l'âge de treize ans, elle noua dans la pension une liaison d'amour avec une Anglaise à laquelle elle déclara être un garçon et l'enleva.

Sarolta revint ensuite chez sa mère qui n'avait aucune action sur sa fille et qui dut permettre que sa Sarolta redevienne Sàndor, qu'elle porte de nouveau des vêtements de garçon et qu'elle ait chaque année au moins une liaison d'amour avec des personnes de son propre sexe. En même temps, Sarolta recevait une éducation très soignée, faisait de grands voyages avec son père, bien entendu toujours habillée en jeune monsieur, fréquentait les cafés, même des lieux équivoques, et se vantait même d'avoir, un jour, au lupanar, _in utroque genu puellas sedisse_. Sarolta se grisait souvent, était passionnée pour les sports virils, très forte en escrime. Elle se sentait particulièrement attirée vers les actrices ou vers les femmes isolées et qui autant que possible n'étaient pas de la première jeunesse. Elle affirme n'avoir jamais eu d'affection pour un jeune homme et avoir éprouvé, d'année en année, une aversion croissante pour les individus du sexe masculin. «J'aimais mieux aller avec des hommes peu jolis et insignifiants dans la société des dames, afin de n'être éclipsée par aucun d'eux. Si j'apercevais qu'un de mes compagnons éveillait des sympathies chez les dames, j'en devenais jalouse. Parmi les dames, je préférais les spirituelles à celles qui avaient de la beauté physique. Je ne pouvais souffrir ni les dames grosses et encore moins celles qui étaient folles des hommes. J'aimais la passion féminine qui se manifestait sous un voile poétique. Toute effronterie de la part d'une femme m'inspirait du dégoût. J'avais une idiosyncrasie indicible pour les vêtements de femme et, en général, pour tout ce qui est féminin, mais seulement sur moi et en moi; car, au contraire, j'avais de l'enthousiasme pour le beau sexe.»

Depuis environ dix ans, Sarolta a vécu toujours loin de sa famille et toujours en homme. Elle eut un grand nombre de liaisons avec des dames, fit des voyages avec elles, dépensa beaucoup d'argent et contracta des dettes.

En même temps, elle se consacrait aux travaux littéraires et devint le collaborateur très apprécié de deux grands journaux de la capitale.

Sa passion pour les dames était très variable. Elle n'avait pas de constance en amour.

Une seule fois une de ses liaisons a duré trois ans. Il y a plusieurs années que Sarolta fit au château de G... la connaissance de Mme Emma E... qui avait dix ans plus qu'elle. Elle tomba amoureuse de cette dame, conclut avec elle un contrat de mariage et vécut avec elle pendant trois ans, maritalement, dans la capitale.

Un nouvel amour qui lui fut funeste, l'a décidée à rompre ses «liens conjugaux» avec E... Celle-ci ne voulait pas quitter Sarolta. Ce n'est qu'au prix de grands sacrifices matériels, que Sarolta a racheté sa liberté. E..., dit-on, se donne encore aujourd'hui comme femme divorcée et se considère comme comtesse V... Sarolta a dû inspirer aussi à d'autres dames de la passion; cela ressort du fait que, avant son «mariage» avec E..., alors qu'elle s'était lassée d'une demoiselle D..., après avoir dépensé avec elle plusieurs milliers de florins, celle-ci la menaça de lui brûler la cervelle, si elle ne lui restait pas fidèle.

Ce fut l'été de 1887, pendant un séjour dans une station balnéaire, que Sarolta fit la connaissance de la famille d'un fonctionnaire très estimé, M. E... Aussitôt Sarolta devint amoureuse de Marie, la fille de ce fonctionnaire, et en fut aimée. La mère et la cousine de la jeune fille essayèrent de la détourner de cette liaison, mais vainement. Pendant l'hiver, les deux amoureux échangèrent des lettres. Au mois d'avril 1888, le comte S... vint faire une visite, et au mois de mai 1889, il atteignit le comble de ses désirs: Marie qui entre temps avait quitté sa place d'institutrice, fut unie par un pseudo-prêtre hongrois à son S... adoré dans une tonnelle de jardin improvisée en chapelle; un ami de son fiancé figurait comme témoin.

Le couple vivait heureux et joyeux, et sans la plainte déposée par le beau-père, ce simulacre de mariage aurait encore duré longtemps. Il est à remarquer que pendant la longue période de son état de fiancé, S... a réussi à induire la famille de sa fiancée en erreur complète sur son véritable sexe.

S... était fumeur passionné, avait des allures et des passions tout à fait masculines. Ses lettres et même les convocations des tribunaux lui parvenaient sous l'adresse de «Comte S...»; il disait entre autres souvent qu'il lui faudrait bientôt aller faire ses vingt-huit jours. Il ressort des allusions faites par le «beau-père» que S...--(ce qu'il a d'ailleurs plus tard avoué)--a pu simuler l'existence d'un scrotum à l'aide d'un mouchoir ou d'un gant qu'il fourrait dans une des poches de son pantalon. Le beau-père a aussi remarqué un jour chez son futur gendre quelque chose comme un membre en érection (probablement un priape); celui-ci a même donné à entendre qu'il lui serait nécessaire de se servir d'un suspensoir toutes les fois qu'il monterait à cheval. En effet S... portait un bandage autour du corps, probablement pour attacher un priape.

Bien que S... se fît souvent raser, pour la forme, on était pourtant convaincu dans l'hôtel qu'il était femme, car la fille de chambre avait trouvé dans son linge des traces de sang provenant des menstrues (sang que S... prétendait être de provenance hémorroïdale): un jour que S... prenait un bain, la même fille de chambre, ayant regardé à travers le trou de la serrure, prétendit s'être convaincue _de visu_ du sexe féminin de S...

Il faut croire que la famille de Mlle Marie fut pendant longtemps dans l'erreur sur le véritable sexe du pseudo-époux.

Rien ne caractérise mieux la naïveté et l'innocence incroyable de cette malheureuse fille que le passage suivant d'une lettre adressée par Marie à S... le 20 août 1889:

«Je n'aime plus les enfants des autres, mais un petit bébé de mon Sandi, une superbe petite poupée,--ah! quel bonheur, mon Sandi!»

Quant à l'individualité intellectuelle de S..., un grand nombre de manuscrits nous fournissent les renseignements désirés. L'écriture a du caractère, de la fermeté et de l'assurance. Ce sont des traits de plume foncièrement virils. Le contenu se répète partout avec les mêmes singularités: passion féroce et effrénée, haine et guerre à tout ce qui s'oppose à son coeur avide d'amour et d'affection, amour au souffle poétique, amour qui ne touche jamais à rien de vil, enthousiasme pour tout ce qui est beau et noble, goût pour les sciences et les beaux-arts.

Les écrits de Sarolta dénotent une vaste connaissance des littératures de toutes les langues: il y a là des citations des poètes et des prosateurs de tous les pays. Des gens compétents affirment aussi que les produits poétiques et la prose de S... ne sont pas sans valeur.

Les lettres et les écrits qui concernent ses rapports avec Marie, sont très remarquables au point de vue psychologique. S... parle du bonheur qui fleurit pour elle aux côtés de Marie, de son immense désir de voir, ne fût-ce qu'un moment, la femme adorée. Après tant de honte, elle ne désire qu'échanger sa cellule contre la tombe. La douleur la plus amère, c'est l'idée que maintenant Marie aussi la haïra. Elle a versé des larmes brûlantes sur son bonheur perdu, des larmes si abondantes qu'elle pourrait s'y noyer. Des feuilles entières sont consacrées à la glorification de cet amour, aux souvenirs du temps de son premier amour et de sa première connaissance.

S... se plaint de son coeur qui ne se laisse pas dominer par la raison; elle manifeste des explosions de sentiments, qu'on ne peut que sentir dans la réalité, et qu'on ne peut feindre. Puis de nouveau, des explosions de la passion la plus folle avec la déclaration de ne pouvoir plus vivre sans Marie. «Ta voix si chère et si aimée, cette voix au son de laquelle je sortirais peut-être encore de ma tombe, cette voix dont le son m'était toujours la promesse du paradis! Ta seule présence était suffisante pour soulager mes souffrances physiques et morales. C'était un courant magnétique, une singulière puissance que ton être a exercée sur le mien et que je ne saurais jamais définir. Ainsi j'en suis restée à la définition éternellement juste et vraie: Je l'aime, parce que je l'aime. Dans la nuit sombre et pleine de désolation, je n'avais qu'une étoile, l'astre de l'amour de Marie. Cet astre est éteint maintenant; il n'en est resté que le reflet, le souvenir doux et douloureux qui de sa lueur faible éclaircit encore la nuit terrible de la mort, une étincelle d'espoir...» Cet écrit se termine par cette apostrophe: «Messieurs, sages jurisconsultes, psycho-pathologues et autres, jugez-moi! Chaque pas que je faisais était guidé par l'amour, chacun de mes actes avait pour cause l'amour.--Dieu me l'a inculqué dans le coeur. S'il m'a créée telle et non autrement, est-ce ma faute ou sont-ce les voies du destin à jamais insondables? J'ai foi en Dieu et je crois qu'un jour la délivrance viendra, car ma faute n'était que l'amour même, base et principe fondamental de ses doctrines et de son empire. Dieu miséricordieux, tout-puissant, tu vois mes peines, tu sais combien je souffre: penche-toi vers moi, tends-moi ta main secourable, puisque tout le monde m'a déjà abandonnée. Dieu seul est juste. Dans quel beau langage le dit Victor Hugo dans sa _Légende des Siècles_! Qu'il me semble triste et singulier cet air de Mendelssohn: Chaque nuit je te vois dans mon rêve...»

Bien que S..., sache qu'aucun de ses écrits n'arrivera à sa «tête de lionne adorée», elle ne se lasse point de remplir les feuilles de l'exaltation de la personne de Marie, d'y transcrire les explosions de sa douleur et de son bonheur en amour, «de solliciter une seule larme claire et brillante, versée par un clair et tranquille soir d'été, quand le lac est embrasé des feux du soleil couchant, comme de l'or fondu, et que les cloches de Sainte-Anna et de Maria-Woerth se fondent en une harmonie mélancolique et annoncent le calme et la paix à cette pauvre âme, à ce pauvre coeur qui jusqu'au dernier soupir n'a battu que pour toi.»

_Examen personnel._--La première rencontre que les médecins légistes eurent avec Mlle S..., fut en quelque sorte un embarras pour les deux parties: pour les médecins, parce que la tournure virile, peut-être exagérée, de S..., leur en imposait; pour elle, parce qu'elle craignait d'être déshonorée par le stigmate de la _moral insanity_. Une figure intelligente, pas laide, qui malgré une certaine délicatesse des traits et une certaine exiguïté des parties, aurait eu un caractère masculin très prononcé, s'il n'y avait pas absence totale de moustaches, ce que S... regrettait beaucoup. Il était difficile, même pour les médecins légistes, malgré les vêtements féminins de Sarolta, de se figurer sans cesse avoir devant eux une dame: par contre, les rapports avec Sàndor homme se passaient avec beaucoup plus de sans-gêne, de naturel, et de correction apparente, l'accusée elle-même le sent bien. Elle devient plus franche, plus communicative, plus dégagée, aussitôt qu'on la traite en homme.

Malgré son penchant pour le sexe féminin qui existait chez elle depuis les premières années de sa vie, elle prétend n'avoir éprouvé les premières manifestations de l'instinct génital qu'à l'âge de treize ans, lorsqu'elle enleva l'Anglaise à cheveux roux du pensionnat de Dresde. Cet instinct se manifestait alors par une sensation de volupté, quand elle embrassait et caressait son amie. Déjà à cette époque, elle ne voyait dans ses songes que des êtres féminins; depuis, dans ses rêves érotiques, elle se sentit toujours dans la situation d'un homme, et à l'occasion, elle eut aussi la sensation de l'éjaculation.

Elle ne connaît ni l'onanisme solitaire ni l'onanisme mutuel. Pareille chose lui paraît dégoûtante et au-dessous de la «dignité d'un homme». Elle ne s'est jamais laissée toucher par d'autres _ad genitalia_, d'abord pour la raison qu'elle tenait beaucoup à garder son secret. Les _menses_ ne se sont produites qu'à l'âge de dix-sept ans, elles venaient toujours faiblement et sans aucun malaise. S... abhorre visiblement la discussion des phénomènes de la menstruation; c'est quelque chose qui répugne à ses sentiments et à sa conscience d'homme. Elle reconnaît le caractère morbide de ses penchants sexuels, mais elle ne désire pas un autre état, se sentant bien et heureuse dans cette situation perverse. L'idée d'un rapport sexuel avec des hommes lui fait horreur et elle en croit l'exécution impossible.

Sa pudeur va si loin qu'elle coucherait plutôt avec des hommes qu'avec des femmes. Ainsi quand elle veut satisfaire un besoin naturel ou changer du linge, elle se voit dans la nécessité de prier sa compagne de cellule de se tourner vers la fenêtre pour qu'elle ne la regarde pas.

Quand S... se trouve par hasard en contact avec sa compagne de cellule, femme de la lie du peuple, elle éprouve une excitation voluptueuse, et a dû en rougir. S... raconte, même spontanément, qu'elle fut en proie à une véritable angoisse lorsque, dans la cellule de la prison, elle fut forcée de reprendre les vêtements de femme dont elle avait perdu l'habitude. Sa seule consolation fut qu'on lui avait laissé au moins sa chemise d'homme. Ce qui est très remarquable et ce qui prouve l'importance du sens olfactif dans sa _vita sexualis_, c'est qu'elle nous dit que, après le départ de Marie, elle avait cherché et reniflé les endroits du canapé où la tête de Marie s'était posée, pour respirer avec volupté le parfum de ses cheveux. Quant aux femmes, ce ne sont pas précisément les jeunes et les plantureuses qui intéressent S..., les très jeunes non plus. Elle ne met qu'au second rang les charmes physiques de la femme. Elle se sent attirée comme par une force magnétique vers celles qui sont entre vingt-quatre et trente ans. Elle trouvait sa satisfaction sexuelle exclusivement _in corpore feminæ_ (jamais sur son propre corps), par la manustupration de la femme aimée ou en faisant le _cunnilingus_. À l'occasion elle se servait aussi d'un bas garni d'étoupe comme priape. S... ne fait qu'à contre-coeur et avec un visible embarras pudique ces révélations; de même, dans ses écrits, on ne trouve aucune trace d'impudicité ou de cynisme.

Elle est dévote, a un vif intérêt pour tout ce qui est beau et noble, sauf pour les hommes; elle est très sensible à l'estime morale des autres.

Elle regrette profondément d'avoir par sa passion rendu Marie malheureuse, trouve pervers ses sentiments sexuels, et cet amour d'une femme pour une autre femme moralement répréhensible chez les individus sains. Elle a beaucoup de talent littéraire, possède une mémoire extraordinaire. Sa seule faiblesse est sa légèreté colossale et son incapacité de gérer, avec bon sens, l'argent et les valeurs en argent. Mais elle se rend parfaitement compte de cette faiblesse et nous prie de n'en plus parler.

S... a 153 centimètres de taille; elle est d'une charpente osseuse délicate et maigre, mais étonnamment musculeuse sur la poitrine et sur la partie supérieure des cuisses. Sa démarche, avec des vêtements féminins, est maladroite.

Ses mouvements sont vigoureux, pas désagréables, bien que d'une certaine raideur masculine, sans grâce. Elle salue par une vigoureuse poignée de mains. Toute son attitude a l'air résolue, énergique, et dénote une certaine confiance en sa propre force. Le regard est intelligent, l'air un peu sombre. Ses pieds et ses mains sont remarquablement petits comme chez un enfant. Les parties tendineuses des extrémités sont remarquablement velues, tandis qu'on ne voit pas de poils de barbe, ni même de duvet, malgré les expériences faites avec le rasoir. Le torse ne répond pas du tout à la conformation féminine. La taille manque. Le bassin est si mince et si peu proéminent qu'une ligne partie d'au-dessous de l'aisselle et allant au genou correspondant forme une ligne droite et n'est ni enfoncée par la taille, ni repoussée en dehors par le bassin. Le crâne est légèrement oxycéphale et reste dans toutes ses dimensions d'un centimètre au-dessous du volume moyen du crâne féminin.

La circonférence du crâne est de 32 centimètres, la ligne de l'oreille à la pointe postérieure du crâne de 24, la ligne de l'oreille à l'occiput de 23, celle de l'oreille au front de 26,5; la circonférence longitudinale est de 30, la ligne de l'oreille au menton de 20,5, le diamètre longitudinal de 17, le plus grand diamètre en largeur de 13, la distance des conduits auditifs de 12, la ligne des jugulaires de 11,2 centimètres. La mâchoire supérieure dépasse la mâchoire inférieure de 0,5 centimètre. La position des dents n'est pas tout à fait normale. La dent oculaire supérieure à droite ne s'est jamais développée. La bouche est remarquablement petite. Les oreilles sont décollées, les lobes ne sont pas séparés, mais se confondent avec la peau des joues. Le palais est dur, étroit et bombé. La voix est dure et grave. Les seins sont assez développés, mais sans sécrétion. Le _mons Veneris_ est couvert de poils touffus et foncés. Les parties génitales sont tout à fait féminines, sans aucune trace de phénomènes d'hermaphrodisme, mais leur développement s'est arrêté; elles ont le type enfantin d'une fille de dix ans. Les _labia majora_ se touchent presque complètement, les _minora_ ont la forme d'une crête de coq et proéminent au-dessus des grandes. Le clitoris est petit et très sensible. Le _frenulum_ est tendre, le _perineum_ très étroit, _introitus vaginæ_ étroit, avec muqueuse normale. L'hymen manque (probablement absence congénitale), de même les _carunculæ myrtiformes_. La _vagina_ est tellement étroite que l'introduction d'un _membrum virile_ serait impossible; d'ailleurs très sensible. Il est évident que jusqu'ici le coït n'a pas eu lieu. L'utérus est senti à travers le rectum gros comme une noix; il est immobile et en rétroflexion.

Le bassin est aminci dans tous les sens (rabougri), avec un type masculin très prononcé. La distance entre les pointes de l'os iliaque antérieur est de 22,3 (au lieu de 26,9), celle des crêtes iliaques 26,5 (au lieu de 29,3) celle des trochanter de 27,7 (31), les conjungata externes ont 17,2 (19-20), et les internes ont 7,7 (au lieu de 10,8). En raison du peu de largeur du bassin, les cuisses ne sont pas convergentes comme c'est le cas chez la femme, mais leur position est tout à fait droite.

Le rapport médical a démontré que chez S..., il y a une inversion morbide et congénitale du sentiment sexuel, inversion qui se manifeste même anthropologiquement par des anomalies dans le développement du corps, et qui a pour cause de lourdes tares héréditaires; qu'enfin les actes incriminés trouvent leur explication dans la sexualité morbide et irrésistible de la malade.

La remarque caractéristique de S.: «Dieu m'a inculqué l'amour dans le coeur; s'il m'a créée telle et pas autrement, est-ce ma faute, ou sont-ce les voies insondables de la Providence?» est, sous ce rapport, tout à fait légitime.

Le tribunal a prononcé l'acquittement. La «comtesse en vêtements d'homme», comme l'appelaient les journaux, rentra dans la capitale de son pays où elle figure de nouveau comme comte Sàndor. Son seul chagrin est que son amour heureux avec sa Marie ardemment adorée a maintenant disparu.

Une femme mariée, à Brandon (Wisconsin), dont le docteur Kiernan rapporte l'histoire (_The med. Standard_, 1888, nov.-déc), a eu plus de chance. Elle enleva, en 1883, une jeune fille, se laissa marier avec elle à l'église, et vécut maritalement avec elle sans être dérangée.

Un cas rapporté par Spitzka (_Chicago med. Review_ du 20 août 1881) fournit un intéressant exemple historique d'androgynie. Il concerne lord Cornbury, gouverneur de New-York, qui a vécu sous le gouvernement de la reine Anne, et qui, évidemment atteint de _moral insanity_, était un débauché effréné. Malgré sa haute position, il ne pouvait s'empêcher de se promener dans les rues vêtu en femme et avec toutes les allures et les minauderies d'une cocotte.

Sur un des portraits qu'on a pu conserver de lui, on remarquera surtout l'étroitesse de son os frontal, sa face asymétrique, ses traits féminins, sa bouche sensuelle. Il est certain qu'il ne s'est jamais pris lui-même pour une femme.

Chez les individus atteints d'inversion sexuelle, le sentiment et la tendance sexuels pervers peuvent aussi se compliquer d'autres phénomènes de perversion.

Il est probable qu'il s'agit, en ce qui concerne la manifestation de l'instinct, de faits analogues à ceux qui se produisent chez les personnes hétérosexuelles perverses dans la mise en action de leur instinct.

Étant donné cette circonstance que l'inversion sexuelle va presque régulièrement de pair avec une accentuation morbide de la vie sexuelle, il est fort possible que des actes sadistes et de volupté cruelle se produisent sans la satisfaction du libido. Un exemple caractéristique à ce sujet est le cas de Zastroio (Casper-Liman, 7e édit., t. I, p. 160; t. II, p. 487), qui a mordu une de ses victimes, un garçon, lui a déchiré le prépuce, fendu l'anus, et finalement l'a étranglé.

Z... était issu d'un grand-père psychopathe, d'une mère mélancolique; son oncle maternel s'adonnait à des jouissances sexuelles anormales et s'est suicidé.

Z... était né d'uraniste; dans son _habitus_ et ses occupations, il était de caractère masculin, atteint de phimosis; c'était un homme faible psychiquement, tout à fait déséquilibré et, au point de vue social, tout à fait inutilisable. Il avait l'_horror feminæ_; dans ses rêves érotiques, il se sentait femme en face de l'homme; il avait la pénible conscience de son absence de sentiment sexuel normal et de son penchant pervers; il essaya de trouver une satisfaction dans l'onanisme mutuel et eut souvent des désirs de pédérastie.

On trouve dans l'historique de quelques-uns des malades précédents de pareilles velléités sadistes chez des invertis sexuels (comp. observations 107, 108 de cette édition). Il y a aussi du masochisme parfois (comp. observations 43, 6e édition, observation 111, 114 de cette édition).

Comme exemple de satisfaction sexuelle perverse basée sur l'inversion sexuelle, nous citerons encore ce Grec qui, comme le rapporte Athenæus, était amoureux d'une statue de Cupidon et la souilla dans le temple de Delphes; puis, outre les cas monstrueux cités dans le livre de Tardieu (_Attentats_, p. 272), le cas horrible d'un nommé Artusio (voir Lumbroso: _L'uomo delinquente_, p. 200) qui a ouvert le ventre d'un garçon et l'a souillé par cette ouverture.

Les observations 86, 110, 111 prouvent que, dans l'inversion sexuelle, on rencontre quelquefois aussi du fétichisme.

DIAGNOSTIC, PRONOSTIC ET TRAITEMENT DE L'INVERSION SEXUELLE

L'inversion sexuelle n'a eu pour la science jusqu'à ces derniers temps qu'un intérêt anthropologique, clinique et médico-légal; on est arrivé, grâce aux recherches plus récentes, à pouvoir penser aussi à la thérapie de cette anomalie funeste qui, chez l'individu atteint, constitue un si grave préjudice au point de vue moral, physique et social.

La première condition d'une intervention thérapeutique, c'est la différenciation exacte entre les cas de maladie acquise et ceux de maladie congénitale, et le classement d'un cas concret dans une des catégories qu'on a pu définir par la voie de l'empirisme scientifique.

Le diagnostic entre les cas acquis et congénitaux n'offre pas de difficultés au début.

Si l'_inversio sexualis_ est déjà déclarée, l'étude rétrospective du cas donnera les éclaircissements nécessaires sur la maladie.

La conclusion importante, au point de vue du pronostic, c'est-à-dire de savoir s'il y a inversion congénitale ou acquise, ne peut dans ces cas se déduire que d'une anamnèse minutieuse.

Il serait de la plus grande importance, pour juger du caractère congénital de l'anomalie, d'établir si l'inversion sexuelle existait longtemps avant que l'individu se soit livré à la masturbation. Une enquête dans ce sens se butte à une difficulté: la possibilité d'une indication inexacte de l'époque (erreur de mémoire).

Prouver que le sentiment hétérosexuel a existé avant la période de début de l'auto-masturbation ou de l'onanisme mutuel, est chose importante pour la constatation d'une inversion sexuelle acquise.

En général, les cas acquis sont caractérisés de la façon suivante:

1º Le sentiment homosexuel ne se montre dans la vie de l'individu que secondairement, et peut être dû parfois à des incidents qui ont troublé la satisfaction sexuelle normale (neurasthénie onaniste, états psychiques).

Il est cependant probable que dans ce cas, malgré un libido sensuel et grossier, les sentiments et les penchants pour l'autre sexe, surtout au point de vue de l'affection psychique et du sens esthétique, ne reposent _ab origine_ que sur une base très faible.

2º Tant que l'inversion sexuelle ne s'est pas manifestée par des faits, le sentiment homosexuel est jugé par la conscience comme vicieux et morbide, et l'individu ne s'abandonne que faute de mieux à cette anomalie.

3º Le sentiment hétérosexuel reste pendant longtemps prédominant, et l'individu ressent péniblement l'impossibilité de le satisfaire. Ce sentiment s'efface à mesure que le sentiment homosexuel se fait de plus en plus fort.

Dans les cas congénitaux, au contraire, on observe les phénomènes suivants:

_a_) Le sentiment homosexuel vient en première ligne et domine la _vita sexualis_. Il apparaît comme une satisfaction naturelle et prédomine aussi dans les songes de l'individu.

_b_) Le sentiment hétérosexuel a manqué de tout temps, ou si, dans le cours de la vie de l'individu, il se manifeste aussi (hermaphrodisme psycho-sexuel), il n'est qu'un phénomène épisodique, ne trouve pas de racines dans l'âme de l'individu, et n'est qu'un moyen accidentel pour satisfaire des impulsions sexuelles.

D'après ce qui procède, la différenciation entre les divers autres groupes d'invertis congénitaux et les cas d'inversion acquise ne rencontrera guère de difficultés.

Le pronostic des cas d'inversion sexuelle acquise est de beaucoup plus favorable que celui des cas congénitaux. Dans les premiers, c'est vraisemblablement l'effémination complète, la transformation psychique de l'individu dans le sens de ses sentiments sexuels pervers qui constitue la limite au delà de laquelle il n'y a plus rien à espérer pour la thérapeutique. Dans les cas congénitaux, les diverses catégories énumérées dans ce livre représentent autant de degrés divers de la tare psychosexuelle, et la guérison n'est possible qu'avec la catégorie des hermaphrodites, et seulement probable (voir plus loin le cas de Schrenk-Notzing) dans les états de dégénérescence plus grave.

La prophylaxie de ces états n'en serait que plus importante: empêchement pour les congénitaux de procréer de pareils malheureux; préservation pour les invertis acquis des influences nuisibles qui, d'après l'expérience, pourraient amener cette fatale aberration du sentiment sexuel.

D'innombrables héréditaires deviennent la proie de ce triste mal, parce que les parents et les précepteurs ne se doutent même pas des dangers que la masturbation peut avoir pour les enfants, sur un terrain pareil.

Dans beaucoup d'écoles et de pensionnats il y a pour ainsi dire un apprentissage de la masturbation et de l'impudicité. Aujourd'hui on se préoccupe trop peu de la situation physique et morale des élèves.

S'acquitter du programme d'études, voilà la principale chose. Qu'importe si en même temps maint élève sombre au physique et au moral!

Avec une pruderie ridicule on cache d'un voile épais aux jeunes gens qui grandissent la vita sexualis: mais on ne fait pas la moindre attention aux mouvements de leur instinct génital. Combien peu de médecins sont consultés par leurs clients souvent les plus lourdement tarés pendant la période de développement des enfants.

On croit tout devoir abandonner à la nature. Par moments celle-ci s'agite trop violemment et conduit par des voies dangereuses les jeunes gens qui manquent de conseils et de secours.

Il ne nous paraît pas à propos d'approfondir ici le côté prophylactique de la question[96].

[Note 96: Les paroles suivantes, que m'a écrites le malade de l'observation 88 de la 6e édition, sont dignes d'attention sous le rapport de la prophylaxie: «Si jamais on arrivait, non pas à détruire, comme chez les Spartiates, les jeunes gens malingres pour avoir une bonne sélection dans le sens des idées darwiniennes, mais à reconnaître notre inversion sexuelle à l'âge de notre première jeunesse, on pourrait peut-être, pendant cette période, guérir par la suggestion, la pire de toutes les maladies! Il est probable que la guérison pourrait être plus facilement obtenue dans la jeunesse que plus tard.»]

Les parents et les précepteurs trouveront beaucoup d'indications et d'instructions dans ce livre ainsi que dans les nombreux ouvrages scientifiques sur la masturbation.

Voici les points à remplir dans le traitement de l'inversion sexuelle:

1º Combattre l'onanisme ainsi que les autres éléments nuisibles à la _vita sexualis_.

2º Suppression de la névrose (_neurasthenia sexualis_ et _universalis_) produite par des conditions anti-hygiéniques de la _vita sexualis_.

3º Traitement psychique pour combattre les sentiments et les impulsions homosexuels et développer le penchant hétérosexuel.

Le point principal de l'action devra viser à remplir la troisième indication, surtout contre l'onanisme.

L'accomplissement des points 1 et 2 du programme ne suffira que dans des cas très rares, quand l'inversion sexuelle acquise n'est pas encore arrivée à un état avancé. Le cas suivant rapporté par l'auteur dans le l'_Irrenfreund_ de 1884, nº I, en fournit un exemple.

OBSERVATION 132.--Z... 51 ans, de mère psychopathe, a été mis dans son jeune âge à l'école des cadets où il a été entraîné à l'onanisme. Il se développa bien au physique; il avait le sens sexuel normal, et devint à l'âge de dix-sept ans légèrement neurasthénique à la suite de pratiques de masturbation; il eut des rapports sexuels avec des femmes et en éprouva du plaisir, se maria à l'âge de vingt-cinq ans, mais fut atteint un an plus tard de malaises neurasthéniques accentués et perdit alors tout à fait son inclination pour le sexe féminin. Elle fut remplacée par l'inversion sexuelle. Impliqué dans un procès de haute trahison, il passa deux ans en prison et ensuite cinq ans en Sibérie. Pendant ces sept années, la neurasthénie et l'inversion sexuelle s'aggravèrent sous l'influence de la masturbation continuelle. À l'âge de trente-cinq ans, rendu à la liberté, le malade a dû depuis visiter toutes sortes de stations thermales, à cause de ses malaises neurasthéniques très avancés. Pendant cette longue période, son sentiment sexuel anormal n'a subi aucun changement. Il vivait pour la plupart du temps séparé de sa femme, qu'il estimait beaucoup pour ses qualités intellectuelles, mais qu'il fuyait parce qu'elle était femme, de même qu'il évitait les contacts avec tout être féminin. Son inversion sexuelle était purement platonique. L'amitié, l'accolade cordiale, un baiser, lui suffisaient. Des pollutions occasionnelles se produisaient sous l'influence de rêves érotiques où il s'agissait toujours de personnes de son propre sexe. Pendant la journée aussi, la plus belle femme le laissait froid, tandis que la seule vue de beaux hommes provoquait chez lui de l'érection et de l'éjaculation. Au cirque et au bal il n'y avait que les athlètes et les danseurs qui l'intéressaient. Dans ses périodes de plus grande émotivité, l'aspect même des statues d'hommes lui provoquait du l'érection. Incidemment il retomba à son ancien vice, à la masturbation. Homme délicat de sentiment et cultivé au point de vue esthétique, il avait la pédérastie en horreur. Il considéra toujours son sentiment sexuel pervers comme quelque chose de morbide, sans s'en estimer malheureux, étant donné son libido et sa puissance manifestement affaiblis.

Le _status præsens_ a montré les symptômes ordinaires de la neurasthénie. La taille, l'attitude et le vêtement ne présentaient rien d'étrange. Le massage électrique eut un succès extraordinaire. Au bout de quelques séances, le malade était très ragaillardi au physique et au moral. Après vingt séances, le _libido_ s'est réveillé de nouveau, non dans le sens qu'il avait jusqu'ici, mais avec une tendance normale, la même que le malade eut jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans. À partir de ce moment ses rêves érotiques n'eurent pour objet que la femme, et un jour le malade me raconta avec joie qu'il avait fait le coït et qu'il y avait éprouvé le même plaisir qu'il y a vingt-six ans. Il cohabitait de nouveau avec sa femme et espérait être délivré pour jamais de la neurasthénie et de l'inversion sexuelle. Cette espérance s'est justifiée pendant les six mois que j'ai encore eu l'occasion d'observer le malade.

Ordinairement le traitement physique, même soutenu par la thérapie morale, par des conseils énergiques d'éviter la masturbation, de supprimer les sentiments homosexuels et d'éveiller les tendances hétérosexuelles, ne suffit pas, même dans les cas d'inversion sexuelle acquise.

Seul le traitement psychique--la suggestion--peut être efficace.

L'observation suivante montre un exemple intéressant et réconfortant du succès obtenu par l'autosuggestion dans les formes atténuées de l'anomalie.

OBSERVATION 133.--_Autobiographie d'un hermaphrodite psychique.--Lutte victorieuse de l'individu contre ses penchants homosexuels_.

Mon père a eu une attaque d'apoplexie, mais il guérit en gardant une légère déviation de la figure. Ma mère était très anémique et très mélancolique. Tous deux ont beaucoup souffert d'hémorrhoïdes; mon père leur attribuait les maux de reins dont il souffrait par moments, même après son mariage.

Je suis, si j'ose m'exprimer ainsi, un caractère passif. Étant enfant je m'abandonnais à toutes sortes d'imaginations (les religieuses y compris). Je mouillais mes draps et pendant mon sommeil je m'amusais avec mes parties génitales, jusqu'au jour où mon père, pour m'en empêcher, m'attacha les mains. (J'étais à cette époque tout enfant et je ne me masturbais pas.) J'ai toujours été timide et maladroit dans mes rapports avec les autres. À l'âge d'environ quatorze ou quinze ans je fus poussé à l'onanisme. L'impulsion et les désirs pour la femme qui se sont manifestés lors de l'éveil de mon sentiment sexuel, n'étaient au fond que de nature platonique; d'ailleurs je n'avais pas d'occasions de me mettre en relation avec des dames. À l'âge d'environ dix-huit ans j'ai essayé de satisfaire d'une façon naturelle mon besoin sexuel, plutôt poussé par la curiosité que par une impulsion intérieure. Sans avoir eu jamais d'inclination pour la femme, j'ai depuis ce temps satisfait mon besoin par des rapports sexuels chaque fois que j'en ai eu l'occasion.

Peu après la période de la puberté, je devins très anémique et je paraissais plus que mon âge. Alors des pensées mélancoliques et des idées étranges se firent jour. J'éprouvais une vraie volupté à me représenter dans l'état de la plus grande humiliation possible. Il peut être intéressant d'ajouter encore qu'à cette époque je luttais contre des doutes religieux et que ce n'est que plus tard que j'ai trouvé le courage de me placer au-dessus de la religion. Je tombais amoureux des jeunes gens. Au commencement je résistai à ces idées, mais plus tard elles sont devenues si puissantes que je suis devenu un véritable uraniste. Les femmes me paraissaient n'être que des êtres humains de seconde classe. J'étais dans un état d'esprit désolant. Avec une lassitude de la vie, des tendances à la misanthropie s'installèrent dans mon âme malade. Un jour je lus l'ouvrage: _Was will das werden?_ (Qu'adviendra-t-il?) Et avant que j'aie pu m'en rendre compte, j'étais devenu démocrate-socialiste, mais dans le sens idéal. La vie avait de nouveau une valeur pour moi, car j'avais un idéal: la lutte pacifique pour le relèvement social du prolétariat. Cela produisit une puissante révolution dans mon être. Comme dans mes meilleurs jours (à l'âge de seize et dix-sept ans), je m'enthousiasmais pour l'art et notamment pour le théâtre. À l'heure qu'il est, je travaille à un drame et à une comédie, et je roule dans ma tête de grandes idées. J'ai lu une remarque de Schlegel que Sophocle devait son énergie et sa puissance de travail aux exercices physiques, son sens artistique à la musique. Puis un autre passage: «L'auteur dramatique doit être avant tout d'une intelligence intacte.» Cela me tomba comme une lourde pierre sur l'âme; car mes sentiments sexuels invertis ne pouvaient être sortis d'un esprit sain et droit.

Je conçus alors l'idée de me faire traiter par l'hypnotisme, mais la honte m'en empêcha. Je me dis alors que je devais être, au fond, un être lâche et bien faible pour avoir si peu de confiance en moi-même et je résolus sérieusement de supprimer mes désirs uranistes. En même temps, je combattis par un régime rationnel ma nervosité. Je faisais des parties de canot; je fréquentais la salle d'armes, je marchais beaucoup en plein air, et j'eus la joie, en me réveillant un matin, de me trouver comme un homme tout à fait transformé. Quand je pensais à mon passé entre vingt et vingt-six ans, il me semblait que, pendant cette période, un homme tout à fait étranger et dégoûtant avait logé dans ma peau.

J'étais tout étonné que le plus bel écuyer, le camionneur de bière le plus vigoureux ne m'inspirassent plus aucun intérêt; les musculeux tailleurs de pierres même me laissaient froid. J'avais du dégoût en pensant que de pareils gens avaient pu me sembler beaux. Ma confiance en moi-même s'augmente; je suis très bon, c'est vrai, mais je suis d'un caractère foncièrement actif. Mon extérieur s'est continuellement amélioré depuis l'âge de vingt ans. J'ai maintenant l'air que comporte mon âge. J'ai, c'est vrai, des rechutes dans mes désirs uranistes, mais je les supprime avec énergie. Je ne satisfais mon _libido_ que par le coït, et j'espère qu'en continuant ce genre de vie rationnel l'envie du coït s'accroîtra.

Ordinairement c'est la suggestion par un tiers et la suggestion provoquée par l'hypnose qui offrira des chances de succès.

Dans ces cas la suggestion posthypnotique doit désuggérer l'impulsion à la masturbation ainsi que les sentiments homosexuels, et, d'autre part, inculquer au malade la confiance dans sa puissance et lui donner des penchants hétérosexuels.

La condition première est naturellement la possibilité d'amener une hypnose suffisamment profonde. C'est précisément ce qui ne réussit pas souvent chez les neurasthéniques; car ils sont trop excités, embarrassés, et peu en état de pouvoir concentrer leur idées.

Ainsi dans un cas que j'ai rapporté (T. I, fascicule II, p. 58 de _Internationale Centralblatt für die Physiologie und Pathologie der Harn und Sexualorgane_), je n'ai pas réussi à obtenir l'hypnose bien que le malade la désirât vivement et fît tout son possible pour y parvenir.

Étant donnés les bienfaits énormes qu'on peut rendre à ces malheureux, quand on se rappelle le fait de Ladame (voir plus loin), on devrait dans de pareils cas faire tout son possible pour forcer l'hypnose, seul moyen de salut. Le résultat fut satisfaisant dans les trois cas suivants.

OBSERVATION 134. (_Inversion sexuelle acquise par la masturbation._)--M. X..., négociant, vingt-neuf ans.

Les parents du malade étaient bien portants. Dans la famille du père, aucune trace de nervosité.

Le père était un homme irritable et morose. Un frère du père avait été un viveur et est mort célibataire.

La mère est morte à sa troisième couche, le malade avait six ans; elle avait une voix grave et rauque, plutôt virile, et était très brusque dans ses allures.

Parmi les enfants nés de cette union, il y a un frère du malade qui est irritable, mélancolique et indifférent aux femmes.

Étant enfant, le malade eut une rougeole avec délire. Jusqu'à l'âge de quatorze ans, il était gai et sociable; à partir de cette époque, il est devenu calme, solitaire, mélancolique. La première trace de sentiment sexuel s'est fait remarquer à l'âge de dix à onze ans; il fut alors initié par d'autres garçons à l'onanisme et pratiqua avec eux l'onanisme mutuel.

À l'âge de treize à quatorze ans il eut sa première éjaculation. Jusqu'à il y a trois mois, le malade ne s'est aperçu d'aucune conséquence fâcheuse de l'onanisme.

À l'école il apprenait avec facilité; parfois il avait des maux de tête. À partir de l'âge de vingt ans, il a eu des pollutions, bien qu'il se masturbât tous les jours. Quand il avait des pollutions, il rêvait de scènes d'accouplement; il voyait comment l'homme et la femme accomplissaient l'acte. À l'âge de dix-sept ans, il a été amené par un homme homosexuel à pratiquer l'onanisme mutuel. Il y a éprouvé de la satisfaction, car il a toujours eu d'énormes besoins sexuels. Il s'est passé un temps assez long avant que le malade ait cherché une nouvelle occasion d'avoir des rapports avec un homme. Il s'agissait seulement pour lui de se débarrasser de son sperme.

Il n'éprouvait ni amitié, ni amour pour les personnes avec lesquelles il entretenait des rapports. Il n'éprouvait de satisfaction que lorsqu'il était dans le rôle actif et qu'on le manustruprait. Une fois l'acte accompli, il n'avait que du mépris pour l'individu. Quand, avec le temps, le personnage lui inspirait de l'estime, il cessait les relations. Plus tard, il lui fut indifférent de se masturber ou d'être masturbé. Quand il se masturbait lui-même, il pensait toujours à la main des hommes sympathiques qui l'onanisaient. Il préférait les mains dures et rugueuses.

Le malade croit que, sans la séduction, il se serait dirigé dans les voies de la satisfaction naturelle de l'instinct génital. Il n'a jamais éprouvé de l'amour pour son propre sexe, mais il s'est plu à l'idée de cultiver l'amour avec des hommes. Au commencement il a eu des émotions sensuelles en face de l'autre sexe. Il aimait à danser; il se plaisait avec les femmes, mais il regardait plutôt leur corps que leur figure. Il avait eu aussi des érections en voyant une femme sympathique, il n'a jamais essayé de faire le coït, car il craignait l'infection; il ignore même s'il serait puissant en présence d'une femme. Il croit que tel ne serait pas le cas, car ses sentiments pour les femmes se sont refroidis, surtout depuis cette dernière année.

Tandis qu'auparavant, dans ses rêves érotiques, il avait des représentations d'hommes et de femmes, plus tard, il ne rêvait plus que de rapprochements avec des hommes. Il ne peut se rappeler d'avoir, ces années dernières, rêvé de rapports sexuels avec une femme. Au théâtre, ce sont toujours les figures féminines qui l'intéressent, de même au cirque et au bal. Dans les musées, il se sent également attiré par les statues masculines et féminines.

Le malade fume beaucoup, boit de la bière, aime la compagnie des messieurs, est gymnaste et patineur. Les manières fates lui ont toujours été odieuses; il n'a jamais eu le désir de plaire aux hommes, mais plutôt le désir de plaire aux dames.

Il ressent péniblement son état actuel, l'onanisme ayant pris trop d'empire. L'onanisme qui, autrefois, était inoffensif, montre maintenant ses effets nuisibles.

Depuis le mois de juillet 1889, il souffre de névralgie des testicules; la douleur se fait sentir surtout pendant la nuit; il a souvent des tremblements la nuit, (irritabilité réflexe exagérée): le sommeil ne le repose pas; le malade s'éveille avec des douleurs dans les testicules. Il est maintenant porté à se masturber plus souvent qu'autrefois. Il a peur de l'onanisme. Il espère que sa vie sexuelle pourra encore être ramenée dans les voies normales. Il pense à l'avenir; il a même déjà noué une liaison avec une demoiselle qui lui est sympathique, et l'idée de l'avoir comme épouse lui est agréable.

Depuis cinq jours il s'est abstenu de l'onanisme, mais il ne croit pas qu'il serait capable d'y renoncer par sa propre force. Ces temps derniers, il était très abattu, n'avait plus envie de travailler, se sentait las de la vie.

Le malade est grand, vigoureux, bien bâti, très barbu. Le crâne et le squelette sont normaux.

Réflexes profonds très accentués, pupilles plus larges que la moyenne, égales, réagissant très promptement. Carotides de calibre égal. _Hyperæsthesia urethræ_. Les cordons spermatiques et le testicule ne sont pas sensibles; les parties génitales sont tout à fait normales.

On rassure le malade; on le console par l'espoir d'un avenir heureux à la condition qu'il renonce à l'onanisme et qu'il reporte son sentiment actuel pour son propre sexe vers les femmes.

Ordonnance: demi-bains (24--20° R.), antipyrine, 1 gr. _pro die_; le soir 4 grammes de bromure de potassium.

13 décembre. Le malade vient tout effrayé et troublé à la consultation, disant qu'il ne pourra par sa propre force résister à l'onanisme; il prie qu'on l'aide.

Un essai d'hypnose plonge la malade dans un profond engourdissement.

Il reçoit les suggestions suivantes:

1º Je ne puis, ne dois et ne veux plus faire de l'onanisme;

2º J'ai en horreur l'amour pour mon propre sexe et je ne trouverai plus beau aucun homme;

3º Je veux guérir et je guérirai; j'aimerai une brave femme, je serai heureux et je la rendrai heureuse.

14 décembre. Le malade, en se promenant, a vu un bel homme et s'est senti puissamment attiré vers celui-ci.

À partir de ce moment, tous les deux jours, séances hypnotiques avec les suggestions sus-indiquées. Le 18 décembre, (quatrième séance) on réussit à obtenir le somnambulisme. L'impulsion à l'onanisme et l'intérêt pour les individus masculins diminuent.

Dans la huitième séance, on ajoute aux suggestions sus-mentionnées celle de la «puissance complète». Le malade se sent moralement relevé et physiquement renforcé. La névralgie des testicules a disparu. Il trouve qu'il est maintenant au zéro du sentiment sexuel.

Il croit être débarrassé de la masturbation et de l'inversion sexuelle.

Après la onzième séance, il déclare n'avoir plus besoin des séances médicales. Il veut rentrer chez, lui et épouser une fille. Il se sent tout à fait bien portant et puissant. Le malade est renvoyé au commencement du mois de janvier 1890.

En mars 1890, le malade m'écrit: «J'ai eu depuis encore quelquefois besoin de rassembler toutes mes forces morales pour combattre mon ancienne habitude et Dieu merci! j'ai réussi à me délivrer de ce mal. Plusieurs fois déjà j'ai pu accomplir le coït et j'y ai éprouvé un plaisir assez sérieux. Je compte avec tranquillité sur l'avènement d'un avenir heureux.»

OBSERVATION 135. (_Inversion sexuelle acquise. Amélioration notable par le traitement hypnotique._)--M. P..., né en 1803, employé d'un établissement industriel, est issu d'une famille de patriciens très considérée en Allemagne centrale, famille dans laquelle la nervosité et les maladies mentales étaient fréquentes.

L'aïeul du côté paternel et sa soeur sont morts aliénés, la grand'mère est morte d'apoplexie, le frère du père est mort fou, la fille de ce dernier a péri d'une tuberculose cérébrale; le frère de la mère s'est suicidé dans un accès de folie. Le père du malade est très nerveux; un frère aîné est gravement atteint de neurasthénie compliquée d'anomalie de la _vita sexualis_; un autre frère est l'objet de l'observation 118 de la sixième édition de la _Psychopathia sexualis_, un troisième frère a une conduite excentrique et aurait, dit-on, des monomanies; une soeur souffre de crampes, une autre soeur est morte en bas âge de convulsions.

Le malade est taré, car dès sa première jeunesse, il était très bizarre, irritable, emporté; il faisait à son entourage l'impression d'un individu anormal.

De très bonne heure, la _vita sexualis_ se manifesta chez lui violemment, il est venu à l'onanisme sans y être entraîné. À partir de l'âge de seize ans, ce garçon, très développé pour son âge, fréquentait les bordels de la capitale, profitant de ses sorties du dimanche et des jours de fêtes. Il faisait le coït avec plaisir, et pendant les jours de la semaine, il se satisfaisait par l'onanisme. À partir de l'âge de vingt ans, le malade, devenu indépendant, fit des excès avec des prostituées; il fut à la suite atteint de _neurasthenia sexualis_, devint relativement impuissant, et ne trouva plus de satisfaction dans le coït, à cause de sa faiblesse d'érection et de l'_ejaculatio præcox_. Son _libido sexualis_ devint plus puissant que jamais; il le satisfaisait par l'onanisme. Au commencement de l'année 1888, le malade fit la connaissance d'un jeune homme.

«Par sa figure agréable, ses manières câlines et les belles formes extérieures de son corps, il s'acquit toute mon affection. J'avais le désir de lui adresser la parole et je me réjouissais d'avance du moment où je pourrais le voir, j'étais tout à fait amoureux de lui. Avec cette passion s'éteignit mon amour pour les femmes. Cet homme pouvait m'exciter à un tel point que pendant des minutes, je sentais ma mémoire s'évanouir et que je ne pouvais que balbutier.

«Bientôt après, je fis la connaissance d'un monsieur qui m'était sympathique aussi et qui devait avoir une influence décisive sur le reste de ma vie. Il était homosexuel. Je lui avouai que je n'éprouvais plus que du dégoût pour le sexe féminin et que je me sentais attiré vers l'homme.

«Un jour que je demandais à mon camarade comment il s'y prenait pour amener des soldats à se livrer à lui, il me répondit que la principale chose était d'avoir de l'aplomb et qu'alors on pouvait faire marcher n'importe qui. Vers la fin de 1888, me rappelant ce conseil, je me rapprochai d'un brosseur d'officier qui m'avait puissamment excité, bien que jamais aucune éjaculation n'en eût résulté. Voyant que ce soldat ne voulait pas se livrer, je n'insistai plus auprès de lui. _Alium quondam militem in cubiculum allectum rogavi ut, veste exuta, mecum in lectum concumberet. Rogatus fecit quæ volui et alter alterius penem trivit_.

«Bien qu'après ce succès heureux j'aie encore abusé de beaucoup de gens, je n'étais pour ainsi dire amoureux que d'un seul. C'était un très joli garçon de dix-sept ans. Sa voix me semblait si caressante, ses manières étaient si convenablement tendres, qu'aujourd'hui encore je ne puis l'oublier. Dans mes rêves je ne m'occupais que de beaux jeunes gens et souvent ma sensualité réveillée m'empêchait de dormir des nuits entières».

Au commencement de l'année 1889, les manières du malade éveillèrent des soupçons d'amour homosexuel. Une dénonciation dont il était menacé, le déprima profondément et il songea à se suicider. Sur le conseil du médecin de la famille, il partit pour la capitale. Comme le malade était incapable de renoncer par sa propre volonté à ses goûts habituels, on commença à lui appliquer le traitement hypnotique. On n'obtint qu'un léger engourdissement qui n'eut qu'un succès minime, étant données les séductions des anciens amants dans la proximité desquels le malade se trouvait.

À cette époque, il ne manquait pas encore de principes moraux solides. La situation s'améliora grâce à l'idée de sa famille désolée, et par la crainte d'une poursuite judiciaire dont il était sérieusement menacé.

Le malade se décida à essayer de se soumettre au traitement de l'auteur de ce livre.

J'ai trouvé en lui un homme délicat, pâle, gravement neurasthénique, qui désespérait de son avenir, mais qui n'avait aucun stigmate extérieur de dégénérescence. Le malade reconnaissait qu'il se trouvait dans une fausse position et semblait vouloir faire tout son possible pour redevenir un homme honnête et convenable.

Il regrettait profondément sa perversion sexuelle qu'il jugeait comme morbide, mais qu'il croyait acquise. Il ne me cacha nullement qu'en présence de jeunes gens il n'était plus maître de lui et qu'il ne pouvait pas garantir non plus de pouvoir s'abstenir de l'onanisme auquel il était forcé d'avoir recours faute de mieux. Seule une volonté puissante pourrait par suggestion l'en préserver.

Son amour homosexuel a consisté jusqu'ici exclusivement en onanisme mutuel; l'érection ne se produit chez lui qu'au contact des hommes aimés; l'éjaculation a lieu très tôt, mais l'accolade seule ne suffit pas pour la provoquer. Il ne s'est pas senti dans un rôle sexuel particulier vis-à-vis de l'homme. Les parties génitales et les organes végétatifs sont normaux.

En dehors des dispositions pour un traitement _contra neurastheniam_, on a commencé, le 8 avril 1890, un traitement hypnotico-suggestif.

L'hypnose réussit facilement par le simple regard et la suggestion verbale. Après une demi-minute, le malade tomba dans un profond engourdissement avec attitude cataleptiforme des muscles. Le réveil eut lieu en lui suggérant qu'il se réveillerait en comptant jusqu'à trois. Parfois, on pouvait obtenir des suggestions post-hypnotiques. Les suggestions intra-hypnotiques avaient pour sujet:

1º Défense de s'onaniser;

2º Ordre formel de considérer l'amour homosexuel comme méprisable, dégoûtant et impossible;

3º Ordre de ne trouver de beauté que chez les dames, de s'approcher d'elles, de rêver d'elles, de sentir du _libido_ et de l'érection à leur aspect.

Les séances ont eu lieu quotidiennement. Le 14 avril, le malade m'annonça avec contentement et une sorte de satisfaction morale qu'il a fait le coït avec plaisir et qu'il avait éjaculé tardivement.

Le 16, il se sentit exempt de tendances onanistes, attiré vers la femme et tout à fait indifférent envers les hommes. Il rêve de charmes féminins et a des rapports avec des femmes.

Le 1er mai, le malade paraît tout à fait normal sexuellement et il se sent comme tel. Il est devenu au physique un tout autre homme, plein de courage et de confiance en lui-même.

Il fait le coït normal avec une satisfaction parfaite et il se croit à l'abri de toute rechute.

Dans une lettre écrite plus tard M. P... dit:

«Ce qui n'est pas autrement remarquable, c'est que je suis toujours délivré de ces aberrations. La seule chose qui me rappelle encore cette période sombre, ce sont les rêves, rares il est vrai, de mon passé désolé que je n'ai pas le pouvoir de bannir et qui parfois occupent même agréablement mes pensées. Par ma propre volonté, je l'espère, je réussirai pourtant à m'en débarrasser bientôt tout à fait. Dans le cas où je redeviendrais faible, vos exhortations instantes, j'en suis sûr, feront que je résisterai avec énergie et que je ne succomberai point.»

Le 20 octobre 1890 P... m'écrivait:

«Je suis complètement guéri de l'onanisme et l'amour homosexuel ne trouve plus de sympathie en moi. Mais la puissance complète ne semble pas encore rétablie, bien que je vive avec un régime très réglé. Toutefois je me sens content.»

OBSERVATION 136. (_Inversion sexuelle acquise._)--Z..., fonctionnaire, trente-deux ans, né d'une mère hystéropathe. La mère de la mère souffrait également d'hystérie, et tous ses frères et soeurs avaient des maladies de nerfs. Un frère est uraniste. Z... était faiblement doué d'esprit; il apprenait difficilement. En dehors de la scarlatine, il n'eut pas de maladies d'enfance. À treize ans, il fut amené par des camarades de pensionnat à pratiquer l'onanisme. Il était sexuellement hyperesthésique; il commença à l'âge de dix-sept ans à faire le coït qu'il pratiquait avec plaisir et puissance complète. À l'âge de vingt-six ans, mariage par raison d'argent et pour sa position sociale. Le ménage fut malheureux. Après un ans, Mme Z..., à la suite d'une maladie utérine très grave, devint incapable de supporter le coït. Z... satisfaisait ses grands besoins avec d'autres femmes et, faute de mieux, par la masturbation. Il s'adonna, en outre, à la passion du jeu, mena une vie tout à fait dissolue, devint gravement neurasthénique et essaya de ranimer ses nerfs usés en buvant de grandes quantités de vin et de cognac. À ses malaises essentiellement cérébrasthéniques se joignirent alors des crises de rire et de pleurs; il devint très émotif. Son _libido nimia_ subsistait toujours sans être diminué. Par suite du dégoût qu'il avait toujours eu des prostituées et de la crainte des maladies, il ne se satisfaisait qu'exceptionnellement par le coït. Dans la plupart des cas, il se soulageait par l'onanisme.

Il y a quatre ans, il s'aperçut d'un affaiblissement progressif de l'érection et de la diminution du _libido_ pour la femme. Il commença à se sentir attiré vers les hommes, et les scènes de ses rêves érotiques n'avaient plus pour objet la femme mais des individus masculins.

Il y a trois ans, comme un garçon de bain le massait, il fut très excité sexuellement (le domestique avait aussi de l'érection, ce qui frappa l'attention du malade). Il ne put pas se retenir de se serrer contre le garçon, de l'embrasser et de se faire masturber par lui, ce que celui-ci fit volontiers. À partir de ce moment ce genre de satisfaction sexuelle fut le seul qui lui convint. La femme lui est devenue tout à fait indifférente. Il ne courait qu'après les hommes. _Cum talibus masturbationem mutuam fecit, concupivit cum iis dormire._ Il abhorrait la pédérastie. Il se sentait tout à fait heureux, quand une lettre anonyme (datée du mois d'août 1889) qui l'engageait à être prudent, le ramena à la conscience de sa situation. Il fut profondément bouleversé, eut des attaques hystériques, fut complètement déprimé, eut honte devant les autres hommes, se sentit comme un paria dans la société, médita un suicide, s'ouvrit à un prêtre qui le rassura. Il tomba ensuite dans les idées religieuses, voulut entre autres entrer dans un couvent par pénitence et pour se guérir de ses aberrations sexuelles. En proie à cet état d'esprit, le malade tomba par hasard sur mon livre _Psychopathia sexualis_. Il fut épouvanté, honteux, mais il trouva une consolation dans l'idée qu'il devait être malade. Sa première idée fut de se réhabiliter sexuellement devant lui-même. Il surmonta toute son aversion, essaya le coït dans un bordel, ne réussit pas d'abord par suite de sa trop grande excitation, mais finit par remporter un succès.

Comme ses sentiments d'inversion sexuelle ne disparaissaient pas, bien qu'il s'efforçât de les refouler par toutes sortes de moyens possibles, il vint me trouver et me demander des soins médicaux. Il se sentait, dit-il, affreusement malheureux, près du désespoir et du suicide. Il voyait devant lui l'abîme et il voudrait être sauvé à tout prix.

Sa confession fut interrompue à plusieurs reprises par de violents accès hystériques. Des affirmations rassurantes, l'espoir du salut le calmèrent.

Au point de vue physique, la malade a le front un peu fuyant; pas d'autres stigmates de dégénérescence. L'irritation spinale, les réflexes profonds exagérés, la congestion de la tête, indiquaient la neurasthénie. Du côté des parties génitales point d'anomalies, mais l'_urethra_ était hyperesthésié. Sa mine était troublée, son maintien relâché; vie psychique désordonnée et sans aucune consistance.

Ordonnance: demi-bains, frictions, antipyrine, bromure. Interdiction de s'onaniser, d'avoir des rapports avec des hommes; interdiction d'avoir des pensées libidineuses portant sur des hommes.

Le malade revient après quelques jours et se plaint qu'il n'est pas assez fort pour exécuter ce programme. Sa volonté est trop faible. Étant donnée cette situation précaire, il n'y a que la suggestion hypnotique qui puisse porter remède.

_Suggestions_: 1º Je déteste l'onanisme, je ne puis et ne veux plus me masturber.

2º Je trouve le penchant pour l'homme dégoûtant, détestable. Jamais je ne trouverai plus l'homme ni beau, ni désirable.

3º Je trouve que seule la femme est désirable. Je ferai le coït avec plaisir et avec puissance, une fois par semaine.

Le malade accepte ces suggestions et les répète d'une voix balbutiante.

Les séances ont lieu tous les deux jours. À partir du 15 on réussit à obtenir l'état somnambulique avec suggestions posthypnotiques à volonté. Le malade reprend une certaine solidité morale et se rétablit au physique, mais des malaises cérébrasthéniques le tourmentent encore; parfois il a encore des rêves d'hommes pendant la nuit, et à l'état de veille des penchants vers l'homme, ce qui le déprime.

Le traitement dure jusqu'au 21 septembre. Résultat: le malade est guéri de l'onanisme; il n'est plus excité par les hommes mais bien par les femmes. Coït normal tous les huit jours. Les malaises hystériques ont disparu; les malaises neurasthéniques sont très atténués.

Le 6 octobre, le malade m'annonce par lettre qu'il se porte bien, et me remercie en paroles émues de l'avoir «sauvé d'un abîme profond». Il se sent rendu à une nouvelle vie.

Le 9 décembre 1889, le malade revient pour être soumis de nouveau à mon traitement. Il a eu, ces temps derniers, deux fois des rêves érotiques d'hommes, mais à l'état de veille il n'a éprouvé aucun penchant pour l'homme, il a pu aussi résister à la tentation de se masturber, bien que vivant seul à la campagne il n'eût pas d'occasions de faire le coït. Il a plus que de l'inclination pour l'autre sexe, et ordinairement il ne rêve que de personnes féminines; rentré dans la capitale, il a fait le coït et en a éprouvé du plaisir. Le malade se sent réhabilité moralement, presque débarrassé des malaises neurasthéniques, et déclare, après trois nouvelles séances hypnotiques, que maintenant il se croit tout à fait guéri et à l'abri de toute rechute. Toutefois une rechute a eu lieu au mois de septembre 1890. Le malade, après un surmenage physique dans un voyage à travers de hautes montagnes et une série d'émotions morales, et de plus par manque d'occasions de faire le coït, était redevenu neurasthénique.

Il eut de nouveau des rêves d'hommes, se sentit attiré vers des hommes sympathiques. Il se masturba plusieurs fois et n'éprouva plus de vrai plaisir lorsque, rentré dans la ville, il fit le coït. Du reste, par un traitement antineurasthénique et une seule hypnose, on réussit vite à rétablir sa santé et à rendre sa conduite normale.

Au cours des années 1890 et 1891, le malade eut encore par-ci par là des tendances à l'inversion sexuelle et des rêves dans ce sens, mais seulement lorsque, à la suite d'émotions morales ou d'excès, la névrose se manifestait de nouveau. Dans ces moments, le coït ne lui procurait plus de satisfaction. Le malade s'est vu alors dans la nécessité de faire rétablir l'équilibre par quelques séances hypnotiques, ce qui a toujours facilement réussi.

À la fin de l'année 1891, le malade déclare avec satisfaction que depuis son traitement il a su se maintenir à l'abri de la masturbation et des rapports homosexuels, et que sa confiance en lui-même, de même que son estime de lui-même, s'est consolidée de nouveau.

Quant aux autres cas d'inversion acquise, guéris par l'emploi de la suggestion hypnotique, consulter Wetterstrand, _Der Hypnotismus und seine Anwendung in der praktischen Medicin_, 1891, p. 52; Bernheim _Hypnotisme_, Paris, 1891, etc., p. 38.

Les faits que nous venons de citer et qui montrent le succès de la suggestion hypnotique en présence des cas d'inversion sexuelle acquise, font supposer qu'il est possible de porter secours aussi aux malheureux qui sont atteints d'inversion sexuelle congénitale.

Bien entendu, la situation dans ces derniers cas est tout autre, en tant qu'il s'agit de combattre une anomalie congénitale, de détruire une existence psycho-sexuelle morbide pour en créer à sa place une nouvelle qui soit saine. Cet effet paraît _a priori_ impossible à obtenir, du moins chez l'uraniste prononcé. Mais, ce qui est en apparence impossible, devient possible par l'emploi d'artifices; cela ressort du cas de Schrenck-Notzing que nous trouverons plus loin. Il dépasse de beaucoup le cas que j'ai rapporté et dans lequel du moins la désuggestion des sentiments homosexuels a réussi avec l'emploi de l'hypnose.

Une observation analogue est rapportée par Ladame (voir plus loin).

Les conditions sont de beaucoup plus favorables chez l'hermaphrodite psycho-sexuel, chez qui on peut du moins renforcer par la suggestion et faire prévaloir les éléments et le sentiment hétérosexuel qui existent chez l'individu malade.

OBSERVATION 137.--Je suis enfant illégitime, né en 1858. Ce n'est que tard, en suivant les traces obscures de mon origine, que j'ai pu avoir des renseignements sur l'individualité de mes parents. Ces renseignements, malheureusement, sont très incomplets. Mon père et ma mère étaient cousins. Mon père est mort il y a trois ans; il s'était marié avec une autre femme et avait plusieurs enfants qui, autant que je sais, sont bien portants.

Je ne crois pas que mon père ait eu de l'inversion sexuelle. Étant enfant, je l'ai vu souvent sans me douter que c'était mon père. Il avait un aspect vigoureux et viril. D'ailleurs, on dit qu'à l'époque de ma naissance ou auparavant, il aurait eu une maladie vénérienne.

J'ai vu plusieurs fois ma mère dans la rue, mais j'ignorais alors que c'était ma mère. Elle devait avoir environ vingt-quatre ans, lorsque je suis venu au monde. Elle était de grande taille, de mouvements brusques et énergiques et d'un caractère résolu. On dit qu'à l'époque de ma naissance elle a beaucoup voyagé, déguisée en homme, qu'elle a porté les cheveux courts, fumé de longues pipes et en général qu'elle s'est fait remarquer alors par ses allures excentriques. Elle possédait une excellente instruction, avait été belle dans sa jeunesse; elle est morte sans avoir été jamais mariée et a laissé une fortune considérable.

Tout cela permettrait, le cas donné, de conclure à des penchants homosexuels ou du moins à l'existence d'anomalies. Ma mère a, plusieurs années avant ma naissance, donné le jour à une fille. Cette soeur que je n'ai jamais connue, s'est mariée très jeune; mais elle s'est empoisonnée après quelques années de mariage, pour des raisons que j'ignore encore.

J'ai 1 m. 70 de taille; 0 m. 92 de tour; le tour de mes reins est de 1 m. 02; je crois donc avoir le bassin un peu fortement développé. Le pannicule graisseux a été très développé chez moi de tout temps. La charpente osseuse est vigoureuse. La musculature est bien faite, mais pas assez développée, peut-être faute d'exercice ou peut-être sous l'influence de l'onanisme que j'ai pratiqué de bonne heure et avec persévérance: de sorte que je parais plus fort que je ne le suis. Le système pileux, les cheveux et la barbe sont normaux. Les poils des parties génitales sont quelque peu clairsemés. Le reste du corps est presque glabre. Tout mon extérieur a un caractère tout à fait viril. La démarche, le maintien, la voix, sont d'un homme complet, et d'autres uranistes m'ont souvent dit qu'ils ne se doutaient pas du tout de ma passion. J'ai servi dans l'armée et j'ai toujours pris plaisir aux exercices du cavalier, monter à cheval, faire de l'escrime, nager, etc.

Ma première éducation a été dirigée par un prêtre. Je n'avais guère de camarades de jeu pour ainsi dire. La vie de famille de mes parents d'adoption était irréprochable. Au mois d'octobre 1871, on m'a mis en pension. Là, j'ai commis les premiers actes pervers sur lesquels j'aurai à revenir en détail dans l'historique de ma vie sexuelle.

J'ai fait mes classes au lycée, puis mon service militaire comme volontaire d'un an; j'ai étudié ensuite la science forestière et je suis maintenant intendant d'un grand domaine. Je n'ai appris à parler qu'à l'âge de trois ans et ce fait a contribué à maintenir les gens dans la supposition que je suis hydrocéphale. À partir de l'époque où j'allai à l'école, mon développement intellectuel fut normal; j'apprenais même facilement, mais je n'ai jamais pu concentrer mon activité sur un point fixe. J'ai beaucoup de goût pour l'art et pour l'esthétique, mais aucun goût pour la musique. Dans mes premières années, j'avais le plus mauvais caractère qu'on puisse imaginer. Il a changé complètement au cours de ces derniers douze ans, sans que j'en puisse indiquer la cause. Aujourd'hui rien ne m'est plus haïssable que le mensonge et je ne dis plus rien de contraire à la vérité, pas même en plaisantant. Dans les affaires d'argent je suis devenu très économe, sans être pour cela avare.

Bref, aujourd'hui je ne pense qu'en rougissant à mon passé et je ne me considérerai à juste titre comme un parfait galant homme, que lorsque je pourrai être délivré de ma malheureuse perversion ou perversité sexuelle. J'ai bon coeur, toujours prêt à faire le bien dans la mesure de mes moyens, de caractère gai pour la plupart du temps; je suis un homme bien vu dans la société. Je n'ai aucune trace de cette irascibilité nerveuse qu'on remarque si souvent chez mes compagnons de souffrance. Je ne manque pas non plus de bravoure personnelle. Rien dans les premières phases de mon développement n'indique une anomalie. Il est vrai qu'étant encore enfant j'aimais à être au lit et à me coucher sur le ventre; je me suis, dans cette position, le matin, frotté avec plaisir le ventre contre le lit, ce qui a souvent fait rire mes parents adoptifs. Mais je ne me rappelle pas avoir ressenti de sensations voluptueuses par ces mouvements. Je n'ai jamais recherché particulièrement la camaraderie des petites filles et je n'ai jamais joué aux poupées. De très bonne heure, j'entendis parler des choses sexuelles. Mais en écoutant ce genre de conversation, je ne pensais à rien. Même dans la vie de mes rêves, il n'y avait alors rien qui touchât aux choses sexuelles. Il n'en était pas non plus question dans mes relations avec les garçons de mon âge. Je crois pouvoir affirmer que ma _vita sexualis_ ne s'est éveillée qu'à l'âge de treize ans, au pensionnat, après avoir été entraîné par un camarade à l'onanisme mutuel. L'éjaculation ne se produisit pas encore; la première n'eut lieu qu'un an plus tard. Malgré cela, je me livrai avec passion au vice de l'onanisme. Mais à cette époque se manifestèrent déjà les premiers symptômes d'un penchant homosexuel. Des jeunes gens vigoureux, des débardeurs de la halle, des ouvriers, des soldats apparurent dans mes rêves, et l'évocation de leur image jouait un rôle pendant la masturbation. En même temps, il se manifesta une première inclination à la pédérastie, notamment à la pédérastie passive. Jusqu'à l'âge de quatorze ans j'ai fait souvent avec mon séducteur des essais de pédérastie mutuelle sans que l'on ait réussi à accomplir une _immissio_. Parallèlement à ces tendances, il existait encore un penchant faible pour le sexe féminin. Environ six mois après la première masturbation, j'allai une fois chez une _puella publica_, mais je n'eus ni éjaculation ni volupté particulière. Plus tard j'ai fait jusqu'à l'âge de dix-neuf ans six fois le coït dans des maisons publiques. L'érection et l'éjaculation se produisaient promptement, mais sans me procurer une grande volupté. L'onanisme, surtout pratiqué mutuellement, m'était au moins aussi agréable que le coït. Je n'ai jamais eu ce qu'on appelle un «amour de lycéen». Il y a dix ans, lorsque je me trouvais à la station balnéaire de H., je crus qu'il s'éveillait en moi de l'amour pour une dame d'une beauté extraordinaire qui appartenait à une grande famille; je me sentais bien près d'elle et je m'estimai heureux quand je constatai que mon amour était payé de retour. Aussi cette liaison me détourna pendant quelque temps de l'onanisme; seulement j'avais peur, par suite de l'onanisme pratiqué pendant des années, d'être affaibli et d'être incapable de remplir mes devoirs conjugaux. Quand nous fûmes ensuite séparés par la distance, mon affection se refroidit bien vite; je m'aperçus que je m'étais berné moi-même et, deux années plus tard, je pouvais apprendre sans la moindre jalousie, que cette dame s'était mariée. Mon penchant pour la femme--si jamais il avait existé--se refroidissait de plus en plus. Il y a deux ans et demi, étant allé avec des amis très virils dans une maison publique à H., je fis mon dernier coït. J'eus encore une érection, mais plus d'éjaculation. La femme m'est devenue indifférente; la prostituée qui se comporte avec effronterie, provoque mon indignation. J'aime la société des femmes spirituelles, surtout de celles qui sont déjà d'un certain âge, bien que dans la société je sois maladroit, gauche, et souvent même sans tact. Je n'ai jamais trouvé aucun charme aux formes du corps féminin.

Mais revenons à mes tendances perverses. Quand, à l'âge de quatorze ans, je suis venu à H..., j'ai perdu de vue mon amant, mon séducteur. Il avait quelques années de plus que moi, et il entra dans la carrière administrative à l'âge de dix-neuf ans, je l'ai rencontré pendant un voyage en chemin de fer. Nous avons interrompu notre voyage, pris une chambre commune et essayé de la pédérastie mutuelle; mais, à cause des douleurs, l'_immissio_ ne nous a pas réussi. Nous nous sommes satisfaits alors par l'onanisme mutuel. À H..., j'ai eu des rapports sexuels avec deux condisciples, mais ces rapports se bornaient à de fréquentes masturbations mutuelles, mes deux camarades ne voulant pas se prêter à la pédérastie. Dans la dernière année de mon séjour à H..., j'avais alors dix-neuf ans, j'eus encore des rapports avec un troisième ami en pratiquant de l'onanisme; mais nos relations étaient déjà plus intimes; nous nous déshabillions et faisions de la masturbation mutuelle au lit. Du mois d'octobre 1869 jusqu'au mois de juillet 1870, je n'eus pas d'amant. Je faisais de la masturbation solitaire. Quand la guerre éclata, je voulus me faire enrôler comme volontaire, mais on ne m'a pas pris. En même temps que moi se présenta au bureau d'enrôlement un ancien camarade d'école qui depuis était devenu un jeune homme d'une rare beauté. J'ai dû partager avec lui dans un hôtel trop rempli le même lit pendant une nuit. Bien qu'à l'époque de notre séjour à l'école nous n'eussions jamais eu de rapports sexuels l'un avec l'autre, il se montra favorable à mes assiduités et fit une tentative de pédérastie. Elle ne réussit pas non plus, à cause des douleurs; cependant pendant ces essais il y eut _ejaculatio ante anum meum_. Aujourd'hui encore je me rappelle de la sensation de volupté que j'ai éprouvée et qui dépassa toute mon attente. Après la guerre j'ai encore souvent rencontré cet ami, mais nos rapports se bornèrent alors aux procédés d'onanisme mutuel. Pendant les dix-huit années suivantes, je n'ai eu que deux fois l'occasion de pratiquer l'amour homosexuel. L'hiver de l'année 1879 je rencontrai dans un compartiment de chemin de fer un beau hussard. Je le décidai à coucher avec moi dans un hôtel. Plus tard il m'avoua avoir déjà pratiqué l'onanisme mutuel avec le fils du châtelain de sa commune. Je ne pus le décider à la pédérastie. Par contre je provoquai chez lui de l'éjaculation par la _receptio penis ejus in os meum_. Ce procédé ne m'a procuré aucune satisfaction, mais du dégoût. Je n'y suis jamais revenu depuis et je n'ai pas accepté non plus la _receptio penis mei in os alterius_. En 1887 j'ai fait, c'était encore en chemin de fer, la connaissance d'un matelot que je décidai à rester avec moi à l'hôtel. Il prétendit, il est vrai, n'avoir encore jamais fait de la pédérastie, mais il s'y montra tout de suite disposé; il était dans une excitation sensuelle manifeste, eut immédiatement de l'érection et accomplit l'acte avec une ardeur non dissimulée. C'était la première fois que la _pædicatio_ réussissait. J'eus, il est vrai, des douleurs atroces mais aussi une jouissance infinie.

Pendant mon séjour dans cette ville ma _vita sexualis_ a subi un changement radical. J'ai constaté avec quelle facilité on peut, soit pour de l'argent, soit par goût, trouver des gens qui se prêtent à nos penchants. De tristes expériences avec des escrocs ne me furent pas épargnées non plus. Jusqu'à la fin de l'année passée j'ai goûté abondamment au plaisir de l'amour homosexuel et surtout de la pédérastie passive; depuis je n'ai pratiqué que l'onanisme mutuel de peur de contracter une maladie vénérienne. Je n'ai jamais été pédéraste actif, d'abord pour la simple raison que je n'ai trouvé personne qui pût supporter la douleur qui en résulte.

Je cherche de préférence mes amants parmi les cavaliers, les marins, éventuellement parmi les ouvriers, surtout les bouchers et les forgerons. Les hommes robustes, à la figure colorée, m'attirent particulièrement. Les culottes de peau ordinaire des cavaliers ont pour moi un charme particulier. Je n'ai pas de prédilection ni pour les baisers ni pour d'autres accessoires. J'aime aussi les grandes mains dures et rendues calleuses par le travail.

Je ne veux pas laisser passer inaperçu que, dans certaines circonstances, j'ai un grand empire sur moi-même.

Étant intendant d'un grand domaine, j'habitais une grande maison. Mon valet était un jeune homme d'une rare beauté, qui avait fait son service militaire dans les hussards. Après avoir causé une fois vaguement de cette affaire avec lui et appris à cette occasion qu'il était inaccessible, j'ai habité pendant des années avec ce jeune homme, je me suis réjoui de sa beauté, mais je ne l'ai jamais touché. Je crois qu'il ignore encore aujourd'hui ma passion. De même j'ai fait il y a deux ans et demi à C... la connaissance d'un matelot qu'aujourd'hui encore, mes amis et moi, nous déclarons être le plus bel homme que nous ayons jamais vu. Après une absence de plus de deux années, ce marin se rendit, il y a quelques semaines, à mon invitation et me fit une visite. Je sus m'arranger de façon à ce que nous couchions dans la même chambre; je brûlais du désir de m'approcher de lui. Mais avant je le sondai par une conversation confidentielle et quand j'appris qu'il méprisait tout ce qui avait rapport à l'amour homosexuel, je ne pus me décider à essayer de nouveaux rapprochements. Pendant des semaines nous avons partagé la même chambre, je me suis toujours réjoui à la vue de son corps superbe (dans les premiers jours j'en étais même excité sexuellement); j'ai pris avec lui un bain romain afin de pouvoir regardé son corps nu, mais il n'a jamais rien su de ma passion. Aujourd'hui encore j'ai une liaison idéale et platonique avec ce jeune homme qui a une instruction bien supérieure à sa position sociale et un joli talent de poète.

Jusqu'à l'âge de trente-huit ans, je n'ai pas eu une idée nette de ma situation. Je croyais toujours que je m'étais désaccoutumé de la femme par suite de l'onanisme trop précoce et pratiqué depuis, continuellement et avec intensité; j'espérais toujours que, quand je rencontrerais «la vraie femme», j'abandonnerais l'onanisme et que je pourrais trouver du plaisir avec elle. Je n'ai connu mon état qu'après avoir fait la connaissance de compagnons de souffrance et de gens de ma tendance. Je fus d'abord épouvanté; plus tard, je me suis résigné en me disant que mon sort ne dépend pas de moi. Aussi n'ai-je plus fait d'efforts pour résister à la tentation.

Il y a deux ou trois semaines, votre livre _Psychopathia sexualis_ m'est tombé entre les mains. Cet ouvrage m'a fait une impression des plus profondes. Je l'ai d'abord lu avec un intérêt indubitablement lascif. La description de la formation des _mujerados_, par exemple, m'a beaucoup excité. L'idée qu'un jeune homme vigoureux soit émasculé de cette façon pour servir plus tard à la pédérastie de toute une tribu de peaux-rouges sauvages, vigoureux et sensuels, m'a tellement excité que, les deux jours suivants, je me suis masturbé cinq fois, toujours en rêvant que j'étais un de ces _mujerados_. Mais plus j'avançais dans la lecture du livre, plus j'en comprenais la portée sérieuse, morale, et plus j'ai pris en horreur mon état actuel. J'ai compris de mieux en mieux ce qu'il me faudrait faire pour amener, s'il en existe la moindre possibilité, un changement dans ma situation présente. Quand j'eus fini l'ouvrage, ma résolution était prise d'aller chercher remède chez l'auteur.

La lecture de l'ouvrage cité a eu sans doute un résultat. Depuis, je n'ai pratiqué que deux fois la masturbation solitaire, et deux fois avec des cavaliers. Dans ces quatre cas, j'ai eu bien moins de satisfaction qu'auparavant et j'ai toujours ce sentiment: «Ah! puisses-tu donc renoncer à tout cela!»

Néanmoins, je vous avoue que maintenant encore j'ai immédiatement des érections, quand je me trouve avec de beaux militaires.

Pour terminer, j'ajouterai encore que malgré, ou peut-être à cause de la fréquence de l'onanisme, je n'ai jamais eu de pollutions. L'éjaculation qui d'ailleurs ne consiste et n'a consisté habituellement qu'en quelques petites gouttelettes, ne se produit qu'après une friction d'une durée relativement longue.

Quand pour une raison ou pour une autre, je m'abstenais pendant longtemps de l'onanisme, l'éjaculation se produisait plus promptement et plus abondamment.

Il y a douze ans, Hansen a essayé, mais en vain, de m'hypnotiser.»

Au printemps de 1891 l'auteur de l'autobiographie précédente est venu me trouver, en me déclarant qu'il ne pouvait plus continuer cette existence et qu'il considérait le traitement hypnotique comme son dernier moyen de salut, ne se sentant pas lui-même la force nécessaire pour résister à son penchant funeste à l'onanisme et à la satisfaction sexuelle avec des personnes de son propre sexe. Il se sent comme un paria, un être contre nature, mis hors les lois de la nature et de la société, et se trouvant de plus en danger de tomber entre les mains des juges.

Il éprouve une horreur morale en accomplissant l'acte sexuel avec un individu masculin, et pourtant il se sent comme électrisé à la vue d'un beau troupier.

Depuis des années, il n'a plus la moindre sympathie, pas même morale, pour la femme.

La malade m'a paru, au point de vue physique et psychique, exactement tel qu'il s'est présenté dans son autobiographie.

J'ai pu constater que le crâne est un peu hydrocéphale et en même temps plagiocéphale.

Les essais d'hypnotisation se sont heurtés au commencement à des difficultés.

Ce n'est que par le moyen du Braid et en me servant d'un peu de chloroforme que j'ai pu obtenir, dans la troisième séance, un profond engourdissement.

À partir de ce moment, il suffisait de le faire regarder un objet brillant.

Les suggestions consistaient dans l'interdiction de la masturbation, dans la désuggestion des sentiments homosexuels, dans l'assurance que le malade prendrait goût à la femme et qu'il n'aurait plaisir et puissance que dans les rapports hétérosexuels.

Une seule fois il revint encore à la masturbation. Après la troisième séance, le malade rêva de femmes.

Quand, après la quatorzième séance, le malade, appelé à sa maison, par d'importantes affaires, dut partir, il se déclara complètement débarrassé des tendances à la masturbation et à l'amour homosexuel: cependant, ajoutait-il, le penchant pour l'homme n'était pas encore tout à fait éteint.

Il éprouva de nouveau de l'intérêt pour le sexe féminin, et il espère en continuant le traitement se délivrer définitivement de son funeste état.

OBSERVATION 138. (_Hermaphrodisme psychique._)--M. V. P., vingt-cinq ans, célibataire, issu d'une famille nerveuse, a souffert de convulsions dans son enfance. Il s'en est rétabli, mais il est resté malingre, émotif et irascible. Il n'a pas eu de maladies graves. Avant l'âge de dix ans, la vie sexuelle s'est éveillée. Ses premiers souvenirs à ce sujet se rapportent à des sensations voluptueuses qu'il a éprouvées auprès des valets de la maison. Quand il fut plus âgé, il avait des rêves érotiques où il s'agissait de rapports avec des hommes. Au cirque il s'intéressait exclusivement aux artistes masculins.

Les jeunes gens vigoureux lui étaient les plus sympathiques de tous. Souvent il ne pouvait résister à l'envie de les enlacer et de les embrasser. Ces temps derniers, le simple frôlement d'un homme le remplissait de délices et lui donnait de l'éjaculation. Il a jusqu'ici heureusement résisté à l'impulsion de nouer une liaison amoureuse avec un homme. Le malade est un hermaphrodite psychique, dans ce sens qu'il n'est pas insensible aux charmes féminins; mais il trouve l'homme plus beau que la femme. Jusqu'ici, à vrai dire, les nudités féminines ne lui ont jamais plu, et ce n'est qu'une fois qu'il aurait, d'après ses souvenirs, rêvé du coït avec une femme.

Ayant de grands besoins sexuels et ne voulant pas se commettre avec des hommes, il a toutefois commencé à l'âge de vingt ans à avoir des rapports sexuels avec des femmes. Jusque-là il s'est rarement livré à la masturbation manuelle, mais il a fait souvent de l'onanisme psychique; ce faisant, des images de beaux hommes planaient dans son imagination.

Il a fait le coït avec succès, mais sans plaisir et sans une véritable sensation de volupté. Par des circonstances particulières, il fut astreint à l'abstinence de sa vingt-deuxième à sa vingt-quatrième année. Il supporta péniblement cette abstinence, mais il se soulageait par-ci par-là par l'onanisme psychique.

Quand, il y un an, il trouva de nouveau l'occasion de faire le coït, il s'aperçut que son _libido_ pour la femme s'était affaibli, que l'érection était insuffisante et que l'éjaculation se produisait trop tôt. Finalement il renonça au coït. Alors il se manifesta chez lui du _libido_ pour l'homme.

Étant donnée la faiblesse irritable de son centre d'éjaculation, le seul contact des hommes sympathiques suffisait pour provoquer chez lui un écoulement de sperme.

Le malade est fils unique. Des raisons de famille exigent qu'il conclue un mariage. Il a, à juste titre, des scrupules; il se croit impuissant «imaginatif», et demande conseil et remède.

Il sait bien qu'il faudrait lui enlever ses penchants pour l'homme; c'est le seul moyen de le secourir.

Il est d'un extérieur tout à fait viril. Le crâne est légèrement hydrocéphale. Barbe richement développée, parties génitales normales. Le réflexe crémastérien ne peut pas être provoqué. Aucun symptôme de neurasthénie. OEil névropathique. Pollutions rares. Érections seulement en présence des hommes sympathiques.

Le 16 juillet 1889, on a commencé à faire de l'hypnose selon la méthode de Bernheim, afin d'agir sur lui par suggestion. Ce n'est qu'à la troisième séance, le 18, qu'on a obtenu un profond engourdissement.

_Suggestions:_ Vous n'avez plus d'affection pour l'homme. Seule la femme est belle et désirable. Vous aimerez une femme, vous l'épouserez, vous serez heureux, et vous la rendrez heureuse. Vous êtes tout à fait puissant. Vous le sentez déjà.

Le malade accepte toutes les suggestions dans l'hypnose qui est répétée chaque jour, mais qui ne dépasse jamais l'engourdissement. Le 22 juillet il annonce qu'il a fait le coït avec plaisir. Le garçon de l'hôtel où il demeure l'intéresse de moins en moins. Toutefois, il trouve toujours l'homme plus beau que la femme. Le 1er août on a dû interrompre le traitement. Résultat: puissance complète, indifférence totale pour le sexe masculin, et aussi pour le moment pour le sexe féminin.

Le même traitement a eu un succès décisif dans le cas suivant d'hermaphrodisme psychosoxuel que j'ai rapporté dans le T. 1, fascicule 2 de l'_Internat. Centralblatt für die Physiol. u. Pathol. der Harn und Sexualorgane_.

OBSERVATION 139.--Monsieur V. X., vingt-cinq ans, grand propriétaire, né d'un père névropathe et emporté. Le père dit-on, est sexuellement normal. La mère souffrait des nerfs, de même que ses deux soeurs. La mère de la mère était nerveuse, le père de la mère était un viveur et faisait des excès _in Venere_. Le malade est enfant unique et tient de la mère. Il fut dès sa naissance malingre, souffrit beaucoup de migraines; il était nerveux, il a supporté diverses maladies d'enfance et s'est livré, sans y être entraîné, à l'onanisme à partir de l'âge de quinze ans.

Il prétend n'avoir éprouvé d'inclination ni pour le sexe féminin, ni pour le masculin, jusqu'à l'âge de dix-sept ans; alors s'est éveillé en lui le penchant pour l'homme. Il est devenu amoureux d'un camarade. Celui-ci a répondu à son amour. Ils se sont enlacés, se sont embrassés et se sont masturbés mutuellement. À l'occasion le malade pratiquait le coït _inter femora viri_. Il abhorrait la pédérastie.

Ses rêves érotiques n'avaient pour objet que des hommes. Au théâtre et au cirque, il ne s'intéressait qu'aux sujets masculins. Son penchant le portait vers les gens d'environ vingt ans. Une belle taille plantureuse lui inspirait de la sympathie.

Quand ces conditions étaient remplies, peu lui importait à quelle classe de la société l'homme de sa prédilection appartenait. Dans ses rencontres sexuelles, il se sentait toujours dans le rôle masculin.

À partir de l'âge de dix-huit ans, le malade fut l'objet de vives préoccupations de la part de sa famille, car il avait noué une liaison amoureuse avec un garçon de café, s'était rendu ridicule par cette affaire et s'était laissé exploiter. On le fit rentrer à la maison. Il se commettait avec des valets et des cochers. Il y eut scandale. On l'envoya en voyage. À Londres il s'attira une affaire de chantage. Il réussit à regagner sa patrie.

Ces diverses expériences ne lui furent d'aucun enseignement et il manifesta de nouveau un penchant fatal pour les hommes. On m'a envoyé le malade pour que je le guérisse de son funeste penchant (décembre 1888). C'est un jeune homme bien portant, de grande taille, imposant, robuste; il est de conformation tout à fait virile, a les parties génitales fortes et bien développées. La démarche, la voix et le maintien sont tout à fait virils. Il n'a pas de passions viriles bien prononcées. Il fume peu et seulement des cigarettes, boit très peu, aime les sucreries, la musique, les beaux-arts, l'élégance, les fleurs, et se meut de préférence dans les cercles de femmes; il porte moustache, mais le reste de la figure est rasé. Sa mise n'a rien du gommeux. C'est un homme pâle, amolli, un flâneur et un propre à rien du grand monde, qu'il est difficile de sortir du lit avant l'heure de midi. Il prétend n'avoir jamais senti le caractère morbide de son penchant pour son propre sexe. Il croit que cette disposition est congénitale; il voudrait, assagi par de fâcheuses expériences, se délivrer de sa funeste perversion; mais il n'a guère confiance en sa force morale. Il a déjà essayé, mais alors il tombe toujours dans le vice de la masturbation qu'il trouve nuisible, car elle lui cause des malaises neurasthéniques (pas trop graves d'ailleurs). Il n'y a pas chez lui de défectuosités morales. L'intelligence est un peu au-dessous de la moyenne. Il a une éducation soignée et des manières aristocratiques. L'oeil un peu névropathique dénote la constitution nerveuse de l'individu. Le malade n'est pas un uraniste complet et condamné. Il a des sentiments hétérosexuels, mais ses émotions sensuelles pour le beau sexe ne se manifestent que rarement et à un degré très faible. À l'âge de dix-neuf ans, il fut pour la première fois amené par des amis dans un lupanar. Il n'éprouva pas d'_horror feminæ_, il eut une érection suffisante et fit le coït avec quelque plaisir, mais sans cette volupté intense qu'il éprouve entre les bras d'un homme.

Depuis, dit le malade, il a encore coïté six fois, deux fois _sua sponte_. Il affirme qu'il en a toujours l'occasion, mais qu'il ne le fait que faute de mieux, quand l'impulsion sexuelle le tourmente trop; enfin que le coït ainsi que la masturbation lui servent de faible compensation pour remplacer l'amour homosexuel. Il a même déjà pensé à la possibilité de trouver une femme sympathique et de l'épouser. Il est vrai qu'il considérerait les rapports conjugaux et l'abstinence définitive des hommes comme des devoirs très durs.

Comme il y avait là des rudiments de sentiment hétérosexuel et que le cas ne pouvait être considéré comme désespéré, un essai thérapeutique me sembla opportun. Les indications étaient très claires, mais on ne pouvait compter sur la volonté de ce malade amolli, qui n'avait nullement la conscience nette de sa situation. Il était donc tout indiqué de chercher dans l'hypnose un appui pour l'influence morale du médecin. La réalisation de cet espoir paraissait douteuse, par suite du récit du malade que le fameux Hansen avait, à plusieurs reprises, mais en vain, essayé de l'hypnotiser.

Toutefois, il fallait répéter les essais, à cause des intérêts sociaux importants du malade. À mon grand étonnement, la méthode de Bernheim amena immédiatement un profond engourdissement avec possibilité de suggestion posthypnotique.

À la deuxième séance, le somnambulisme a été obtenu par un simple regard jeté sur le malade qui est suggestible dans tous les sens. On peut, en lui passant la main sur la peau, provoquer des contractures. Le réveil a lieu en comptant jusqu'à trois.

La malade a de l'amnésie, en dehors de l'hypnose, pour tout ce qui s'est passé pendant son état hypnotique. On l'hypnotise tous les deux ou trois jours pour lui faire des suggestions. On fait, en outre, un traitement moral et hydrothérapique.

Les suggestions faites pendant l'hypnose sont les suivantes:

1º Je déteste l'onanisme, car il rend malade et misérable;

2º Je n'ai plus d'affection pour l'homme, car l'amour pour un être masculin est contraire à la religion, à la nature et à la loi;

3º J'éprouve du penchant pour la femme, car la femme est un être aimable et désirable; elle est créée pour l'homme.

Dans les séances, la malade répète ces suggestions sur mon ordre.

Après la quatrième séance on est surpris de constater déjà que, dans les cercles où il est présenté, le malade commence à faire la cour aux dames. Peu de temps après, quand une célèbre cantatrice passe sur la scène, il est tout feu et flamme pour elle. Quelques jours plus tard, le malade s'informe de l'adresse d'un lupanar.

Toutefois, il cherche encore de préférence la compagnie des jeunes messieurs, mais, malgré une surveillance très étroite, on n'a pu constater rien de suspect à ce sujet.

17 février. Le malade demande la permission de faire le coït et il est très satisfait de son début avec une dame du demi-monde.

16 mars. Jusqu'ici hypnose environ deux fois par semaine. Par un seul regard, le malade est plongé dans un profond somnambulisme; sur mon ordre, il répète les suggestions; il est accessible à toute suggestion posthypnotique et, à l'état de veille, il ne se rappelle plus de l'influence qu'on a exercée sur lui pendant son état d'hypnose. À l'état hypnotique, il affirme être parfois tout à fait débarrassé de l'onanisme et des sentiments sexuels pour les hommes. Comme dans l'hypnose il donne toujours les mêmes réponses stéréotypées (par exemple, d'avoir à telle ou telle date fait la masturbation pour la dernière fois) et qu'il subit trop la volonté du médecin pour pouvoir mentir, ses affirmations méritent foi, d'autant plus qu'il a les apparences d'une santé florissante, qu'il est exempt de tout malaise neurasthénique, qu'il ne donne aucune inquiétude dans ses rapports avec les messieurs, et qu'il montre un caractère franc, libre et viril.

Comme il fait parfois le coït avec plaisir et en cédant à son libre penchant, et que les pollutions qu'il a quelquefois, ne sont provoquées que par des rêves érotiques concernant des personnes féminines, on ne peut plus douter de la transformation favorable de _sa vita sexualis_ et l'on peut supposer que les suggestions hypnotiques sont maintenant devenues des auto-suggestions directrices de la totalité de ses sentiments, de ses idées et de ses efforts. Le malade restera probablement toujours une _natura frigida_, mais il parle souvent de mariage, et de sa résolution, aussitôt qu'il aura trouvé une dame qui lui soit sympathique, de solliciter sa main. On cessa le traitement. (Observation personnelle. _International Centralblatt für die Physiol. u. Pathologie der Harn und Sexualorgane._ T. I.)

Au mois de juillet 1889, j'ai reçu une lettre du père qui m'annonce que son fils se porte bien et a une bonne conduite.

Le 24 mai 1890 j'ai rencontré par hasard mon ancien client dans un voyage. Son air de santé florissante me laissa supposer un état des plus favorables. Il me confessa qu'il trouvait encore certains hommes sympathiques, mais qu'il n'éprouvait plus aucune velléité amoureuse pour le sexe masculin. À l'occasion, il fait le coït avec des femmes, en éprouve un plaisir parfait, et il songe sérieusement à se marier.

Pour faire un essai, j'ai hypnotisé le malade selon la méthode que je lui avais appliquée autrefois et je lui demandai de répéter les ordres que je lui avais donnés.

Plongé dans un profond somnambulisme et avec la même intonation qu'autrefois, le malade me récita les suggestions qu'il avait reçues en décembre 1888. C'est, en tout cas, un exemple de la durée et de la puissance de la suggestion posthypnotique.

Le traitement par suggestion hypnotique eut un succès complet dans les cas suivants.

OBSERVATION 140. (_Hermaphrodisme psychique. Amélioration par le traitement hypnotique_).--M. de K..., 23 ans, d'une grande famille, très bien doué intellectuellement, scrofuleux pendant son enfance, descend d'un père qui, dit-on, a été un viveur. Le frère du père avait la réputation d'être un inverti sexuel.

Le malade affirme que, déjà à l'âge de sept ans, il avait une inclination singulière pour les personnes du sexe masculin. C'étaient surtout les cochers et les laquais à moustaches qui l'enthousiasmaient à cette époque. Il éprouvait un sentiment de bonheur étrange quand il pouvait se frotter contre ces individus.

De bonne heure, le malade fut placé au corps des cadets, où il fut entraîné à l'onanisme mutuel et où il apprit la pratique de l'_imitatio coïtus inter femora viri_. À l'âge de dix-sept ans, il fit pour la première fois le coït avec une prostituée.

Il accomplit l'acte très bien, mais il n'eut pas le moindre plaisir, et il reconnut ou que ce genre de satisfaction n'était rien ou bien qu'il devait être autrement conformé que les autres jeunes gens.

Toutefois, il coïtait encore souvent, contracta une gonorrhée, après la guérison de laquelle il éprouva une aversion de plus en plus vive pour le sexe féminin; il pratiqua dorénavant le coït de plus en plus rarement et seulement dans les cas où, malgré son _libido_ très vif, il ne pouvait avoir des rapports avec des individus masculins. Son penchant pour les hommes devenait de plus en plus fort; c'étaient notamment les hommes adultes bien bâtis et autant que possible peu barbus qui avaient de l'attrait pour lui. Il aboutit aux excès les plus dégoûtants dans le sens du _coïtus buccalis_, et de la pédérastie active et passive.

Le malade lui-même avait grande honte d'une pareille dégradation; il essayait toujours de revenir dans la bonne voie en faisant le coït avec la femme, mais il dut se rendre à cette évidence désespérante que sa force normale était insuffisante, que le rapport avec la femme le laissait froid ou même lui répugnait, et que, à vrai dire, il était créé pour les rapports sexuels avec des personnes de son propre sexe. En effet, ses songes n'avaient jamais les femmes pour objet, mais toujours les hommes, et tel était déjà le cas à un âge où il n'avait pas encore la moindre idée de la différence des sexes.

Le malade vient à la consultation, car il a compris que le bonheur de toute sa vie est en jeu. Il a clairement reconnu le caractère immoral et antinaturel de son existence sexuelle. Il croit que sa situation n'est pas désespérée, puisqu'il n'abhorre pas la femme: il y a trois semaines encore, il a coïté avec une femme, il a réussi, bien qu'il n'ait éprouvé ni plaisir, ni satisfaction morale. Il ne met pas en doute qu'il soit en réalité créé pour l'amour du sexe masculin; mais à la suite d'une neurasthénie qui vient de se déclarer, il n'a plus, même dans l'acte sexuel avec l'homme, le plaisir qu'il éprouvait autrefois dans des circonstances analogues. Il a abandonné sa position d'officier de l'armée, parce que ses troupiers l'excitaient trop sexuellement, et qu'il craignait de se compromettre un jour.

Le malade n'a pas de stigmates de dégénérescence. Il a un extérieur tout à fait viril; les parties génitales sont normales. L'examen d'un spécimen du sperme a permis de constater des spermatozoïdes en abondance. Le pénis est grand, bien développé; le système pileux sur les parties génitales et sur le corps en général est très bien fourni. Le malade a des goûts virils, mais il n'a jamais trouvé plaisir ni à fumer ni à boire. Son oeil névropathique est la seule chose qu'on pourrait interpréter dans le sens d'une prédisposition nerveuse.

Il prétend que dans ses actes sexuels avec les hommes, il s'est la plupart du temps senti dans le rôle de l'homme, mais parfois aussi dans celui de la femme.

Une tentative d'hypnose a amené un engourdissement avec une attitude cataleptiforme des muscles; on l'utilise pour lui faire des suggestions appropriées à sa maladie.

Après la quatrième séance, il déclare avec satisfaction et étonnement à la fois, que les hommes le laissent froid. Il voudrait essayer sa bonne chance avec des femmes, mais il craint d'être impuissant.

Après la sixième séance, il essaie le coït _cum muliere_, sans y avoir été engagé. Son _libido_ fut très grand, mais _inter actum_ le _libido_ ainsi que l'érection l'abandonnèrent.

Après la neuvième séance, le malade interrompt le traitement, ses affaires l'ayant obligé de rentrer à la maison. Il est content en tant qu'il se sent indifférent vis-à-vis de l'homme, et capable de résister à toute tentation. Il a la conviction certaine qu'il ne retombera plus dans ses anciennes «vilenies». Mais à l'heure qu'il est, il ne sent pas non plus le moindre intérêt pour le sexe féminin.

OBSERVATION 141.--M. X..., trente et un ans, chimiste, issu d'une famille névropathique, était, dès son enfance, nerveux, émotif, peureux et sujet aux migraines. Il se rappelle nettement qu'étant tout petit garçon, il contemplait avec plaisir les ouvriers à demi nus dans l'atelier qui se trouvait en face de la maison paternelle et qu'il se sentait attiré vers eux. Quand on l'envoya en classe, il éprouva un sentiment analogue pour ses camarades. Sans y être incité, il arriva à l'âge de onze ans à faire de l'onanisme; pendant l'acte, il pensait toujours à ses camarades d'école. Plus tard, il eut des amitiés extatiques. Sa _vita sexualis_ est devenue toute-puissante. Devenu grand, il s'intéressa aussi aux femmes, mais le principal objet du ses désirs, c'étaient les hommes des classes élevées de la société. Il sentit l'anomalie de ce penchant, chercha des relations avec les _puellis_, fit plusieurs fois le coït, mais sans y éprouver un véritable agrément. Alors il s'égara de plus en plus dans la voie de l'inversion sexuelle: il pratiquait la masturbation mutuelle et le coït _inter femora viri_, se livrait à l'occasion aussi à la pédérastie passive, mais il y renonça bientôt car il n'en éprouvait que de la douleur.

Il affirme qu'il se sent tout à fait homme et qu'il n'a jamais eu de goûts féminins. Squelette, attitude tout à fait virils. Système pileux et barbe très abondants, parties génitales tout à fait normales. Point d'aversion pour le sexe féminin. À l'occasion, il fait le coït avec des _puellis_, mais sans en être satisfait. Le malade se sent très malheureux, reconnaît nettement sa fausse position, voudrait à tout prix être débarrassé de son penchant homosexuel et devenir capable de se marier. Ce serait terrible d'être toujours forcé de jouer la comédie. Dès le premier essai d'hypnotisation fait d'après la méthode de Bernheim, le malade est plongé dans un profond engourdissement. Il est très suggestible, reçoit les suggestions nécessaires, constate avec satisfaction, après la quatrième séance, que les individus masculins lui sont devenus tout à fait indifférents et qu'il commence à coïter avec plaisir, mais que dans son âme il ne se sent pas satisfait, étant donné qu'il est obligé d'avoir recours aux _puellæ publicæ_. Après la quatorzième séance, il déclare n'avoir plus besoin d'appui. Il est enthousiasmé d'une jeune dame et il a l'intention de l'épouser. Le malade a sollicité la main de cette dame, mais il a été éconduit. Bientôt après, il fit un voyage en Italie, et alors l'intérêt pour les hommes se réveilla de nouveau. Il eut une rechute et me demanda de reprendre le traitement. En peu de séances le _statu quo ante_ fut rétabli.

OBSERVATION 142. (_Hermaphrodisme psychique. Traitement par la suggestion hypnotique suivi de succès_). M. Z..., vingt ans, prétend être issu de grands-parents bien portants, de père sain, mais d'une mère nerveuse. Il est enfant unique et il a été gâté par sa mère. À l'âge de huit ans, il a été très excité sexuellement par un valet qui lui montrait des gravures pornographiques et son pénis.

À l'âge de douze ans, Z... devint amoureux de son corépétiteur. En s'endormant il eut la vision de cet homme tout nu. Il se sentit vis-à-vis de celui-ci dans la situation d'une femme; il s'extasiait à l'idée de pouvoir l'épouser un jour.

À l'âge de treize ans, à l'occasion d'une soirée dansante donnée à la maison, une jeune gouvernante excita son imagination, et à l'âge de quinze ans il tomba amoureux d'une jeune dame. Il est resté sensuellement très excitable, mais les années suivantes ce furent exclusivement les hommes sympathiques qui lui firent cette impression. Il ne pratiquait point la masturbation.

À l'âge de vingt ans, le malade est devenu neurasthénique _ex abstinentia_. Il essaya alors le coït, mais ne réussit pas. En revanche, il était saisi d'un puissant _libido_ quand, dans un hammam, il avait l'occasion de voir des _viri nudi_. L'un d'eux remarqua l'émotion du jeune homme, l'aborda, le masturba, ce qui lui causa un grand plaisir. Il se sentait puissamment attiré vers cet homme et se fit encore masturber par lui à plusieurs reprises. Entre temps il faisait des essais du coït avec les femmes, mais il remportait toujours un échec. Le malade en était profondément désolé; il consulta des médecins qui expliquèrent son impuissance par sa nervosité et qui étaient d'avis que cela s'arrangerait bientôt.

Jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, sa satisfaction sexuelle consistait à se faire masturber une fois par mois par l'homme aimé. C'est à cette époque qu'il se sentit pour la dernière fois attiré vers la femme. C'était une paysanne vierge. Elle se montra inaccessible à ses désirs. Comme son amant lui était devenu inaccessible aussi, le malade prit l'habitude de la masturbation solitaire. À la suite de ces pratiques, sa neurasthénie s'accentua de plus en plus. Il ne put pour cette raison terminer ses études; il évita les hommes, devint sombre, aboulique; il fit sans succès des cures dans divers établissements hydrothérapiques. Le malade vint me trouver vers la fin du mois de février 1890 pour me demander conseil au sujet de sa neurasthénie (cérébro-spinale) qui était grave et continue.

C'est un homme grand, svelte, de manières aristocratiques, d'allures nettement viriles, et d'apparence névropathique; lobes des oreilles grands et se confondant comme un cadre avec les joues. Les parties génitales sont tout à fait normales. Il présente les symptômes ordinaires d'une neurasthénie cérébro-spinale modérée. Il est très déprimé, se plaint que la vie lui paraît si peu agréable qu'il en est arrivé au _tædium vitæ_; il est péniblement affecté de son anomalie sexuelle, d'autant plus que sa famille insiste pour qu'il se marie.

Chez la femme il n'y a que l'âme qui l'intéresse et non le corps. Sexuellement il n'a d'affection que pour les hommes, et encore faut-il que ceux-ci soient du meilleur monde. Ses rêves n'ont jamais eu pour objet des individus de son propre sexe, mais toujours des personnes du sexe féminin. Dans ces rêves érotiques il s'est vu dans le rôle de la femme.

La puella la plus raffinée n'a jamais pu provoquer de l'érection ni du _libido_ chez lui.

Ses rapports sexuels avec les hommes ont consisté dans la masturbation passive ou mutuelle. Il ne s'est livré que rarement à l'auto-masturbation et quand il ne pouvait faire autrement. Depuis cinq mois il s'en est abstenu, depuis le mois d'août 1889 il n'a pas eu non plus de rapports sexuels avec des hommes.

Un essai d'hypnose selon la méthode de Bernheim n'a pas réussi. En passant plusieurs fois la main sur le front, on provoque de l'engourdissement avec catalepsie. Cette méthode est employée pour appliquer le traitement suggestif chez ce malade digne de pitié. L'état hypnotique reste toujours le même; il est impossible de l'amener au somnambulisme.

À la troisième séance le malade reçoit les suggestions: l'onanisme et l'amour du sexe masculin sont détestables; il faut trouver les femmes belles et rêver d'elles.

Après la sixième séance (10 mars), il se produit une évolution visible dans l'existence psychique du malade. Il devient plus calme, il se sent plus dégagé, rêve par-ci par-là de femmes, et plus d'hommes, trouve que ces derniers lui sont devenus tout à fait indifférents et m'annonce avec satisfaction qu'il n'a plus de velléités de masturbation. Il s'approche du beau sexe, mais il s'aperçoit que les femmes n'exercent pas sur lui la moindre force d'attraction.

Le 19 mars des affaires rappellent le malade chez lui, de sorte que le traitement a dû être interrompu.

Le 17 mai 1890 il revient au traitement. Il affirme qu'entre temps il ne s'est pas masturbé et qu'il a su résister à son penchant pour les hommes. Aussi n'a-t-il plus rêvé d'hommes, et deux fois même dans ses songes il s'est occupé de femmes, mais tout à fait platoniquement. Son asthénie cérébrale (_ex abstinentia_) s'est augmentée. Il souffre évidemment du manque d'une satisfaction morale et sensuelle de sa _vita sexualis_, puisque l'amour homosexuel et la masturbation lui sont devenus impossibles, et que, en même temps, il est aussi privé des rapports avec les femmes. Le malade en est péniblement affecté jusqu'au _tædium vitæ_.

On le soumet alors à un traitement antineurasthénique (hydro-électrothérapie) et on reprend le traitement hypnotique. Ce n'est qu'après une cure laborieuse de dix semaines que les malaises neurasthéniques disparaissent. Parallèlement il se produit un changement dans l'individualité psychique.

Le malade s'aperçoit avec satisfaction qu'il devient plus vigoureux et que la vie sexuelle ne joue plus chez lui un rôle dominant. Il est vrai qu'il se sent attiré plutôt vers l'homme que vers la femme, mais il résiste facilement aux désirs homosexuels. Le boudoir qu'il avait jusqu'ici se transforme en bureau de travail; au lieu de s'occuper de luxe, de toilette et de lectures frivoles, il court dans les forêts et sur les montagnes. À cause des dangers d'un échec, on laisse le malade prendre une initiative sur le terrain hétérosexuel.

Ce n'est que dans la quatorzième semaine de sa cure qu'il se met à l'épreuve. Il réussit brillamment. Il devient un homme gai, sain de corps et d'esprit; il nourrit les meilleures espérances pour son avenir et caresse même l'idée de se marier.

Il éprouve un plaisir croissant aux rapports sexuels normaux et a, à l'occasion, des rêves érotiques concernant des femmes; il ne rêve plus d'hommes.

Vers la fin du mois de septembre, la cure du malade est terminée. Il se sent tout à fait normal sous le rapport hétérosexuel; il est délivré de sa neurasthénie et il a des idées de mariage. Toutefois il avoue franchement qu'il entre encore en érection quand il voit un homme bien fait tout nu; mais il résiste avec facilité aux envies qui pourraient le prendre à ce propos; dans la vie des songes il a exclusivement des «relations avec la femme».

Au mois d'avril 1891 j'ai revu le malade qui se portait au mieux. Il croit que sa _vita sexualis_ est complètement assainie, en tant qu'il fait le coït régulièrement avec une parfaite puissance, qu'il ne rêve que de femmes et qu'il n'a jamais la moindre velléité de masturbation. Toutefois il me fait cet aveu intéressant que souvent _post coïtum_ il a encore passagèrement un «léger goût pour l'homme», mais qu'il lui est facile de le dompter. Il se croit rétabli pour toujours et nourrit le projet de se marier.

Le traitement par suggestion peut réussir aussi dans l'inversion sexuelle manifestement congénitale, ainsi que le prouvent les sujets traités par l'auteur et celui de Ladame où du moins on a réussi à désuggérer les sentiments homosexuels et à obtenir une neutralisation sexuelle très salutaire, étant donnés les dangers de la honte sociale et des poursuites judiciaires. Wetterstrand a même réussi à remplacer la tendance homosexuelle par des sentiments hétérosexuels avec puissance génitale. Ce cas est cité par von Schrenk (_op. cit._, observation 49). Des succès analogues ont été encore obtenus par Bernheim (cité par Schrenk: observation 51), Muller (cité par Schrenk: observation 53), Schrenk (_op. cit._, cas 66, 67). Ce dernier même a réussi dans des cas d'effémination (Schrenk, _op. cit._, cas 62 et 63).

Nous tenons à citer ici le premier de ces cas qui est pour ainsi dire un succès phénoménal et que l'auteur a pu personnellement suivre. D'ailleurs, ces succès décisifs et durables ne peuvent être obtenus que quand on peut pousser l'hypnose jusqu'au somnambulisme. Toutefois, il faut se mettre en garde contre les illusions.

OBSERVATION 143 (_Cas d'inversion sexuelle congénitale amélioré par suggestion hypnotique_).--R., fonctionnaire, vingt-huit ans, demanda, le 20 janvier 1880, des secours médicaux. Il est le frère du malade qui fait l'objet de l'observation 135 et par conséquent d'une famille très tarée. Vers la fin du traitement, il avoue être l'auteur de l'autobiographie qui a été insérée comme observation 83 dans la cinquième édition de ce livre et que nous allons tout d'abord reproduire ici:

«Mon anomalie consiste, pour le dire brièvement, en ce que, sous le rapport sexuel, je me sens tout à fait femme. Depuis ma première jeunesse, dans mes rêves et dans mes actes sexuels, j'ai eu devant les yeux uniquement des images d'êtres masculins et de parties génitales d'hommes. Jusqu'à ce que je sois devenu élève de l'Université, je n'y ai rien trouvé d'étrange. (Je n'ai jamais parlé à autrui de mes fantaisies et de mes rêves; je vivais, quand je fréquentais le lycée, très retiré, et j'étais très peu communicatif). Ce qui frappa mon attention, alors que j'étais étudiant de l'Université, c'est que les êtres féminins ne pouvaient m'inspirer le moindre intérêt. J'ai essayé plusieurs fois depuis, au lupanar et ailleurs, de faire le coït ou d'arriver au moins au coït, mais toujours en vain.

«Aussitôt que j'étais seul avec un être féminin dans une chambre, toute érection cessait immédiatement. J'ai pris d'abord ce phénomène pour de l'impuissance, et pourtant j'étais à cette époque si excité sexuellement qu'il me fallait me masturber plusieurs fois par jour pour pouvoir dormir.

«Mes sentiments pour le sexe masculin se sont développés bien autrement: ils sont devenus plus forts chaque année. Au commencement ils se manifestèrent par une amitié extrêmement romanesque pour certains personnages, sous la fenêtre desquels j'attendais la nuit des heures entières, que je cherchais par tous les moyens à rencontrer dans les rues, et dont je cherchais toujours à me rapprocher. J'écrivais à ces personnages les lettres les plus passionnées, mais je me gardais bien toutefois d'y déclarer trop clairement mes sentiments. Plus tard, dans la période qui suivit mes vingt ans, j'eus une conscience nette de la nature sensuelle de mes inclinations, surtout à la suite de la sensation voluptueuse que j'éprouvais aussitôt que je me trouvais en contact direct avec un de ces amis. C'étaient tous des hommes bien bâtis, aux cheveux foncés et aux yeux noirs. Je ne me suis jamais senti excité par des garçons et je ne comprends pas comment on peut avoir du goût pour la pédérastie proprement dite. À la même époque (entre ma vingt-deuxième et ma vingt-troisième année) le cercle des personnes que j'aimais, s'élargissait de plus en plus. À l'heure qu'il est, je ne peux pas voir dans la rue un bel homme sans concevoir le désir de le posséder. J'aime surtout les personnes de la basse classe dont les formes vigoureuses m'attirent: les soldats, les gendarmes, les cochers de tramway, etc.. en un mot, tout ce qui porte un uniforme. Si quelqu'un de ces gens répond à mon regard, je sens comme un frisson à travers tout mon corps. Je suis excité surtout le soir, et rien qu'en entendant le pas vigoureux d'un militaire, j'ai souvent des érections des plus violentes. C'est pour moi un plaisir particulier de suivre ces individus et de les contempler en marchant derrière eux. Aussitôt que j'apprends qu'ils sont mariés ou qu'ils se commettent avec des filles, mon émotion disparaît. Il y a quelques mois encore je pouvais maîtriser mes penchants et ils ne se faisaient pas remarquer directement. À cette époque, un soldat que je suivais, me sembla disposé à consentir à mes désirs; je l'abordai. Pour de l'argent, il fut prêt à tout. _Statim summa libidine affectus sum eum amplecti et osculari neque periculo videndi deterritus sum, quominus hæc facerem. Genitalia mea apprehendit manibus et statim ejaculatio evenit._ Cette rencontre me fit enfin comprendre le but de ma vie, but que je cherchais depuis si longtemps. Je savais que c'était là que mon naturel trouverait son bonheur et sa satisfaction; à partir de ce moment j'ai pris la résolution de faire tous mes efforts pour trouver un être que je puisse aimer et auquel je resterais attaché pour toujours. Je n'ai aucun remords de ma manière d'agir.

«Il est vrai que dans les moments de calme je sens très bien la grande différence qui existe entre ma façon de penser et les vues du monde; je connais naturellement aussi, étant jurisconsulte, les dangers d'une liaison telle que je la désire, mais tant que la totalité de ma nature n'aura pas changé, je ne saurais résister aux tentations qui me hantent. Malgré tout, je serais prêt à me soumettre à tout traitement pour sortir de mon état anormal.

«Je sens en femme, et je m'en rends compte, entre autres par le fait que toute représentation sensuelle ayant rapport à une femme me paraît pour ainsi dire forcée et même contre nature. Je suis certain aussi que mon estime pour une femme--je fréquente beaucoup la société des dames et je m'y trouve très bien--se convertirait en aversion dans le cas où j'apercevrais chez elle des inclinations sensuelles pour ma personne. Dans mes rêves et dans mes fantaisies érotiques concernant les hommes, je me figure toujours dans des positions telles que leur figure est tournée vers moi. _Maxima mihi esset voluptas, si vir robustus nudus me tanta vi amplecteretur, ut reniti non possem._ En général, je me vois dans ces positions dans un rôle tout à fait passif, et ce n'est qu'en faisant violence à mes sentiments que je pourrais m'imaginer dans une autre situation. Je suis d'une timidité vraiment féminine. Quelque grand que soit mon désir de m'approcher de tel ou tel individu, je fais des efforts aussi grands pour ne rien laisser percer de mon inclination. Des moustaches, un système pileux très développé, et même la crasse, me paraissent particulièrement attrayants. Inutile de dire qu'au point de vue social mon état me paraît tout à fait désespérant, et si je n'avais pas l'espoir de trouver un être qui me comprenne, je ne saurais guère supporter la vie. Je sens que les rapports sexuels avec l'homme sont l'unique moyen de combattre avec efficacité mon penchant pour l'onanisme. Bien que cela m'affecte beaucoup, je ne puis pas m'en passer longtemps, car autrement, ainsi que je l'ai déjà éprouvé par expérience, je serais encore plus affaibli par des pollutions nocturnes et par des érections qui dureraient des heures entières dans la journée.

«Jusqu'ici je n'ai aimé vraiment que deux hommes. Tous les deux étaient des officiers, de beaux hommes, de grand talent, sveltes et bien bâtis, bruns, avec des yeux noirs. J'ai fait la connaissance de l'un à l'Université. J'étais amoureux fou de lui; je souffrais beaucoup de son indifférence, je passais la moitié des nuits sous ses fenêtres, rien que pour être dans sa proximité. Quand il fut transféré dans une autre garnison, je fus désespéré.

«Peu après je fis la connaissance d'un autre officier qui ressemblait au premier, et qui m'a captivé dès le premier moment. Je cherchai par tous les moyens possibles à me rencontrer avec lui; je passais toute la journée dans la rue et dans les endroits où je pouvais espérer le voir. Je sentais me monter le sang au visage quand je l'apercevais à l'improviste. Quand je le voyais causer amicalement avec d'autres, je ne me sentais plus de jalousie. Quand j'étais assis à côté de lui, j'avais l'impulsion invincible de le toucher; je pouvais à peine cacher ma grande émotion, quand j'avais l'occasion de lui effleurer les _genua aut femora_. Cependant jamais je n'ai eu le courage de déclarer mes sentiments devant lui, car j'ai cru deviner dans ses manières qu'il ne les aurait pas compris ou pas partagés.

«J'ai vingt-sept ans, je suis de taille moyenne, bien fait; je passe pour être joli, j'ai la poitrine un peu étroite, de petites mains, de petits pieds et une voix grêle. Au point de vue intellectuel, je crois être bien doué, car j'ai passé brillamment mon examen de brevet; je sais plusieurs langues et je suis bon peintre.

«Dans mon métier je passe pour être travailleur et consciencieux. Les gens de ma connaissance me trouvent froid et singulier. Je ne fume pas, ne pratique aucun sport; je ne puis ni chanter, ni siffler. Ma démarche est un peu affectée, de même que mon langage. J'ai beaucoup de prédilection pour l'élégance, j'aime les bijoux, les sucreries, les parfums, et je vais de préférence dans la société des dames.»

On apprend encore par les notes prises par le Dr V. Schrenk sur la maladie de cet inverti, que les entraves sociales et légales d'un côté, l'impulsion violente pour son propre sexe de l'autre côté, ont provoqué dans l'âme du malade des luttes terribles qui ont fait de sa vie un supplice. C'est pour cette raison qu'il s'est confié à un médecin.

Le 22 janvier 1889, le malade fut soumis au traitement hypnotico-suggestif suivant la méthode de l'École de Nancy. Peu à peu on réussit à le mettre en somnambulisme.

Les suggestions lui ont été faites dans ce sens: indifférence et faculté de résistance vis-à-vis du sexe masculin, intérêt croissant pour les rapports avec la femme, interdiction de la masturbation, substitution des images féminines aux images masculines dans les rêves érotiques. Après quelques séances, les formes féminines commencent à plaire au malade. À la septième séance, on lui suggère de faire le coït et d'y réussir. Cette suggestion est suivie d'effet. Pendant les trois mois suivants, le malade se trouvant sous l'influence éducatrice des suggestions périodiques, est resté en possession complète d'un fonctionnement sexuel normal. Le 22 avril 1889, il y a rechute, par suite de la séduction d'un uraniste. Repentir et horreur dans la séance suivante. Comme expiation, coït avec une femme en présence du séducteur.

Le malade se plaint que le coït avec des femmes très inférieures comme éducation, ne satisfait pas son besoin esthétique. Il espère trouver cette satisfaction dans un mariage heureux. Il cesse le traitement, se fiance quelques semaines plus tard avec une amie d'enfance, se présente six mois après comme un heureux fiancé, et croit, par suite du bonheur qu'il éprouve avec sa fiancée, être à l'abri de toute rechute.

L'auteur assure que le traitement hypnotique n'a jamais d'effet nuisible secondaire. Étant donnée la lourde tare héréditaire du malade, il ne tranche pas la question de savoir si la guérison sera durable, mais il exprime la conviction que, dans le cas de récidive, la suggestion hypnotique ne manquerait pas de produire son effet comme la première fois.

Comme le succès incroyable de ce cas m'avait intéressé au plus haut degré, et que je m'intéressais encore davantage au cours que prendraient les choses après la guérison, je me suis adressé à l'auteur en lui demandant des renseignements sur l'état de santé de son ancien malade.

Avec la plus grande amabilité, M. le Dr V. Schrenk a mis à ma disposition la lettre suivante qu'il avait reçue au mois de janvier 1890.

«Par le traitement suggestif de M. le baron V. Schrenk, j'eus pour la première fois la faculté physique d'avoir des rapports sexuels avec une femme, ce qui, jusqu'ici ne m'avait pas réussi malgré des essais réitérés.

«Comme mon besoin esthétique ne pouvait être satisfait par des relations avec des prostituées, j'ai cru trouver mon salut réel dans un mariage. Une affection amicale ancienne pour une dame que je connais depuis mon enfance m'a fourni la meilleure occasion de conclure un mariage, d'autant plus qu'à cette époque je croyais que c'était elle qui serait le plus capable d'éveiller en moi des sentiments pour le sexe féminin, sentiments qui, jusque-là m'étaient totalement inconnus. Son être répond tellement à mes inclinations que je suis profondément convaincu de trouver aussi une complète satisfaction physique. Cette conviction n'a pas changé pendant les mois qui se sont écoulés depuis nos fiançailles.

«J'ai l'intention de me marier dans quatre semaines.

«En ce qui concerne mon attitude vis-à-vis du sexe masculin, ma force de résistance--c'est le résultat le plus positif et le plus constant du traitement--subsiste toujours au même degré. Tandis que, autrefois, il m'était impossible, en voyant par exemple un beau cocher de tramway, de résister à une excitation sexuelle intense au point de me forcer à quitter la voiture: aujourd'hui je peux rester sans aucune excitation sexuelle, même quand je me trouve avec mon ancien amant. Il faut ajouter toutefois que la fréquentation de ce dernier a toujours pour moi un certain attrait qui cependant ne peut être comparé à mon ancienne passion.

«D'autre part j'ai refusé, et sans que cela m'ait coûté beaucoup d'efforts, des offres réitérées d'entrer en rapports sexuels avec des hommes auxquels autrefois je n'aurais pu résister.

«Je puis affirmer que c'est plutôt par sentiment de pitié que je ne romps pas les relations avec mon ancien amant qui a conservé pour moi son affection passionnée.

«Ces relations me paraissent plutôt comme un devoir moral que comme un besoin intérieur.

«Depuis que le traitement médical a été terminé, je n'ai plus eu de rapports avec des prostituées. Cette circonstance, ainsi que les nombreuses lettres de mon ancien amant et ses tentatives de renouer l'ancienne liaison, peuvent être considérées comme la cause de ce que, dans l'intervalle de huit mois, je me suis laissé entraîner trois ou quatre fois dans nos entretiens à un rapport sexuel. Dans ces occasions, j'ai toujours conservé la conscience d'être parfaitement maître de moi-même, ce qui était contraire à mon état passionnel d'autrefois, et m'a attiré les reproches les plus vifs de la part de mon ami. Je sens toujours une certaine barrière insurmontable qui n'est pas fondée sur des raisons morales mais qui doit être directement attribuée à votre traitement. Depuis ce temps, je n'éprouve plus pour lui d'amour dans le sens d'autrefois. D'ailleurs, depuis que le traitement a été terminé, je n'ai plus jamais cherché d'occasions d'entrer en rapports sexuels avec des hommes et je n'en éprouve pas non plus le besoin, tandis qu'autrefois il ne se passait pas un jour où je ne m'y sentisse poussé au point que par moments j'étais incapable de penser à autre chose.

«Les images sexuelles à l'état de rêve ou à l'état de veille sont devenues très rares.

«Je crois pouvoir exprimer la conviction que mon mariage, qui aura lieu d'ici quelques semaines, que le changement de domicile qui en sera la conséquence et que je désire moi-même, seront capables de détruire les derniers résidus de ma perversion, résidus qui d'ailleurs ne me gênent plus. Je termine ces lignes par l'affirmation la plus sincère que, dans mon for intérieur, je suis devenu un tout autre homme et que cette transformation m'a rendu l'équilibre moral qui m'a manqué jusqu'ici.»

Les lignes précédentes que M. le Dr V. Schrenk complète encore en rapportant une communication verbale du malade d'après laquelle celui-ci ne s'est plus livré à aucun acte de masturbation, constituent bien la preuve la plus éclatante de l'effet durable et efficace de la suggestion post-hypnotique.

Pour ma part, je tiens le sentiment hétérosexuel du malade pour une création artificielle d'un excellent médecin, et le malade lui-même semble le sentir, car il parle d'une barrière qui n'est pas fondée sur des raisons morales, mais qui doit être directement attribuée au traitement.

La lettre suivante, que mon collègue V. Schrenk a bien voulu mettre à ma disposition, nous montre quel sort a été réservé à ce malade intéressant.

«Monsieur le baron, rentré depuis quelques jours de mon voyage de noces, je me permets de vous envoyer un rapport sommaire sur mon état actuel. La semaine qui précéda le mariage, je me trouvai, à vrai dire, dans un état d'émotion excessive, car je craignais de ne pouvoir remplir certains devoirs. Les prières pressantes de mon ami, qui voulait à tout prix avoir encore un entretien avec moi, m'ont laissé absolument froid. Depuis que je vous ai rencontré la dernière fois, je n'ai pas revu cet ami. J'étais très inquiet à l'idée que mon mariage pourrait fatalement devenir malheureux. Mais maintenant je n'ai plus d'inquiétude à ce sujet. Il est vrai que, la première nuit, je n'ai réussi que très difficilement à me mettre en excitation sexuelle; mais la seconde nuit et les suivantes je crois avoir satisfait à toutes les exigences qu'on peut demander à un homme normal; je suis toujours capable d'y satisfaire. J'ai aussi la conviction que l'harmonie qui existe, au point de vue intellectuel, entre ma femme et moi depuis longtemps, se complète encore de plus en plus par un autre genre d'harmonie. Il me paraît impossible de revenir aux anciennes habitudes. Voici peut-être un fait significatif pour mon état actuel: la nuit passée j'ai, il est vrai, rêvé d'un ancien amant, mais ce rêve n'était pas sensuel et ne m'a pas excité.

«Quant à ma situation actuelle, j'en suis satisfait. Je sais bien que mon affection nouvelle est loin d'avoir atteint le même degré que mon affection ancienne. Mais je crois que ce penchant croîtra en force tous les jours. Déjà maintenant la vie que je menais autrefois me paraît incompréhensible et je ne puis pas comprendre pourquoi je n'ai pas pensé plus tôt à refouler ces sentiments anormaux par une satisfaction sexuelle normale. Une rechute ne me paraîtrait possible qu'à la suite d'une transformation complète de ma vie psychique actuelle, et cela, pour le dire en un mot, me semble impossible.

«Votre tout dévoué, L...»

J'apprends encore les détails suivants par une lettre que M. le Dr V. Schrenk m'a écrite le 7 décembre:

«Dans le cas présent, la guérison paraît être de plus longue durée que je ne l'aurais attendu, car, lorsqu'il y a quelques mois, j'ai parlé avec mon ancien malade, celui-ci a déclaré qu'il se sentait très heureux de la vie conjugale et, comme je l'ai compris, il s'attend à devenir père d'ici peu de temps.»

En effet, au printemps 1891, il est devenu père. Le docteur V. Schrenk a publié sur son ancien malade de nouveaux renseignements très intéressants au point de vue thérapeutique, qu'on peut relire dans la _Wiener internationale klinische Rundschau_ 1892 ainsi que dans son livre _Die Suggestionstherapie_, 1892, p. 242.