‹ Etudes sur AristophaneChapitre 18 sur 35 · II.

II.

COMÉDIES SOCIALES.

Chacune des pièces d'Aristophane, avons-nous dit, est une action, un combat, mais une action, un combat plus ou moins directs. Tantôt il critique les hommes, et tantôt les institutions.

Lorsque la politique allait trop vite pour que le poëte pût la suivre, où peut-être lorsque la question était trop brûlante pour qu'il osât y toucher, il donnait quelque pièce de critique sociale ou de critique littéraire, qui, étant d'une application moins immédiate ou moins périlleuse, risquât moins de compromettre les affaires ou lui-même.

Comme critique politique, nous l'avons vu confondre parfois la démocratie avec l'ochlocratie, la souveraineté du peuple avec la tyrannie de la populace, envelopper dans les mêmes satires l'abus et l'usage, l'excès et le droit, et se montrer déjà conservateur à l'excès. Comme critique social, il faut nous attendre à le retrouver partisan des idées anciennes, ennemi des idées nouvelles, non-seulement de celles qui étaient chimériques, mais de celles même auxquelles était réservé le gouvernement de l'avenir.

Le bon sens de Molière voit droit et loin par-delà l'horizon du dix-septième siècle; celui d'Aristophane, a, relativement la vue courte. L'un, guidé par l'instinct de son génie, marche toujours dans le sens de la révolution future et y travaille pour sa part, continuant Rabelais et préparant Voltaire; l'autre, méconnaît et bafoue celle qui, de son temps, commençait à germer et qui devait donner, plusieurs siècles après, ses fleurs, ses fruits et ses moissons, sous le nom de christianisme. Il ne la pressentit que pour s'en effrayer, pour la combattre de toutes ses forces, et cela quelquefois par les moyens les plus blâmables, les plus coupables. Nous allons en avoir tout de suite un exemple.

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Les quatre comédies de critique sociale sont:

_Les Nuées_, l'an 424 avant notre ère.

_Les Guêpes_, l'an 423.

_Les Femmes à l'Assemblée_, l'an 393.

_Plutus_, représenté deux fois, en 409 et 388.

LES NUÉES.

Voici une des œuvres les plus fantastiques dans la forme, mais les plus sérieuses au fond, et aussi, disons-le tout d'abord, la plus injuste et la plus odieuse parmi toutes celles d'Aristophane.

Ce sont, comme le titre l'indique, des Nuées, personnages parlants et chantants, qui forment le chœur de la pièce. En réalité, il s'agit de l'éducation publique, c'est la querelle du passé et de l'avenir, des idées anciennes et des idées nouvelles, de la religion et de la philosophie. «Ici s'agitent, dit le chœur des Nuées, ici s'agitent les destinées de la philosophie[51].»

Cette comédie est donc en effet la plus grave de toutes les discussions sociales; mais, au premier coup d'œil, c'est une bouffonnerie encore plus fantastique, s'il est possible, que celle qu'on vient de parcourir.

Dans cette pièce, Aristophane, emporté par la peur des nouvelles idées, calomnie leur représentant le plus illustre et le plus pur, l'un des hommes les plus divins qui aient jamais existé sur la terre. On voit là un esprit affolé par la crainte, comme certaines gens qu'épouvante aujourd'hui le nom seul de socialisme, et qui, le plus naturellement du monde, calomnient et frappent leurs adversaires sans les comprendre, sans leur permettre même de définir ce nom.

Singulier moment dans l'histoire d'une civilisation que celui où le régime ancien ayant fait son temps, le régime futur se cherche encore; où traditions, mœurs, religion, tout s'écroule; où la société se décompose et semble ne contenir que des forces désorganisées; où l'esprit nouveau, esprit destructeur, curieux, téméraire, envahit tout; où l'on se sent glisser sur une pente sans savoir où l'on va; où le flot des idées révolutionnaires grossit, se précipite, entraîne tout. Alors, comme les caractères des hommes sont différents, et que, dans toutes les sociétés humaines, sous les formes quelconques de gouvernement, l'éternel problème à résoudre est celui de la conciliation de l'ordre et de la liberté, mais que, s'il faut faire pencher la balance dans un sens ou dans un autre, les uns préfèrent l'excès de l'ordre, les autres celui de la liberté, il se forme deux grands partis: d'un côté, ceux qui pensent que la sagesse ordonne de creuser un lit au torrent, afin d'en gouverner le cours; que les idées dites _révolutionnaires_ seront simplement _évolutionnaires_ si l'on ne gêne pas cette évolution; de l'autre, ceux qui sont d'avis de barrer le courant et de le contenir. Ceux-ci se croient les plus prudents et en réalité sont les plus téméraires. Ils se donnent le titre de conservateurs, et perdraient tout, si leur dessein réussissait. Ils se roidissent et se fâchent contre le mouvement irrésistible; ils protestent au nom du passé, et jettent à ce monde qui gravite vers de nouvelles destinées d'inutiles admonestations. Tel fut le rôle d'Aristophane. Il mit, certes, dans cette entreprise cent fois plus d'esprit et d'ardeur qu'il n'en aurait fallu pour réussir, s'il était donné à un homme d'arrêter le cours de l'humanité et les progrès de la raison. Il devait échouer, il échoua.

Essayons toutefois de pénétrer dans les idées de ce poëte, de les comprendre et de les expliquer, sans les justifier.

La crise qui travaillait le siècle d'Aristophane était, à la vérité, le commencement d'une ère nouvelle pour l'esprit humain, mais aussi faisait redouter, par ses profonds ébranlements, une décadence plus ou moins rapide pour la nation grecque, et d'abord pour la puissance d'Athènes. Le poëte Athénien fut plus frappé des dangers probables de sa patrie que des progrès possibles de l'humanité.

Socrate avait des sentiments plus étendus. Comme on lui demandait quelle était sa patrie,--«Toute la Terre,» répondit-il, donnant à entendre qu'il se considérait comme citoyen de tous les lieux où il y a des hommes[52], des êtres pensants. «Avant lui déjà, l'esprit philosophique avait franchi les bornes de la cité. Anaxagore fut citoyen de la Terre plutôt que de Clazomène; Pythagore, dit-on, ne fit aucune différence entre les Grecs et les barbares dans l'organisation de la société; il embrassait la nature entière dans son amour. Démocrite s'était proclamé citoyen du monde. Toutefois cette profession de sentiments cosmopolites avait été moins une doctrine que l'indifférence d'un sage pour les intérêts journaliers de la politique. La pensée de Pythagore, plus haute et plus pure, inspira peut-être Socrate, qui le premier sut concilier rationnellement les devoirs du citoyen avec ceux de l'homme[53]. Le grand Athénien, en s'élevant au-dessus du patriotisme jaloux qui régnait chez les Grecs, ne se séparait pas de la cité où le hasard l'avait fait naître; il l'aimait avec tendresse, et, tout en estimant les institutions de Lycurgue supérieures à celles de Solon[54], il manifesta toujours une prédilection particulière pour sa patrie. S'il ne montait pas à la tribune pour entretenir le peuple des intérêts du jour, s'il n'était pas, à proprement parler, un homme politique, sa vocation n'avait pas de moindres avantages pour l'État. «Il s'occupait de persuader à tous, jeunes et vieux, que les soins du corps et l'acquisition des richesses ne devaient point passer avant le perfectionnement moral, que la vertu ne vient pas des richesses, mais que tous les vrais biens viennent aux hommes de la vertu[55].»

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Socialement Aristophane était l'adversaire de Socrate, quoiqu'ils appartinssent à peu près au même parti politique. «La politique des Socratiques à Athènes, dit M. Havet, comme en France la philosophie du dix-huitième siècle, était en opposition avec l'ordre établi; mais il y avait cette différence considérable, que la philosophie française s'appuyait sur l'esprit de la démocratie, tandis que la philosophie athénienne était anti-démocratique, comme paraît déjà l'avoir été la philosophie pythagoricienne, dont elle recueillait les traditions. C'est que les philosophes, impatients du mal et ne pouvant manquer de l'apercevoir autour d'eux, ne sachant où trouver le mieux qu'ils conçoivent, et poussés pourtant, par un instinct naturel, à le placer quelque part, l'attachent volontiers à ce qui se présente comme le contraire de ce qu'ils connaissent. Les Pythagoriciens voyaient la multitude régner, par ses chefs populaires ou tyrans, dans les cités d'Italie; les Socratiques la voyaient régner par elle-même dans Athènes. Les uns et les autres désavouèrent également la démocratie, ou du moins ce qu'on appelait de ce nom, car, on le sait, il n'y avait là qu'une apparence[56]...» Toutefois, comme le remarque encore M. Havet, «on pourrait dire qu'en vain leurs systèmes étaient aristocratiques, leur instinct ne l'était pas. Ils ne s'y sont pas trompés, ceux qui ont condamné Socrate. Leur indépendance à l'égard des traditions religieuses suffit pour montrer qu'ils ne sont pas véritablement du côté du passé, même lorsqu'il le semble, même lorsqu'ils le croient. Et, à ce seul signe, l'esprit moderne reconnaît en eux des frères. Par là leur philosophie est encore aujourd'hui toute vivante, leur action se perpétue; elle ne sera à son terme que le jour où le fantôme des superstitions, dissipé enfin à la lumière qu'ils ont les premiers allumée, aura cessé de peser sur l'humanité, réveillée pour jamais d'un lourd sommeil. Je ne doute pas, quant à moi, que l'impatience que leur causait l'obstination aveugle des croyances populaires n'ait été pour beaucoup dans la défiance que la multitude leur inspirait. Un sentiment pareil arrachait à Voltaire des cris de colère contre la foule, qu'il croyait vouée à l'erreur et au fanatisme pour toujours. Rien n'indispose autant à l'égard du grand nombre les esprits distingués et les cœurs ardents que de le voir se trahir lui-même et prêter sa force à ce qui l'accable[57].»

Mais, si Socrate, du côté politique, se rapprochait d'Aristophane, il le dépassait de bien loin par les vues sociales, par l'esprit philosophique. Nous avons remarqué qu'Aristophane, dans son extrême amour de l'ordre, confond avec les démagogues la démocratie elle-même; ainsi, dans sa haine des _nouveautés_ (pour parler comme Bossuet, esprit analogue sous ce rapport), il confond la philosophie avec les sophistes. Attaché aux institutions anciennes, qui avaient encore pour elles la consécration de l'expérience et qui avaient eu longtemps celle de la gloire, il emploie à défendre l'héritage du passé, en un mot à _conserver_, toute la verve et la malice que Voltaire et Beaumarchais emploieront à démolir. Il ne fait point, il ne veut point faire de distinction entre la libre pensée et l'athéisme, ni même entre les génies courageux qui élaborent les problèmes sociaux, les doctrines de l'avenir, et les charlatans, rhéteurs et sophistes, qui, discutant toutes les théories avec une égale éloquence et une égale incrédulité, les brisent les unes contre les autres, renversant tout et n'édifiant rien. Peu s'en faut que, par réaction, il n'invente déjà ce paradoxe où Jean-Jacques Rousseau encore inconnu cherchera le bruit et la gloire et faussera son génie dès le début, à savoir que les sciences, les lettres, les arts et la philosophie, servent plutôt à corrompre les hommes qu'à les rendre meilleurs. Bref, Aristophane est conservateur et fébrile réactionnaire enragé. L'analyse de cette comédie montrera que le mot n'est pas très-fort.

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Quoi qu'en dise le proverbe arabe: «La parole est d'argent, et le silence est d'or,» il peut être vrai dans la vie privée, il est faux dans la vie publique. La parole, même avec ses abus et ses excès, vaut mieux que le silence. La parole, c'est la liberté, la vie; le silence, c'est la compression, la mort; c'est tout au moins, la léthargie. En voulez-vous une preuve entre mille? «Une des premières mesures de l'oligarchie des Trente fut de défendre, par une loi expresse, tout enseignement de l'art de parler. Aristophane raille les Athéniens pour leur amour de la parole et de la controverse, comme si cette passion avait affaibli leur énergie militaire; mais, à ce moment, sans aucun doute, ce reproche n'était pas vrai, et il ne devint vrai, même en partie, qu'après les malheurs écrasants qui marquèrent la fin de la guerre du Péloponnèse. Pendant le cours de cette guerre, une action insouciante et énergique fut le trait caractéristique d'Athènes, même à un plus haut degré que l'éloquence ou la discussion politique,--bien qu'avant le temps de Démosthène il se fût opéré un changement considérable[58].»

Dans la vie des Athéniens telle qu'elle était constituée, «l'habileté de la parole était nécessaire non-seulement à ceux qui avaient dessein de prendre une part marquante dans la politique, mais encore aux simples citoyens pour défendre leurs droits et repousser des accusations dans une cour de justice. C'était un talent de la plus grande utilité pratique, même indépendamment de tout dessein ambitieux, à peine inférieur à l'usage des armes ou à l'habitude du gymnase. En conséquence les maîtres de grammaire et de rhétorique, et les compositeurs de discours écrits que d'autres devaient prononcer, commencèrent à se multiplier et à acquérir une importance sans exemple[59].» C'est dans ce moment-là qu'Aristophane composa la comédie des _Nuées_. En voici l'analyse.

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Strepsiade, homme simple et peu éclairé a fait la sottise, que feront après lui beaucoup d'autres et Georges Dandin, de prendre pour femme, lui paysan, une personne de qualité, dépensière, frivole et ardente au plaisir. Il en a eu un fils. Quand ce fils vint au monde, la noble épouse et le pauvre mari se querellèrent au sujet du nom qu'il convenait de lui donner. Elle y voulait de la _chevalerie_: c'était Xant_ippe_, Char_ippe_, Call_ippide_[60]. Lui, voulait qu'on l'appelât tout bonnement comme son grand-père, _Phid_onide, nom fleurant l'économie. Enfin, après une longue dispute, on prit un moyen terme et on appela l'enfant Phidippide[61].

Or Phidippide, devenu grand, tient plus de sa mère que de son père, et justifie moins la première moitié de son nom que la seconde: il aime les chevaux, les chiens, le jeu, les paris, les combats de coqs. Son malheureux père en est désolé, et ruiné.

C'est dans son lit, en se lamentant et en se défendant contre les puces, que Strepsiade nous apprend sa déplorable histoire, tandis que son coquin de fils rêve, à côté de lui, de courses et de chars. Cela fait encore une exposition jolie, et une mise en scène curieuse: le théâtre, par un décor combiné, moins simple que les procédés ordinaires décrits par Schlegel, devait représenter d'un côté l'intérieur de la maison de Strepsiade, de l'autre l'intérieur de l'école de Socrate; au milieu, une place ou une rue.

Strepsiade, donc, est couché dans un lit, son fils dans un autre. Autour d'eux, des esclaves dorment par terre. Il fait nuit.

STREPSIADE, _couché, et gémissant_.

Oh! io, io ioïe! grands dieux! que les nuits sont longues! Le jour ne viendra donc jamais? Depuis longtemps j'ai entendu le chant du coq, et mes esclaves ronflent encore! Ah! jadis ce n'eût pas été ainsi! Maudite guerre! m'as tu fait assez de mal! je ne puis même plus châtier mes esclaves!--Et cet honnête fils que j'ai là ne s'éveille pas davantage: il pète, enveloppé dans ses cinq couvertures!--Allons! essayons encore de dormir et renfonçons-nous dans le lit.--Dormir? Eh! comment, malheureux? dévoré par la dépense, l'écurie et les dettes, à cause de ce beau fils! Lui, avec ses cheveux flottants, il monte à cheval ou en char, et ne rêve que chevaux; et moi je meurs lorsque la lune ramène le jour des échéances!--Hé! esclave! allume la lampe, et apporte-moi mon registre: que je récapitule à qui je dois, et que je calcule les intérêts.--Voyons: douze mines à Pasias? Ah! c'était pour payer ce cheval pur-sang! Hélas! plût au ciel qu'un bon coup de pierre, auparavant, eût fait couler ce sang!

PHIDIPPIDE, _rêvant_.

Philon, tu triches! tu dois aller droit devant toi!

STREPSIADE.

Voilà cette folie qui me ruine! Même en dormant, il ne rêve que courses!

PHIDIPPIDE, _rêvant_.

Combien de tours pour le char de guerre?

STREPSIADE.

Quand finiras-tu de m'en faire, des tours?--Voyons, après Passias, quelle autre dette? Trois mines à Amynias pour un char et ses roues.

PHIDIPPIDE, _rêvant_.

Roule bien le cheval et remmène-le chez nous.

STREPSIADE.

Roule, roule! Gredin! Mes écus aussi, tu les fais rouler! Quelques créanciers ont déjà obtenu sentence contre moi, d'autres réclament des hypothèques.

PHIDIPPIDE, _s'éveillant_.

En vérité, mon père, qu'as-tu donc à gémir et à te retourner toute la nuit?

La première parole que prononce le jeune homme met bien en relief le comique de la situation: ce sont les désordres du fils qui privent le père de sommeil, et peu s'en faut que le fils ne se plaigne impertinemment d'être troublé dans son repos par les agitations dont lui seul est la cause. «En vérité, mon père!...» Ce mot indique un mouvement d'impatience. Et puis, Phidippide se retourne et se rendort du sommeil du juste, après avoir dit ce seul mot.

Le père continue à se tourmenter; il n'en a que trop de raisons! Il déplore son sot mariage, source de tous ses autres malheurs.

«Ah! maudite soit l'entremetteuse qui m'a fait épouser ta mère! je vivais si heureux à la campagne, sans souci, mal peigné et content, riche en abeilles, en brebis, en olives!»

Quel joli croquis, en deux ou trois traits!

«Alors j'épousai la nièce de Mégaclès fils de Mégaclès. J'étais des champs; elle, de la ville. C'était une femme hautaine, dépensière, folle de toilette. Le jour des noces, quand je me couchai près d'elle, je sentais à plaisir la lie de vin, le fromage, le suint; elle, sentait les essences, le safran, les baisers, les profusions, les festins, les plaisirs lascifs...»

Strepsiade, en causant ainsi tout seul, se lève tout-à-coup: il croit avoir trouvé une voie de salut merveilleuse et divine. D'abord, il réveille son enfant gâté, en prenant sa voix la plus douce:

Phidippide, mon petit Phidippide!

PHIDIPPIDE.

Quoi, mon père?

STREPSIADE.

Embrasse-moi, et donne-moi ta main.

PHIDIPPIDE.

La voilà. Qu'y a-t-il?

STREPSIADE.

Dis-moi: m'aimes-tu?

PHIDIPPIDE.

J'en jure par Neptune équestre!

STREPSIADE.

Ah! n'invoque pas, je t'en prie, ce dieu des chevaux; c'est lui qui est cause de mes malheurs! Mais, si tu m'aimes vraiment et de tout cœur, mon enfant, écoute-moi bien.

PHIDIPPIDE.

Parle.

STREPSIADE.

Change de vie au plus vite, et cours apprendre ce que je vais te dire.

PHIDIPPIDE.

Dis. De quoi s'agit-il?

STREPSIADE.

M'obéiras-tu un peu?

PHIDIPPIDE.

Je t'obéirai, par Bacchus!

STREPSIADE.

Eh bien! regarde de ce côté. Vois-tu cette petite porte et cette petite maison?

PHIDIPPIDE.

Oui, mon père. Qu'est-ce que cela?

STREPSIADE.

Un pensoir de doctes esprits. Les gens qui demeurent là-dedans démontrent que nous sommes des charbons enfermés sous un vaste étouffoir, qui est le ciel. Ils enseignent aussi, pour de l'argent, à gagner toutes les causes, bonnes ou mauvaises.

PHIDIPPIDE.

Qui sont-ils?

STREPSIADE.

Je ne sais pas bien leur nom. Ces honnêtes gens s'appellent des penseurs.

PHIDIPPIDE.

Ah! les malheureux! Je sais qui tu veux dire: tu parles de ces charlatans, de ces figures blêmes, de ces va-nu-pieds, comme ce misérable Socrate et Chéréphon...

Bref, Strepsiade, cherchant les moyens de ne pas payer les dettes qui l'accablent, n'a imaginé rien de mieux que d'envoyer son fils à l'école des sophistes, pour y apprendre l'art de frustrer ses créanciers.

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Mais, supposé que les sophistes fissent profession d'enseigner cet art, c'est une odieuse calomnie de présenter Socrate comme un de leurs pareils et un de leurs complices, Socrate qui fut leur constant adversaire, qui passa toute sa vie à les combattre, à les réfuter et à les railler.

Quelques-uns de ces sophistes étaient en effet des charlatans qui faisaient trafic de leur rhétorique et de leurs procédés oratoires. «On appelait sophistes, dit Cicéron, ceux qui faisaient de philosophie parade et marchandise:» _Sophistæ appellabantur ii qui ostentationis aut quæstus gratia philosophabantur_.

«Au sein d'une république où l'éloquence était le grand ressort du gouvernement, quiconque voulait acquérir de l'influence et jouer un rôle dans les affaires devait être orateur. Cette importance du talent de la parole en fit bientôt un art compliqué, pour lequel il fallut un apprentissage, et qui eut ses règles, ses écoles, ses maîtres. C'est ainsi que la rhétorique devint partie essentielle de l'éducation, et en fut le complément nécessaire. On sait quelle fortune firent les rhéteurs et quelle considération les entoura d'abord: il suffit de citer Isocrate. Un art cultivé avec tant de passion dut bientôt se raffiner, se subtiliser: les abus ne tardèrent pas à paraître; les leçons des rhéteurs dégénérèrent en charlatanisme lucratif, et en art de soutenir le pour et le contre; ils enseignaient, pour de l'argent, à gagner les mauvaises causes: ces lieux communs qu'ils débitaient sur le juste et l'injuste, sur le vice et la vertu, ébranlaient toutes croyances morales et conduisaient au scepticisme. Tel fut l'ouvrage des sophistes. À leurs préceptes se mêlaient fréquemment l'exposition des opinions philosophiques et des systèmes en vogue sur la formation du monde. Or, les cosmogonies touchant de très-près à la mythologie, la religion de l'État se trouvait engagée dans leurs discussions; de là l'imputation d'introduire des dieux étrangers et de mépriser les dieux de la patrie; de là les accusations d'impiété et d'athéisme[62].»

Protagoras fut le premier sophiste qui tira de ses auditeurs un salaire, et cela ne fit qu'ajouter à sa renommée. Il se vantait d'enseigner les moyens de rendre bonne une mauvaise cause. Sur un sujet quelconque, il se faisait fort de prouver les deux opinions contraires. Prodicos prononçait des harangues de différents prix, et, à ce que rapporte Aristote, quand ce sophiste voyait la galerie un peu fatiguée des discussions philologiques auxquelles il se plaisait: «Allons, s'écriait-il, réveillez-vous! Je vais vous réciter la harangue de cinquante drachmes!» Gorgias, le plus célèbre de tous, avait sans doute donné l'exemple de ces brillantes jongleries, dans ces jours, appelés _fêtes_, où il faisait entendre ses discours que l'on nommait des _flambeaux_, alors que, du haut du théâtre, il défiait ses auditeurs en leur criant: _Proposez!_ Ce célèbre sophiste avait, dès sa jeunesse, écrit un livre du _Non-être_, dans lequel il prétendait établir les trois points suivants: 1° Il n'existe rien; 2° S'il existait quelque chose, on ne pourrait le connaître; 3° Si l'on pouvait connaître quelque chose, on ne pourrait le communiquer aux autres hommes.» Il n'y avait donc en tout, selon lui, qu'apparence et illusion.

Hippias d'Elis, Thrasymaque de Chalcédoine, Evénos de Paros, Critias, Pôlos d'Agrigente, Calliclès, le panégyriste de la force et des passions sans frein, faisaient assaut de paradoxes et de sophismes. Deux frères, natifs de Chio, Euthydème et Dionysodore, enseignaient que «nulle affirmation ne peut être un mensonge.» La grande recette de leur art, comme maîtres d'éloquence, était l'emploi de l'équivoque et des déductions trompeuses.

La plupart des rhéteurs-sophistes prétendaient porter avec eux la science universelle. Prêts à tous les sujets, ils parlaient pour ou contre, aussi longtemps que l'on voulait, éblouissant la multitude de leurs éclatantes métaphores, appelant le flatteur un _mendiant artiste_, les vautours, _des tombeaux vivants_[63]; ou bien s'évertuant parfois, pour faire montre de leur esprit, à traiter des sujets bizarres, à faire l'éloge de la Marmite, ou du Sel, ou de la Mouche, ou de la Punaise, ou de l'Escarbot, ou de la Surdité, ou du Vomissement; remontant de ces puérilités aux théories les plus téméraires et aux systèmes les plus dénaturés; enseignant, en somme, à discuter tout, sans croire à rien; et, pour la plus grande gloire de l'éloquence, compromettant la morale et la religion par leurs paradoxes et leurs arguties.

STREPSIADE, _à son fils_.

Ils enseignent, dit-on, deux raisonnements, le juste et l'injuste. Par le moyen du second, on peut gagner les plus mauvaises causes. Si donc tu apprends ce raisonnement injuste, je ne payerai pas une obole de toutes les dettes que j'ai contractées pour toi.

Il est vrai que Socrate avait imaginé la distinction de deux sortes de raisonnements, distinction reproduite par Aristote. Le discours, selon ces deux grands esprits, avait pour objet, ou d'exprimer les vérités absolues, ou de persuader par des raisonnements simplement vraisemblables. Dans ce second cas, le discours peut devenir captieux et faire accepter aux ignorants le juste ou l'injuste. «Mais, en distinguant ainsi, Socrate avait-il tort[64]? et cette distinction même ne lui servait-elle pas à montrer combien il faut se défier des sophistes et des rhéteurs, qui sont au fond indifférents à la réalité des choses, étrangers à l'étude des principes supérieurs?»

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Phidippide, moins par honneur que par amour-propre et par crainte du ridicule, refuse la proposition de son père:

«N'espère pas que j'y consente! Pour devenir pâle et maigre! et ne plus oser regarder en face mes amis les cavaliers!»

Comme on dirait aujourd'hui: Mes amis du _Jockey-club_.

STREPSIADE.

Eh bien donc, par Cérès! je ne te nourrirai plus, ni toi, ni ton attelage, ni ton cheval pur-sang! Va te faire pendre, je te chasse!

PHIDIPPIDE.

Bah! mon oncle Mégaclès ne me laissera pas sans chevaux! Je m'en vais chez lui, et je me passerai bien de toi!

C'est bien la réponse d'un fils mal élevé, et le père est puni par où il a péché, comme l'_Avare_ de Molière, qui donne à son fils sa malédiction et à qui celui-ci répond: «Je n'ai que faire de vos dons!» J.-J. Rousseau, là-dessus, se fourvoie, accusant Molière d'être immoral lorsqu'il fait parler ainsi un fils à son père. Molière, au contraire, est moral ici par la peinture de l'immoralité et en faisant punir les vices du père par les défauts du fils. Aristophane, de même, dans cet endroit, ne mérite que des louanges.

Il en mérite également lorsqu'il attaque les excès de certains sophistes. Mais il est digne du blâme le plus sévère, lorsqu'il présente Socrate comme leur chef, lui leur éternel adversaire.

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Strepsiade, voyant son fils lui échapper, se décide à aller demander pour lui-même des leçons aux sophistes. Il frappe à la porte de Socrate, comme Dicéopolis, dans _les Acharnéens_, à celle d'Euripide. Comme lui, il est reçu d'abord par un disciple. Aristophane a toujours soin (Molière possédera aussi cet art) de ménager, de préparer l'entrée de son personnage principal.

La scène se passe d'abord dans l'antichambre, en quelque sorte, du _pensoir_. Le disciple raconte à Strepsiade les merveilles de l'enseignement des sophistes: comme quoi Socrate vient d'apprendre à Chéréphon à mesurer le saut d'une puce qui du sourcil de celui-ci avait sauté sur la tête de celui-là, et à trouver le rapport exact qui est entre le saut et la longueur des pattes[65]; comme quoi il lui a démontré que le bourdonnement des cousins ne vient pas de leur trompe, mais de leur derrière; et aussi comme quoi, la veille au soir, il a très-subtilement volé un manteau dans la palestre, en faisant une démonstration.

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Ainsi Aristophane accuse Socrate, non-seulement de minutie et de charlatanisme, mais de vol. Au surplus, c'est ce qu'avaient fait déjà Eupolis et Amipsias, tant la licence comique était extrême!

Or, quoique le vol ne fût pas pour les Grecs une chose grave, et quoiqu'ils le considérassent surtout du côté de l'adresse (à Lacédémone, par exemple, le vol et la maraude ne faisaient-ils pas partie de l'éducation des jeunes gens?), il faut avouer cependant qu'une telle accusation, lancée contre un tel homme, est étrange et scandaleuse.

Mais n'avons-nous pas eu quelque chose d'analogue en 1848, dans de mauvaises rapsodies jouées à Paris, au théâtre du Vaudeville, et intitulées _la Foire aux idées_? Celles d'un publiciste éminent y étaient sottement travesties et indignement calomniées par des gens qui ne l'avaient pas lu ou qui ne l'avaient pas compris. On s'était emparé d'un titre: _La Propriété, c'est le vol_, sans s'occuper de ce qui l'expliquait et l'excusait;--par exemple, de la proposition suivante, corollaire indispensable de la première: _Il n'y a qu'un moyen de légitimer ce vol, c'est de l'universaliser_.--La personne même de l'écrivain, et son visage, très-reconnaissable avec ses lunettes, étaient mis sur le théâtre et livrés à la risée publique. Si donc des excès aussi regrettables se sont produits en France, en plein dix-neuvième siècle, on peut comprendre, tout en le déplorant également, comment chez les Grecs, peuple assez peu scrupuleux, la comédie _ancienne_, dans la licence des fêtes de Bacchus, avait pu, à plus forte raison, s'y laisser entraîner.

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Strepsiade, ébloui par les réclames du disciple, brûle d'être admis à cette école où l'on apprend de si belles choses! Le disciple lui permet alors de pénétrer dans l'intérieur du pensoir. On tirait sans doute un rideau, qui le laissait voir au public. Strepsiade et les spectateurs y apercevaient des figures omineuses, dans des postures ridicules: c'étaient les autres disciples.

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Molière apparemment, comme Racine, avait étudié Aristophane, et s'en est parfois souvenu, ou bien s'est rencontré avec lui par hasard, parce que tous les deux observaient et représentaient la nature humaine. Strepsiade tout à l'heure récapitulait ses dettes sur son registre, comme _le Malade imaginaire_ compte le mémoire de son apothicaire. George Dandin, comme Strepsiade, se plaint d'avoir épousé «une demoiselle». Sganarelle, du _Mariage forcé_, prête une oreille naïve aux sottises de Pancrace et de Marphurius, comme Strepsiade à celles du disciple et ensuite à celles du maître. Strepsiade fait à ceux-ci, sur les diverses sciences, des questions qui rappellent tout-à-fait celles du _Bourgeois gentilhomme_ au Maître de Philosophie si fort sur l'alphabet. Il s'embrouille en répétant leurs réponses, comme le Sganarelle de _Don Juan_ en voulant répéter la tirade qu'il vient d'entendre débiter à son maître. Il fait, sur la grammaire, des réflexions semblables à celles de Martine, la pauvre cuisinière des _Femmes savantes_. Il est crédule et emporté comme Orgon, et, comme lui, il maudit son fils, qui rit de sa malédiction, comme le fils d'Harpagon rit de celle de son père.--C'est que Strepsiade, comme la plupart des personnages que nous venons de rappeler, représente la nature humaine médiocre, moyenne, abandonnée à ses instincts; ni bonne ni mauvaise, mais facile au mal par intérêt ou par nécessité. C'est un paysan lourdaud et madré, qui, semblable à M. Jourdain, considère d'abord toute chose du côté de son utilité personnelle.

STREPSIADE, _au disciple, en lui montrant une sphère._

Qu'est-ce-ci, dis-moi?

LE DISCIPLE.

C'est l'astronomie.

STREPSIADE.

Et cela?

LE DISCIPLE.

La géométrie.

STREPSIADE.

À quoi sert-elle, cette géométrie?

LE DISCIPLE.

À mesurer la terre.

STREPSIADE.

La terre qu'on distribue au peuple?

LE DISCIPLE.

Toute la terre.

STREPSIADE.

Bon cela! Voilà une invention excellente, et populaire!

LE DISCIPLE.

Tiens, maintenant, une carte du monde! Regarde, voici Athènes.

STREPSIADE.

Comment! Athènes? Je n'y vois pas de juges en séance!...[66] Et Lacédémone, où est-elle?

LE DISCIPLE.

Lacédémone? La voici.

STREPSIADE.

Comme elle est près de nous! Éloignez-la donc le plus possible.

LE DISCIPLE.

Il n'y a pas moyen.

STREPSIADE.

Tant pis!... Et quel est cet homme suspendu dans un panier?

LE DISCIPLE.

C'est lui?

STREPSIADE.

Qui, lui?

LE DISCIPLE.

Socrate.

STREPSIADE.

Socrate? Ah! je t'en prie, appelle-le-moi bien haut.

LE DISCIPLE.

Appelle-le toi-même: je n'ai pas le temps.

Voilà donc quelle est l'entrée de Socrate: il apparaît juché en l'air dans un panier à viande, sorte de garde-manger, selon le Scholiaste. Euripide, dans _les Acharnéens_, a fait une entrée semblable. Euripide et Socrate, aux yeux d'Aristophane, sont les représentants d'une même cause: la sophistique ou la philosophie, qui, suivant lui, la seconde comme la première, corrompent également les mœurs anciennes et altèrent la religion des aïeux. Socrate était très-assidu aux représentations des pièces d'Euripide, son ami. Sa présence était une approbation, une complicité. Il aimait, d'ailleurs, le théâtre, comme peinture de la vie humaine: il assista même, dit-on, à la représentation de cette comédie des _Nuées_, et resta debout jusqu'à la fin, immobile et impassible, plein d'une sérénité constante et douce; de sorte que tout le monde put comparer l'original et la copie, et voir quelle distance les séparait. Il ne protesta pas autrement.

Aristophane poursuit en ces deux hommes les maîtres, à ce qu'il prétend, d'une génération abâtardie, qui fuit les gymnases et les exercices militaires, pour aller chercher dans les écoles ou au théâtre des leçons de scepticisme et d'incrédulité; mais plutôt, à vrai dire, il persécute en eux les disciples d'Anaxagore, irréligieux comme lui, c'est-à-dire croyant à un Dieu unique, et ne laissant pas échapper une seule occasion de semer dans les esprits tous les germes de la vérité future, toutes les témérités du spiritualisme naissant. Il les hait, comme les esprits timides de notre temps haïssent les socialistes; parce qu'il voit qu'ils ébranlent tout, et que, fût-il moins frappé des dangers présents que des résultats futurs, il ne veut pas de ces résultats. Il aime ce qui est, il aimait mieux ce qui était, il bafoue ce qui veut être. C'est le type des esprits soi-disant positifs, c'est-à-dire négatifs en toute chose, fertiles uniquement en objections, qui trouvent que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, mais qui, pour peu qu'on les eût consultés sur la création et le plan de ce meilleur des mondes ainsi réglé, n'eussent pas manqué d'y faire aussitôt cent mille objections et cent mille critiques,--peut-être d'ailleurs très-fondées: car il y a des inconvénients à tout;--mais ces gens-là n'aperçoivent jamais que les inconvénients.

L'éclosion et le développement de l'esprit scientifique faisaient ombrage à l'esprit théologique et aux croyances populaires. L'intrusion de la science troublait la foi religieuse ancienne.

Comme les philosophes entrevoyaient un Dieu véritable planant au-dessus des fantômes de dieux, on les accusait d'athéisme. D'après le précepte de Zaleucos, «tous les citoyens devaient être persuadés de l'existence des dieux.» Cet axiome se trouvait explicitement ou implicitement contenu dans les diverses constitutions. Aussi la gent dévote et bien pensante s'indignait-elle de la sacrilège liberté des poëtes novateurs, des philosophes et des savants. Or, quand l'esprit de dévotion prévaut, en tout temps il est implacable[67]. Une foule d'hommes distingués furent exilés ou mis à mort sous prétexte d'impiété. Périclès eut besoin de tout son crédit pour sauver de la peine capitale Anaxagore, son maître; Prodicos se vit condamner par les Athéniens, et, suivant l'usage, eut à choisir lui-même son genre de mort: il but la ciguë. Socrate était réservé à la même destinée. L'histoire de Diagoras de Mélos ne se termine pas moins tragiquement. Il avait été sollicité par les Mantinéens de leur donner des lois, et ces lois se trouvèrent excellentes. C'était un homme d'une imagination exaltée; il avait composé des dithyrambes où l'ardeur de la poésie se mêlait à celle d'une piété fougueuse[68]. On l'avait vu se livrer aux pratiques les plus ferventes de la religion, parcourir la Grèce pour se faire initier aux Mystères, témoigner enfin par toute sa conduite de son amour pour les dieux. Mais, à la suite d'une injustice dont il fut victime, il se métamorphosa complètement. «Un de ses amis refusa de lui rendre un dépôt, et appuya son refus d'un serment prononcé à la face des autels. Le silence des dieux sur un tel parjure, ainsi que sur les cruautés exercées par les Athéniens dans l'île de Mélos, étonna Diagoras et le précipita du fanatisme de la superstition dans celui de l'athéisme. Il souleva les prêtres, en divulguant dans ses discours et dans ses écrits les secrets des Mystères; le peuple, en brisant les effigies des dieux; la Grèce entière, en niant ouvertement leur existence. Un cri général s'éleva contre lui: son nom devint une injure. Les magistrats d'Athènes le citèrent à leur tribunal et le poursuivirent de ville en ville: on promit un talent[69] à ceux qui apporteraient sa tête, deux talents à ceux qui le livreraient en vie; et, pour perpétuer le souvenir de ce décret, on le grava sur une colonne de bronze. Diagoras, ne trouvant plus d'asile en Grèce, s'embarqua et périt dans un naufrage[70].»

Le retentissement d'aventures aussi éclatantes prédisposait la foule aveugle à détester ou à laisser vilipender quiconque faisait profession de philosophie, c'est-à-dire de libre pensée. La haine, qui avait ainsi commencé à s'attacher au nom de «chercheur de sagesse,» devait atteindre et tuer le plus irréprochable des Grecs, le bon et ingénieux Socrate.

Aristophane, sans le vouloir, préluda par le ridicule et la calomnie au supplice de ce juste.

· · ·

Il nous le montre donc juché dans un panier à viande,--sorte de parodie de la machine dans laquelle les dieux descendaient du ciel pour dénouer les tragédies, notamment celles d'Euripide--dix-neuf sur vingt se terminent ainsi.--Strepsiade, d'en bas, lui adresse la parole.

STREPSIADE.

Socrate! Mon petit Socrate!

SOCRATE.

Que me veux-tu, homme éphémère?

STREPSIADE.

Avant tout, dis-moi, je t'en conjure, ce que tu fais là.

SOCRATE.

Je marche dans les airs, et ma pensée tourne avec le soleil.

STREPSIADE.

C'est donc du haut de ton panier, et non pas de dessus la terre, que tu laisses planer tes regards sur les dieux, si toutefois?...[71]

SOCRATE.

Pour bien-pénétrer les choses du ciel, il me fallait suspendre ma pensée, et confondre la subtile essence de mon esprit avec cet air qui est de même nature. Si, restant sur la terre, j'avais considéré d'en bas ce qui est en haut, je n'aurais rien découvert: car la terre, par sa force, attire à elle la sève de l'esprit; comme il arrive pour le cresson.

STREPSIADE.

Comment! l'esprit attire la séve dans le cresson? Ah! descends près de moi, mon cher petit Socrate, pour m'instruire des choses sur lesquelles je viens te demander des leçons.

SOCRATE, _descendant de son panier_.

Qu'est-ce qui t'amène?

STREPSIADE.

Je veux apprendre à parler. J'ai emprunté, et mes créanciers, usuriers intraitables, me persécutent, me ruinent, et saisissent tout ce que je possède.

SOCRATE.

Et comment ne t'es-tu pas aperçu que tu t'endettais ainsi?

STREPSIADE.

Ce qui m'a ruiné, c'est la maladie des chevaux, mal des plus dévorants. Mais enseigne-moi l'une de tes deux manières de raisonner, celle qui sert à ne rien rendre. Quelque prix que tu me demandes, je vais jurer par les dieux de te le payer.

SOCRATE.

Par quels dieux jureras-tu? Car il faut que tu saches d'abord que les dieux n'ont pas cours chez nous.

STREPSIADE.

Par quoi jurez-vous donc?...

Socrate lui apprend comme quoi les seules divinités qu'il adore sont les Nuées. Il faut les invoquer, c'est le moyen de devenir «un roué d'éloquence, un vrai claquet, la fine fleur!».

Et le personnage, en parlant ainsi, se met à singer les Mystères, saupoudrant Strepsiade de farine; et autres cérémonies, qui donnent lieu à toutes sortes de parodies plaisantes.

· · ·

L'invocation aux Nuées et le chœur des Nuées elles-mêmes sont des morceaux d'une fantaisie gracieuse et d'une poésie exquise.

SOCRATE.

Silence, vieillard! Prête l'oreille aux prières!--Ô Maître suprême, Air sans bornes, qui tiens la Terre suspendue, brillant Éther, et vous, vénérables Déesses, Nuées, qui portez dans vos flancs les éclairs et la foudre, élevez-vous et apparaissez au penseur dans les régions célestes!

STREPSIADE.

Pas encore, pas encore! Attends que je plie mon manteau en double pour ne pas être mouillé! Et dire que je n'ai pas pris mon bonnet! quel malheur!

SOCRATE.

Venez, Nuées que j'adore, venez vous montrer à cet homme! soit que vous reposiez sur les sommets sacrés de l'Olympe[72] couronné de frimas, ou que vous formiez des chœurs sacrés avec les Nymphes, dans les jardins de l'Océan, votre père; soit que vous puisiez les ondes du Nil dans des urnes d'or, ou que vous habitiez les marais Méotides ou les rochers neigeux du Mimas, écoutez ma prière, acceptez mon offrande. Puissent ces sacrifices vous être agréables!

L'approche des Nuées est annoncée par un grondement de tonnerre. Puis, avant de les voir, on les entend chanter.

LE CHŒUR.

Nuées éternelles, élevons-nous du sein de notre père, l'Océan à la voix profonde, et montons en vapeurs légères aux sommets boisés des montagnes; d'où nous contemplons les hauts promontoires, la terre sacrée, mère des moissons, et les fleuves au divin murmure, et la mer retentissante aux profondes plaintes, que l'œil infatigable de l'Éther illumine de ses rayons étincelants! Mais dissipons ces brouillards pluvieux qui cachent notre immortelle beauté, et promenons au loin nos regards sur le monde.

SOCRATE.

Ô déesses vénérées, vous répondez à mon appel! (_À Strepsiade_): As-tu entendu leur voix qui se mêlait au terrible grondement du tonnerre?

STREPSIADE.

Ô Nuées adorables, je vous révère, et je fais aussi gronder mon tonnerre, tant le vôtre m'a fait peur! Permis ou non, ma foi! je me soulagerai[73].

Voilà les contrastes d'Aristophane! voilà les ordures qui se mêlent à cette fraîche poésie! Les supprimer ou les voiler toujours par une délicatesse mal entendue, ce serait altérer la physionomie de l'auteur que nous voulons étudier en toute franchise. Il faut donc, du moins, les laisser entrevoir quelquefois.

«Point de bouffonnerie! dit Socrate; ne fais pas comme ces grossiers poëtes comiques barbouillés de lie.»

Toujours est-il qu'Aristophane fait comme les autres, en paraissant les critiquer.

SOCRATE.

Mais silence! un nombreux essaim de déesses s'avance en chantant.

LE CHŒUR.

Vierges humides de rosée, allons visiter la riche contrée de Pallas, la terre des héros, le bien-aimé pays de Cécrops, où se célèbrent les secrets sacrifices, où le mystérieux sanctuaire se découvre aux initiés, avec les offrandes pour les dieux célestes, les temples au faîte élevé, les statues, les saintes processions des bienheureux, les victimes couronnées et les festins sacrés en toutes saisons; et, au retour du printemps, les joyeuses fêtes de Dionysos, les luttes harmonieuses des chœurs et la muse retentissante des flûtes.

STREPSIADE.

Par Jupiter! je t'en prie, dis-moi, Socrate, quelles sont ces voix de femmes qui font entendre des paroles si pleines de majesté? seraient-ce des demi-déesses?

SOCRATE.

Ce sont les célestes Nuées, les grandes déesses des paresseux! c'est à elles que nous devons tout, pensées, esprit, dialectique, phrases, prestiges, tours et subtilités.

STREPSIADE.

C'est donc cela qu'en les écoutant mon esprit déjà prend son vol, et brûle de subtiliser, de pérorer sur les brouillards, de discuter, de contredire et de rompre argument contre argument. Mais ne vont-elles pas se montrer? je voudrais bien les voir, si c'est possible.

SOCRATE.

Eh bien! regarde par ici, du côté du Parnès[74]; les voilà qui descendent lentement.

STREPSIADE.

Mais où donc? Fais-les-moi voir!

SOCRATE.

Elles s'avancent en foule, suivant une route oblique à travers les vallons et les bois.

STREPSIADE.

C'est singulier! je ne vois rien.

SOCRATE.

Tiens, les voici qui arrivent.

STREPSIADE.

Ah! enfin je les vois.

Les Nuées paraissent en foule, et remplissent toute la scène. Avec quel art et quelles gradations le poëte a su préparer et faire valoir leur entrée, aussi bien que celle de Socrate!

SOCRATE.

Tu ne savais donc pas que les Nuées étaient des divinités?

STREPSIADE.

Non vraiment: je croyais qu'elles n'étaient que brouillard, rosée, vapeur.

SOCRATE.

Alors tu l'ignores aussi sans doute, ce sont-elles qui nourrissent la foule des sophistes, des empiriques, des devins, des fainéants aux longs cheveux et aux doigts chargés de bagues[75], des poëtes lyriques, des métaphysiciens, tas de flâneurs et de hâbleurs, qu'elles font vivre parce qu'elles les chantent!

Socrate enseigne à Strepsiade que les Nuées sont les seules vraies divinités; que tous les autres dieux ne sont que fables.

«Mais Jupiter?

--Il n'y a point de Jupiter!

--Et le Tonnerre?

--Ce sont les Nuées qui se heurtent.

--Le moyen de croire cela?

--Tu vas le comprendre par ton propre exemple: lorsqu'aux Panathénées tu t'es gorgé de viande, n'entends-tu pas ton ventre se troubler et retentir de grondements sourds?

--Oui, par Apollon! je souffre, j'ai la colique; puis la ratatouille gronde comme le tonnerre, et enfin éclate avec un terrible fracas. C'est peu de chose d'abord, pappax, pappax! Puis, ça augmente, papappapax! Et, quand je me soulage, c'est vraiment le tonnerre, papapappapax! absolument comme les Nuées!»

Le philosophe fait jurer au néophyte de ne reconnaître dorénavant d'autres divinités que le Chaos, les Nuées et la Blague.--«Quand je rencontrerais les autres dieux nez à nez, répond le docile disciple, je ne les saluerais pas.»

En récompense, les Nuées sont prêtes à lui accorder tout ce qu'il désire. «Dis hardiment ce que tu veux de nous. Tu ne peux manquer, si tu nous rends hommage, de devenir un habile homme.»

STREPSIADE.

Ô déesses souveraines, je ne vous demande qu'une toute petite grâce: faites que je dépasse de cent stades tous les Hellènes dans l'art de la parole!

LE CHŒUR.

Nous te l'accordons: désormais nulle éloquence ne triomphera plus souvent que la tienne devant le peuple.

STREPSIADE.

Peuh! la grande éloquence n'est pas ce que je veux; mais savoir chicaner à mon profit, pour échapper à mes créanciers.

LE CHŒUR.

Tu auras ce que tu désires: ton ambition est modeste. Livre-toi bravement à nos ministres[76].

STREPSIADE.

Bien volontiers! Je crois en vous! D'ailleurs il n'y a pas à reculer, avec ces chevaux pur-sang et ce sot mariage qui m'ont ruiné! Que vos ministres fassent de moi ce qu'ils voudront; je me livre à eux, corps et âme: les coups, la faim, la soif, le chaud, le froid, je supporterai tout! Qu'on fasse une outre de ma peau, pourvu que je ne paye pas mes dettes; pourvu que j'aie la réputation d'être un hardi coquin, beau parleur, impudent, effronté, gredin, colleur de mensonges, finassier, chicanier, plein de rubriques, vrai moulin à paroles, renard, vilebrequin, souple comme une courroie, glissant comme une anguille, trompeur, blagueur, insolent, scélérat, sans foi ni loi! oui, voilà tous les titres dont j'ambitionne qu'on me salue! à cette condition, qu'ils me traitent à leur guise; et, s'ils le veulent, par Cérès! qu'ils fassent de moi du boudin et me servent aux libres penseurs!

Comment ne pas recevoir aussitôt un néophyte si fervent? Socrate lui fait passer, seulement pour la forme, un petit examen d'admissibilité.

SOCRATE.

Voyons. As-tu de la mémoire?

STREPSIADE.

Cela dépend: si l'on me doit, j'en ai beaucoup, mais si je dois, hélas! je n'en ai pas du tout[77].

SOCRATE.

As-tu de la facilité naturelle à parler?

STREPSIADE.

À parler, non; à filouter, oui.

Chaque réplique amène ainsi un trait, ou un quolibet, ou un coq-à-l'âne; car le récipiendaire n'est pas très-fort, quoique plein de bonne volonté: il oublie les tours les plus simples, sitôt qu'on les lui a appris; il ne veut savoir qu'une seule chose, et tout de suite: l'art de ne pas payer ses dettes, au moyen du raisonnement biscornu. En vain, Socrate, comme le Maître de philosophie de M. Jourdain, veut commencer par le commencement: point d'affaire! C'est le raisonnement sophistique que Strepsiade veut savoir tout d'abord; rien de plus! Il n'a que cette pensée: ne pas payer ses dettes! il y revient sans cesse, sous toutes les formes.

STREPSIADE.

Une idée! dis-moi: si j'achetais une magicienne de Thessalie et que je fisse pendant la nuit descendre la lune, pour l'enfermer, comme un miroir, dans un étui rond, je la tiendrais sous clef, et alors...

SOCRATE.

Qu'y gagnerais-tu?

STREPSIADE.

Ce que j'y gagnerais? S'il n'y avait plus de nouvelle lune, je n'aurais plus à payer d'intérêts.

SOCRATE.

Pourquoi cela?

STREPSIADE.

Parce que les intérêts se payent chaque mois.

Socrate, satisfait de voir qu'enfin l'esprit du néophyte se débrouille, lui propose à son tour une subtilité; Strepsiade y réplique par une autre. C'est une série de problèmes absurdes et de démonstrations à l'avenant, qui rappellent la dialectique de ce prédicateur du seizième siècle prouvant que le monde ne saurait remplir le cœur de l'homme, par la raison que le monde étant rond et le cœur triangulaire, un rond inscrit dans un triangle ne le remplit pas.

Strepsiade toutefois, malgré ces lueurs d'intelligence, a l'esprit ordinairement si obscur et l'entendement si bouché, que les Nuées, désespérant d'en faire quelque chose, lui conseillent, s'il a un fils, de l'envoyer apprendre à sa place.

--«C'est ce que je voulais! mais il ne veut pas, lui!

--Et tu ne sais pas t'en faire obéir?

--Dame! c'est qu'il est grand et robuste! Cependant je vais courir après lui et l'amener ici, de gré ou de force!»

Le bonhomme en effet rattrape Phidippide. Celui-ci lui fait remarquer qu'il revient de chez Socrate sans manteau et sans souliers.

PHIDIPPIDE.

Et ton manteau, on te l'a donc volé?

STREPSIADE.

On ne me l'a pas volé, on me l'a philosophé.

PHIDIPPIDE.

Et tes souliers, qu'en as-tu fait?

STREPSIADE.

Je les ai perdus _à ce qui était nécessaire_, comme disait Périclès.

C'était la réponse de Périclès quand on lui demandait compte de ses fonds secrets. Que de traits dans ce dialogue! Comme tout cela est joli et vivant! on est tenté de dire: moderne. Car cela semble écrit d'hier, quoiqu'ayant deux mille trois cents ans de date.

· · ·

Phidippide aime toujours mieux être cavalier que philosophe; mais son père, à la fin, le prenant par la douceur: «Allons, viens avec moi, obéis à ton père et ne t'inquiète pas du reste. Tu n'avais pas six ans, tu bégayais encore, je faisais tout ce que tu voulais; et la première obole que je touchai comme juge[78], je t'en achetai un petit chariot à la fête de Jupiter.»

Ce caractère de Strepsiade est bien dessiné: c'est un paysan un peu lourd, qui a des moments de finesse; il est ce qu'on appelle bonhomme, mot élastique, qui n'implique pas nécessairement une grande honnêteté; il est mené par sa femme (on l'a vu par l'exposition, au reste elle ne paraît pas dans la pièce); il est mené aussi par son fils; il voudrait bien ne pas payer les dettes que celui-ci lui a fait contracter; il tâche d'être malhonnête, mais sans y réussir complètement; il n'a pas l'étoffe d'un coquin; il le sent instinctivement, et veut que son fils, moins simple que lui, le devienne pour deux, s'il est possible.

Chemin faisant, il veut faire parade à ses yeux de la science qu'il n'a pas acquise; il lui débite, comme le Bourgeois-gentilhomme à sa servante, quelques bribes des choses qu'on lui a apprises: «Il n'y a point de Jupiter!... Ce qui règne, c'est le Tourbillon!...»

Phidippide suit son père chez les Sophistes; mais il dit à part: «Tu te repentiras bientôt de ce que tu exiges!» Mot qui fait pressentir la péripétie et le dénoûment,--comme le mot de la femme de Sganarelle, dans l'exposition du _Médecin malgré lui_: «Je te pardonne, mais tu me le paieras!» Toute la pièce sort de ce mot, qui à lui seul, d'ailleurs, est un chef-d'œuvre.

· · ·

Ils entrent dans le pensoir. Socrate paraît de nouveau, toujours dans son panier à viande: c'est sa manière de se montrer aux étrangers pour la première fois, comme un dieu dans son nimbe et dans sa gloire. Strepsiade lui présente son fils:

«Il a de l'esprit naturel. Tout petit, il s'amusait déjà chez nous à fabriquer des maisons, à creuser des bateaux, à construire de petits chariots de cuir; et, avec des écorces de grenade, il faisait des grenouilles. Qu'est-ce que tu dis de cela? N'apprendra-t-il pas bien les deux raisonnements, le fort, et puis le faible, qui renverse le fort par un coup fourré. Ce sont surtout ces coups fourrés que je te prie de lui enseigner par tous les moyens.

SOCRATE.

Je chargerai l'un et l'autre raisonnement en personne de venir l'instruire.

STREPSIADE.

Je me retire. Ne perds pas de vue qu'il s'agit de le rendre capable de battre la vérité sur tous les points.

On apporte le Juste et l'Injuste (c'est-à-dire le raisonnement droit et le raisonnement sophistique) dans une cage, comme deux coqs de combat: ces combats étaient à la mode alors. Ainsi se mêlent toujours habilement la discussion morale et la fantaisie.

Ce spectacle bizarre, cette escrime curieuse où s'entrechoquaient des paradoxes spirituels et des pensées élevées, dans un dialogue plein de verve, devait charmer l'esprit des Athéniens. Un Athénien de Paris, Alfred de Musset, n'y prenait pas moins de plaisir. «C'est, dit-il, la plus grave et la plus noble scène que jamais théâtre ait entendue.»

Mettons encore au-dessus, toutefois, celle de la Pauvreté, dans _Plutus_, que nous analyserons plus loin.

Les deux coqs se provoquent et sortent de la cage; ils ergotent et se livrent un assaut.

LE JUSTE.

Tu es bien insolent!