‹ Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, ChateaubriandChapitre 18 sur 32 · CHAPITRE CINQUIÈME

CHAPITRE CINQUIÈME

Le Génie du Christianisme. II.

La dernière partie du _Génie du Christianisme_, intitulée _Culte_, traite, sous ce titre beaucoup trop étroit, de toutes les manifestations et de toutes les oeuvres de la religion chrétienne, en dehors du domaine de la littérature et des arts. Ce volume n'est pas exempt des défauts graves qui déparent les trois premiers. C'est toujours, sous le nom du christianisme, le catholicisme exclusivement. L'auteur ne porte point au compte de la religion chrétienne ce que les communions dissidentes ont produit de grand et de pur. Il avait réclamé Milton: il n'a garde de réclamer Guillaume Penn, Franke, Howard. En revanche il grossit de mille accessoires de hasard le trésor du catholicisme. Toute la couche de superstitions populaires dont la lente alluvion des temps a pu recouvrir le dogme catholique, lui est ajoutée sans discernement, sans hésitation; et ce n'est pas du christianisme seulement, mais du catholicisme lui-même, qu'on pourrait dire, en lisant ce volume:

Miraturque novas frondes et non sua poma[369].

Heureusement encore qu'il y a, dans cette dernière partie, peu de théologie proprement dite; car le peu qu'en a mis l'auteur est très superficiel et très hasardé. Voyez, par exemple, ce qu'il dit du sacrifice et sur quelle étrange pétition de principe il se fonde pour affirmer que le catholicisme lui seul a un culte:

«Il y a un argument si simple et si naturel, en faveur des cérémonies de la messe, que l'on ne conçoit pas comment il est échappé aux catholiques dans leurs disputes avec les protestants. Qu'est-ce qui constitue le culte dans une religion quelconque? C'est le _sacrifice_. Une religion qui n'a pas de sacrifice, n'a pas de culte proprement dit. Cette vérité est incontestable, puisque chez les divers peuples de la terre les cérémonies religieuses sont nées du sacrifice, et que ce n'est pas le sacrifice qui est sorti des cérémonies religieuses. D'où il faut conclure que le seul peuple chrétien qui ait un culte est celui qui conserve une immolation[370].»

Il serait singulier qu'un argument _si simple et si naturel_, au dire de l'auteur, fût échappé (ou plutôt eût échappé) à tous les controversistes catholiques, lui seul excepté. Peut-être qu'en effet il ne leur a point échappé, mais qu'ils ne l'ont pas trouvé si simple et si naturel. Ils ont pu affirmer la perpétuité de l'immolation; mais probablement ils auraient jugé imprudent de prétendre qu'un culte où le sacrifice personnel de Jésus-Christ est remplacé et continué par le sacrifice intérieur des âmes qui lui sont unies et soumises n'a point le caractère et la valeur d'un culte. Ils savaient mieux que l'illustre poète ce qu'on peut dire et ce qu'il faut taire, et nous avons souvent pensé qu'il y a eu autant de politique, pour le moins, que de conviction dans l'unanimité de leurs applaudissements[371].

Peut-être, en revanche, ne trouvèrent-ils rien de téméraire dans l'empressement avec lequel notre auteur relevait la magnificence extérieure de leur culte, dans son habileté à suppléer la conviction sérieuse et l'émotion du coeur par l'éblouissement, dans cette perpétuelle fantasmagorie dont ils tirent eux-mêmes un trop bon parti pour reprocher à M. de Chateaubriand l'usage qu'il en fait. Quant à nous, en rendant justice à tout ce qu'il y a de vrai, de touchant, de sérieux, de fortement ou de finement pensé dans cette dernière partie de l'ouvrage, nous accusons franchement l'écrivain d'y avoir multiplié les prestiges, d'avoir parlé à l'imagination beaucoup plus qu'à la raison, d'avoir fait bien moins ressortir la beauté morale que la beauté poétique des oeuvres et des institutions dont il nous fait l'éloge. Après quoi, nous n'avons pas besoin d'un effort pour dire que les pages éloquentes ou charmantes abondent dans ce dernier volume, et que pour s'épargner des omissions injustes il faudrait tout citer. Ce n'est donc pas comme seuls dignes d'être distingués, mais comme nous ayant plus vivement frappé et se présentant le plus souvent à notre mémoire, que nous indiquons le chapitre sur les _Tombeaux chrétiens_[372], le morceau sur les sépultures de _Saint-Denis_[373], tout le livre des _Missions_[374] et notamment le chapitre plus séduisant que sincère sur les _Missions du Paraguay_[375], enfin cette belle page sur le Saint-Bernard, écrite par l'auteur sous sa meilleure inspiration et dans son ton le plus vrai, le meilleur. Donnons-nous le plaisir de la relire:

«Mais le voyageur des Alpes n'est qu'au milieu de sa course. La nuit approche, les neiges tombent; seul, tremblant, égaré, il fait quelques pas, et se perd sans retour. C'en est fait, la nuit est venue: arrêté au bord d'un précipice, il n'ose ni avancer, ni retourner en arrière. Bientôt le froid le pénètre, ses membres s'engourdissent, un funeste sommeil cherche ses yeux; ses dernières pensées sont pour ses enfants et son épouse! Mais n'est-ce pas le son d'une cloche qui frappe son oreille à travers le murmure de la tempête, ou bien est-ce le _glas_ de la mort, que son imagination effrayée croit ouïr au milieu des vents? Non: ce sont des sons réels, mais inutiles! car les pieds de ce voyageur refusent maintenant de le porter... Un autre bruit se fait entendre; un chien jappe sur les neiges, il approche, il arrive, il hurle de joie: un solitaire le suit.

»Ce n'était donc pas assez d'avoir mille fois exposé sa vie pour sauver des hommes et de s'être établis pour jamais au fond des plus affreuses solitudes? Il fallait encore que les animaux même apprissent à devenir l'instrument de ces oeuvres sublimes, qu'ils s'embrasassent, pour ainsi dire, de l'ardente charité de leurs maîtres, et que leurs cris sur le sommet des Alpes proclamassent aux échos les miracles de notre religion[376].»

Avec tous ses défauts, le _Génie du Christianisme_, dont la publication est le plus grand événement littéraire du demi siècle qui vient de s'écouler, est une oeuvre littéraire d'une haute valeur. Elle restera pour prouver deux choses: la magie du talent et la puissance de l'individualité. Si je dis la magie du talent, c'est que ce mot de _magie_ est le seul qui exprime bien la manière dont M. de Chateaubriand agit sur ses lecteurs. Le mot même de _charme_ dont le sens primitif est exactement le même, est insuffisant. Lorsque, en dépit de la raison qui proteste, et du goût qui murmure, on se livre, sans savoir comment, aux imaginations de l'écrivain, lorsque, se sentant séduit, on sent aussi qu'on veut l'être, ou que du moins on diffère la résistance et l'on ajourne la victoire, lorsque, parfaitement dupe, on se l'avoue en souriant, car on est bien aise de l'être, il y a _magie_ sans doute, et la véritable, la seule magie que l'homme puisse exercer. Mais ne croyez pas que l'homme puisse l'exercer sans l'avoir subie, et que l'on puisse être enchanteur à moins, d'abord, d'avoir été enchanté. Il n'est tel, pour tromper, qu'un honnête trompeur. Tel est, si vous me permettez de le dire, l'incomparable magicien que nous étudions. Honnête, qui l'est plus que l'auteur du _Génie du Christianisme_? Où faut-il chercher, si ce n'est en lui, le type du parfait honneur? Mais enfin, prendre des couleurs pour des raisons, son imagination pour sa conscience, et son esprit pour son coeur, mêler incessamment la question du vrai et celle du beau, s'enivrer de la poésie qu'exhalent les grands souvenirs et les grands spectacles, sans trop s'inquiéter des remontrances d'une raison très saine, au fond, et aussi solide qu'élevée, c'est ce que fait constamment l'auteur du _Génie du Christianisme_, et ce que les lecteurs les plus favorables ne peuvent s'empêcher de remarquer. M. de Chateaubriand a fait pour le christianisme ce qu'il a fait pour la Restauration; il les a dotés l'un et l'autre d'une poésie; mais la Restauration lui a plus d'obligation que le christianisme. Elle y gagnait tout: et heureuse eût-elle été si, belle des charmes que lui prêtait le splendide talent de son poète, elle eût voulu aussi être forte des conseils que lui offrait sa sagesse: mais que sait-on s'il pouvait la conseiller après l'avoir enivrée? Quant à la religion, elle y gagnait moins; et sans prétendre qu'elle y perdait tout, j'oserai bien dire qu'elle avait moins à gagner qu'à perdre à cette noble et magnifique parodie dont elle est l'objet dans le _Génie du Christianisme_. La vérité simple et touchante de quelques parties de ce grand ouvrage ne lutte pas avec avantage contre le fantastique et le faux qui, à notre avis, y dominent. Le livre renferme des choses graves; mais dans son ensemble, il manque de gravité. Il a mille beautés, il n'a pas, en général, celle qui lui est propre: et le jugement que nous portons ici est tout littéraire; car il ne s'agit point de décider si le christianisme est vrai, mais s'il y a convenance entre le christianisme, tel que chacun peut le connaître, et la manière dont M. de Chateaubriand en a tracé l'apologie; or ce jugement est du ressort de tous les lecteurs, et très indépendant de leurs convictions en matière de religion.

Mais enfin, vérité ou magie, conviction ou système, prose ou poésie, n'importe, le _Génie du Christianisme_ forme, en un sens du moins, un tout bien lié, un tout compact, dont l'auteur lui-même est la vivante unité. Quelle que puisse être l'incohérence des éléments du système, ils se sont unis, fondus, ou plutôt merveilleusement organisés dans l'âme poétique de l'auteur. Ce qui, comme système, eût été discordant, est un, est harmonieux comme poème: le _Génie du Christianisme_ est un poème; et c'est ici qu'il faut revenir sur cette puissance d'individualité dont je parlais il y a quelques moments. Un système, encore qu'il ait été conçu, construit par un seul homme, appartient dans un sens à tout le monde; car c'est une oeuvre de logique, et la logique n'a rien d'individuel; mais cette sorte de système qu'on appelle un _poème_, n'appartient, ne peut appartenir qu'à une personne unique. C'est là que l'individualité doit triompher; d'elle seule dépend l'unité de l'oeuvre: plus l'individualité est puissante, plus l'unité intérieure est forte, et cette unité intérieure est, au point de vue littéraire, la vérité même. Tout ce qui est assemblé du dehors, tout ce qui n'a pas été attiré du dedans par une sorte d'aimant moral, puis réuni, résumé par cette force vivante; tout ce qui, au lieu de croître comme une plante, a été construit comme un édifice, ne peut avoir, poétiquement, aucune vérité. Et en revanche (chose merveilleuse, triomphe éclatant de la personnalité humaine!) des éléments que la raison ne rapprochait pas, et dont la réunion manque de vérité objective, obtiennent une sorte d'unité et une sorte de vérité dans l'âme du poète, qui les lie les uns aux autres par des liens inconnus. M. de Chateaubriand n'a fait presque, sous des formes et sous des noms très divers, que des poèmes, parmi lesquels les plus involontaires ne sont peut-être pas les moins parfaits; et quoique jamais, à l'en croire, il n'ait été poète qu'en attendant mieux, jamais, en devenant quelque chose de mieux, il n'a cessé d'être poète. La poésie, dont il s'est bien gardé d'introduire indiscrètement le langage dans les affaires, l'a accompagné partout, a traversé avec lui toutes les situations: et sur ce rivage solitaire où l'a laissé, en se retirant, le flot de la politique, nous le retrouvons seul avec elle, seul, disons-nous, à moins qu'une foi mûrie par les années et l'adversité ne soit l'inspiration du livre nouveau qu'on nous promet[377], livre qui, dans ce cas, terminerait bien dignement la carrière qu'ouvrit, il y a quarante années, l'histoire de Chactas et d'Atala. Qu'il s'en défende ou non, M. de Chateaubriand est surtout poète, le poète qu'attendait le dix-neuvième siècle, le père de toute la poésie que notre siècle a vu éclore, celui dont le nom ne convient pas moins que celui d'Homère dans ces beaux vers de Rousseau:

À la source d'Hippocrène Homère ouvrant ses rameaux, S'élève comme un vieux chêne Entre de jeunes ormeaux[378].

Je m'abstiens de rechercher jusqu'à quel point et dans quel sens le livre de M. de Chateaubriand a pu modifier les convictions philosophiques des hommes de son temps. Il est plus facile et moins hasardeux d'apprécier l'influence littéraire de ce livre fameux. Avant tout, il a été, pour les poètes, pour les artistes, une riche palette, où les plus habiles n'ont pas été les moins empressés à venir tremper leur pinceau; il a, non pas le premier, mais avec le plus grand succès, donné l'exemple d'appliquer la couleur locale aux tableaux que l'imagination emprunte aux souvenirs de l'histoire; il a reporté avec empire les esprits aux sources du romantisme et de la poésie classique, vers le moyen âge et vers l'antiquité grecque; il a réveillé le goût des études historiques, en faisant entrevoir de combien de poésie, de combien d'émotions et de jouissances nous privaient nos préjugés en histoire: non pas qu'il soit lui-même exempt de préjugés, non pas que sa couleur soit toujours vraie; son moyen âge est de fantaisie; sa prédilection pour le passé n'est guère qu'une hallucination poétique, dont, sans se rétracter formellement, il a fait justice plus tard[379]; mais il a réveillé des souvenirs éteints, il a piqué la curiosité par la séduction, quelquefois trompeuse, de son coloris; la foule a, sur ses pas, remonté le courant des âges; la nation s'est informée de ses origines: ce poète a produit des historiens. Enfin, le _Génie du Christianisme_ a modifié la langue elle-même; il l'a enrichie de mots et de formes, dont plusieurs étonnèrent à leur apparition, et furent ensuite couramment employés par ceux qu'ils avaient le plus étonnés. La langue littéraire de nos jours est tout étincelante des épithètes, des métaphores, des associations de mots, dont M. de Chateaubriand l'a dotée. Dans le style, il a répandu des teintes plus vives, et introduit, si j'ose parler ainsi, le spectacle. On avait jadis outré le mouvement; on a prodigué la couleur. La sobriété de l'ancien style français a disparu sans retour; mais le _Génie du Christianisme_ a maintenu la grâce de ses mouvements, la fermeté de son attitude, la noble simplicité de ses allures. La phrase de M. de Chateaubriand, avec une intention musicale un peu trop marquée, un rythme quelquefois trop prononcé, est pourtant bien la phrase française, nette, prompte, élastique. Mais, au total, c'en est fait, je ne dirai pas de la candeur du dix-septième siècle, mais de la simplicité de diction du dix-huitième. Le _Génie du Christianisme_ a créé une nouvelle tradition. L'esprit français saura bien, dans cette voie moderne, se restreindre et se réprimer; mais tout nous entraîne vers le luxe et vers la fantaisie, et si la langue de notre époque ressemblait à celle du grand siècle, elle ne ressemblerait pas au nôtre. La France du dix-neuvième siècle est bien toujours la France; mais c'est la France du dix-neuvième siècle que le poète semble avoir caractérisée d'avance lorsqu'il a dit, en parlant des coursiers de Phaëton:

Expatiantur equi, nulloque inhibente per auras Ignotæ regionis eunt[380].

La transformation, le développement du talent de M. de Chateaubriand, entre l'_Essai historique_ et le _Génie du Christianisme_, sont si extraordinaires qu'il n'y en a peut-être pas d'autre exemple. C'est presque une création, une seconde naissance, ou, si l'on veut, la découverte inopinée d'un monde inconnu. Ce phénomène, qui n'est pas commun à toutes les destinées littéraires, ne doit-il pas être accompagné d'une émotion indicible, telle qu'est l'émotion du penseur lorsqu'une grande vérité se révèle à lui dans toute la splendeur de son évidence, ou telle que Milton nous a représenté l'émotion de la mère des humains, lorsque, pour la première fois, elle se voit dans le miroir des eaux, sans s'y reconnaître encore:

As I bent down to look, just opposite A shape within the watery gleam appear'd, Bending to look on me; I started back, It started back; but pleased I soon return'd, Pleased it return'd as soon with answering looks Of sympathy and love: there I had fix'd Mine eyes till now, and pin'd with vain desire, Had not a voice thus warn'd me: What thou seest, What there thou seest, fair creature, is thyself.

Un autre ciel brillait dans l'eau calme et limpide. Pour le voir je me penche, et plonge un oeil avide Dans l'onde où tout à coup une forme apparaît Et se penche vers moi pour me voir. Inquiet, Mon coeur a tressailli; je recule; elle-même Recule en tressaillant; mais vers ces traits que j'aime Un charme me rappelle; un charme aussi vers moi La ramène à son tour; car ce n'est pas l'effroi, C'est l'intérêt, l'amour, que son regard exprime. Elle m'aime, je l'aime; et l'ardeur qui m'anime À cet objet, vers qui s'élancent tous mes voeux, En ce moment encore attacherait mes yeux, Si bientôt une voix: Ô belle créature! Ce que tu vois, dit-elle, ici, dans cette eau pure, C'est toi-même[381].

(_Paradis Perdu_, livre IV.)