L'INJUSTE.
Enfin!... J'étouffais d'impatience, tant je brûlais de le confondre par ma réplique!... Si dans l'école on m'appelle l'Injuste, c'est parce que j'ai, le premier de tous, inventé les moyens de contredire les lois et la justice; et n'est-ce pas un talent hors de prix que de prendre une mauvaise cause et de la faire triompher? Écoutez et voyez comme je vais percer à jour cette éducation dont il est si fier!...
Et alors il répand à pleines mains les subtilités, les sophismes, les arguties, les exemples cocasses, les épigrammes, ou même les injures à l'adresse des spectateurs.
Ce dialogue était une parodie des thèses des sophistes, de leurs amplifications pour et contre; par exemple, du fameux morceau où Prodicos avait fait disserter la Vertu et la Volupté se disputant Hercule adolescent, comme ici le Juste et l'Injuste se disputent le jeune Phidippide.
Il n'est pas sans analogie avec les disputes scolastiques du moyen âge entre les Vertus et les Vices; ni avec certaines Moralités du même temps; par exemple, celles qui mettaient aux prises les personnages nommés Mundus, Caro et Demonia, et d'autre part les Vertus et les Anges, Dieu le Père, Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit.
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Bref, l'Injuste triomphe, et le Juste est vaincu. C'est là peut-être le trait le plus poignant et l'ironie la plus amère: Aristophane, par ce trait, comme par la conception générale des Nuées, déesses des sophistes, peint son époque,--telle du moins qu'il la voit,--c'est-à-dire seulement par les mauvais côtés.
Phidippide reste chez les sophistes, et profite des leçons de Socrate un peu plus vite que Strepsiade; si bien même qu'au bout de quelques instants il sait se défaire des créanciers, puis lever la main sur son père lui-même, et lui prouver par les deux raisonnements, juste et injuste, qu'il fait bien de le battre, voire même contraindre le bonhomme à en demeurer d'accord avec lui.
N'est-ce pas là un dénoûment d'un excellent comique et d'une parfaite moralité? Et comprend-on qu'un célèbre critique allemand, Hermann, ne voye dans cette scène qu'un épisode étranger à l'action, un hors d'œuvre que le poëte eût mieux fait, selon lui, de supprimer? Cet épisode est préparé par les vers 865, 1114, 1242 et 1307. Phidippide représente la jeunesse dorée de ce temps-là, composée de dissipateurs paresseux et corrompus, d'ergoteurs subtils sans conviction et sans cœur.
Strepsiade, toujours extrême, comme Orgon, déteste maintenant Socrate et les sophistes, et court mettre le feu à leur maison. Qui pis est, la colère lui donne de l'esprit, et, en les brûlant, il se moque d'eux; il les parodie, comme Sganarelle parodie Marphurius tout en lui donnant des coups de bâton[80].
Ce dénoûment si animé, dans lequel toutes les qualités du poëte comique éclatent à la fois, ce spectacle tragico-bouffon, cet holocauste du pensoir, fut ajouté, à ce que l'on croit, avec la grande scène des deux coqs, après la première représentation[81], qui n'avait eu que peu de succès.
Palissot a imité quelque chose de ce dénoûment dans sa comédie des Philosophes, qui, par le dessein, ressemble aux Nuées, puisque l'auteur y attaque Diderot, d'Alembert et Jean-Jacques Rousseau, comme l'auteur des Nuées attaque Socrate. Au demeurant, pièce venimeuse et rien de plus.
Celle d'Aristophane n'est pas non plus sans venin. C'était l'avis du père Brumoy; et, pour mieux le prouver, le bon jésuite la comparait aux Provinciales.
Je crois les Provinciales exemptes de venin, mais pas toujours de jésuitisme, tout en abîmant les Jésuites.
La péripétie de l'histoire de Phidippide et de Strepsiade rappelle l'anecdote que raconte Pascal, justement dans ces terribles Petites Lettres, celle du domestique des Jésuites, Jean d'Alba, qui avait volé les plats d'étain de ses maîtres, et qui, ayant étudié dans leurs livres les cas de conscience et les restrictions mentales, leur démontrait par leurs procédés mêmes qu'en les volant il ne les volait point.
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Il s'agit de conclure sur cette comédie, si brillante, mais si étrange.
Certes, Aristophane a raison d'attaquer les mauvais sophistes, de poursuivre de ses sarcasmes ces docteurs sans conscience et sans foi qui déconcertent la raison par le raisonnement; mais il attaque en même temps la dialectique véritable, la métaphysique, et la physique elle-même, qui venait de naître et qui déjà remuait les esprits; il symbolise dans les Nuées la manière vaporeuse vide et creuse de la nouvelle philosophie de la nature; il attaque aussi la tragédie philosophique, qui propageait les nouvelles idées; c'est tout cela que les Nuées personnifient, aussi bien que la fausse éloquence et la sophistique: cette confusion est des plus injustes.
Et quel est le ministre, le prêtre, de ces fantastiques divinités? C'est Socrate! c'est lui que le poëte appelle le pontife des niaiseries subtiles!
Quoi! Socrate, ce grand esprit et ce grand cœur? Socrate, le maître du divin Platon! Socrate, qui n'est pas seulement un théoricien, faisant de la philosophie comme d'autres font de l'art pour l'art, sans aucun but d'utilité pratique, mais qui reste philosophe en actes comme en paroles! Socrate qui, au siége de Potidée, supporte la faim et la soif, marchant pieds nus sur la glace mieux que les soldats chaussés! Socrate, qui a toute la fermeté du stoïcien sans en avoir la morgue! Socrate qui, à Délion, couvre la retraite de l'armée athénienne, sauve la vie à ses disciples Xénophon et Alcibiade, et fait adjuger à celui-ci le prix du combat, qu'il eût pu revendiquer pour lui-même! Socrate, héroïque comme sans y songer! Socrate, qui seul eut le courage de se lever contre la sentence capitale frappant les neuf généraux athéniens qui n'avaient pas enseveli leurs morts après la victoire des Arginuses! Socrate, que la Pythie avait proclamé le plus sage des hommes, et dont Platon disait avec vénération et avec amour: «On ne trouverait personne, soit chez les anciens, soit chez les modernes, qui approchât en rien de cet homme, de ses discours, de son originalité!» Socrate, qui passa toute sa vie à combattre, à confondre les sophistes; Socrate, qui mourut leur victime, pour les avoir convaincus d'ignorance et de mauvaise foi, comme le Christ mourut victime des Scribes, pour les avoir traités d'hypocrite! Socrate, dont la mort divine a mérité d'être appelée l'apothéose de la philosophie! Socrate, que saint Augustin et Voltaire, d'accord cette fois, ont proclamé martyr de l'unité de Dieu! est-ce bien l'homme qu'on traduisit sur le théâtre, et qu'on livra à la risée et à la haine de ses concitoyens, en le présentant comme le type et comme le chef de ces charlatans éhontés qu'il ne cessa de réfuter et par sa vie et par sa mort? Est-ce bien lui qu'on ose accuser, non-seulement de niaiserie, mais encore de fourberie, de vénalité et de vol?
Voilà ce qui étonne, ce qui confond!
Comment justifier le poëte et les spectateurs? Pour ceux-ci, il est à propos peut-être de rappeler ce que nous venons de dire, à savoir que la comédie des Nuées, lors de la première représentation, n'eut pas de succès. Probablement une partie du public, et la plus éclairée sans doute, se montra au moins réservée, en présence des calomnies auxquelles le poëte s'était laissé entraîner contre le philosophe populaire, et cette froideur pourrait passer pour une sorte de protestation tacite. C'est Aristophane lui-même qui, dans la parabase ajoutée après coup avec plusieurs autres parties, constate l'insuccès de la première représentation. Mais il est possible aussi que cet insuccès s'explique par la faiblesse de la pièce telle qu'elle était d'abord.
Et, en tout cas, nous nous retrouverions toujours en face de cette question: Comment Aristophane, aussi bien qu'Eupolis et Amipsias, osèrent-ils, devant le public contemporain, calomnier ainsi Socrate? Comment les amis et disciples du philosophe odieusement travesti ne firent-ils pas entendre contre de tels excès des protestations énergiques et efficaces?
C'est sans doute que les majorités sottes étouffent aisément la voix des minorités intelligentes. Nous avons rappelé comment, en 1848, le public de Paris, pendant plusieurs semaines, laissa jouer la Foire aux idées, où l'on voyait,--outre le travestissement odieux de Proudhon, l'éminent publiciste,--une autre turpitude digne de la première: un représentant des colonies ridiculisé parce qu'il était nègre!
Par quelle inconséquence, un public français naturellement ennemi de la traite des noirs et de l'esclavage, souffrait-il qu'on blessât ainsi l'égalité, le bon sens, la justice?--Par la même inconséquence, apparemment, qui fait qu'aux États-Unis, où l'abolition de l'esclavage vient d'être soutenue et propagée au prix de si grands sacrifices, on ne permet pas à un homme de couleur de monter dans un omnibus. L'humanité n'est pas tout d'une pièce: elle est inconséquente à chaque instant. C'est à cette condition peut-être qu'elle continue d'exister: la logique pure la tuerait.
Nous aurons à faire valoir la même raison, à propos du travestissement des dieux eux-mêmes sur le théâtre. Le peuple, qui faisait mourir Socrate sous prétexte d'irréligion, souffrait bien qu'un poëte comique mît sur la scène la caricature de tel ou tel dieu qu'on adorait à d'autres heures.--Et il ne serait pas difficile de trouver dans le monde actuel, chez les peuples les plus civilisés des exemples d'inconséquence analogues.--«Patraque d'humanité!» disait le père de notre Balzac.
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«Comme comédie, dit M. Grote, les Nuées ont le second rang seulement après les Chevaliers; comme portrait de Socrate, ce n'est guère qu'une pure imagination; ce n'est pas même une caricature, c'est un personnage totalement différent. Nous pouvons, à la vérité, apercevoir des traits isolés de ressemblance: les pieds nus et la subtilité d'argumentation appartiennent à tous deux; mais l'ensemble du portrait est tel que, s'il portait un nom différent, personne ne songerait à le comparer à Socrate, que nous connaissons bien d'après d'autres sources.»
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Continuons à expliquer, mais non certes à justifier, des excès si surprenants et si déplorables. Voici ce qu'on peut dire encore:
Socrate, pour combattre les sophistes, employait quelquefois leurs armes; il leur empruntait leur langage, leur manière d'argumenter; il usait lui-même, parfois, de démonstrations sophistiques, pour venir à bout de ses adversaires et les réduire à l'absurde par tous les moyens. Il lui en coûta cher d'avoir pris leurs allures: on le confondit avec eux, comme ce héros grec de l'Iliade que son ardeur emporte à travers la mêlée au milieu des rangs ennemis et que l'on prend pour un Troyen. Socrate disant et répétant partout: «Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien,» semblait afficher, lui aussi, le scepticisme de Gorgias. Il ne se méfiait pas assez des méprises auxquelles il pouvait donner lieu, ou des prétextes qu'il pouvait fournir contre lui. Ce procédé du doute méthodique, que Descartes devait employer pour son usage particulier, Socrate en usait partout en public. Comment savoir si ce n'était pas doute réel, indifférence et incrédulité? Son ironie réduisait en poussière toutes les solutions proposées, et ne les remplaçait pas toujours. Cet homme d'une foi si profonde, d'un spiritualisme si vif et si fécond, avait l'air peut-être de ne croire à rien, du moins à aucune science ni à aucune religion positives; il paraissait n'avoir, en fin de compte, qu'un dogmatisme virtuel et un scepticisme effectif. Par là il pouvait être, aux yeux de quelques-uns, aussi dangereux, aussi pernicieux, que ceux-là même qu'il combattait; et, si la malveillance s'en mêlait, il pouvait être donné pour l'un d'entre eux.
Les esprits terre à terre et les faibles courages, qui ont besoin de s'attacher à des formules et à des dogmes consacrés, prennent aisément en suspicion et en aversion les esprits libres et les braves cœurs qui marchent sans ces béquilles, droit devant eux, confiants en la nature. Les gens qui ne peuvent se passer de telle ou telle croyance officielle n'admettent pas volontiers que les autres s'en passent. Intolérants par charité, cela s'est vu: hors de l'Église, point de salut!...
Ceux qui se croyent les plus libéraux admettront tout au plus que vous soyez, sinon catholique, du moins protestant; à grand'peine toléreront-ils israélite; mais musulman, leur serait en horreur; quant à bouddhiste, ils ne comprendraient plus. Eh bien! si vous leur dites que vous n'êtes ni catholique, ni protestant, ni israélite, ni musulman, ni bouddhiste, ni d'aucune religion positive quelconque, et que vous êtes bien trop religieux pour cela, vous devenez pour eux un être immoral, sans foi ni loi, un être dangereux, funeste, qu'il faut mettre au ban de la société. En Angleterre, par exemple, pays si libéral en tout le reste, on exige que chacun professe une religion, appartienne à un culte reconnu; autrement, vous n'êtes pas admis à vivre, et vous êtes chassé du pays, ou considéré comme un paria, par ce peuple très-libéral.
Ils oublient cette belle pensée d'un de nos philosophes français du dix-huitième siècle: «Toutes les religions positives sont des sectes de la religion naturelle.»
Or l'esprit sectaire est étroit, cruel. C'est lui qui, aujourd'hui encore, prêche l'Évangile à coups de canon, sous prétexte de civiliser les peuples. On veut bien de la liberté des cultes pour soi, à la condition toutefois qu'il y ait un culte reconnu; mais on n'en veut pas pour les autres. On les massacre pour leur apprendre à vivre.
Si les mots dévot et bigot sont des expressions modernes, la chose est vieille presque autant que le monde. Socrate eut l'imprudence de donner prise à la race dévote et bigote d'Athènes, et ne chercha pas à se défendre: ce fut là ce qui le perdit.
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D'ailleurs,--analysons encore un sujet si complexe et si subtil, essayons de rendre raison de cette confusion incroyable établie par les poëtes comiques à l'égard du grand philosophe, et acceptée jusqu'à un certain point par le public.
Certes, c'était à bon droit que la Pythie avait proclamé Socrate le plus sage des hommes. Mais ce mot même, sage, sophos, voulait dire tant de choses! Il était presque le même que sophiste; il signifiait sage, mais aussi il signifiait habile, adroit, rusé; il s'appliquait à un orateur, à un poëte, aux Muses; le Sphinx, aux énigmes embrouillées, qui fut le premier des sophistes, s'appelle, dans Sophocle, la vierge sage. Les deux choses et les deux mots, sophos et sophistes, se ressemblaient beaucoup, et souvent se confondaient. Aussi bien le nom de sophiste n'était pas d'abord chez les Athéniens une qualification injurieuse, non plus que le nom de précieuse chez les Français du dix-septième siècle, avant que les précieuses ridicules eussent imité, contrefait et compromis les précieuses véritables. Socrate était donc, dans la bonne acception du mot, un sophiste autant qu'un sage. Solon et Pythagore aussi sont tous deux appelés sophistes.
Si Aristophane choisissait Socrate pour représentant de la sophistique plutôt que Gorgias ou Protagoras, c'est peut-être qu'il aimait mieux prendre pour plastron de ses railleries un concitoyen athénien, que les confrères étrangers de celui-ci, qui étaient seulement de passage à Athènes.
Et puis les poëtes comiques, ces gamins de génie, toujours en quête de sujets curieux, considérèrent sans doute comme une bonne trouvaille la figure populaire de l'homme au nez camus, vulgarisateur des idées, de ce philosophe flâneur qu'on rencontrait causant et ergotant à tous les coins de rue, dans tous les carrefours, de cet accoucheur des esprits, de ce «sage-homme[82],» fils de la sage-femme. Ce front chauve, ce nez épaté, donnaient un bon masque de comédie. Les allures singulières du bonhomme, son habitude de marcher nu-tête et nu-pieds, de s'arrêter dans les rues et sous les portiques, dans les boutiques des cordonniers et des barbiers ou des marchandes de légumes, partout où il trouvait l'occasion de dire quelque chose d'utile ou de subtil; ses manières de parler familières autant qu'ingénieuses, ses comparaisons prises dans la vie de chaque jour, ses paraboles quelquefois triviales, composaient déjà un type curieux, sans tout ce que la fantaisie et la licence des poëtes, Eupolis, Amipsias, Aristophane, se réservaient d'y ajouter, pour en faire, non le portrait d'un individu, mais la personnification arbitraire d'une classe entière.
Si Socrate est un idéal pour nous, nul n'est un idéal pour ses contemporains, comme nul n'est héros pour son valet de chambre. Saint-Simon raconte que je ne sais plus qui, le comte de Grammont peut-être, disait à propos de saint Vincent de Paul, qu'on venait de canoniser: «Pour moi, j'aurai beaucoup de peine à m'habituer à voir un saint dans un homme que plus d'une fois j'ai vu tricher au piquet.»
Les poëtes comiques d'Athènes et les gens malveillants ou sans discernement étaient peut-être de l'avis que devait exprimer plus tard Caton l'Ancien qui, au rapport de Plutarque, traitait Socrate de bavard et de séditieux.
Ce qui était séduisant et tentant pour cette race railleuse, c'est que Socrate était connu d'avance de tous les spectateurs, des derniers comme des premiers: des femmes, qui savaient comment il était tourmenté dans son ménage; des enfants, qui avaient coutume de se le montrer dans les rues, parce qu'il lui était arrivé d'y jouer aux noix avec quelques-uns d'entre eux. Il avait justement la popularité qu'il faut pour être mis sur le théâtre, et l'originalité moyennant laquelle on est aisément tourné en caricature. Un tel personnage était donc une bonne fortune pour la comédie.
Platon lui-même, dans un de ses dialogues, ne fait-il pas dire à un des interlocuteurs de ce maître vénéré: «Socrate ressemble tout-à-fait à ces Silènes qu'on voit exposés dans les ateliers des sculpteurs et que les artistes représentent avec une flûte et des pipeaux à la main, mais dans l'intérieur desquels, quand on les ouvre en séparant les deux moitiés, on trouve des statues de divinités?» Eh bien! Aristophane ne vit ou ne voulut voir que le grotesque Silène, et se garda bien de l'ouvrir; ou, s'il l'ouvrit, ce fut pour mettre sous la laideur physique la laideur morale, à la place de la beauté. Par là il fit un Socrate de son invention; ce qui était peut-être nécessaire, à son point de vue, pour présenter sous une forme sensible et amusante un sujet si grave et si abstrait. Encore ne réussit-il point du premier coup dans son dessein. Et, lorsqu'il eut refait la pièce telle que nous la possédons aujourd'hui, il ne parvint pas à la faire jouer de nouveau.
De même que, sous le nom du Paphlagonien (Cléon) dans les Chevaliers, Aristophane a prétendu dénoncer les excès de la démagogie, ici, sous le nom de Socrate, il dénonce les dangers de la philosophie nouvelle.
Dès sa première pièce, intitulée: les Daitaliens, ou les Banqueteurs (comme nous dirions: les Viveurs), donnée sous le nom de Callistrate ou de Philonidès, il avait préludé à ce grave sujet. «Les Banqueteurs, qui formaient le chœur de cette pièce, composaient une société de table qui venait de banqueter dans un sanctuaire d'Héraclès (Hercule), dont le culte était souvent célébré par des banquets. Ils assistaient maintenant en spectateurs à un combat que se livraient l'antique éducation, sobre et modeste, et la moderne, frivole et bavarde, dans la personne de deux jeunes gens, le vertueux σώψρων et le mauvais sujet καταπύγων. Le mauvais sujet y était peint, dans une conversation avec son vieux père, comme dédaignant Homère et la poésie, fort au courant de tous les termes de la chicane,--évidemment afin de s'en servir pour des raffinements de retors;--partisan zélé enfin du sophiste Thrasymaque et d'Alcibiade, chef de la jeunesse dorée d'Athènes.--Ce qu'Aristophane avait tenté dans cet essai, il l'exécuta dans les Nuées, quand il fut arrivé à sa maturité[83].»
Il était revenu au même sujet dans une autre comédie, perdue aussi: les Tagénistes (ou Faiseurs de crêpes?), où il traduisit sur la scène le fameux sophiste Prodicos.
Un autre poëte comique, nommé Platon, qu'il ne faut pas confondre avec le philosophe, y mit d'un coup tous les sophistes.
Mais, supposé qu'il fût permis de mettre sur le théâtre les démagogues ou les sophistes, Cléon ou Prodicos, il n'était pas permis d'y mettre un philosophe, dont la vie admirable était un modèle de toutes les vertus.
Disons mieux, il n'était pas permis moralement, d'y mettre aucun individu quelconque. La comédie ancienne, à la vérité, s'arrogeait ce prétendu droit; mais ce droit-là, comme beaucoup d'autres, n'était, il faut le reconnaître, qu'une injustice et une violence.
En principe, la comédie ad hominem est mauvaise, parce que, traduisant sur le théâtre, non les vices ou les travers, ou les caractères généraux, mais les personnes elles-mêmes, elle est une atteinte à la liberté individuelle. Il est injuste que le premier venu ait prise sur la vie privée d'un citoyen, sans que celui-ci ait aucun recours contre lui. Car il serait absurde de dire: «Je fais une comédie contre vous, faites-en une contre moi!» Ce serait l'histoire de l'homme qui, précipité des tours Notre-Dame, tua un passant en tombant sur lui: les juges offrirent à la partie civile de tâcher de faire de même en se jetant aussi du haut des tours.--Ces violences alternées fussent-elles possibles, seraient un retour à la barbarie.
Oui, répondront peut-être les polémistes, la vie privée doit être murée, nous en convenons; mais la vie publique appartient à tous.--Eh bien, non! Même s'il s'agit uniquement de la vie publique, vous n'avez pas le droit cependant de mettre les personnes sur le théâtre. Cela dépasse les limites de la discussion légitime; c'est un outrage, c'est une voie de fait; cela sort de la civilisation et rentre dans la violence sauvage.
Et voyez où cela mène! Socrate, après avoir été traduit sur le théâtre, fut traduit à la fin devant les tribunaux, sous le coup des mêmes accusations, et condamné à boire la ciguë.
En vain pourrait-on dire et a-t-on dit: Aristophane n'avait aucun dessein de désigner Socrate à la vindicte publique; il ne demande pas qu'on le traîne devant les tribunaux, comme coupable d'avoir attenté à la religion de l'État; la comédie des Nuées n'avait pas le dessein d'ôter à Socrate l'honneur et la vie.
Soit; mais, sans le vouloir, elle y contribua. Le poëte, ici, a outre-passé les licences de la comédie ancienne elle-même. Exposer sur la scène un puissant démagogue, ou le peuple lui-même, passe encore! c'était une courageuse témérité. Mais porter la main sur un homme paisible et juste, pour en faire arbitrairement le représentant de certains charlatans effrontés, corrupteurs de la jeunesse, l'exposer à la risée et à la flétrissure, supposé même que la comédie ancienne en donnât la licence au poëte, l'honnêteté le lui défendait.
Peut-être ajoutera-t-on subtilement ceci: Mais puisque ce n'est pas lui-même?... puisque c'est un Socrate de fantaisie?...--Eh! quoi? n'est-il pas d'autant plus inique de donner le nom et le visage du véritable Socrate à ce personnage sacrifié? C'est un calcul malhonnête, odieux, et l'on ne voudrait pas d'un chef-d'œuvre à ce prix.
Ce qu'il y a de plus perfide et de plus traître, c'est que, dans maint passage, Aristophane saisit par certains traits le vrai Socrate, et passe du vrai au faux par des nuances qui facilitent la confusion. Ainsi, quand Phidippide prétend prouver qu'il a eu raison de battre son père, le poëte mêle habilement aux sophismes de ce fils dénaturé un ou deux arguments socratiques: N'est-ce pas un droit commun que celui de corriger l'erreur? L'expiation n'est-elle pas un profit manifeste pour l'homme même qui est châtié et qui se trouve ainsi allégé de sa faute?--Socrate avait réellement conçu de cette manière la théorie des peines: il se les figurait comme devant être une purification du coupable[84]. Avec quelle perfidie le poëte abuse d'une thèse philosophique si morale et si judicieusement humaine!
Phidippide ne borne pas les effets de sa logique à la correction de son père. Il est prêt aussi à battre sa mère et à prouver qu'il doit la battre, comme Oreste, dans Euripide, démontre qu'il était obligé de tuer la sienne.
Là on peut voir comment la parodie se mêlait à tout, chez ce peuple très-littéraire, et faisait accepter, comme plaisanteries de pure forme, bien des choses qui, prises sérieusement, seraient odieuses. Et peut-être doit-on invoquer, d'une manière générale, cette circonstance atténuante dans le sujet qui nous occupe. La faute du poëte restera assez grave encore.
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Sans imputer directement à Aristophane la mise en accusation de Socrate, comme le fait Élien, puisqu'il y eut entre la représentation des Nuées et le jugement qui condamna le philosophe à boire la ciguë un intervalle de vingt-trois ans,--il faut constater, toutefois, que les chefs d'accusation sur lesquels s'appuie le jugement qui frappa ce juste, se trouvent déjà tous en germe dans les traits satiriques et calomnieux de cette comédie. Platon en a fait la remarque. Il est vrai que c'est dans l'intention d'affaiblir les accusations d'Anytos, ramassées, dit-il, dans une comédie. Toujours est-il qu'elles s'y trouvent, et que de là elles circulèrent et se grossirent dans la rumeur publique.
Je conviendrai que, s'il était constant qu'Aristophane eût pu être considéré comme l'instigateur de la condamnation et de la mort de Socrate, Platon, sans doute, n'eût pas parlé aussi favorablement qu'il l'a fait de l'homme qui eût été, en quelque sorte, le meurtrier de son maître chéri; il ne nous les eût pas montrés tous deux buvant ensemble et conversant amicalement dans son Banquet, peu d'années après la représentation des Nuées; il y aurait eu là une inconvenance morale et une invraisemblance littéraire qui eussent choqué également son cœur et son esprit élevés. Mais, de là à conclure que l'influence des Nuées sur le procès fait à Socrate, pour n'avoir pas été instantanée, fut nulle, il y a loin: nous croyons, au contraire, que cette comédie, sans que l'auteur eût pu le prévoir, prépara les esprits à l'accusation de Socrate. Qu'est-ce, après tout, qu'un intervalle de vingt-trois ans? Pensons à la révolution de 1848, ou même à celle de 1830: est-ce que nous avons oublié ce qui fut fait et dit, soit dans l'une, soit dans l'autre? Il semble que c'était hier. Vingt-trois années paraissent longues, quand on les considère dans l'avenir; dans le passé, c'est un éclair. Nous sommes donc du sentiment, sinon d'Élien, du moins de Lucien; et, en dépit de toutes les explications et de toutes les excuses que nous-même avons essayé d'alléguer dans notre impartialité, nous ne pardonnons pas à Aristophane d'avoir calomnié Socrate et préparé involontairement des arguments pour sa condamnation.
À la vérité, les accusations portées contre lui, et empruntées à la comédie des Nuées, ne furent que de vains prétextes, auxquels personne ne se méprit. Devant un tribunal composé par ses ennemis, le juste était condamné d'avance: pouvait-on lui pardonner l'indépendance de son langage et de sa pensée, dans un temps de servitude et d'oppression? Mélitos, Anytos et Lycon ne furent que les instruments d'un parti tout-puissant qui frappait l'incorruptible censeur de ses vices et de ses crimes[85].
En public, en particulier, à l'armée, à la ville, sa conduite avait toujours été celle d'un citoyen soumis aux lois, courageux et simple; parfois sublime sans y songer, sans sortir des habitudes de sa vie ordinaire. Un jour que le sort l'avait désigné pour présider l'assemblée du peuple, la foule voulait porter un décret injuste: il s'y opposa en s'appuyant sur la loi, et resta impassible devant les fureurs d'une multitude à qui nul autre n'aurait osé résister.
Quand sa patrie tomba sous la domination des Trente, si ces usurpateurs de l'autorité lui commandaient quelque chose d'injuste, il n'obéissait pas. Ainsi, sommé par eux de mettre fin à ses conversations avec la jeunesse, il ne tint compte de la défense. Un jour que les Trente lui prescrivaient d'aller, avec quelques autres citoyens, arrêter un homme qu'ils voulaient mettre à mort, le philosophe répondit que leur ordre, n'étant pas légal, ne pouvait l'obliger. Au-dessus de la loi écrite, il y a la loi non écrite.
Voyant qu'ils avaient fait mourir un grand nombre de citoyens distingués et qu'ils en forçaient d'autres à seconder leurs injustices, il avait osé dire publiquement: «Je serais étonné que le gardien d'un troupeau, qui en ferait disparaître une partie et rendrait l'autre plus maigre, ne voulût pas s'avouer mauvais pasteur; mais il est plus étrange encore qu'un homme, se trouvant à la tête de ses concitoyens, enlève les uns, corrompe les autres, et n'avoue pas, en rougissant de honte, qu'il est un mauvais chef d'État.»
Socrate était un de ces obstinés qui semblent un peu fous aux consciences moyennes, mais dont l'exemple maintient la justice sur la terre.
Un orage peu à peu se forma contre lui, et un jour vint où il eut à compter avec une foule d'ennemis. «Le vieux parti aristocratique était mécontent de voir un homme de la foule acquérir autant d'influence; les démocrates étaient mal édifiés des tendances générales de sa politique, qui semblait vouloir l'établissement d'une oligarchie de sages; les partisans du culte de l'État lui reprochaient d'abandonner les autels de la patrie et d'introduire on ne savait quelle divinité nouvelle: il parlait fréquemment de son «génie» ou «démon,» comme d'un inspirateur secret et merveilleux qui lui traçait sa conduite et lui permettait de diriger celle des autres. Il n'en fallait pas tant pour perdre un citoyen sans fonctions publiques, sans autorité officielle... Ses ennemis se liguèrent, et, confondant dans une même accusation des griefs disparates, ils l'accusèrent publiquement. Un homme puissant, impétueux, qui se donnait pour ami du peuple, et dont le philosophe avait plus d'une fois percé à jour les intrigues d'ambition, Anytos, lui reprocha d'avoir compté parmi ses auditeurs le versatile et perfide Alcibiade, le sanguinaire Critias, un des Trente qui avaient été renversés à si bon droit. Socrate avait dit: «Je ne suis pas seulement citoyen d'Athènes, mais citoyen du monde.» Cette parole ne devait-elle pas s'interpréter comme un dédain de la patrie? De telles imputations, et quelques autres, également relatives à la politique, ne purent cependant servir de base à un procès criminel: une amnistie récente les annulait. Il fut donc réglé qu'une autre des victimes ordinaires de ce railleur, Mélitos, mauvais poëte, le dénoncerait comme impie et novateur en fait de religion, comme corrupteur habituel de la jeunesse. Lycon, orateur virulent, promit de soutenir l'accusation. Socrate refusa l'assistance d'un autre orateur, l'habile Lysias, offrant d'écrire un plaidoyer que l'accusé aurait pu, d'après la coutume, lire à ses juges, et dont les mouvements eussent été calculés de manière à rendre un acquittement presque certain. Il comparut donc devant le tribunal des Héliastes, fut condamné à une amende, et, sur son refus de se reconnaître coupable en promettant de la payer, on prononça contre lui la peine de mort. Les juges étaient ce jour-là au nombre de 556: quand ils eurent opiné, on trouva que 281 avaient prononcé contre l'accusé, 275 pour lui; la majorité était donc seulement de 6 voix. Socrate pouvait aux termes de la loi, se condamner lui-même à l'une de ces trois peines: la prison perpétuelle, l'exil ou l'amende. Mais il demanda, ironiquement, d'être nourri, aux frais de l'État dans le Prytanée, asile glorieux des citoyens qui avaient rendu de grands services au public. Les juges irrités délibérèrent alors de nouveau et le condamnèrent à mort[86].»
Hermogène, cité par Xénophon comme le témoin le plus exact et le plus précis, raconte que, dans une conversation, avant l'audience du tribunal des Héliastes, Socrate invité à défendre sa vie contre les accusateurs, s'y refusa par cette raison, «qu'ayant toujours pratiqué la justice, il devait s'estimer heureux de mourir avant d'éprouver les maux d'une vieillesse caduque.» Devant ses juges, il rappela et réfuta les trois griefs invoqués contre lui: méconnaissance des dieux adorés dans l'État, introduction de divinités nouvelles, corruption de la jeunesse. Puis, se rendant le témoignage qu'il devait se féliciter de sa conduite antérieure, l'accusé ne voulut pas demander grâce. Même après sa condamnation, Socrate persista dans son généreux orgueil et ne plia point. Voilà au rapport de Xénophon, ce qui était consigné, dans l'écrit d'Hermogène.
Xénophon ajoute qu'Hermogène, avant le jugement, voyant Socrate s'entretenir de toute chose plutôt que de son procès, lui dit: «Socrate, ne devrais-tu pas songer à ta défense?--Quoi donc! tu ne vois pas que je m'en suis occupé toute ma vie?--Comment cela?--En ne commettant jamais d'injustice.»
Se voyant condamné, il dit: «Je n'irai point, parce que je meurs injustement, abaisser mon courage. L'opprobre est à craindre, non pour moi, mais pour ceux qui me condamnent... Oui, j'en suis certain, et l'avenir et le passé témoigneront que je n'ai nui à personne, que je n'ai fait que du bien à ceux qui conversaient avec moi, en leur donnant gratuitement toutes les salutaires leçons que je pouvais leur offrir.»
Un homme simple, mais qui l'affectionnait, Apollodore, lui disant qu'il était révolté de l'iniquité du jugement,--«Mon cher Apollodore, lui répondit Socrate avec un doux sourire et en lui passant amicalement la main sur la tête, aimerais-tu mieux me voir mourir coupable?»
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Après la mort de Socrate, une prompte réaction de l'opinion fit justice des méchants qui avaient égaré les Héliastes. On peut inférer d'un passage de Plutarque qu'Anytos, n'ayant pas la force de supporter la haine publique, se pendit de désespoir. Judas, selon la légende, fit de même.
Aristophane, lui aussi, dut bien sentir quelque remords. Les Nuées sont une bonne comédie, mais une mauvaise action. Socrate, menacé du supplice sous les Trente comme ami de la liberté, et proscrit après leur chute comme suspect à la démocratie dont il avait raillé les erreurs, fut un martyr; et le poëte calomniateur ne pouvait pas dire en bonne conscience: «Je me lave les mains du sang de ce juste.»
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Disons du reste qu'Aristophane était fort jeune lorsqu'il fit jouer cette comédie, et c'est peut-être, si l'on veut, une circonstance atténuante. Les Nuées, représentées en 424 avant notre ère, sont la seconde pièce qu'il ait donnée sous son nom.
Socrate aussi, par conséquent, était encore loin de cet âge où ses vertus devaient lui gagner peu à peu la considération publique. Et ceci nous amène à une explication que donne M. Eugène Noel. Distinguant les deux phases de la vie de Voltaire, et nous exhortant à ne pas confondre la première avec la seconde, il ajoute: «Sa grande action, comme celle de Socrate, eut ses temps de préparation. Le Socrate dont se moque Aristophane n'est point du tout le Socrate dont nous parleront plus tard Platon et Xénophon. Des rêveries métaphysiques, dont se moque avec tant de bon sens l'auteur des Nuées, Socrate en était venu enfin au bon sens, dans sa vieillesse.» Cette explication ne manque pas de vraisemblance, et doit être ajoutée aux autres.
Mais celle qui, sans contredit, domine tout le reste, est celle-ci, qu'il ne faut jamais perdre de vue:
Aristophane, l'homme du passé, attaqua dans Socrate l'homme de l'avenir, le promoteur des idées nouvelles qui allaient renverser peu à peu la vieille religion et tout l'ancien régime. Il injuria, vilipenda, calomnia en lui la révolution philosophique et sociale, qu'il redoutait, voyant qu'elle ébranlait tout l'ordre ancien, et n'entrevoyant pas l'ordre nouveau. En sacrifiant cet homme populaire, redouté des gouvernants, qui répandait partout les idées et improvisait une conférence en plein air au coin de chaque rue, il voulut, il crut faire acte de patriotisme; mais, au delà de sa petite patrie, il ne vit pas l'humanité.
Il est bien difficile que le génie comique, ne vivant que de raillerie et s'attaquant à toute innovation, ne soit pas souvent hostile au progrès, qui est toujours une innovation. Socrate devançait son époque; Aristophane la suivait. Socrate et Euripide faisaient alors une sorte de dix-huitième siècle, minant les dogmes du passé, semant les germes de l'avenir; discutant tout, remuant tout; pleins d'une foi ardente, sous un scepticisme apparent.
Aristophane, par sa vive imagination, et son style naturel et riche, plein de fraîcheur et de santé, est un des plus brillants représentants de l'esprit grec; mais il ne faut pas craindre d'avouer que, si l'esprit grec lui-même, en général, se meut avec une agilité merveilleuse, c'est dans un cercle assez étroit.
Toute révolution est une évolution, un épanouissement, un progrès, quand elle est une révolution véritable: celle qui commençait alors devait être la plus considérable de l'histoire entière de l'humanité, je ne dis pas avant le christianisme, puisque ce grand mouvement des esprits n'était dès lors, quatre cents ans avant le Christ, autre chose que le christianisme à son aurore; mais je dis avant la Réforme et la Révolution française. Cette première révolution qui s'accomplissait du temps de Socrate, et en grande partie grâce à lui, fondait la science, en substituant aux hypothèses, filles de l'imagination, l'observation des phénomènes de la nature: Aristophane ne peut voir sans frémir la physique détrôner les dieux; il veut croire, en dépit de tout, comme Boileau, «que c'est Dieu qui tonne.» Cette révolution renouvelait la poésie tragique, en substituant à la peinture d'une fatalité extérieure pesant sur les hommes, sur les héros et sur les dieux eux-mêmes, la peinture de la liberté n'ayant plus à lutter que contre la fatalité intérieure des passions. Elle agrandissait la morale, en enseignant aux orgueilleux et dédaigneux autochtones que les barbares aussi étaient des hommes. Elle transformait insensiblement le patriotisme jaloux, qui n'est qu'une seconde forme de l'égoïsme, en un sentiment plus élevé, plus pur et plus vrai, le sentiment de la fraternité humaine, que devaient prêcher Cicéron et Sénèque, avant le Christ. En un mot, elle était le travail de la philosophie enfantant cette religion que le Christ devait baptiser et nommer. Elle ruinait les dieux, pour annoncer Dieu. Socrate déjà, on peut le dire, évangélisait. Enfant du peuple, comme Jésus; fils du sculpteur, comme Jésus du charpentier; au nom de l'Esprit qui lui parlait comme à Jésus, il enseignait la foule en paraboles comme Jésus, et prêchait les vérités mêmes que Jésus devait répéter; comme Jésus, il confondait les faux docteurs, et, pour répondre à leurs interrogations captieuses, il employait parfois des tours subtils; comme Jésus, il devait mourir leur victime, ou celle du pouvoir dont ils étaient les appuis; et mourir d'une mort aussi divine que Jésus, quoi que Rousseau ait voulu dire par sa distinction énigmatique; et, comme lui, pour le salut des hommes; c'est-à-dire pour les racheter de l'erreur, de l'hypocrisie, de la superstition et du fanatisme, qui sont le véritable enfer; pour les conquérir à la vérité, qui est la vraie vie éternelle.
Aristophane s'était constitué le défenseur de tout le régime ancien, par conséquent de l'ordre légal et de la religion officielle (du moins quand ce n'était pas lui qui l'attaquait dans ses parodies irrévérencieuses); ce fut donc sans doute par conviction et, à ce qu'il crut, par dévouement à son pays, mais ce fut aussi, il faut bien le dire, par étroitesse d'esprit et par peur, qu'il livra Socrate aux risées. Partant, ce fut par un coup de son art, mais par un coup odieux autant que terrible, qu'il le confondit avec les sophistes ses adversaires, afin de le tuer moralement par le ridicule et la calomnie. Il ne prévit pas, à la vérité, qu'il broyait la ciguë que d'autres verseraient; toujours est-il que, sans l'avoir prévu, il contribua, quoique longtemps d'avance, à la mort de Socrate.
Et, en tout cas, il a calomnié le juste.
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C'est la destinée des grands cœurs, des âmes élevées, des esprits étendus qui devancent leur siècle, des consciences pures, ennemies de la fange, d'être persécutés par le pouvoir du jour et par le troupeau des natures vulgaires, au nom des croyances reçues et de la soi-disant légalité. Ceux qui portent en eux la loi de l'avenir sont mis à mort ou tourmentés au nom de la loi du passé. Les majorités, prises une à une, sont lâches ou sottes presque toujours. Si la raison cependant, à la fin, triomphe, quoique bien lentement, c'est par l'action successive des individus courageux et des élites humaines qu'on nomme minorités: en vain on les proscrit, on les étouffe; on n'étouffe pas avec elles l'idée qui est leur âme et leur honneur; elle sort de leur tombe ou de leur bûcher, et conquiert le monde qui la repoussait. Et de la succession de ces minorités qui, au prix de leur repos et de leur vie, dégagent la vérité philosophique, scientifique et politique, se forme peu à peu, à travers les siècles, une majorité finale, qui seule donne raison au droit, à la science et à la liberté.
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Est-ce tout? Non. Nous avons passé très-vite sur les reproches adressés à la classe des rhéteurs-sophistes, pressés que nous étions d'en distinguer, d'en séparer Socrate dans les choses essentielles. Mais est-ce que les rhéteurs-sophistes eux-mêmes ne sont pas,--quelques-uns du moins,--calomniés dans la comédie des Nuées? Oui, certes! car ils n'étaient pas tous mauvais. «Qu'il y eût, dit M. Grote, des hommes sans principes et immoraux dans la classe des sophistes,--comme il y en a et comme il y en eut toujours parmi les maîtres d'école, les professeurs, les gens de loi, etc., et dans tous les corps quelconques,--c'est ce dont je ne doute pas. En quelle proportion? c'est ce que nous ne pouvons déterminer. Mais on sentira l'extrême dureté qu'il y a à passer condamnation sans réserve sur le grand corps des maîtres intellectuels d'Athènes, et à canoniser exclusivement Socrate et ses sectateurs, si l'on se rappelle que l'apologue bien connu appelé le Choix d'Hercule fut l'œuvre du sophiste Prodicos et son sujet favori de leçon.»
M. Fustel de Coulanges, dans sa belle étude sur la Cité antique, dit de son côté, en parlant des sophistes: «C'étaient des hommes ardents à combattre les vieilles erreurs. Dans la lutte qu'ils engagèrent contre tout ce qui tenait au passé, ils ne ménagèrent pas plus les institutions de la Cité que les préjugés de la religion. Ils examinèrent et discutèrent hardiment les lois qui régissaient encore l'État et la famille. Ils allaient de ville en ville, prêchant des principes nouveaux, enseignant non pas précisément l'indifférence au juste et à l'injuste, mais une nouvelle justice, moins étroite et moins exclusive que l'ancienne, plus humaine plus rationnelle, et dégagée des formules des âges antérieurs. Ce fut une entreprise hardie, qui souleva une tempête de haines et de rancunes. On les accusa de n'avoir ni religion, ni morale, ni patriotisme. La vérité est que sur toutes ces choses ils n'avaient pas une doctrine bien arrêtée, et qu'ils croyaient avoir assez fait quand ils avaient combattu des préjugés. Ils remuaient, comme dit Platon, ce qui jusqu'alors avait été immobile. Ils plaçaient la règle du sentiment religieux et celle de la politique dans la conscience humaine, et non pas dans les coutumes des ancêtres, dans l'immuable tradition. Ils enseignaient aux Grecs que, pour gouverner un État, il ne suffisait plus d'invoquer les vieux usages et les lois sacrées, mais qu'il fallait persuader les hommes et agir sur des volontés libres. À la connaissance des antiques coutumes ils substituaient l'art de raisonner et de parler, la dialectique et la rhétorique. Leurs adversaires avaient pour eux la tradition; eux, ils eurent l'éloquence et l'esprit.»
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Ce n'est pas qu'Aristophane, leur ardent antagoniste, manquât d'esprit ni d'éloquence. Mais son thème était fait, son parti était pris. Il fouille sans cesse dans l'arsenal des vieilles idées, rappelant à tout propos les noms de Marathon, de Salamine, pour griser les esprits par le patriotisme, le chauvinisme de ce temps-là. Au fond, ses arguments sont faibles, et même nuls; ils se réduisent à ceci: La perfection est dans le passé.
Pour ses adversaires, et pour nous, elle était, elle sera toujours dans l'avenir. Elle est l'idéal éternel, que l'on doit poursuivre toujours, sans espérance de l'atteindre jamais, et dont on se rapproche pourtant de plus en plus. C'est ce que Platon, dans son beau langage, appelait: ή δμοίοσις τώ Θεώ. Et c'est ce qu'en langage moderne, on nomme: Perfectibilité.
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Otfried Müller dit, un peu rudement, mais non sans justesse: «Aristophane est un brave homme qui ne comprend rien à toutes les finesses des docteurs à la mode, c'est un conservateur borné,--cela n'empêche point d'avoir de l'esprit;--c'est un homme qui ne connaît que le bon vieux temps, religieux par habitude et convention, qui jette Descartes et Condillac dans le même sac, comme d'affreux philosophes. Ce qu'il est là, il l'est partout: partisan de la paix quand même en politique, admirateur des classiques en littérature, homme de bonne compagnie qui s'encanaille à ses jours, mais qui garde ses préjugés de fils de famille; tout cela exclut-il donc l'esprit, le génie? tout cela ne permet-il pas même de rester dans le vrai,--à moins qu'on ne vienne contester la légitimité et la vérité du principe conservateur?--Il cherche à contribuer de toute manière au bien de sa patrie, tel qu'il l'entend[87].»
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Le poëte, par sa comédie des Nuées, se flattait d'avoir pris un vol nouveau et tout-à-fait original. Cependant le public et les juges du concours ne se montrèrent pas favorables à la pièce: ce ne fut pas Aristophane cette fois, ce fut le vieux Cratinos qui obtint le prix. Le jeune poëte en fit, dans la pièce suivante, de violents reproches au public. Toutefois, cet échec le détermina à refondre sa pièce, et c'est cette seconde édition, fort différente de la première, qui est venue jusqu'à nous[88].
LES GUÊPES.
Dans les Guêpes, comme dans les Chevaliers, le poëte s'attaque au peuple. Les Guêpes, ce sont les Athéniens. Pour mieux dire, Aristophane critique dans cette pièce une des institutions mêmes d'Athènes.
Chez les Athéniens, la justice n'était pas rendue par un certain corps, ou par une certaine classe de citoyens; tous les Athéniens, âgés de trente ans, pouvaient être juges ou jurés, par le renouvellement annuel. Sur vingt mille citoyens libres, il y en avait toujours six mille à la fois qui remplissaient les dix tribunaux d'Athènes.--À ces six mille jurés ou juges, joignez les avocats; puis, d'autre part, les orateurs politiques, les membres du Sénat et de l'Aréopage, vous comprendrez comment la nation presque tout entière était sans cesse occupée à plaider, à rendre des arrêts, ou à discuter. Les assemblées populaires, les élections politiques, les accusations et les jugements, deux mois entiers donnés aux fêtes religieuses, absorbaient la vie des Athéniens et les écartaient du travail et des exercices militaires. Cette habitude de juger, de prononcer ou d'écouter des plaidoiries, était devenue un besoin, une manie du peuple tout entier.--Déjà, dans les Chevaliers, le poëte nous a fait voir les Athéniens «perchés tout le jour sur les procès, comme les cigales sur les buissons.» Dans les Nuées, le disciple de Socrate montrant Athènes à Strepsiade sur une carte de géographie: «Comment, Athènes? dit celui-ci; je n'y vois pas de juges en séance!»
Cette manie athénienne, que rien ne corrige ni ne modère, Aristophane, dans les Guêpes, l'attaque de front.
Dans la forme primitive des lois de Solon, cette institution, par laquelle toute la nation prenait part aux fonctions de jurés ou de juges, était sans danger, parce que ces fonctions étaient alors une charge publique, un devoir en même temps qu'un droit: elles n'étaient point rétribuées. Alors les citoyens ne s'empressaient pas trop d'aller siéger au tribunal, parce que, pendant ce temps-là, leur travail était interrompu, leurs affaires chômaient: pour servir l'État de cette sorte, il leur fallait négliger leurs propres intérêts; les besoins de la famille, des enfants, du ménage, les retenaient chez eux, ou les pressaient d'y rentrer, dès que leur présence dans l'Agora et dans la place Héliée n'était plus nécessaire.
Mais les institutions se modifièrent: on alloua aux jurés une indemnité, qui fut d'abord d'une obole, puis de deux, puis de trois. Par là, les démagogues délivrèrent les citoyens de cette nécessité du travail qui seule les avait un peu retenus loin de la place publique et des tribunaux. Les citoyens, grâce au triobole, menèrent une vie presque oisive; ils passaient leurs journées hors de chez eux[89]. Ajoutez que l'esprit athénien n'était pas, par nature, ennemi, tant s'en faut, de la discussion ni de la chicane: vous concevez comment ce passe-temps devint une sorte de folie endémique, folie non pas individuelle, accidentelle et extraordinaire, comme celle de Perrin Dandin dans la comédie de Racine, mais générale, commune à tous les Athéniens, et, à la longue, préjudiciable à la république.
Les démagogues, nous l'avons vu dans l'exposition des Chevaliers, entretenaient cette folie, à laquelle ils trouvaient leur compte. Vous vous rappelez les cajoleries du Paphlagonien au bonhomme Dèmos: «Ô peuple, mon cher petit peuple, c'est assez d'avoir jugé une affaire, va au bain, prends un morceau, bois, mange, touche le triobole.» Puis, aux Chevaliers, qu'il essaie de mettre dans ses intérêts: «Ô vieillards Héliastes, de la confrérie du triobole, vous que je nourris par mes dénonciations insensées, venez à mon secours!»
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Quant à l'institution du triobole, l'opinion de l'impartial M. Grote diffère bien de celle d'Aristophane. «L'établissement à Athènes de ces dikastèria payés, dit M. Grote, fut un des événements les plus importants et les plus féconds de toute l'histoire grecque. La paye aidait à fournir un moyen de vivre pour les vieux citoyens qui avaient passé l'âge du service militaire. Les hommes d'un certain âge étaient les personnes les plus propres à un tel service... Néanmoins, il n'est pas nécessaire de supposer que tous les dikastes (juges) fussent ou vieux, ou pauvres, bien qu'un nombre considérable d'entre eux le fussent, et bien qu'Aristophane choisisse ces qualités comme faisant partie des sujets les plus propres à être tournés par lui en ridicule. Périclès a souvent été critiqué pour cette institution, comme s'il eût été le premier à assurer une paye aux dikastes qui auparavant servaient pour rien, et qu'il eût ainsi introduit des citoyens pauvres dans des cours composées antérieurement de citoyens au-dessus de la pauvreté. Mais, en premier lieu, cette supposition n'est pas réellement exacte, en ce qu'il n'y avait pas de tels dikastèria constants fonctionnant antérieurement sans paye; ensuite, si elle eût été vraie, l'exclusion habituelle des citoyens pauvres aurait annulé l'action populaire de ces corps, et les aurait empêchés de répondre désormais au sentiment régnant à Athènes. Et il ne pouvait sembler déraisonnable d'assigner une paye régulière à ceux qui rendaient ainsi un service régulier. Ce fut, en effet, une partie essentielle dans l'ensemble du plan et du projet, au point que la suppression de la paye semble seule avoir suspendu les dikastèria, pendant que l'oligarchie des Quatre-Cents fut établie,--et c'est seulement sous ce jour qu'on peut la discuter. En prenant le fait tel qu'il est, nous pouvons supposer que les six mille Héliastes qui remplissaient les dikastèria étaient composés de citoyens de moyenne fortune et de plus pauvres indistinctement, bien qu'il n'y eût rien qui exclût les plus riches s'ils voulaient servir[90].»
Selon Aristophane, au contraire, le triobole est la source des misères d'Athènes, une des causes de sa décadence. Mais c'est une question si brûlante, que les orateurs osent à peine y toucher. Et pourtant ce mal met obstacle à tous les grands projets, à toutes les réformes utiles. Par le triobole on mène le peuple; c'est le triobole qui est tout-puissant. «Ô Dieux! s'écrie, dans la comédie des Grenouilles, Dionysos (Bacchus) voyageant aux enfers et payant à Caron son passage, quelle puissance a pourtant le triobole!»
Eh bien! c'est cette puissance redoutable que le courage d'Aristophane ose braver; c'est ce mal endémique qu'il veut guérir, c'est à cette grave réforme sociale qu'il veut, s'il est possible, amener les esprits.
«Papa, dit un des petits enfants qui figurent dans le chœur des Guêpes, si l'archonte supprimait le tribunal, comment dînerions-nous?»--À cette supposition, le chœur s'effraye: «Par Jupiter! répond le père, je ne sais pas où nous trouverions à dîner!»
En effet, le citoyen d'Athènes, n'ayant désormais ni une fortune, ni une industrie, ni un travail qui le fasse vivre, il ne lui reste, à lui flâneur, bavard, habitué à une vie douce et facile, il ne reste à sa femme qui l'attend près du foyer, à son fils qui demande de quoi manger et s'amuser, des fruits et des osselets, il ne leur reste à tous que le triobole, c'est-à-dire une parcelle de ce trésor public où les démagogues feignent de puiser libéralement pour faire largesse au peuple, et qu'ils épuisent à leur profit.
Le poëte entreprend de prouver aux Athéniens que, par cette institution si populaire du triobole, ils ne reçoivent pas même la dixième partie des revenus de l'État, et que ce sont les démagogues qui prennent le reste. En même temps que l'intérêt public est lésé par ces dilapidations, les intérêts privés ne périclitent pas moins, livrés qu'ils sont à la vénalité et à la sottise de ces juges de hasard.
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Ainsi, dans ses Guêpes au dard aigu, Aristophane représente non-seulement les juges armés du poinçon avec lequel ils inscrivaient leur verdict sur des tablettes enduites de cire, mais encore ce peuple tout entier d'ergoteurs, avocats ou juges, hérissés d'arguments et de sentences, cette multitude oisive et bourdonnante, avide de plaidoyers et de chicane, autant que de harangues politiques, de dialectique et de sophistique, cette foule pressée tous les jours autour de la corde qui marquait l'enceinte où les juges siégeaient dans la place Héliée.
Et toutefois, de peur d'irriter son public, il désigne aussi par ces terribles aiguillons, dans certain passage de la pièce, l'esprit belliqueux des Athéniens et leur indomptable patriotisme.
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C'est cette vigoureuse satire sociale que Racine, l'ami de Boileau, a réduite aux proportions d'une jolie satire littéraire dans sa comédie des Plaideurs, en substituant la manie d'un seul homme à la manie de tout un peuple, ou plutôt une caricature de fantaisie à la critique d'une institution publique. Philocléon est devenu Perrin Dandin; Bdélycléon est devenu Léandre. Dans un sujet et dans un cadre entièrement différents, le poëte moderne a pu introduire la figure nouvelle et originale de Chicaneau; idée heureuse, de mettre en face d'un vieux juge endiablé un plaideur endiablé aussi; et, à son tour, le personnage de Chicaneau a amené, comme pendant, celui de la comtesse de Pimbesche. Par là, le sujet se retourne: ce ne sont plus les juges, ce sont les plaideurs.
Au surplus, chez Aristophane, ce sont les plaideurs autant que les juges, Athènes tout entière n'étant en quelque sorte qu'un vaste tribunal, où tous les citoyens étaient l'un ou l'autre.
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Le principal personnage de la comédie des Guêpes est Philocléon, c'est-à-dire l'ami de Cléon, parce que Cléon avait porté à ce chiffre de trois oboles le salaire des juges, qui n'était que deux oboles sous Périclès.--Philocléon a pour adversaire son fils Bdélycléon (l'ennemi de Cléon): les sentiments de ce personnage sont ceux d'Aristophane lui-même.
À l'ouverture de la pièce, deux esclaves (comme dans les Chevaliers), ils s'appellent ici Sosie et Xanthias, font sentinelle devant la maison de Philocléon, leur maître, et le gardent, par ordre de son fils, pour l'empêcher d'aller juger.--Racine a imité cette exposition, que tout le monde a dans la mémoire.-—Voici quelques passages de celle d'Aristophane:
Juger, dit Sosie, c'est la passion du bonhomme; s'il n'occupe pas le premier banc au tribunal, il est désespéré[91]. La nuit, il en perd le sommeil, ou, s'il s'assoupit un instant, son esprit revole vers la clepsydre[92]. L'habitude qu'il a de tenir le caillou de suffrage fait qu'il se réveille les trois doigts serrés, comme celui qui jette une pincée d'encens sur l'autel à la nouvelle lune... Son coq l'ayant réveillé tard,--C'est, dit-il, que des accusés l'auront gagné à prix d'argent[93]!--À peine a-t-il soupé, qu'il demande à grands cris sa chaussure; il court au tribunal, avant le jour, et s'endort collé comme une huître au pied de la colonne[94]. Juge impitoyable, il ne manque jamais de tracer sur ses tablettes la ligne de condamnation, et rentre les ongles pleins de cire, comme une abeille ou un bourdon. Dans la crainte de manquer de cailloux à suffrages, il entretient dans la cour de sa maison une grève, qu'il renouvelle sans cesse. Telle est sa manie; tout ce qu'on lui dit pour l'en guérir ne sert de rien et ne fait que l'exciter davantage. Aussi nous le gardons et nous l'avons mis sous les verrous pour l'empêcher de sortir. Car son fils est désolé de cette maladie. D'abord il le prit par la douceur; il voulut lui persuader de ne plus porter le manteau[95], et de ne plus sortir: notre homme n'en tint compte. Ensuite il lui fit prendre des bains et des purifications; ce fut en vain. On le soumit aux expiations sacrées des Corybantes; mais il se sauva avec le tambour et ne fit qu'un saut jusqu'au tribunal. Enfin, comme ces mystères ne réussissaient pas, on le mena à Égine et on le fit coucher de force une nuit dans le temple d'Esculape[96]. Au point du jour, on le retrouva devant la grille du tribunal. Dès lors nous ne le laissâmes plus sortir. Mais il fuyait par les gouttières et les lucarnes. On se mit à boucher et à calfeutrer tout. Mais lui, il enfonçait des bâtons dans le mur et sautait d'échelon en échelon, comme une pie. Enfin, nous avons tendu des filets au-dessus de toute la cour, et nous faisons bonne garde.
En effet, nos deux factionnaires, tout en causant entre eux, et aussi avec les spectateurs par un procédé d'exposition fort commode et assez naïf, font sentinelle, une broche à la main.
Bdélycléon paraît à la fenêtre et leur donne avis que son père est occupé en ce moment à grimper par la cheminée de l'étuve pour s'échapper encore une fois, et qu'il gratte, comme une souris.
On le guette, il passe la tête par le tuyau.
«Qui vive?
--C'est la fumée!» répond le bonhomme,--qui est fou, mais qui n'est pas bête.
On bouche le tuyau de la cheminée avec un couvercle et une traverse: la fumée est forcée de rebrousser chemin.
«Comment, coquins, vous m'empêchez d'aller juger! Dracontidès va être absous.»
Ne pouvant faire sauter la barre qui l'emprisonne, il menace de ronger le filet qui lui sert de cage. Puis, feignant de se radoucir, il cherche quelque prétexte de sortir: il veut aller vendre son âne; c'est la nouvelle lune, jour de marché. Bdélycléon offre à son père d'y aller à sa place, pour lui en épargner la peine: ce n'est pas là le compte du bonhomme!
BDÉLYCLÉON.
Ne pourrais-je pas aussi bien le vendre?
PHILOCLÉON.
Pas comme moi!
BDÉLYCLÉON.
Non; mieux!
Il entre dans la maison, et en fait sortir l'âne. Mais il s'aperçoit que Philocléon, nouvel Ulysse, s'est suspendu au ventre de la bête, pour s'échapper de sa prison. C'est la scène de l'Odyssée dialoguée et parodiée: Ulysse s'échappant de chez le Cyclope.
BDÉLYCLÉON.
Pauvre baudet, tu pleures! Est-ce parce qu'on va te vendre? Avance un peu. Qu'as-tu à geindre? Est-ce que tu porterais un Ulysse?
XANTHIAS.
Mais oui, par Jupiter! il porte quelqu'un sous lui!
BDÉLYCLÉON.
Qui? voyons donc!...
XANTHIAS.
C'est lui!
BDÉLYCLÉON.
Qui va là? qui vive?
PHILOCLÉON.
Personne.
BDÉLYCLÉON.
Personne? De quel pays?
PHILOCLÉON.
D'Escampette, en Ithaque.
BDÉLYCLÉON.
Eh bien! Personne, tu n'auras pas à t'applaudir. Tirez-le de là au plus vite! Le malheureux! où s'était-il fourré? il a l'air d'un ânon qui tette!
PHILOCLÉON.
Si vous ne me laissez pas tranquille, nous plaiderons!
BDÉLYCLÉON.
Et quel sera le sujet du procès?
PHILOCLÉON.
L'ombre de l'âne[97].
· · ·
On fait rentrer le vieillard avec l'âne, et on barricade la porte en dehors. À peine est-il sous clef, autre aventure: il cherche à s'échapper par les gouttières.
SOSIE.
Hé là! qui donc a fait tomber sur moi du plâtre?
XANTHIAS.
Peut-être quelque rat, qui l'aura détaché.
SOSIE.
Un rat? Non, pas, vraiment! C'est ce juge de gouttière, qui s'est glissé sous les tuiles du toit[98]!
Ne trouvez-vous pas que cette série d'inventions légères et littéraires fait une exposition très-gaie? Quelle variété d'incidents et de détails! Quelle abondance de plaisanteries! Quelle originalité et quel mouvement! Que de métaphores et de parodies, jet étincelant et fin, que la traduction ne rend qu'à moitié. On comprend bien que tout cela eût séduit Racine et Boileau, et qu'ils aient essayé d'en faire passer quelque chose sur la scène française.
· · ·
Une invention encore plus originale et plus hardie, ce sont les Guêpes elles-mêmes, qui arrivent armées de leurs aiguillons, et portant des lanternes, car il ne fait pas jour encore. Les séances des tribunaux commençaient au lever du soleil. Les Guêpes, c'est-à-dire les juges, s'y rendent en hâte, ayant avec eux leurs enfants, dont quelques-uns les font endêver.
LE CHŒUR.
Hâtons-nous, camarades, avant que le jour ne paraisse! Éclairons bien le chemin avec nos lanternes, de crainte d'être surpris par quelque casse-cou.
UN ENFANT.
Voilà de la boue! Papa, papa, prends garde!
LE CHŒUR (c'est-à-dire, LE CORYPHÉE).
Ramasse un bouchon de paille et mouche la lampe.