‹ Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, ChateaubriandChapitre 20 sur 32 · CHAPITRE SEPTIÈME

CHAPITRE SEPTIÈME

Itinéraire de Paris à Jérusalem. Aventures du dernier Abencerage. Les Natchez. Écrits politiques et Études historiques. Conclusion.

Aucun des sujets traités jusqu'alors par M. de Chateaubriand ne l'avait mis ou ne l'avait trouvé dans une position aussi simple, aussi dégagée de tout élément conventionnel, que celle qu'il prend dans l'_Itinéraire_. Ce charmant ouvrage, qui peut renfermer des erreurs, mais où il n'y a point de défauts, a pour sujet son auteur lui-même, et c'en est peut-être le principal attrait. Quelques beaux poèmes qu'ait pu faire M. de Chateaubriand, aucun ne saurait, aux yeux affectueux du lecteur, valoir le poème de sa vie, et quelques héros qu'il invente, aucun ne pourra jamais nous attacher plus que lui. Ses idées sont grandes fort souvent; mais ses impressions nous intéressent plus que ses idées; et les impressions d'un homme, c'est lui-même. Je ne parle donc point de cette carrière noblement aventureuse qu'il a plus d'une fois racontée, et qui garde encore pour nous, après tous ces récits, quelque chose du charme attaché au mystère. Je ne veux voir que les sentiments de cet homme, ses émotions, sa physionomie morale, cet amour du grand, du noble et du beau, qui, chez lui, se mêle à tout et domine tout, cet étrange et agréable composé du gentilhomme, du rêveur et de l'érudit, du champion de la légitimité et du chevalier de la liberté. Je vois un homme des anciens jours et des jours nouveaux, impliqué dans les affaires de ce monde, et néanmoins solitaire, et pour achever par ce trait, un homme dont l'illustre pauvreté s'est accoutumée à demander à son incomparable talent autre chose encore que la gloire. L'attrait qu'inspire cette personnalité si neuve, si accentuée, est peut-être ce qui nous attache le plus à la lecture de l'_Itinéraire_, où elle se développe librement. Aucun décorum d'aucune espèce ne la restreint ni ne la dissimule. Le langage toujours noble, souvent poétique, se permet cette fois l'élégante familiarité, le fin sourire, et ce que dans le monde on appelle exclusivement de l'esprit. La pompe en quelque sorte officielle du _Génie du Christianisme_ fait place dans l'_Itinéraire_ à une simplicité pleine de distinction:

Projicit ampullas et sesquipedalia verba[429].

L'écrivain n'en est pas moins grand pour cela, peut-être l'est-il davantage; il n'est rien de tel, pour être sublime, que de l'être à son corps défendant. M. de Chateaubriand, dans ce noble pèlerinage, se voyait en présence des deux spectacles d'où jaillissait pour lui la plus abondante poésie: celui de la nature et celui du passé, les sites et les ruines: c'est dire assez de quelles beautés l'_Itinéraire_ est semé. Je dis semé, parce que l'_Itinéraire_ n'est point un voyage sentimental, un recueil d'_impressions_; mais ce qu'on appelait autrefois une _relation_, et que l'érudition, la discussion même y tiennent une grande place. Ce mélange, de très bon goût parce qu'il est naturel, est un des charmes de cette lecture, où l'économie de la richesse n'est pas moins remarquable que la richesse elle-même. Tout est ménagé, varié, fondu avec un bonheur qui s'expliquerait par un art très délicat, s'il ne s'expliquait pas encore plus naturellement par un bon sens parfait. Si les _Martyrs_ nous ont valu l'_Itinéraire_, nous n'avons guère de plus grande obligation à cette brillante épopée.

L'_Itinéraire_ tout entier est intéressant; mais il est permis, je crois, de préférer au voyage de la Palestine celui de la Grèce. Si l'on détachait du premier quelques pages incomparables, personne, je crois, n'hésiterait à reconnaître que l'auteur a mieux parlé des ruines de Sparte et d'Athènes que de cette Palestine, dernier but de son pèlerinage.

Nous lui devons peut-être aussi le diamant de la plus belle eau parmi tous ceux qui font étinceler le diadème poétique de M. de Chateaubriand; car c'est à son retour de l'Orient, qu'il recueillit sous les remparts de Tunis et parmi les ruines de l'Alhambra les souvenirs et les inspirations d'où naquit, encore sous l'Empire, l'histoire du _dernier Abencerage_. _René_, oeuvre plus spontanée, _René_, qui n'est qu'un soupir, mais le soupir de tout un siècle, et dont l'extrême simplicité est une merveille de plus, mérite peut-être le premier rang parmi ces quatre épisodes où l'auteur a résumé son génie. Mais entre tous les écrits de M. de Chateaubriand rien ne fait naître l'idée d'une plus grande perfection, rien n'est plus touchant que l'_Abencerage_. Il n'appartenait peut-être qu'à un seul homme de peindre avec une idéalité aussi ravissante ce moyen âge qui eut sans doute aussi sa poésie. Les poètes en savent là-dessus un peu moins, dit-on, mais aussi un peu plus que les historiens, et ceux-ci, pour voir toute la vérité des choses, ont besoin de la poésie. L'esprit de chevalerie et de religion du moyen âge, et surtout du moyen âge espagnol, est élevé dans les _Aventures du dernier Abencerage_ à sa plus haute, à sa plus parfaite expression. Il y a là un écho du _Cid_, plutôt modifié qu'affaibli. Si Corneille a des accents qui n'appartiennent qu'à lui, l'auteur de l'_Abencerage_ en a que Corneille lui-même eût pu lui envier. Ces deux religions, ces deux chevaleries, ces deux civilisations en présence, l'une en deuil de sa gloire, l'autre enivrée de son triomphe, tant d'estime mêlée à tant de haine, l'amour jeté par un hasard funeste entre ces passions farouches, l'honneur comme une nouvelle et inexorable fatalité condamnant à un veuvage éternel deux coeurs que tout unit, mais que la religion sépare, cette héroïque douleur, capable d'arracher à sa victime la vie plutôt qu'un soupir, ce mot déchirant et sublime: «Retourne au désert[430]!» dénoûment prévu et presque désiré de cette noble tragédie, tout cela inondé, si l'on peut parler ainsi, de l'ardente lumière d'un ciel méridional, tout cela est d'une beauté à la fois tendre et sévère, à laquelle on ne résiste point. La lecture est achevée; l'âme rêve longtemps encore; elle s'unit par la pensée à cette solitude, à ce deuil immortel des deux amants; mais elle porte presque envie à de si nobles douleurs, et peut-être a-t-elle compris que le sacrifice est la suprême, l'unique beauté de la vie humaine. Je n'essaye pas de louer le style. Qu'il me suffise de dire que dans cette diction, si spontanée et si savante à la fois, la pureté égale l'éclat, et qu'à cet égard _le dernier Abencerage_ marque le moment où, selon l'expression de Boileau, l'auteur est _monté au comble de son art_. Tous les brillants défauts du style de M. de Chateaubriand appartiennent à une époque antérieure; ce poétique roman n'en offre aucun vestige.

Les _Natchez_, qui parurent beaucoup plus tard, n'en appartiennent pas moins à la jeunesse de l'auteur. On sait qu'_Atala_ et _René_ étaient, dans l'origine, deux épisodes de la composition aussi vaste qu'irrégulière où M. de Chateaubriand, une première fois, avait tenté le poème en prose. L'oubli n'était point fait pour cette oeuvre dans laquelle on ne saurait méconnaître la richesse ni même la puissance. L'emploi bizarre du merveilleux, et d'un double merveilleux, mêlé à des événements trop modernes et à des noms trop connus, est une des choses qui nuisent le plus à l'intérêt de ce poème, où l'on admire des caractères bien conçus, de beaux contrastes de moeurs et des scènes vraiment pathétiques.

Le _Génie du Christianisme_, les _Martyrs_, l'_Itinéraire_, le _dernier Abencerage_ et les _Natchez_ ne nous ont pas fait connaître M. de Chateaubriand tout entier. Le despotisme impérial l'avait donné à la littérature, la Restauration devait le rendre à des études plus austères. Lui-même, au milieu de ses veilles poétiques, s'était prescrit d'autres labeurs et une autre gloire:

«Ô Muse, s'écriait-il vers la fin des _Martyrs_, je n'oublierai point tes leçons! Je ne laisserai point tomber mon coeur des régions élevées où tu l'as placé. Les talents de l'esprit que tu dispenses s'affaiblissent par le cours des ans; la voix perd sa fraîcheur, les doigts se glacent sur le luth; mais les nobles sentiments que tu inspires peuvent rester quand tes autres dons ont disparu. Fidèle compagne de ma vie, en remontant dans les cieux laisse-moi l'indépendance et la vertu. Qu'elles viennent ces Vierges austères, qu'elles viennent fermer pour moi le livre de la Poésie, et m'ouvrir les pages de l'Histoire. J'ai consacré l'âge des illusions à la riante peinture du mensonge: j'emploierai l'âge des regrets au tableau sévère de la vérité[431].»

Il a pourtant fallu, afin que cette promesse s'accomplît, qu'une antique dynastie eût, pour la seconde fois, fatigué la fortune. Durant toute la Restauration, l'histoire, à laquelle l'auteur des _Martyrs_ semblait avoir voué sans réserve la maturité de son âge, n'obtint de lui qu'un à compte. Les _Quatre Stuarts_, où la manière de Voltaire se marie à celle qui ne peut être désignée que par le nom de Chateaubriand, sont un morceau brillant et impartial, où l'imagination ne paraît guère que pour embellir un incorruptible bon sens. Mais, dans cette période d'une vie très active, la politique prend le dessus. Le premier pas de M. de Chateaubriand dans cette nouvelle carrière n'en fut peut-être pas le plus heureux. L'auteur lui-même a condamné plus tard la violence de ce pamphlet sur _Bonaparte et les Bourbons_, dont la verve entraînante et l'éclat prestigieux valurent une victoire aux Bourbons encore exilés[432]. On n'a pas non plus oublié ce _Rapport fait au Roi_ pendant les Cent-Jours, où les plus indifférents ne lurent pas sans émotion ces paroles d'une magnifique éloquence:

«Dieu a ses voies impénétrables et ses jugements imprévus. Il a voulu suspendre un moment le cours des bénédictions que Votre Majesté répandait sur ses sujets. De ces Bourbons qui avaient ramené le bonheur dans notre patrie désolée, il ne reste plus en France que les cendres de Louis XVI! Elles règnent, Sire, en votre absence; elles vous rendront votre trône comme vous leur avez rendu un tombeau[433].»

Les _Réflexions politiques_ empruntèrent, pour accabler les anciens juges de Louis XVI, quelques-uns des accents et quelques-unes des formes de l'éloquence antique. On put démêler dans _la Monarchie selon la Charte_ l'originalité politique de l'auteur, que son affection littéraire pour le passé n'empêchait pas de comprendre l'avenir, et qui chercha vainement à le faire comprendre à ses augustes et aveugles protégés.

Partout où un loyalisme de convention n'entraîne pas l'illustre pamphlétaire à prendre des images pour des raisons, il est remarquable par la droiture du jugement, par la simplicité de la logique et la netteté populaire de la parole. Toujours distingué, toujours noble, il possède le langage des affaires comme il en a l'intelligence. Lui-même a dit quelque part:

«Mon style politique, quel qu'il soit, n'est point l'effet d'une combinaison. Je ne me suis point dit: Il faut, pour traiter un sujet d'économie sociale, rejeter les images, éteindre les couleurs, repousser les sentiments. C'est tout simplement que mon esprit se refuse à mêler les genres, et que les mots de la poésie ne me viennent jamais quand je parle la langue des affaires[434].»

Il ne fait ici que se rendre justice. Ses pamphlets, ses discours, et plus encore ses dépêches lorsqu'il fut ministre, offrent, à peu de réserves près, d'admirables modèles du style politique, tel que le veulent et tel que l'ont fait les nations libres. Cet homme du moyen âge est en même temps un homme moderne; il a toutes les pensées de son siècle, sans en partager tous les enivrements. C'est pourtant lui qui a écrit les _Mémoires sur la vie du duc de Berry_; et pourquoi non? Il avait rêvé l'alliance de la légitimité et de la liberté, et ne croyait même la seconde en sûreté qu'à l'ombre de la première. Il sut trop tard comment l'entendait la légitimité.

Une disgrâce éclatante contribua peut-être à le remettre dans le vrai. Toujours fidèle, il fit de l'opposition par fidélité, et crut défendre la monarchie en défendant les libertés publiques; 1827 le vit à la brèche dans la lutte engagée entre la presse et la censure; malgré lui pourtant, ses efforts l'associaient au parti qui, bien avant 1827, rêvait 1830, et qui, le jour même de la bataille, porta en triomphe dans les rues de Paris l'ami désolé de la dynastie qui succombait. Vers la même époque, ses chaleureux plaidoyers en faveur de la Grèce avaient accoutumé à voir en lui l'homme de la liberté; car la liberté est solidaire d'elle-même, et on ne la défend pas, on ne la sauve pas sur un point sans la défendre et la sauver sur tous. Fut-il, dans sa carrière politique, toujours équitable, toujours impartial? Ne donna-t-il jamais rien à des ressentiments légitimes? Ne mit-il jamais dans ses actes la poésie qu'il se vante avec raison de n'avoir pas mise dans son langage? Messieurs, il n'est question entre nous que de littérature, et je me borne à signaler l'excellence littéraire des écrits politiques par lesquels M. de Chateaubriand a rempli presque en entier les quinze ans de son existence écoulés sous la Restauration.

Plus tard, vous le verrez, après quelques luttes avec la nouvelle monarchie, après un magnifique chant de deuil et quelques pamphlets virulents, remplir enfin, mais à l'ordre de la mauvaise fortune, la promesse que, dans le dernier livre des _Martyrs_, il avait faite à la Muse de l'Histoire. Les _Études historiques_ nous révélèrent, en 1830, que de longs, de sérieux travaux avaient rempli beaucoup de ces heures qu'on eût pu croire livrées sans réserve aux préoccupations et aux luttes de la politique. Vous ne trouvez plus ici les préventions du _Génie du Christianisme_; le catholique a presque disparu; le sceptique n'est pas bien loin, mais on retrouve le poète et l'on salue l'historien. Monument d'ailleurs inachevé, tronqué, où rien, si ce n'est le style, n'a reçu les derniers soins de l'ouvrier, où le porphyre massif émerge du milieu des gravois, où des colonnes hautaines attendent en vain l'entablement qui leur fut promis. Vous savez aussi quelles circonstances ont fait, plus tard, du chantre des _Martyrs_ le traducteur du _Paradis Perdu_, traducteur dont la respectueuse fidélité est touchante à nos yeux, moins pourtant que la nécessité d'un pareil travail au terme de cette brillante carrière: la cité moderne a élevé des Panthéons, elle n'a pas encore fondé des Prytanées. Le livre sur le _Congrès de Vérone_, où tant de choses font sourire, où tant d'autres émeuvent la pensée, ravissent l'imagination, ce poème involontaire à l'occasion d'une controverse politique, a suivi d'assez près la poétique version de l'Homère anglais. Puissions-nous ne pas attendre vainement et ne pas attendre longtemps la _Vie de Rancé_, ce René chrétien qui nous est promis! et puisse-t-elle ne pas terminer la liste, trop courte à notre gré, des productions de M. de Chateaubriand!

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Pour nous résumer sur cet illustre écrivain, pour saisir et nommer cette combinaison mystérieuse, cette _confusio divinitus ordinata_ qui constitue l'individualité, il faudrait, Messieurs, avoir le secret du duc de Saint-Simon en ce qui concerne les moeurs, ou de M. Sainte-Beuve en ce qui regarde la vie intellectuelle et littéraire. L'individualité se sent, elle peut se peindre, elle ne se définit point, et les opérations les plus intimes, les plus involontaires de la vie organique ne se dérobent pas plus obstinément à nos analyses. Comme la définition ne vous suffirait pas, et que je ne suffirais pas moi-même au procédé que le sujet réclame, je me bornerai à constater les jugements portés sur ce grand personnage littéraire par des autorités plus compétentes que la mienne.

Il me semble qu'on reconnaît chez M. de Chateaubriand un esprit étendu, mais plus juste cependant et plus solide qu'étendu. Ceux qui lui ont refusé la justesse n'ont pas pris garde que les erreurs de son jugement tiennent bien moins à un travers de l'esprit qu'à l'incomplet de ses systèmes et à la grandeur de son imagination: le fond de l'esprit, pour ainsi parler, demeure excellent; il y a du Voltaire dans la vivacité de son bon sens. Il possède une rare intelligence, qui n'a peut-être d'autres bornes que ses répugnances; mais cette intelligence n'est pas du génie; M. de Chateaubriand n'est pas créateur en fait de pensée; et il ne paraît pas probable qu'aucune de ces grandes idées sur lesquelles, de siècle en siècle, vivent les sociétés humaines, doive porter sa marque et son nom. Il a l'imagination noble et magnifique, plutôt que puissante et féconde. Elle se plaît aux vastes perspectives, soit dans le temps, soit dans l'espace: mais elle est précise dans la grandeur; elle s'applique aux faits particuliers, au concret, à l'histoire, dans tous les sens du mot; elle se nourrit de souvenirs et de réalité.

Madame de Staël a peut-être plus d'esprit que M. de Chateaubriand; mais elle en a quelquefois plus qu'elle n'en peut porter: l'érudition de M. de Chateaubriand lui aide à porter le sien. Tout ce qu'il reproduit a une forme arrêtée et vit par le détail; il n'en est pas ainsi de Madame de Staël, qui ne connaît à fond que l'âme et les relations sociales. Madame de Staël enlève d'un regard les contours de chaque fait, M. de Chateaubriand le détache soigneusement du sol; elle médite, il étudie; il compte les livres pour beaucoup, elle au contraire pour peu de chose. Ce dédain du particulier et du concret ne fait pas les artistes; aussi l'auteur de _Corinne_ l'est-elle beaucoup moins que l'auteur des _Martyrs_; mais si elle a moins enchanté l'imagination, elle a exercé sur les esprits une action plus profonde et plus décisive. Elle a semé plus d'idées; elle a, dans ce qui est, dans ce qui se passe sous nos yeux, une part plus grande à réclamer. La vie humaine les a tous deux étonnés, comme elle étonne tous les esprits au-dessus du vulgaire; mais l'étonnement de Madame de Staël a été plus profond, plus sérieux; son regard a pénétré plus avant, et par là même, chose étonnante, la femme philosophe a fini par mieux comprendre la religion que celui qu'on pourrait appeler le défenseur en titre et le lauréat du christianisme.

Tous deux, en littérature, ont poussé leurs contemporains dans des voies nouvelles, mais elle dans un sens plus général, M. de Chateaubriand dans une direction plus nationale, plus française; l'une est plus allemande, l'autre est plus latin; l'une est trop étrangère au sentiment de l'antiquité, l'autre parmi les écrivains de son temps est le plus touché et le plus intelligent de la beauté antique; Madame de Staël enfin est trop dominée par sa sensibilité et met trop en toutes choses toute son âme pour être librement artiste; M. de Chateaubriand, doué de plus d'imagination que de sensibilité, est pourvu de l'un et de l'autre dans des proportions singulièrement favorables aux exigences de l'art.

Tout deux ont innové en fait de langage; leurs ouvrages sont les origines de la langue que nous parlons: ils sont tous deux pour nous comme une jeune antiquité: mais les innovations de Madame de Staël répondent mieux aux besoins de la pensée et du sentiment, celles de M. de Chateaubriand aux voeux de l'imagination. La langue de Madame de Staël n'est pas aussi simple qu'elle est vraie; celle de M. de Chateaubriand, avec un plus grand air de simplicité, a quelque chose de plus factice et de plus prémédité; sa parole est arrangée avec un art infini, mais elle est arrangée; et toutefois elle ne manque pas de vérité subjective, l'auteur étant un ou s'étant fait un avec son langage. Il a réveillé, vivifié les mots par des acceptions nouvelles, par des combinaisons imprévues, dont le motif, pour l'ordinaire, est plein de poésie: il a consacré la simplicité des tours, l'aisance et le naturel des mouvements; c'est par les mots surtout qu'il exerce du prestige; nul n'en a de plus beaux; et souvent une familiarité de bon goût relève à propos le grandiose et la fierté des images. J'ai parlé ailleurs de chevalerie; cette langue qu'il a trouvée est, par excellence, la langue de l'antique honneur, et l'on sent qu'elle siérait dans la bouche des preux.

À considérer dans ses rapports avec les sons la langue de M. de Chateaubriand, c'est une mélodie un peu vague, mais ravissante, dont il semble avoir recueilli les modulations principales au bord mélancolique des mers et dans les clairières des vieilles forêts. La prose, ni peut-être les vers, n'avaient point jusqu'alors tant ressemblé à la musique; il y avait du moins peu d'exemples d'une aussi suave harmonie, et certains effets pouvaient passer pour entièrement nouveaux.

On a trop joui de cette harmonie pour oser dire, comme on l'aurait dû peut-être, qu'elle est quelquefois un peu trop marquée; on a moins épargné le luxe et la bizarrerie des images, dont plusieurs, soit que l'auteur les ait dès lors supprimées ou maintenues, sont encore aujourd'hui citées comme de vraies énormités; mais il est bon de dire qu'elles sont toutes empruntées à ses premiers ouvrages et qu'il a porté aussi sur ce point, comme sur les autres, cet amour de la perfection, ce soin du détail, qui le distinguent noblement à une époque de fécondité négligente et de littérature facile.

CONCLUSION

La littérature de la Restauration.

L'étude des deux grands talents auxquels nous devons _Corinne_ et _René_ ne devait être que l'introduction du cours qui vous était promis; l'histoire littéraire de la Restauration en était le véritable sujet. L'introduction s'est prolongée jusqu'à ne laisser que quelques moments, les derniers du semestre, à ce qui eût dû le remplir presque tout entier. Je ne veux pas me retirer avant d'avoir au moins franchi le seuil.

La période de la Restauration pourrait se diviser en deux ou trois périodes suffisamment distinctes; la littérature, dans ces quinze années, a traversé plusieurs phases: je ne saurais, dans ce rapide coup d'oeil, songer à les distinguer. Je m'en tiendrai donc aux caractères les plus généraux de cette époque importante.

Je remarque seulement que si la Restauration date de 1814, la littérature qui lui doit son nom ne remonte pas tout à fait si haut. On peut dire que cet âge littéraire ne commence réellement que vers 1820.

La France, en 1814, se vit appelée à faire à la fois trois expériences: celle de la paix, après vingt ans de guerre; celle du régime constitutionnel, après douze ans de despotisme, précédés de dix années de convulsions politiques; celle enfin d'une libre communication avec l'étranger, lorsque les barrières qu'avaient élevées la guerre, la politique et le préjugé, tombèrent avec le pouvoir impérial, qui ne les avait pas toutes élevées, mais qui les avait maintenues.

Les loisirs de la paix sont féconds pour l'esprit humain. Après une longue guerre qui, telle qu'un hiver glacial, arrête le développement de tous les germes, la paix est un printemps. Les premières années de la Restauration française ont laissé cette impression dans l'esprit de tous les contemporains, et ce réveil de tant de forces cachées pouvait adoucir à la nation le sentiment d'un désastre immense et d'une humiliation profonde. L'esprit humain n'en était pas à ne savoir que faire. Un si vaste terrain était resté en friche! Les sciences qui ont pour objet les phénomènes du monde matériel et l'appréciation de leurs forces, les beaux-arts aussi, dans un certain sens, avaient pu fleurir sous l'Empire; un despotisme intelligent, un despotisme enté sur la gloire, a besoin des unes et des autres; d'ailleurs, les sciences physiques enlèvent l'homme à la contemplation de lui-même, et le langage des arts est une parole inarticulée, moins redoutable par là même que la parole des livres.

La littérature et les sciences morales avaient à réclamer leur part des bénéfices de la paix. Ce n'était pas la liberté seule qui leur avait manqué, c'était le loisir, autre liberté. Sous l'Empire, les grands spectacles de la vie extérieure détournaient l'attention des spectacles dont l'âme est le vrai témoin. Rassasiée de gloire militaire, la grande nation n'avait point encore à demander de nobles consolations au développement, non moins glorieux, des forces morales. Le malheur et la paix devaient la rendre à ces tendances bienfaisantes. Elle s'y livra avec ardeur, et, dans une voie encore mal éclairée, elle marcha d'abord à tâtons, si l'on peut s'exprimer ainsi, mais elle marcha.

En même temps que d'un état de tranquillité, si nouveau pour elle, la France faisait l'essai du régime constitutionnel, la liberté lui venait avec la paix: c'était de quoi regretter moins la gloire! La liberté politique, qui est, pour une nation, le droit d'intervenir dans ses propres destinées, fut réellement pour la France la compensation, on peut même dire le fruit de ses infortunes récentes. Cette charte octroyée était moins sans doute, de la part de ceux qui l'octroyaient, une vraie libéralité qu'un «fruit de l'avarice[435],» pour nous servir d'une expression de l'Écriture; mais le principe du moins était posé, et la gloire n'était plus là pour lui nier ses conséquences. Les formes représentatives ne pouvaient plus, comme sous Bonaparte, être absolument dérisoires. La puissance de la parole devait, quoique resserrée dans de certaines limites, venir en aide à la puissance du droit. Il y avait une tribune, il y avait une presse libre, c'est-à-dire, tout au moins, l'avenir de la liberté. Cet avenir sans doute était au prix du courage et de la constance; le courage et la constance ne manquèrent point; le talent surgit de toutes parts; et des voix éloquentes, dans tous les partis à la fois, éveillèrent des échos depuis longtemps endormis. La nécessité même pour les adversaires de la liberté, de descendre sur le terrain de la discussion publique et d'en appeler à l'opinion, renfermait en germe tout ce qu'on persistait à nier, tout ce qu'on s'obstinait à refuser. Ainsi, le voulant ou ne le voulant pas, tous concouraient à consacrer le nouveau système; et peut-être que les échecs de la liberté assuraient son triomphe en le retardant.

Lainé et de Serre, Foy, Constant et Royer-Collard donnèrent, sous les nuances les plus diverses, de beaux exemples d'éloquence parlementaire. S'il n'y avait pas de place pour l'orateur tragique dont Cicéron a conçu l'idée et que la Révolution française avait plus d'une fois réalisé, l'intérêt dramatique, la véhémence, la gravité ne manquèrent pas à ces illustres débats, qui, pour l'imagination de l'Europe entière, succédaient sans désavantage aux grandes batailles de l'Empire. En dehors du parlement, une polémique opiniâtre affilait cette arme de la parole, qui ne peut recevoir tout son tranchant que de la vivacité des luttes politiques. Sous le nom de journaux, d'autres tribunes s'étaient élevées, où l'esprit français, obligé de tourner bien des difficultés, déployait, comme en se jouant, sa merveilleuse souplesse et les ressources d'un idiome dont la richesse ostensible n'est rien, dont la richesse cachée est immense. Plus d'une fois, par un retour bizarre de la fortune, le royalisme fut appelé à faire de l'opposition. Tel fut le caractère du _Conservateur_ à son origine; tel fut toujours celui du _Censeur_ et de la _Minerve_. Plus incisif, plus violent, dans sa froide et spirituelle ironie, Paul-Louis Courier donnait un heureux imitateur à l'auteur des _Provinciales_, dans une sphère bien différente et avec une moindre vérité d'accent. Contre un pouvoir qu'elle soupçonnait de tout, qu'elle accusait de tout, l'opposition libérale prenait toutes les formes. On allait chercher, en plein dix-huitième siècle, Voltaire, Rousseau, Diderot, pour qu'ils eussent à dire son fait à la contre-révolution. On donnait une vogue factice à des écrits qui ne correspondaient à l'époque que par leur vieille opposition à tout ce que le parti du passé essayait de ressusciter. C'est l'époque, aujourd'hui presque fabuleuse pour nous, de ces réimpressions volumineuses et indigestes des écrivains du siècle dernier.

À peine avait-il été question de religion sous Bonaparte, qui, en relevant de sa main consulaire les autels démolis, n'avait pas relevé le sentiment religieux. Il avait trop obtenu de l'Église pour que l'Église pût à son tour beaucoup obtenir de la nation. L'émigration, devenue dévote en vieillissant et à qui la doctrine du droit divin rendait le catholicisme précieux, jeta la religion comme un filet sur le peuple français, qu'elle crut aussi affamé d'avoir un Dieu que Paris, sous Mayenne, l'avait été de voir un roi. Le trône et l'autel devant se prêter un mutuel appui, une nouvelle Ligue fut constituée, une ancienne milice sortit de dessous terre; la prédication mêla effrontément la religion éternelle à la politique du jour; le génie de l'Inquisition secoua ses torches mal éteintes, et la liberté religieuse fut ouvertement menacée. Cette nouvelle tendance devait avoir sa littérature. Elle eût aimé à se parer du nom de Chateaubriand, mais l'esprit pacifique et bienveillant du _Génie du Christianisme_ lui convenait peu. Un bonheur inouï lui donna Joseph de Maistre et l'abbé de Lamennais, esprits violents, dont la ferveur trempée de fiel faisait de la philosophie au profit de l'ignorance, du pyrrhonisme dans l'intérêt de la foi, de la démagogie pour le compte du pouvoir absolu, et traversait à grands pas la vérité pour arriver à l'erreur. Tandis qu'une telle cause rencontrait de si grands talents, l'opposition, née indifférente ou sceptique, n'avait rien pour lui barrer le passage que des négations stériles ou un rationalisme glacé. Le grand ouvrage de Benjamin Constant sur _la Religion_ livrait à un juste mépris les contempteurs du sentiment religieux, mais refusait à ce sentiment toute forme absolue, immuable, c'est-à-dire divine. Le protestantisme se ranimait; menacé par le prosélytisme romain, il faisait acte de prosélytisme; il usait de son droit pour le constater: ses oeuvres, il est vrai, n'étaient pas des livres; mais par ses soins le livre par excellence se multipliait de jour en jour. Le saint-simonisme surgissait alors, grotesque et poétique, avec ses pensées d'organisation, son mysticisme matérialiste et sa hiérarchie, comme pour attester à la fois notre inextinguible besoin d'une religion, notre impuissance à nous en donner une, et la vanité d'une théocratie dont Dieu n'est pas le fondateur.

On pourrait se méprendre cependant sur le caractère de l'opposition pendant cette mémorable période, et quelques remarques paraissent ici nécessaires.

Un caractère aride et négatif fut trop évidemment l'esprit de cette opposition chez la masse de ceux que les idées nouvelles avaient entraînés dans leur orbite. Ce que l'Allemagne appelle l'esprit _philistin_, esprit qui se compose de préventions aveugles, d'imbéciles dédains, de crédulité haineuse, d'ignorance pédantesque, de sottise sentencieuse et de plate forfanterie, couvrit souvent d'un vernis de ridicule une cause embrassée et défendue par les plus nobles esprits. La défiance exaltait la défiance, l'injustice aiguisait l'injustice, et les préjugés bourgeois luttaient d'étroitesse et d'égoïsme avec les préjugés aristocratiques. Nier, toujours nier, était le système et la tactique de ces hommes pour qui la suprême sagesse est tout entière enfermée dans les axiomes d'un rationalisme grossier. Ce serait néanmoins, comme je l'ai dit ailleurs, calomnier une époque glorieuse que de lui refuser l'instinct de l'ordre moral et un esprit noblement conservateur. Des espérances de plus d'une sorte, des intentions bien diverses se rattachèrent à des oeuvres dont le principe était respectable; ces oeuvres doivent être jugées par leur principe, et n'y voir que des espèces de barricades morales, ce serait méconnaître la nature humaine, et condamner dans son esprit tout le travail d'une grande nation. Si nous devons honorer, chez plusieurs des hommes dont le parti a succombé en 1830, le culte des souvenirs et la religion de la fidélité, n'honorerons-nous pas aussi, dans le parti opposé, les nobles partisans de la liberté dans l'ordre, du progrès dans le calme, et du perfectionnement de la politique dans l'affermissement de la morale? Il y a, dans les oeuvres de ce parti, tout un côté philanthropique et généreux, toute une activité étrangère à la politique, qu'il faut se garder de méconnaître. La religion seule, j'en conviens, y avait trop peu de part, ou une part trop douteuse, et ce fut là, même politiquement, un véritable malheur.

On ne parlait alors que de conspirations. On parlait surtout de celle du pouvoir contre la liberté. Vraie ou supposée, elle en suscita mille autres. Plusieurs d'entre elles ont laissé sur l'échafaud et sur le pavé des traces sanglantes; mais, de fait, la nation entière conspirait; la Révolution, se croyant menacée dans son principe et dans ses résultats, s'était déclarée en permanence; on ne parvint jamais à lui persuader qu'on n'en voulait point aux faits accomplis et qu'elle s'armait contre des fantômes: elle voyait, avec quelque raison, dans les principes combattus, les résultats menacés; elle n'en était déjà plus à se défier; retranchée derrière la Charte, elle attendait résolument le jour du combat. Son plus grand malheur fut d'avoir, comme il arrive à tous les partis, de funestes auxiliaires; mais ceux-là même accélérèrent le dénoûment en donnant à la contre-révolution des prétextes pour se hâter et le courage de tout oser.

L'intérêt si vif de cette lutte laissait néanmoins une large place aux préoccupations littéraires; toute une littérature se rattachait aux craintes et aux espérances de la nation, aux passions mêmes et aux préjugés des partis. M. de Chateaubriand, comme poète des vieux âges nationaux, ne trouvait que de faibles imitateurs ou de méchants copistes, dont la main débile agitait assez inutilement aux yeux de la multitude l'oriflamme et le drapeau blanc. Le peuple avait plus près de lui une poésie selon son coeur. Hier encore debout, l'Empire était déjà antique; sa gloire, née de la Révolution, appartenait tout entière à la génération nouvelle: l'ancienne n'avait rien à en revendiquer, ni, pensait-on, rien à lui opposer. Bonaparte, nouveau Prométhée, n'était pas encore l'homme de l'histoire, qu'il était déjà celui de la poésie. Le peuple ne se souvenait plus de l'avoir haï; et les pères, dont son ambition avait dévoré la postérité, se glorifiaient, en pleurant, d'avoir donné leurs enfants à l'immortel capitaine qui, désormais, aux yeux de l'orgueil national, personnifiait la France. La Restauration, révolution à rebours, avait eu aussi ses proscrits, son émigration; plusieurs des hommes de la République et de l'Empire se consumaient dans l'exil, et l'exil les avait grandis. C'est le propre des révolutions d'accélérer la fuite des temps et d'appliquer la rouille de l'antiquité sur de modernes souvenirs; or toute antiquité est de la poésie. De grandes vicissitudes équivalent à de grandes distances dans l'espace et dans la durée; et tous les lointains parlent à l'imagination. C'est par là sans doute, mais bien plus encore par la persévérance de son héroïsme, que la Grèce ébranla si puissamment les âmes, et séduisit à sa cause, c'est-à-dire à celle de la liberté, les adversaires mêmes de toute révolution. Ce fut un grand coup porté à leur cause, en même temps qu'une abondante source d'émotions poétiques ouverte pour le monde entier. Cette lutte presque sans exemple forçait les uns à croire à la liberté, les autres à l'héroïsme, plusieurs à la Providence, tous à quelque autre chose qu'à la matière et à la force; cette espèce de foi est mieux que de la poésie, mais c'est aussi de la poésie.

Un peu d'enthousiasme était bien nécessaire à une époque où la profanation des choses saintes avait aboli le respect, et où les succès flagrants de l'hypocrisie avaient fait, comme à l'ordinaire, surabonder l'impiété. Ceux qui ont pu observer cette époque malheureuse, attestent que la soif du gain et des jouissances matérielles avait fait en peu d'années d'effrayants progrès, tant il est vrai qu'en mal comme en bien le pouvoir fait toujours l'éducation des peuples. Mais gardons-nous d'oublier que des esprits éminents et de nobles coeurs s'appliquaient à entretenir le feu sacré. La littérature de la Restauration rendit sous ce rapport d'importants services. Elle manifesta, elle accrédita des tendances très élevées. Le spiritualisme alors, sous les auspices de M. Royer-Collard, se faisait jour dans la philosophie. La chaire académique, qui, dans un pays tel que la France, devient si facilement une tribune, popularisait tour à tour une science grave, une critique libérale, une spéculation étroitement liée aux plus grands intérêts de la nature humaine. C'est alors que le pouvoir persécutait, sans s'en douter, ses héritiers présomptifs dans la personne de trois simples professeurs: MM. Guizot, Cousin et Villemain. Il n'osa que plus tard s'attaquer aux journaux, dont quelques-uns, en groupant autour d'eux les principales notabilités littéraires, avaient ouvert une ère toute nouvelle dans l'histoire de la littérature périodique. Là aussi les doctrines religieuses, qui consacrent la liberté au service du devoir, avaient trouvé de fidèles organes; là s'élaboraient de nouvelles théories littéraires, sous les auspices de MM. P. Dubois, Magnin et Sainte-Beuve; là se laissaient deviner le nom déjà célèbre de M. Guizot, le nom sans tache et déjà vénéré de M. de Broglie: la gravité, la mesure ne faisaient que mieux ressortir, dans ces importantes publications, la force des convictions et d'une imperturbable espérance. Les innovations littéraires s'y discutaient, s'y préparaient, s'y consommaient en quelque sorte. Sur ce terrain seulement on se permettait la passion; sur tout autre on était plus calme; on l'était, ce semble, davantage à mesure qu'approchait le dénoûment, et la _Revue française_, qui continua le _Globe_ avec les mêmes tendances et les mêmes éléments de succès, put prendre pour épigraphe: _Et quod nunc ratio est, impetus ante fuit_.

La liberté entière des communications avec l'étranger est la troisième expérience que fit la France dans les années de la Restauration. Longtemps avant que les études de Madame de Staël eussent fait faire à l'esprit français le voyage de l'Allemagne, M. de Chateaubriand l'avait fait aborder en Angleterre. Mais les loisirs de la paix, l'épuisement manifeste de la littérature classique, le besoin, si l'on peut dire ainsi, d'air et d'espace, furent les vrais médiateurs. C'est le lieu de rappeler le _Cours de littérature dramatique_ de Schlegel, traduit en français par Madame Necker de Saussure, le livre de M. de Sismondi sur les littératures du Midi, celui de Ginguené sur la littérature italienne, les travaux de M. Fauriel sur les poésies de la Grèce moderne, et les utiles extraits de la _Bibliothèque universelle_. Ce n'était pas assez de l'Occident: l'Inde même et la Chine étaient explorées. De nombreuses traductions, celle, particulièrement, des théâtres étrangers, suffisaient à peine à cette avidité d'impressions nouvelles. L'influence de deux écrivains, tous deux appartenant à cette nation que la France ne rencontrait plus qu'en lieu tiers et sur des champs de bataille, Walter Scott et lord Byron, exercèrent sur la littérature française une influence incalculable. La poésie tout objective de l'un, toute subjective de l'autre, jeta les uns dans l'imitation minutieuse des moeurs et dans la puérilité du costume, les autres dans un lyrisme exclusif, tous dans des nouveautés qui faisaient horreur aux derniers sectateurs du classicisme aux abois. En quelque manière, c'était aussi une littérature étrangère que cette littérature antique de la France, vers laquelle nous reportèrent les travaux savants et systématiques de M. Raynouard et les fouilles habiles de M. Sainte-Beuve dans notre Pompéi littéraire, l'âge décrié de Ronsard.

La nouvelle école s'attaquait surtout au théâtre, ou, pour mieux dire, au drame tragique: elle avait résolu d'en finir, non seulement avec Legouvé et Luce de Lancival, mais avec Racine. Quant à la comédie, qui dut alors de bons ou de brillants ouvrages à Picard, à Casimir Delavigne, et une _façon_ nouvelle à l'industrieux talent de M. Scribe, on sait qu'elle suit les révolutions des moeurs plutôt que celles des systèmes littéraires. La tragédie classique tint bon pourtant quelque temps encore. On eût dit que tandis que les novateurs répétaient leur rôle, leurs devanciers achevaient le leur. Longtemps on disputa plus encore que l'on n'agit; on procédait par systèmes; on délibérait une poésie comme on délibère une loi nouvelle, une construction, un emprunt: les vainqueurs, comme il arrive souvent, ne savaient pas très bien que faire de leur victoire. De belles oeuvres, élégantes de forme, légèrement émancipées, honoraient, dans sa défaite, le système expirant. Tous les partis applaudissaient _les Vêpres siciliennes_, _le Paria_, _Clytemnestre_, _Marie Stuart_. On tardait encore à réaliser les théories que Benjamin Constant avaient développées dans la préface de _Wallenstein_; mais trois ans avant la clôture de cette période devait paraître la préface de _Cromwell_.--_Hernani_ la suivit de près.

Hors du théâtre, la jeune secte se donnait carrière. On composait, pour la lecture, des drames dont l'histoire avait fait tous les frais et où la poésie n'était pour rien. M. Vitet dialoguait spirituellement l'histoire dans sa trilogie sur la Ligue. M. Mérimée, l'homme de la vérité inexorable, esprit à la fois exquis et dur, ne se donnait pas le souci d'accommoder aux exigences de la scène les drames saisissants ou amèrement comiques qu'il empruntait tour à tour au seizième siècle et aux plus récents souvenirs. _Othello_, l'_Othello_ de Shakespeare, venait, sous la conduite de M. de Vigny, disputer la scène à son équivoque pseudonyme, le vieil _Othello_ de Ducis.

Ces faits, d'ailleurs, se rapportent aux derniers temps de la Restauration. L'ancienne littérature et la vieille dynastie épuisaient ensemble leur fortune, et si la première succomba plus tôt, elle jouit néanmoins d'un assez long sursis. Il n'en est pas moins vrai que la fermentation de la nouvelle sève date des premiers temps. Un événement littéraire d'une grande portée, dans le sens de la renaissance, fut la publication des _Poésies_ d'André Chénier. Antique pour la forme et païen pour le fond, il ne paraissait pas avoir, avec le moment de son apparition posthume, tous les genres de convenances; mais sa langue poétique était nouvelle autant qu'admirable; il ouvrait, en versification, des sentiers inconnus; sa poésie retrempée avec amour aux sources helléniques, était unique alors de sève et de fraîcheur. On ne copia point cette merveilleuse copie des anciens; mais on lui mendia ses secrets de diction; on se préoccupa des curiosités de la forme; on revint, par un détour, à cette menue esthétique, à ce goût du détail, qu'on avait tant condamnés; l'art eut ses mystères, ses adeptes, ses initiations, ses conciliabules intimes, sous le nom profane de cénacle: c'est l'époque de la dévotion en littérature, et des engouements d'école. Tout cela, à coup sûr, ne fut pas inutile; ceux qui discutaient étaient artistes, et la préoccupation excessive de la manière n'éteignit pas l'inspiration.

Toutefois quelques-uns des plus illustres de l'époque demeurèrent étrangers à ce travail de discussion, et ne l'avaient pas attendu pour prendre un parti. Béranger, avec sa poétique concision, ses drames concentrés dont les actes sont des couplets, son pathétique contenu et puissant, sa touche à la fois épicurienne et stoïque, son vers lentement épuré, d'où s'échappent tour à tour l'éclair foudroyant de l'éloquence et la flèche aiguë de la satire, Béranger n'était d'aucune école; aucune aussi ne le reconnaît pour chef; l'auteur du _Roi d'Yvetot_, de la _Sainte Alliance des peuples_, des _Bohémiens_ et du _Juif errant_ reste encore aujourd'hui solitaire et unique comme il l'était en commençant; seul aussi, ou presque seul, il a été adopté par le peuple.

Quelques chants nationaux de Casimir Delavigne approchèrent de la popularité; mais, à l'exception d'un petit nombre de vers, la voix du peuple ne lui servit guère d'écho. Classique avec intelligence, dernier représentant de cette élégance ingénieuse et poétique à laquelle étaient réservées de bien rudes atteintes, Casimir Delavigne, dont le talent, d'un éclat pur et charmant, est au moins aussi sûr de la postérité que beaucoup d'autres plus fêtés, avait précédé de quelques pas et suivait alors d'un peu loin le mouvement novateur; et, à cet égard, son souvenir éveille peut-être assez naturellement celui de M. Villemain, dont les écrits sont l'objet, je ne dirai pas d'une moindre, mais d'une moins affectueuse admiration.

Un autre, plus célèbre aujourd'hui, dont Chateaubriand et Byron avaient averti le talent, ne devait rien non plus à l'école nouvelle, rien à aucune école, mais tout à la seule et incomparable félicité de son génie. Je chantais, a-t-il dit lui-même,

Je chantais, mes amis, comme l'homme respire, Comme l'oiseau gémit, comme le vent soupire, Comme l'eau murmure en coulant[436].

Rien jusqu'alors n'avait donné l'idée de tant de facilité, d'un flot si large et si doucement entraîné; et cette noble mélancolie, cette mélodie suave, cette magnificence dont M. de Chateaubriand, à l'aurore du siècle nouveau, avait doté la prose française, M. de Lamartine était le premier à les transporter dans les vers. En poésie, l'amour ne connaissait pas encore d'Elvire; l'élégie, plus passionnée qu'enthousiaste, n'avait chanté que des Éléonores. On connut par les _Méditations_ le charme de cet amour en deuil, de cet amour mystique, idéal, mêlé à la religion, trop voisin peut-être de l'adoration religieuse. Lamartine était lyrique, il ne devait jamais être que lyrique; mais il l'était comme nul encore ne l'avait été, il l'était avec une individualité pénétrante et douce, aussi distincte, dans sa douceur, qu'une voix, parmi les hommes, peut l'être d'une autre voix. Ce fut un long cri de surprise et d'admiration lorsque, pareilles à un vol d'oiseaux à l'aile d'opale et d'azur, les premières notes de cette voix inconnue se répandirent dans les airs, lorsqu'on recueillit, à peine tombés d'une bouche d'or, des vers comme ceux-ci:

Ô lac! rochers muets! grottes! forêt obscure! Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir, Gardez de cette nuit, gardez, belle nature, Au moins le souvenir!

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages, Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux, Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages Qui pendent sur tes eaux.

Qu'il soit dans le zéphir qui frémit et qui passe, Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés, Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface De ses molles clartés.

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire, Que les parfums légers de ton air embaumé, Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire, Tout dise: Ils ont aimé[437].

Les vers suivants, d'un caractère différent, n'étaient pas moins nouveaux dans leur genre ni moins ravissants:

Ah! si jamais ton luth, amolli par tes pleurs, Soupirait sous tes doigts l'hymne de tes douleurs, Ou si, du sein profond des ombres éternelles, Comme un ange tombé tu secouais tes ailes, Et prenant vers le jour un lumineux essor, Parmi les choeurs sacrés tu t'asseyais encor, Jamais, jamais l'écho de la céleste voûte, Jamais ces harpes d'or que Dieu lui-même écoute, Jamais des séraphins les choeurs mélodieux De plus divins accords n'auraient ravi les cieux!... Roi des chants immortels reconnais-toi toi-même! Laisse aux fils de la nuit le doute et le blasphème; Dédaigne un faux encens qu'on t'offre de si bas, La gloire ne peut être où la vertu n'est pas. Viens reprendre ton rang dans ta splendeur première, Parmi ces purs enfants de gloire et de lumière, Que d'un souffle choisi Dieu voulut animer, Et qu'il fit pour chanter, pour croire et pour aimer[438].

Ce n'est pourtant pas par la séduction d'un exemple heureux, mais par des causes plus profondes et plus générales qu'il faut expliquer l'abondance, je pourrais dire le débordement du lyrisme, dans la littérature poétique de la Restauration. La poésie lyrique, et, pour mettre mon langage encore plus près de la vérité, la poésie égoïste, sous le nom flatteur de poésie intime, a conquis dès lors un espace démesuré. Tout, jusqu'aux genres avec lesquels le lyrisme est incompatible, est devenu lyrique et subjectif. Prétendrions-nous exclure ou déprécier la poésie lyrique? Elle a sa place au soleil; elle est au fond de toute poésie; elle est, dans un sens, la poésie à son état le plus élémentaire. Mais la valeur, la vocation poétiques d'une époque où le lyrisme pénètre partout et remplace toute autre poésie, nous semblent, s'il faut le dire, assez contestables. Quand l'individu, je ne dis point l'homme, se fait l'unique sujet de ses chants, c'est que la vie, dans l'ensemble et la variété de ses manifestations, ne parle plus à l'âme; et il ne faudrait pas trop s'étonner si cette époque se rencontrait avec celle où la philosophie nie l'individualité, nie en quelque sorte les êtres, et ne reconnaît dans l'univers d'autre réalité que celle des idées. Au reste, nous avons ici à constater le fait, et non à l'expliquer.

Il y avait, d'ailleurs, compensation. Tandis que les uns s'acharnaient à l'invisible, d'autres, non moins ardents, cherchaient la couleur. Un talent vigoureux, obstiné, laborieux, les engageait dans cette voie. Il est vrai que son matérialisme poétique s'unissait en lui fort souvent à des émotions d'une vérité naïve et saisissante. Ce n'était pas là ce que le vulgaire des imitateurs pouvait lui prendre: ils s'attachèrent donc à sa forme et la parodièrent. Il sut les passionner, et bien d'autres encore, pour une maxime qu'aucun des grands âges littéraires n'a professée: l'art pour l'art; maxime qui ferait périr l'art si l'art pouvait périr. Mais si la poésie elle-même y gagnait peu, son instrument s'y perfectionna, la langue poétique en ressortit plus riche, plus industrieuse et plus hardie.

On approchait du moment où l'axiome d'un révolutionnaire fameux: «De l'audace, de l'audace, et encore de l'audace!» allait devenir toute la poétique des talents de second ordre. Une révolution politique devait donner le signal à l'émeute littéraire. Mais jusqu'en 1830, certaines limites furent, d'un consentement tacite, reconnues et respectées. C'était sans doute, même au point de vue littéraire, un grand malheur que l'affaiblissement des convictions morales, et quelques restes de préjugés les remplaçaient assez mal; mais ce ne fut que plus tard que ces préjugés mêmes s'évanouirent et que toute unité disparut. La Restauration ne consomma point cette vaste ruine. Les traditions du sens moral, maintenues jusqu'à un certain point dans cette littérature, lui donnent une valeur, lui conservent un attrait, dont la littérature de l'époque suivante ne s'est que trop dépouillée. On ne se croyait pas encore obligé, pour intéresser des hommes, de cesser d'être homme. Une commotion prochaine, dans l'ordre politique, devait ouvrir une brèche à la cohue de toutes les fantaisies, au pêle-mêle de tous les délires.

Quoi qu'il en soit, en deçà de 1830 la littérature poétique n'a pas à rougir d'elle-même puisqu'elle a vu, dans tout leur éclat ou dans tout leur charme, le talent exquis de l'auteur du _Paria_ et de l'_École des Vieillards_, et le talent non moins exquis, mais plus populaire de Béranger; puisque cette époque a entendu les premiers et les plus beaux sons de la lyre de Lamartine, et l'éclatante harmonie des Odes de Victor Hugo; puisqu'elle a recueilli les accents épurés de l'auteur d'_Éloa_, et les intimes confidences du livre des _Consolations_; puisqu'elle a vu naître ces charmants vers de Madame Tastu, qu'ont su s'approprier les mémoires les plus rebelles; puisque le _Voyage de Grèce_, si plein d'une vive fraîcheur, les colères poétiques de _Némésis_, enfin les vers belliqueux, et sonores comme une armure, du poème de _Napoléon en Égypte_, appartiennent aussi à l'époque de la Restauration.

La Restauration eut donc des poètes, et même quelques grands poètes. Les habiles prosateurs ne lui manquèrent pas. Et pour ne parler d'abord que des genres les moins sévères, nous n'oublierons pas que cette même période revendique plusieurs des romans de Madame de Souza, _le Lépreux_ de M. de Maistre, _Adolphe_ de Benjamin Constant, et toutes les charmantes fantaisies de Charles Nodier, cet écrivain artiste, qui a orné de tant de moulures délicates une langue déjà si parfaite, ce défenseur, si classique dans la forme, de toutes les excentricités du romantisme.

J'ai déjà nommé des écrivains plus graves, par le ton du moins et par la nature des sujets qu'ils ont traités. Nous avons vu le génie colérique et impérieux de Joseph de Maistre éclater dans les premières années de cette période, par les fameuses _Soirées de Saint-Pétersbourg_; l'éloquence moins onctueuse que passionnée, plus sacerdotale qu'évangélique, mais admirable en tout cas, de l'abbé de Lamennais, se mettre au large dans le livre encore plus fameux sur _l'Indifférence_; et l'esprit généralisateur, sceptique et fin de Benjamin Constant développer ses ressources au profit du spiritualisme et aux dépens des croyances positives, dans son grand ouvrage sur _la Religion._

Nous n'aurons garde d'oublier l'auteur d'_Antigone_ et de l'_Essai sur les Institutions sociales_, le poétique et onctueux Ballanche, religieux en politique, idéaliste en religion, mais avec ces préoccupations sociales dont l'idéalisme français ne consent point à se séparer. En redescendant vers les régions littéraires, nous trouvons M. Villemain, plus littéraire que son siècle, se hasardant néanmoins avec bonheur au delà de cette région natale, dont il ne perdra jamais, si loin qu'il aille, l'exquise pureté d'accent. Les _Fragments_ de M. Cousin et la traduction de Platon doivent être comptés aussi parmi les richesses vraiment littéraires de cette époque; et la science elle-même les a augmentées de plusieurs beaux écrits, parmi lesquels le premier rang appartient sans doute à ceux de Georges Cuvier.

Mais les travaux historiques devaient surtout illustrer la Restauration. De toutes les formes d'opposition politique, aucune peut-être n'était plus sûre, et, indépendamment de toute intention polémique, l'heure était venue. Depuis que Voltaire, dans l'_Essai sur les moeurs_, avait indiqué la voie, elle n'avait été que peu fréquentée. Elle devait l'être alors; la liberté de penser était acquise; les circonstances prêtaient aux études historiques un intérêt puissant; les événements avaient renouvelé, multiplié les points de vue; après l'histoire convenue, on voulait enfin l'histoire sérieuse; tout, dans ce genre, était ou semblait à refaire. Le tableau animé, rapide et spirituel qu'avait tracé Lacretelle du dix-huitième siècle et de la Révolution, le grand et beau récit des _Croisades_ par M. Michaud, avaient maintenu, même sous l'Empire, une place honorable aux travaux historiques; grâce à eux, la tradition n'avait pas été interrompue: mais que de sujets, que de questions sollicitaient les esprits investigateurs et les plumes éloquentes! Sur les confins de l'Empire et de la Restauration, c'est encore M. de Lacretelle que nous trouvons, avec son histoire si agréablement, quelquefois si vivement narrée des _Guerres de religion au seizième siècle_, et Lémontey, avec ses recherches neuves et piquantes sur l'_Établissement monarchique de Louis XIV_; plus tard viendra son instructive et spirituelle _Histoire de la régence_ du duc d'Orléans. M. de Barante se fait chroniqueur dans son _Histoire des ducs de Bourgogne_, laissant, dit-il, parler les faits, laissant les temps se raconter eux-mêmes, mais leur soufflant tout bas tout ce qu'ils doivent dire. M. Guizot, appliquant son attention sévère et sa raison rigide à l'examen des grands faits sociaux, écrit, après Voltaire, mais avec un savoir plus épuré et dans une direction plus humaine, l'histoire de l'esprit humain. M. Thierry, s'inspirant des chroniques sans les copier, retrace les destinées des races, et crée dans le domaine de l'histoire un intérêt nouveau, que fait valoir son style sérieux, ému, naïvement éloquent. M. Thiers et M. Mignet, deux grands talents et très divers, tout en rendant hommage au principe de la Révolution, appliquent à son histoire la doctrine de la nécessité, et mêlent d'une manière étrange le fatalisme et l'enthousiasme. Moins écrivain que publiciste, M. de Sismondi poursuit sous une inspiration libérale son immense et précieux travail sur l'_Histoire des Français_. Écrivain surtout, mais digne de sa mission nouvelle, M. Villemain passe de la littérature à l'histoire, en retraçant avec une élégance grave et une spirituelle précision les destinées de l'Angleterre sous Cromwell. En dehors des préoccupations de la science et de la politique, M. de Ségur écrit ou chante l'_Histoire de la campagne de Russie_. Une grande voix nous arrive des solitudes de l'Océan; Napoléon, à son tour, raconte sa vie et son règne; il s'interprète lui-même, et, poète à sa manière, élève jusqu'à l'idéal ses desseins et son caractère. Bien d'autres travaux sans doute mériteraient de n'être pas oubliés.

Tout près de l'histoire, nous trouvons ces _Mémoires_ si souvent relus, où la simplicité sans pareille de Madame de la Rochejaquelein atteint quelquefois au sublime; l'histoire de l'Espagne sous Napoléon, dans le roman d'_Alonzo_, où plus d'une fois la touche brillante et noble de M. de Salvandy rappelle assez vivement celle du _Génie du Christianisme_; enfin, cette _Correspondance d'Orient_, commencée avant, finie après 1830, par un écrivain plus fidèle que tout autre aux traditions de cette élégance naturelle et facile, de cette pureté de langue et de goût dont le dix-huitième siècle, au milieu de beaucoup d'erreurs, ne s'était pas départi.

En résumé, ces années ont été laborieuses et fécondes. Elles ont élargi, et même, de quelques côtés, elles ont rouvert le champ de la discussion en politique, de l'investigation en métaphysique, en morale et en religion. Elles ont poussé dans ces différentes arènes des esprits sérieux, des esprits ardents et, si elles ont plutôt signalé des points de vue nouveaux qu'elles n'ont établi quelque vérité nouvelle ou consolidé quelque grand principe, on peut dire qu'elles ont rendu hommage à la dignité de la nature humaine par la gravité des questions qu'elles ont soulevées. Réintégrée de la veille, l'histoire a étonné par la fermeté de sa marche, la hardiesse de son essor, la riche variété de ses travaux et de ses méthodes. Beaucoup d'hommes spirituels, instruits et diserts, quelques hommes véritablement éloquents, ont honoré la nouvelle tribune. La controverse politique a créé un nouveau genre de littérature et enrichi la langue dans le sens de son vrai génie. C'est dans le même sens que, sous la plume de quelques excellents poètes, cette langue a exercé sa souplesse et constaté sa fécondité. Avec plus de préméditation, d'autres, en la froissant trop souvent, en ont pour ainsi dire multiplié les plis et adouci l'apprêt. Ils se sont piqués d'être plus naïfs, plus immédiats, plus intimes surtout, que leurs prédécesseurs; ils l'ont été quelquefois; mais, à tout prendre, la littérature qu'ils ont créée ne l'a pas emporté par le naturel sur celle qu'ils aspiraient à remplacer: plus réels peut-être, ils n'ont pas toujours été plus vrais. Depuis longtemps on réclamait pour la littérature un caractère plus national; elle ne l'a pas reçu alors; elle a été, à certains égards, moins française ou plus _hybride_ que jamais. La préoccupation d'une mission sociale a, vers la fin de cette période, recouvert d'une croûte de pédanterie quelques-uns des plus beaux talents. Mais ce qu'on ne peut refuser aux poètes de la Restauration, c'est d'avoir, en plus d'un sens, émancipé la poésie, et d'avoir remué, souvent avec bonheur, une très grande variété de souvenirs, de sujets, d'idées et de formes.

L'événement de 1830, en agitant les esprits jusqu'au fond, en ajoutant au scepticisme dans toutes les âmes, a modifié d'une manière grave l'état de la littérature. Il l'a, ou précipitée dans des voies toutes nouvelles, ou engagée plus avant que personne n'osait le prévoir dans la carrière des aventures. Il n'y a là, je suis porté à le croire, ni halte ni progrès, mais plutôt écart et tumulte. Tout excès provoque une réaction; quelques faits qui se passent sous nos yeux l'attestent jusqu'à un certain point: cet esprit de mesure, dont, à défaut de bon sens, le goût, cet autre bon sens, prend quelquefois la défense, a trouvé des représentants, ou plutôt il n'en a jamais manqué; mais les cris avaient couvert les voix. On revient, on se rassied, on s'interroge; mais où est la base de toute vérité littéraire? où est le bon sens moral? où est la fraîcheur et l'intégrité des convictions? où est cette vie raisonnable et saine de l'esprit et du coeur, cette foi simple aux éléments du vrai, qui, certainement, guidait ou retenait la littérature du grand siècle, et qui, au fort de leurs égarements, ne manqua pas entièrement aux écrivains de l'époque suivante? C'est ce que je me demande en finissant; c'est sur quoi, Messieurs, je vous laisse. À ne l'envisager qu'au point de vue de la littérature et de l'art, cette question vaut qu'on l'examine; mais je vous rends la justice de croire que vous la considérez de plus haut, et que la dignité, l'avenir, les intérêts éternels de la nature humaine, vous touchent, en ceci, bien plus que la littérature.

J'ai fini, Messieurs, ou plutôt je m'arrête; car je n'ai point fini. _Pendent opera interrupta_. Mais le moment de nous séparer est arrivé. Je ne descendrai pourtant point de cette chaire sans vous avoir dit combien, dans l'accomplissement d'une tâche qui m'a paru de jour en jour plus difficile, j'ai été soutenu, encouragé par votre attention, dans laquelle il me serait impossible, sans une trop grande présomption, de ne pas reconnaître quelque amitié pour moi. C'est un souvenir fort doux à joindre à l'agréable sentiment d'avoir été appelé à suppléer auprès de vous mon honorable et précieux ami, M. le professeur Monnard. Heureux me trouvé-je, et presque fier, d'avoir concouru à ménager d'utiles loisirs à celui dont la persévérance et le talent préparent un historien à notre patrie et un monument à notre littérature nationale.