CHAPITRE HUITIÈME
Dix années d'exil. Considérations sur les principaux événements de la Révolution.
Le livre intitulé _Dix années d'exil_ nous indique assez son sujet par son titre. Il comprend, ou plutôt il devait comprendre, dix années en deux périodes séparées.
«Le récit, dit M. Auguste de Staël, commence en 1800, c'est-à-dire deux ans avant le premier exil de ma mère, et s'arrête en 1804, après la mort de M. Necker. La narration recommence en 1810, et s'arrête brusquement à l'arrivée de ma mère en Suède, dans l'automne de 1812.»
Bonaparte occupe beaucoup de place dans ce livre, trop peut-être, au moins dans un sens. Si l'on est curieux de tout ce qui le touche, on sent pourtant que Madame de Staël pouvait faire mieux encore que de nous parler de lui; surtout elle pouvait en parler mieux. Elle l'avait, à certains égards, bien pénétré; mais sa généreuse haine pour celui qui était, à ses yeux, l'assassin de la liberté, lui a dicté des jugements que l'histoire ne recueillera pas. Elle-même, après la chute de Napoléon, n'eût pas écrit, et, si elle en eût eu le loisir, elle eût effacé de son livre les passages suivants:
«Le genre de supériorité de Bonaparte provient bien plus de l'habileté dans le mal que de la hauteur des pensées dans le bien[207].»
«Ce qu'il y avait d'évident à distance, c'était l'amélioration des finances, et l'ordre rétabli dans plusieurs branches d'administration. Napoléon était obligé de passer par le bien pour arriver au mal[208].»
«Il discuta chez lui fort tranquillement, le soir même, ce qui serait arrivé s'il eût péri; quelques-uns disaient que Moreau l'aurait remplacé; Bonaparte prétendait que c'eût été le général Bernadotte: _Comme Antoine_, dit-il, _il aurait présenté au peuple ému la robe sanglante de César_. Je ne sais s'il croyait en effet que la France eût alors appelé le général Bernadotte à la tête des affaires; mais ce qui est bien sûr au moins, c'est qu'il ne le disait que pour exciter l'envie contre ce général[209].»
Madame de Staël, qui ne refuse pas du génie à Bonaparte, aurait dû se rappeler qu'elle avait plus d'une fois signalé un rapport, une parenté entre le génie et la bonté. Elle aurait dû se demander, et d'avance on eût pu prévoir la réponse, si jamais homme a fait, de grandes choses sans avoir quelque enthousiasme. Une complète vulgarité morale n'a jamais abouti au grand.
La France, dans ce livre, n'est pas moins maltraitée que Bonaparte. C'était se prendre à forte partie; mais les nations, sur ce point, sont clémentes, quand l'agression ne vient pas du dehors. On n'a pas mauvaise grâce à louer son pays, car ce n'est pas tout à fait se louer soi-même; on a encore meilleure grâce à le censurer: cela donne un air modeste. La France est magnanime dans ce genre; on peut, quand on lui appartient, lui dire largement son fait. Madame de Staël le lui aurait dit dans tous les cas; elle l'injuriait parce qu'elle l'aimait et s'il est vrai que celui qui châtie bien aime, les passages suivants ne permettent pas de douter qu'elle n'aimât tendrement la France:
«En France, tout ce qu'on désire, c'est d'avoir une phrase à dire, avec laquelle on puisse donner à son intérêt l'apparence de la conviction[210].»
«On ne saurait trop le répéter, ce que les Français aiment en toutes choses, c'est le succès, et la puissance réussit aisément dans ce pays à rendre le malheur ridicule[211].»
«Les besoins de l'amour-propre, chez les Français, l'emportent de beaucoup sur ceux du caractère[212].»
Mais voici qui est plus fort. Le préfet de Genève, M. d'Eymar, ancienne connaissance de Madame de Staël, lui faisait parvenir, à Coppet, les bonnes nouvelles qu'il recevait de l'armée:
«Il m'eût été difficile, dit-elle à ce propos, de faire concevoir à M. d'Eymar, homme fort intéressant d'ailleurs, que le bien de la France exigeait qu'elle eût alors des revers[213].»
Vous n'aurez pas de peine à croire, Messieurs, qu'en effet cela eût été difficile, et je parie que vous vous sentez un fonds d'indulgence pour ce pauvre M. d'Eymar. Entre les préjugés du patriotisme, l'un des plus enracinés est de croire qu'il ne faut jamais souhaiter des revers à son pays; et telle est la force de ce préjugé qu'il n'y a pas de _voyage à Gand_ qui eût pu coûter aussi cher à Madame de Staël qu'une telle manière d'entendre et de souhaiter le bien de son pays, si elle eût été homme au lieu de femme, et surtout homme d'État. Et pourtant, avait-elle tort?
Les _Dix années d'exil_ sont racontées avec une vivacité, un naturel charmant. Les chevaux qui emportaient la spirituelle voyageuse, n'ont jamais, au plus fort de leur course, fait jaillir du pavé autant d'étincelles qu'il échappe de traits lumineux et de piquantes épigrammes à cette plume rapide, qui semble avoir, comme celle de Madame de Sévigné, la bride sur le cou. Ce style si aisé n'est point négligé, point incorrect. Tout est lumière et mouvement, et l'on n'aurait, au terme de la course, rien à regretter que de la voir interrompue, si cet _exil_, qui fut un _voyage_, avait un peu plus ce dernier caractère. Quand l'auteur veut bien voyager, le plaisir redouble; les plus agréables chapitres sont ceux où elle s'arrête à décrire. Tout le monde se rappelle la visite aux Trappistes de Fribourg, la course dans le Valais pour voir une cascade suisse qui, pour le moment, était en France, et la pénitence que subit l'imprudente voyageuse pour avoir de si peu dépassé ses limites «et tondu de ce pré la largeur de sa langue[214].» On doit se rappeler encore plus vivement le beau chapitre sur Moscou[215].
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L'ami que j'ai l'honneur de suppléer dans cette chaire a beaucoup facilité ma tâche en se réservant, dans l'étude de la littérature contemporaine, le chapitre des historiens. Peut-être à ce compte suis-je dispensé de vous parler du dernier ouvrage de Madame de Staël, publié peu de temps après sa mort: les _Considérations sur les principaux événements de la Révolution française_; mais comme nous avons en vue, outre la connaissance des ouvrages, celle des écrivains, comme c'est à leur individualité intellectuelle et morale que nous désirons arriver à travers leurs écrits, nous ne pouvons guère, dans cette étude, garder un silence complet sur l'un des documents qui nous révèlent le mieux le génie propre et l'âme de Madame de Staël.
Gagnée de vitesse par la mort, Madame de Staël ne put mettre la dernière main à ses _Considérations_. Elle a décrit tout le cercle qu'elle voulait décrire; mais elle n'a donné tous ses soins, comme écrivain, qu'aux deux premières parties de cet ouvrage, et les lecteurs un peu exercés ont à peine besoin qu'on leur indique le moment où ce travail d'artiste a été subitement interrompu.--Comme oeuvre d'art, et peut-être aussi comme oeuvre d'histoire, le livre se ressent de la combinaison de deux desseins, dont le plus important, je ne veux pas dire le plus cher à l'auteur, déborde l'autre de beaucoup.
C'était d'abord la vie publique de M. Necker que Madame de Staël voulait écrire; c'est dans ce sens qu'elle travailla d'abord; on le reconnaît aisément; puis la Révolution elle-même, avec ses caractères principaux, ses conséquences probables, son avenir, vint élargir et pour ainsi dire forcer le cadre où elle avait compté se renfermer, et le résultat de ces ceux desseins superposés, c'est un livre sur la Révolution où un personnage, éminent sans doute, occupe beaucoup plus de place qu'il ne lui appartient. Au reste, quand la seconde pensée de Madame de Staël aurait été la première, la disproportion qui nous frappe serait peut-être la même. Il aurait fallu, pour l'éviter, qu'elle oubliât que M. Necker était son père, et une telle abstraction n'était pas à l'usage de Madame de Staël.
Ce livre, fort bien défini par son titre, n'est pas précisément une histoire: c'est une suite de réflexions sur les principaux événements, et de jugements sur les principaux personnages de la Révolution française, où s'entremêlent des détails curieux dans le genre des mémoires, et que termine une partie spéculative ou de raisonnement sur l'état présent et sur l'avenir de la France, sous la forme d'un parallèle avec l'Angleterre, dont Madame de Staël aurait voulu transporter dans son propre pays les institutions, les moeurs, et sans doute aussi les croyances.
Le livre des _Considérations_ devait déplaire aux partis extrêmes. Il désavouait les excès, dogmatiques ou autres, de la Révolution, il en avouait le principe. Il renfermait d'ailleurs l'apologie, sans doute un peu absolue, d'un ministre que les partis les plus opposés rendaient responsable de leurs propres torts, et dont la destinée a prouvé que le juste-milieu peut avoir ses martyrs, comme sa conduite a fait voir que le juste-milieu est, bien plus souvent qu'on ne le pense, une opinion courageuse. _L'examen des Considérations_ par M. Bailleul est la plus considérable, à tous égards, des critiques que ce livre a provoquées. Il n'est pas toujours juste; il a le tort de ne pas apprécier l'esprit et l'intention du livre qu'il examine; trop souvent il coule le moucheron, et plusieurs de ses assertions sont aussi hasardées pour le moins que celles dont il reproche à Madame de Staël l'excessive témérité; cet _Examen_ toutefois renferme des observations fondées et des renseignements instructifs; mais, après tout, rien dans tout son livre, n'est meilleur que son épigraphe: _Modo vir, modo femina_[216]. Et en effet, les _Considérations_ sont un livre d'homme écrit par une femme, un livre qui est à la fois homme par les pensées, féminin par les sentiments. Le fameux adage: _Amicus Plato, sed magis amica veritas_, n'a pas été inventé par une femme. Les affections générales, abstraites pour ainsi dire, sont moins à leur usage qu'au nôtre; leur vie, leur grâce, leur force même est dans les affections particulières. Le livre de Madame de Staël en porte la vive empreinte; l'amitié, la reconnaissance ont plus d'une fois, s'il est permis de parler ainsi, surpris la religion de son excellent esprit; et même en faisant de ce qui concerne M. Necker un cas réservé, la manière dont elle parle de l'Angleterre trahit beaucoup de préoccupation. Les plus candides, aujourd'hui, ne feraient pas du peuple britannique un peuple de Grandissons, ni de sa politique une espèce de morale en exemples; avec autant d'esprit qu'en avait Madame de Staël, il fallait être femme pour entretenir de pareilles illusions.--Je pense aussi que M. Bailleul n'a pas tout à fait tort quand il prétend que:
Madame de Staël généralise quelquefois des idées qu'on pourrait prendre pour de l'esprit dans un salon, sans qu'elles en fussent plus exactes, même en les réduisant à des cas particuliers. Il me semble, ajoute-t-il, qu'il y a beaucoup trop de cet esprit de conversation dans un ouvrage où tout devrait être profondément mûri[217].
Le reproche n'est pas injuste. Ces _Considérations_ ressemblent quelquefois un peu trop à des conversations. On ne peut nier que le livre ne soit bien écrit, mais il est encore plus vrai de dire qu'il est bien parlé. La conversation admet, tolère pour le moins, les exagérations, et l'erreur est plus vénielle quand l'écriture n'est pas encore venue la fixer, et la presse la multiplier; mais quand on écrit, ou plutôt, comme Madame de Staël, qu'on grave dans un bronze immortel, tout prend un autre caractère, et tout doit être pesé, j'entends les opinions et les jugements, à la balance du sanctuaire. Je ne citerai qu'un exemple. Tous les jours, dans la conversation, on cite le mot de Mirabeau: «La petite morale tue la grande,» et l'on s'indigne. Mais qui transportera, comme fait Madame de Staël, cette maxime dans un livre, sera tenu de revoir le procès; et peut-être arrivera-t-il à purger cette phrase malencontreuse du machiavélisme qu'il est convenu d'y trouver. Madame de Staël qui la cite dans le sens convenu[218], aurait été, je n'en doute pas, heureuse d'apprendre que Mirabeau n'avait voulu dire que ce qu'a dit Saint-Simon en ces termes: «La charité générale, doit l'emporter sur la charité particulière.»
Après quoi, il faut bien avouer que cet esprit de conversation a répandu dans le livre de Madame de Staël mille traits d'une grâce originale qu'on regretterait de n'y pas trouver. Ce sont des propos de salon, mais de charmants propos, que les mots suivants:
«L'à-propos est la nymphe Égérie des hommes d'État[219].»
«La royauté ne peut-être conduite comme la représentation de certains spectacles, où l'un des acteurs fait les gestes pendant que l'autre prononce les paroles[220].»
«On dirait que la constitution anglaise, ou plutôt la raison, en France, est comme la belle Angélique dans la comédie du _Joueur_: il l'invoque dans sa détresse et la néglige quand il est heureux[221].»
«Une manière de vanité presque littéraire inspirait aux Français le besoin d'innover à cet égard (de la constitution). Ils craignaient, comme un auteur, d'emprunter les caractères ou les situations d'un ouvrage déjà existant[222].»
«Nulle question insignifiante, nul embarras réciproque, ne condamnent ceux qui l'approchent (l'empereur Alexandre) à ces propos chinois, s'il est permis de s'exprimer ainsi, qui ressemblent plutôt à des révérences qu'à des paroles[223].»
«C'était un homme d'esprit et d'imagination, mais tellement dominé par son amour-propre, qu'il s'étonnait de lui-même, au lieu de travailler à se perfectionner[224].»
J'ai peut-être tort, ne pouvant multiplier les citations, de relever des traits plus spirituels que graves. Une gravité aisée et naturelle est pourtant le caractère des _Considérations sur la Révolution française_. À part quelques causeries et des anecdotes personnelles, que le genre de l'ouvrage n'excluait pas, ce livre a toute la dignité de l'histoire, et les pages narratives font regretter, par leur clarté animée et la rapidité du mouvement, que l'auteur n'ait pas raconté davantage. Le chapitre sur le 10 août[225], et un autre intitulé _Anecdotes particulières_[226], se recommandent sous ce rapport. L'ouvrage est aussi piquant que peut l'être un livre sérieux, et il l'est d'autant plus qu'il ne vise point à l'être. L'apparence d'affectation que pouvaient offrir aux contemporains les nouveautés du style de l'auteur, est tout à fait étrangère à ce dernier ouvrage, remarquable par le plus beau naturel. Je ne pense pas qu'aucun des livres écrits sur le même sujet ait donné de la Révolution française, considérée dans ses causes, dans ses principes et dans sa marche, une intelligence plus complète, une idée à la fois plus simple et plus lumineuse. Permettons donc, sans l'approuver, le ton et les formes de la causerie à l'écrivain dont cette liberté d'allure a si peu compromis et diminué la solidité.
Il est probable que, dans un livre plus écrit, plus grave de forme, certains jugements sur la France, les plus épigrammatiques du moins, auraient en vain réclamé une place. Nous avons déjà vu comment Madame de Staël traitait, même en public, cette «aimable et généreuse France,» cette «terre de gloire et d'amour,» et M. Bailleul a eu quelque raison de dire: «Au moins ne se plaindra-t-on pas que Madame de Staël nous corrompe et nous gâte par ses flatteries[227].» Les citations suivantes, Messieurs, vous permettront d'en juger:
«Il n'y a rien de si violent en France que la colère qu'on a contre ceux qui s'avisent de résister sans être les plus forts[228].»
«Les Français n'apprennent, en politique, la raison que par la force[229].»
«Il faudrait, en France, être toujours l'ami du parti battu, quel qu'il soit; car la puissance déprave les Français plus que les autres hommes[230].»
«Les Français sont bien aises d'être émus, et de rire de ce qu'ils sont émus; le charlatanisme leur plaît; ils aident volontiers à se tromper eux-mêmes, pourvu qu'il leur soit permis, tout en se conduisant comme des dupes, de montrer par quelques bons mots que pourtant ils ne le sont pas[231].»
Il y aurait un peu de simplicité à conclure de ces épigrammes que Madame de Staël n'aimait pas la France; l'amour dépité parle souvent le même langage que l'aversion; tout amour passionné a des accès de haine, l'invective est de son ressort; le blasphème est tout près de l'adoration: _hæc omnia in amore insunt_; mais ses injures brûlent, dévorent, et aucune ne flétrit. La France était pour l'auteur ce que Célimène est pour Alceste: ne trouvez-vous pas Madame de Staël et son amour pour la France dans ces charmants vers?
Non: l'amour que je sens pour cette jeune veuve Ne ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui treuve; Et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner, Le premier à les voir, comme à les condamner. Mais, avec tout cela, quoi que je puisse faire, Je confesse mon faible; elle a l'art de me plaire: J'ai beau voir ses défauts, et j'ai beau l'en blâmer, En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer; Sa grâce est la plus forte[232].
Ne croyez-vous pas, Messieurs, entendre parler l'Europe, le monde entier? La France n'est-elle pas la Célimène de tous les peuples?
En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer; Sa grâce est la plus forte.
Sans entrer dans des détails que nous devions nous interdire, nous avons fait la part de la critique dans le dernier ouvrage de Madame de Staël; ce serait faire bien mince te part de l'éloge que de désigner les _Considérations sur la Révolution française_ comme le livre où Madame de Staël a mis le plus d'esprit, de cet esprit de bon aloi, aussi naturel que piquant, toujours doublé de bon sens, sérieux et moral jusque dans sa plus vive causticité. Ce qu'il faut surtout, admirer dans cet ouvrage, c'est, malgré quelques injustices involontaires, la généreuse équité des jugements, l'absence de tout esprit de parti, l'élévation et la sagesse des idées politiques, l'amour de la liberté et des institutions libérales, l'inspiration et presque l'enthousiasme du bon sens. On a, dans ces derniers temps, cherché l'intérêt des compositions historiques dans la subordination de tous les événements à quelque idée politique ou philosophique. Chaque auteur a son point de vue, et si l'histoire n'est pas encore le simple texte d'un sermon politique, elle a pris, de nos jours, un caractère dogmatique ou systématique qu'elle n'avait jamais eu. M. de Barante a eu beau faire; on ne raconte plus pour raconter, on raconte pour prouver, et non pas cent choses diverses, comme Voltaire par exemple, mais une seule vérité, proprement détachée de toutes les autres. Madame de Staël n'a d'autre point de vue que la morale: celui-là en vaut bien un autre; et ce sera longtemps encore le plus intéressant et le plus littéraire. C'est à ce point de vue qu'elle est redevable de la plupart des belles pensées dont elle a orné son livre. La supériorité de la morale sur le calcul au point de vue même du calcul, voilà l'idée qui revient sans cesse, dans une grande variété de formes et d'applications.
Combien de phrases de ce livre méritent de devenir les proverbes des gens de bien! Lorsque quelqu'un d'entre eux arrivera au pouvoir, qu'il se munisse, contre les miasmes délétères d'un climat naturellement malsain, ou contre les enchantements dont cette région est semée, d'un fébrifuge ou d'une amulette comme la maxime suivante:
«Il y a des circonstances, on doit en convenir, où les hommes les plus courageux n'ont aucun moyen de se montrer activement; mais il n'en existe aucune qui puisse obliger à rien faire de contraire à sa conscience[233].»
Ou comme celle-ci:
«Quel parti prendre, dira-t-on, quand les circonstances étaient défavorables à ce qu'on croyait la raison? Résister, toujours résister, et prendre son point d'appui en soi-même. C'est aussi une circonstance que le courage d'un honnête homme, et personne ne saurait prévoir ce qu'elle peut entraîner[234].»