CHAPITRE VIII
HIJAJ
1.--_Historique._
Les Hijaj sont une tribu dérivée des Rehahla. Ils sont donc d'origine arabo-hassane, puisque Rehhal, ancêtre éponyme des Rehahla, est le frère d'Antar, de Yahia et d'Omran, ancêtres des Oulad Nacer, des Oulad Yahia ben Othman, et des Trarza et Brakna, et que ces quatre personnages sont les fils d'Othman ould Oudaï ould Hassan.
En ce qui concerne l'historique des Rehahla et par conséquent l'historique lointain des Hijaj, je ne puis que renvoyer à mon ouvrage _l'Émirat des Trarza_.
C'est de la fin de la guerre de Boubbah que date leur «conversion» au maraboutisme; elle résulte probablement, bien que la tradition soit muette sur ce point, de la défaite des Rehahla, hassanes des premières invasions, et de leurs alliés les marabouts, par les Trarza-Brakna. Un individu des Rehahla, le nommé Samba, premier ancêtre connu des Hijaj, ne pouvant plus vivre dans sa tribu vaincue, vint chercher fortune sur les rives de l'Oued Katchi. Il était accompagné d'un de ses cousins, dit Damâni, et de plusieurs serviteurs (fin du dix-septième siècle). Samba eut deux fils: Hamdan et Abd En-Nebi, qui sont les ancêtres des deux premières fractions Hijaj. Damâni est l'ancêtre éponyme de la troisième et dernière fraction des Douamin.
Il faut, à partir de maintenant avoir sous les yeux le tableau généalogique de la tente princière pour pouvoir suivre le cours des événements.
_Tableau généalogique._
Samba. ________________|________________ | | Hamdan. Abd En-Nabi. ______|_______________________________________ | | | | Maham. Taleb Brahim. Taleb Amed. Meskour. | | | | Al-Hadj Mohammed. Al-Hadj Hossin. Al-Hadj Mokhtar. Mohammed Barhoum. | Mokhtar. | 1. Mohammed Lamin. ___________________________________________| | | | 2. Sidi Abd Allah. Al-Qadi. Cheikh Mohammed. | ____|____ ______|______ | | | | | | Hamenni. Mrabet. Cheikh Ahmed Mohammed | Mahmoud. Lamin. ______|__________________________________________ | | | | | 3. Mahmoud. 4. Mohammed Mohammed. Mokhtar. Moh. Mostafa. Al-Mrabet | | † 1914. | | | | | |--Sidi Abd Allah. |--5 et 7 |--Ma-l-Aïnin. | | Mahmoud. |--6. Ahmed. | | |--Hadj Amin. |--Inedji.
Hamdan, qui vécut dans le premier quart du dix-huitième siècle, est le premier qui ait fait le pèlerinage à la Mecque et inauguré ainsi ce nom de Hadj, qui allait devenir celui de la tribu. Il eut quatre fils, dont l'un, Meskour, est l'ancêtre de la tente princière des Hijaj. Les trois autres mirent au monde chacun un fils, Mohammed, Hossin et Mokhtar. Ces trois cousins firent ensemble le pèlerinage de la Mecque, vers le milieu du dix-huitième siècle. Le second, Hossin, mourut à la Mecque même et y fut enterré; les deux autres revinrent à bon port et furent enterrés, après une vie embellie par les vertus islamiques, le premier à Al-Aguilat, près de Mouit, l'autre à Al-Ouasta. Ce triple pèlerinage auréola ce petit campement d'une gloire, assez rare alors, et on se prit à les désigner sous le sobriquet de «tribu des Hadj» ou «Hijaj». Le nom leur en est resté définitivement. Et de ce jour-là la tribu se voua à la vie maraboutique.
La tribu naissante vivait alors dans l'Agan et buvait au puits d'Oudenech, situé à Zkil, au nord-ouest de Chogar-Toro, et à celui d'Al-Ouasta, sis à 15 kilomètres au nord-ouest du premier.
Il n'y a rien à dire sur les premiers descendants de Meskour, au cours du dix-huitième siècle. Le commandement est d'ailleurs, à cette époque, l'objet d'âpres compétitions. C'est au début du dix-neuvième siècle qu'il se fixa définitivement dans les Oulad Hamdan et dans les Ahel Meskour par les vertus et le prestige de Mohammed Lamin ould Mokhtar ould Mohammed Barhoum ould Meskour.
Cette dévolution de l'autorité devait entraîner, au cours du dix-neuvième siècle, des scissions répétées dans la tribu. Une première fraction alla s'installer dans le Gorgol; on les y retrouve aujourd'hui sous ce nom. En 1910, ils ont été réunis à la tribu-mère du Brakna. D'autres retournèrent vers les cousins Rahahla et furent asservis comme eux au tribut. D'autres enfin, mais antérieurement, qui n'avaient voulu se muer aux marabouts définitifs, allèrent s'affilier aux Oulad Eli (Brakna du Gorgol). De nos jours enfin, vers 1902, la fraction Douamin, qui n'est à proprement parler que cousine des deux, et, à ce titre a toujours fait preuve d'indépendance, ne voulant pas accepter l'autorité des Oulad Hamdan, est allée s'incorporer aux Id ag Fara Brahim, des Dieïdiba. L'accord faillit se faire, il y a quelques années, mais, au dernier moment, on ne s'entendit pas et les choses restèrent en l'état.
Mohammed Lamin est compté comme le premier chef de la tribu, désormais constituée en une unité bien vivante. C'est sous son règne, semble-t-il, qu'eut lieu la guerre fort dure, rapportée par le Tarikh de Oualata, et où luttèrent d'une part les Oulad Bella et les Masna de Tichit, d'autre part les Hijaj et les Dehahna alliés. Les Hijaj du Brakna envoyèrent des contingents à leurs frères du Nord. Un combat sanglant, le 19 juillet 1850, mit fin aux hostilités. Après Mohammed Lamin, le pouvoir est resté dans la descendance de son fils aîné (2) Sidi Abd Allah. C'est ce Sidi Abd Allah, «homme magnifique, avec une barbe imposante qui descendait jusqu'à la poitrine, un vrai patriarche» que visita l'enseigne Bourrel, en 1860, et qui lui fit un si cordial accueil. Les chefs, ses fils, furent d'abord (3) Mahmoud, mort sans postérité, et (4) Mohammed El-Mrabet, mort au début de 1914.
Mohammed Al-Mrabet était chef de la tribu lors de l'occupation française. Obéi et aimé de ses gens, dévoué à nos intérêts, il fut un excellent chef qu'on a eu le regret de voir mourir de la variole en janvier 1914. Il fut remplacé par surprise et sous l'influence du grand marabout de la famille, Cheikh Ahmed Mahmoud, par son neveu (5) Mahmoud ould Mohammed Mokhtar, au détriment de ses fils.
De ses fils, l'aîné, Sidi Abd Allah, ne voulut pas revendiquer ses droits et les céda à son cadet Ahmed. Ahmed faisait alors ses études chez les marabouts du Nord. Il revint immédiatement et réclama le commandement. Entre temps, il suivait les cours de l'école d'Aleg. On finit par lui donner droit, et en fin 1914, il fut nommé chef de la tribu.
Mais jeune et léger (6) Ahmed ne sut pas se faire obéir; il manqua totalement de pondération dans son commandement, et dut être remplacé, en avril 1917 par son prédécesseur (7), Mahmoud ould Mohammed Mokhtar.
Mahmoud, né vers 1862, marabout paisible, n'a qu'une influence limitée; il est simplement le membre le plus notoire de la djemaa. Il a trois fils: Hamma Lamin, Mohammed et Ahmed; il subit fortement l'influence de ses frères: Had Amin et Mrabet, et surtout de son cousin, le grand Cheikh spirituel de la tribu, Ahmed Mahmoud. Le jeune Ahmed, qui avait commencé par faire quelque opposition et avait été, de ce fait, puni disciplinairement, est revenu au calme[10].
[10] Mahmoud ould Mohammed Mokhtar est mort de la grippe en décembre 1918.
2.--_Fractionnement._
Les Hijaj du Brakna se partagent ethniquement et administrativement en les fractions suivantes:
1º Oulad Hamdan; chef: Mahmoud ould Mohammed Mokhtar; 120 tentes et 580 âmes; 200 camelins, 958 bovins, 2.495 ovins, 164 ânes;
2º Oulad Abd En-Nabi: première sous-fraction administrative; chef: Cheikh ould Taleb Brahim, qui a succédé à son frère Jeddou, tous deux neveux de l'ancien chef Cheikh Mostafa ould Taleb Brahim, vieux et cassé, 9 tentes et 28 personnes; 20 bovins, 270 ovins et 10 ânes; deuxième sous-fraction administrative; chef: Mohammed ould Khalil, 20 tentes et 57 personnes, 131 bovins, 325 ovins et 20 ânes;
3º Haratines Hijaj; chef: Kaouri ould Obeïd; 40 tentes et 160 âmes; 74 bovins, 404 ovins et 12 ânes. Ces haratines sont pour la plupart domiciliés dans le Chamama auprès de Mbagne. Un petit nombre d'autres est resté nomade vers Bassi Nguidi.
L'ensemble comprend donc 189 tentes et 831 âmes. Le cheptel est de 200 camelins, 1.183 bovins, 3.494 ovins, et 206 ânes. Le feu de la tribu est, comme il convient à ces fils de pèlerins, la marque «Makka» ﺔﻜﻣ, qu'ils apposent sur la cuisse droite des animaux.
Les Hijaj se partagent, d'après leur genre de vie, en deux groupes: les Oulad Hamdan, ou grands nomades du Nord (Amechtil et Akel) et les Oulad Abd En-Nabi, rattachés récemment encore au Gorgol, ou petit nomades du Sud-Est. On pourrait y joindre le groupe cultivateur des Haratines.
Fraction à chameaux, les Oulad Hamdan nomadisent dans le Nord-Ouest. En hivernage, ils sont aux environs de Diguet Menné et dans l'Oued; en saison sèche, à Chogar, et aux environs, à Oudnech et à Al-Ouasta. Ce n'est que de nos jours qu'ils ont pu revenir vers ces puits ancestraux. Vers 1900, victimes de plusieurs pillages de la part des Oulad Bou Sba de l'Adrar, ils avaient été obligés de les abandonner et s'étaient cantonnés à Diguet Memmé et à Chogar Tora. De nos jours, ils n'échappent pas toujours aux rezzous, mais ils retrouvent en fin de compte leurs pertes. C'est ainsi que pillés par les Regueïbat en juin 1914, ils rentrèrent peu à peu en possession de leurs chameaux, repris par le peloton méhariste de l'Adrar.
Fraction à bœuf et à petit bétail, les Oulad Abd En-Nebi, ne possèdent pas un seul chameau. Ils nomadisent dans un petit rayon, en hivernage, vers Al-Kouïat et Al-Ousakat; en saison sèche, à Bassi Nguidi et à Bilal.
Le cadi de la tribu est Mohammed Salem ould Jeddou, d'origine Ahel Babouya, né vers 1865, savant professeur et juriste, élève et disciple de Mohammed Lamin ould Cheikh Mohammed. D'une famille peu connue, Mohammed Salem commence seulement à percer grâce à sa science et à sa probité.
Les principaux notables sont: les deux fils de Cheikh Mohammed ould Mohammed Lamin, à savoir: Cheikh Ahmed Mahmoud et Mohammed Lamin. Cheikh Ahmed Mahmoud, né vers 1868, est le marabout le plus en vue des Hijaj. Il passe déjà pour être un ouali. Élève et disciple qadri de son père, il se rattache par lui aux grands Cheikhs Sidi Mohammed ould Menni des Tagat, Cheikh Al-Qadi des Deïdiba, et Sidi-l-Mokhtar Al-Kabir, des Kounta. Il est fort instruit, possède une bibliothèque bien garnie et distribue l'enseignement coranique et supérieur à une cinquantaine d'élèves, tant des Hijaj que des tribus voisines, notamment Tadjakant et Id ag Jemouella. Ce Cheikh se confine de plus en plus dans la piété et le mysticisme; il a fini par se désintéresser complètement des affaires administratives et du commandement de la tribu; il abandonne même souvent son école à son cadet. Il vit à l'écart, ermite, plongé dans une quasi perpétuelle kheloua. Son seul fils peut alors l'approcher, et quelquefois son frère Mohammed Lamin. C'est un thaumaturge reconnu, au demeurant le marabout le plus notoire du Cercle, après M'hammed ould Bekkaï, des Kounta. Son frère, Mohammed Lamin, né vers 1870, de la même obédience, très intelligent et très instruit, est moins confiné dans le mysticisme. Il dirige avec beaucoup de savoir une école de trente élèves, où l'on voit, à côté des Hijaj, des Tadjakant et des Dieïdiba. Quand son frère aîné disparaît dans sa retraite, c'est près de cent élèves que comprend cette petite Université nomade. Les deux Cheikhs ont distribué leur ouird à la majeure partie de leurs contribules.
Les Hijaj sont tous qadrïa, relevant de deux obédiences différentes, soit surtout celle de Cheikh Al-Qadi, des Dieïdiba, soit celle de Cheikh Sidïa, en définitive par conséquent de la même source des Kounta de l'Azaouad.
Les principaux notables de la tribu sont: chez les Oulad Hamdan, Mohammed Fal ould Khalil; Mohammed Fal ould Bokhari, Ahmed ould Najid; Mohammed Abd Er-Rahman ould Sidi; chez les Oulad Abd En-Nabi (1re sous-fraction) Sidi Abd Allah ould Abaïdi, et (2e sous-fraction) Youssef ould Aïssa et Brahim ould Salek; chez les haratines Ahmed ould Biyad et Samba ould Al-Yarg.
Le maître d'école coranique attitré de la tribu est Ahmed Abd Ed-Daïm ould Sidi ould Mokhtar Fal, né vers 1855, vieillard peu intelligent et médiocrement instruit, mais honnête, sympathique et très en confiance.