‹ Excelsior: Roman parisienChapitre 31 sur 41 · IX

IX

UN MELON

Blanche savourait pendant ses longues solitudes l'amertume de son dernier échec. Elle n'avait pas d'autres pensées que de chercher de nouveaux moyens, de combiner de nouvelles attaques; sa fantaisie d'enfant gâtée et de jeune femme capricieuse allait prendre, en se voyant ainsi repoussée, les proportions d'une passion tragique. Quelques jeunes gens, voyant une aussi jolie personne presque entièrement délaissée par son mari, commençaient à papillonner autour d'elle, et parmi le groupe des soupirants se faisait remarquer entre tous un de ses cousins éloignés, élève à l'École-Militaire et qui se prévalait de sa vague parenté avec Blanche pour lui faire deux doigts de cour. Une cour gauche, naïve, timide, avec des intermèdes d'audace tenant du manque d'usage, et que la duchesse considérait avec une sensible indifférence.

Robert de Vaucotte était un assidu des dimanches. Tout son jour de sortie se passait aux soins divers de son petit béguin juvénile. Débarqué à dix heures et demie par le train spécial de la gare Montparnasse, il sautait immédiatement dans un «ver rongeur», nom symbolique des fiacres--et se faisait conduire en premier lieu chez une fleuriste en renom des boulevards. Il payait un louis une botte de roses thé et s'empressait de venir en faire hommage à la duchesse Blanche, qui le remerciait d'un air distrait, ne l'embrassait jamais et l'invitait régulièrement à déjeuner. Robert déclinait avec non moins de persévérance l'offre de sa cousine, pour ne pas se trouver en face du duc, qu'il regardait comme son rival avec le plus grand sérieux du monde. Il revenait à l'hôtel de Largeay vers quatre heures avec un sac de marrons ou de fondants. Blanche croquait les friandises, offrait à son cousin une tasse de thé et ne l'invitait jamais à dîner, ce qui plongeait le favori de Mars dans la plus noire des mélancolies, car il savait que la duchesse dînait presque toujours seule, et il voulait profiter, pour faire la déclaration de sa flamme belliqueuse, d'un de ces moments de laisser-aller et d'abandon qui se produisent après un repas plantureux, entre le café et le cigare. Un jour, il se lassa d'attendre l'occasion souhaitée qui ne se présentait jamais; il dit brusquement à Blanche, en interrompant l'absorption d'une tasse de thé:

--Savez-vous, ma chère petite cousine, que vous êtes une femme très «bahutée».

--Hein, bahutée? Connais pas.

--Oui, enfin, très ruffe, vous me comprenez bien. On dit très v'lan dans le civil!

--Bien obligée du compliment.

--J'avais hier les plus vives craintes au sujet de ma sortie d'aujourd'hui; il y avait eu «grand vent».

--Que veut dire cela, en langage civil?

--Fureur du cadre contre les recrues.

--Oh! mon pauvre melon... je ne connais que ce mot-là de votre dictionnaire.

--Et j'avais bien peur de ne pouvoir vous apporter ce soir mon petit sac de «cornard».

--Oh! je n'y suis plus du tout.

--Le «poireau» voulait me bloquer.

--Vous êtes hébraïsant, Robert.

--Pour avoir piqué un «laïus» aux «copains» pendant «l'amphi» du «Pendu».

--Nous arrivons au sanscrit, mon cousin.

--J'avais heureusement piqué le «maxi» au «pète-sec».

--Pour le coup, votre langage devient cunéiforme.

--C'est la seule matière où je sois «fana».

--Voulez-vous me faire l'amitié de me traduire ces hiéroglyphes parlés?

--En langage pékin... parfaitement. Je devais être en retenue pour avoir chahuté au cours de physique. Mes bonnes notes d'escrime et de gymnastique m'ont sauvé. Voilà ce que c'est que d'avoir «un poireau fana de pète-sec».

Oh! pardon! le poireau... c'est le clou... le calot... le patron... le général...

--Merci, Robert.

--J'aurais été d'autant plus désespéré de ce malheur que je voulais aujourd'hui vous dire combien je vous trouve gentille, combien je vous aime, je ne pense qu'à vous depuis que j'ai pris le crampton... Excusez, le train.

--Je vous suis infiniment reconnaissante, mon cousin, et je ne puis que vous répéter moi-même: Vous êtes très gentil et je vous aime beaucoup.

--Vous dites cela d'un air?...

--Tout à fait sincère, mon petit.

--Je ne dis pas, ma cousine, mais ça ne paraît pas bien profond, bien enraciné.

--Comment! vous doutez de mon amitié? C'est bien mal à vous, monsieur le militaire... je serais vraiment d'une ingratitude dans les couleurs les plus foncées, si l'aimable parent qui m'apporte des fleurs si embaumées et des marrons si glacés...

--Pardonnez, cousine... ce n'est pas votre amitié que je convoite... pas plus que votre estime.

--Comment l'entendez-vous, parlez-vous toujours votre petit charabias?

--Oh! non, ma cousine. Je parle pékin, bien pékin.

--Eh bien, qu'est-ce qu'il vous faut, mon petit panache bicolore?

--Blanche... il me faut... votre amour.

--Vous êtes fou, Robert!

--Oui, tout à fait fou... de vous!

--Si le duc vous entendait, mon pauvre gamin.

--Le duc... le duc. Je lui donnerais bien un bon coup d'épée.

--Vous tueriez mon mari. Mais vous êtes un ange, mon petit... ou plutôt un aimable garçon bien drôle, et bien risible. Tenez, je m'en donne à coeur joie, ne vous en formalisez pas.

Et Blanche, en prononçant ces derniers mots, partit d'un grand éclat de rire qui se prolongea pendant plusieurs minutes, et qui apporta une sorte de soulagement physique à l'oppression de son âme.

Robert de Vaucotte n'était pas content du tout de son premier assaut.

Il se voyait repoussé avec pertes et même quelque peu berné.

--Je vous promets de sortir dans «la basane»... la cavalerie... hasarda-t-il en guise d'argument suprême.

--Vous ferez bien, repartit Blanche d'un ton positif, cela vous facilitera un beau mariage!...

--Me marier, moi!... avec votre image dans le coeur. Plutôt aller me faire casser la tête au Tonkin. C'est par là que je finirai, si vous continuez à me repousser... à moins que sans courir chercher aussi loin le remède suprême à mon chagrin... je ne me fasse ici même sauter la cervelle à vos pieds!

--Impossible, faute d'objet, répliqua Blanche, toujours gouailleuse.

Ce scepticisme à l'endroit de ses résolutions tragiques fit sur Robert l'effet d'une douche d'eau froide. Il se retira en maugréant, honteux comme un dragon battu par une cantinière.

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