‹ Excelsior: Roman parisienChapitre 40 sur 41 · XVIII

XVIII

LA CONQUÊTE DES ÉTOILES

A huit heures et demie, Jacques prit lui-même sa malle, jeta un dernier coup d'oeil à la triste mansarde qui avait vu l'éclosion et l'anéantissement de ses rêves, puis descendit à pas lents, courbé sous son fardeau, les cent vingt marches qu'avaient si souvent montées, chargés d'illusoires mensonges, les fantômes disparus de la gloire et de la fortune. En passant devant la loge du concierge, il tendit à cet homme une pièce de deux francs.

--Plaît-il? demanda le portier dédaigneux.

--C'est pour vous, dit Jacques.

--Merci, je n'ai pas besoin de votre argent, répondit le grossier cerbère.

--Vous avez raison, répliqua Jacques, et il se dirigea vers la rue au bruit d'une querelle assez vive faite par la femme du pipelet à son trop superbe époux.

--Es-tu serin, Hippolyte, disait la compagne du préposé au cordon; tu refuses là de quoi acheter une belle moitié de lapin.

--Cours-lui après, si tu y tiens, répliqua Hippolyte.

La ménagère ne se le fit pas dire deux fois. Elle s'élança sur les pas du voyageur en lui disant:

--Monsieur, je vais vous chercher une voiture.

Mérigue monta dans le véhicule amené et donna les deux francs à Mme Hippolyte, qui retourna insolemment la pièce sous toutes les faces, pour s'assurer qu'elle n'était pas fausse.

Le cocher partit. Aux lueurs des réverbères, Jacques aperçut encore ça et là, sur quelques vieilles murailles, des fragments de sa proclamation aux électeurs, imparfaitement recouverts par les affiches de M. Belin. Le faubourg Saint-Germain fut dépassé bien vite et l'image importune de la récente gloire disparut avec lui. En traversant le quartier Latin, le poète songea aux jours laborieux et obscurs des études scientifiques et juridiques, et cette époque lui parut noyée dans une fabuleuse antiquité. La vue du Jardin des Plantes et de la Halle aux Vins lui rappela son arrivée à Paris, accompagnée du cortège des jeunes espérances. La gare d'Orléans apparut enfin, comme le grand écueil définitif où sa pauvre barque venait se briser. Il eut encore à essuyer les impertinences de l'automédon, qui critiqua la modicité du pourboire et le ton discourtois des employés à l'égard des voyageurs de troisième classe. On lui demanda à quatre reprises d'avoir à exhiber son billet. Il monta dans un compartiment bondé de soldats et eut à subir leurs cris, leurs disputes, leur joie bruyante avec la grossière fumée de leurs pipes. Il succomba bientôt à l'excès du dégoût et de la fatigue morale et s'endormit profondément sur sa banquette.

Et le vaincu de la vie eut un long rêve glorieux. Il rentrait à Mérigue accompagné de Blanche, avec une escorte de triomphateurs. Des fanfares jouaient, des feux de joie s'allumaient, des jeunes filles aux robes voyantes apportaient des corbeilles de fleurs. Les vieux parents attendaient leur fils illustre au seuil de leur maison rajeunie, les fidèles serviteurs pleuraient de joie, les chiens aboyaient d'allégresse.

Les floraisons et les verdures s'agitaient au vent comme des étendards victorieux. Une chambre nuptiale resplendissante s'ouvrait aux pas des jeunes époux, et un grand lit mystérieux et sombre enveloppait l'ivresse de leur amour. Puis, sur les ailes d'une brise parfumée au souffle des roses, tout le château s'élevait au ciel dans une apothéose de rayons. Et du sang de Jacques et de Blanche descendait une lignée de poètes couronnés qui gouvernait et charmait la terre.

Un violent coup de sifflet arracha Mérigue au ravissement de ses songes. Il releva sa tête appesantie et tourna ses yeux vers l'étroite fenêtre du vagon. Il faisait déjà grand jour et beau soleil. Les compagnons du triste voyageur, abrutis dans un sommeil stupide, étaient vautrés au hasard, les uns sur les autres, tout débraillés et la bouche entr'ouverte.

Ils rêvaient, ceux-là, aux marches pénibles, aux châtiments barbares, à la pesanteur du joug implacable, aux grondements des canons, aux râles étranglés des mourants dans une plaine ensanglantée. Aussi le cri de la vapeur se gardait bien de les réveiller.

Vers neuf heures du matin, le serre-frein, d'une voix gasconne et nasillarde annonce la station de Bussière-Galand. Jacques de Mérigue est arrivé. Il franchit à grand'peine la soldatesque endormie et descend à contre-voie.

--Eh! là-bas, pas de ce côté, grogna un facteur avec des gestes furibonds, voulez-vous que je vous f..... un procès-verbal, b..... d'animal?

Le poète hausse les épaules et repart. Dans la petite cour de la gare, Jacques aperçoit l'humble voiture à deux roues qu'il connaît bien, et à laquelle est attelée, morose et courbant la tête, la célèbre Piga, la vieille jument légendaire et débonnaire que le futur empereur du monde enfourchait aux jours de sa première jeunesse. Le bon Pierrille tient la bête par la bride, dans l'attitude du respect et de la désolation.

--Bonjour, Pierrille, mon père est-il souffrant?

--Notre Monsieur est toujours bien fatigué ces jours-ci, mais il n'est pas couché.

--Tout le monde va bien, autrement?

--Oui, notre Monsieur.

--Et Jeannette aussi?

--Oui, notre Monsieur.

--Et Éva?

--Oui, notre Monsieur. Elle sera bien contente de vous voir... je suis sûr quelle vous reconnaîtra.

--Et vous, mon bon Pierrille, vous avez l'air tout triste.

--C'est qu'on nous a dit que notre Monsieur avait été bien malheureux à Paris.

--Que voulez-vous, mon pauvre, je vais tâcher maintenant d'être heureux par ici.

Le visage du vieux serviteur s'illumina:

--Notre Monsieur va rester ici?

--Mais oui... Pierrille, ça vous fâche-t-il?

--Oh! que non pas!... toujours?

--Toujours, je ne vous quitte plus.

--Alors, ce malheur qui vous est arrivé est bien heureux.

--Certainement, mon bon Pierrille, je pense comme vous.

La malle de Jacques fut chargée sur le cabriolet, et l'équipage se mit en route à un tout petit trot languissant et minable. Piga avait vingt-cinq ans.

--Je lui ai pourtant donné trois litres d'avoine ce matin, observait Pierrille.

Jacques remarqua que son conducteur faisait un assez long détour pour éviter la bourgade.

--Notre Monsieur, dit Pierrille, m'a recommandé de ne pas traverser la rue, parce que la jument est devenue très peureuse.

Mérigue considéra l'honnête rosse, et comprit que son père avait redouté de montrer aux habitants du village l'ignominie de son pauvre enfant.

Il eut un sourire rempli d'amertume.

Après une heure environ on déboucha dans le vallon de Mérigue. Le temps était splendide, et le vieux repaire noble, blotti là-bas sous la verdure, semblait sourire au voyageur. On rencontra un métayer qui salua gravement. La voiture quitta la route publique pour s'engager dans l'avenue étroite et raboteuse qui conduit à Mérigue. Là, il fallut renoncer à tout simulacre de trot. La vieille jument gravit la côte ardue avec l'allure d'un cheval de corbillard. Personne au loin dans la campagne verte, personne devant l'habitation dont on n'était plus éloigné que de quelques centaines de pas.

--Notre Monsieur ne nous attendait pas aussitôt, observa Pierrille; Piga a marché plus vite qu'à l'ordinaire, elle n'a mis que cinq quarts d'heure à faire ses deux lieues.

Tout à coup Jacques aperçoit le vieux comte qui vient à son avance à pas lents, ses cheveux blancs rayonnent au soleil comme un diadème de vertu et d'honneur. Dès que le fils voit son père il saute à bas du cabriolet et court à lui. Joseph ouvre ses bras et étreint Jacques sur son coeur.

--Maman va bien, mon père?

--Oui, mon enfant, elle t'attend dans sa chambre; elle craint un peu la chaleur.

--Et Marianne, et Mathilde, et ma chère Jacqueline?

--Tout notre petit monde est en bonne santé.

Marianne prépare son déjeûner, Mathilde fait le catéchisme aux petits métayers, Jacqueline est occupée à arranger ta chambre. Nous sommes tous bien heureux de te revoir, mon fils.

Quelques minutes après Jacques embrassait sa mère qui pleurait en silence.

--Allons, Caroline, dit le comte, soyons un peu plus gais, suivons l'exemple du soleil.

Les trois soeurs accouraient dans l'appartement. Toutes avaient les paupières bien rouges, mais chacune s'efforça de dire une parole alerte, faisant diversion aux tristes pensées qui étreignaient tous les coeurs.

--Viens vite voir ta chambre, mon petit frère, disait Jacqueline, je l'ai nettoyée à fond et je l'ai remplie de fleurs.

--Moi, j'y ai mis une belle gravure représentant ton patron saint Jacques, ajouta Mathilde.

--Pour moi, dit Marianne, j'ai pensé que tu aurais faim en arrivant, et suivant mon habitude, j'ai soigné la cuisine. Tu auras deux plats que tu aimes bien.

La gentille Éva, de son côté, n'était pas en reste de prévenances avec son maître, elle lui léchait les mains en poussant des cris et des aboiements joyeux. Jeannette avait quitté sa cuisine, et se tenait au seuil extérieur de la chambre, tout inquiète et n'osant pas entrer.

--Bonjour, ma bonne Jeannette! lui cria Jacques, il paraît que vous m'avez préparé un bon déjeuner. Merci.

Après les premières effusions passées et en attendant que le repas fût servi, Jacques prit le vieux comte à part:

--Avez-vous une lettre de M. l'abbé de la Gloire-Dieu?

--Non, mon fils.

--Il doit vous écrire ce qu'il pense de moi.

--Je n'ai rien reçu, mon pauvre enfant.

--Ce sera peut-être pour aujourd'hui, dit Jacques sans y croire.

Le poète ouvrit ensuite sa malle, où il avait un petit souvenir à l'adresse de chaque personne: une épingle de cravate pour son père, un chapelet pour sa mère, un couteau à papier, une gravure du Sacré-Coeur et une boîte d'enveloppes chiffrées pour Marianne, Mathilde et Jacqueline. Jeannette reçut un mouchoir de tête et Pierrille une petite lanterne sourde.

Le repas fut morne et silencieux, malgré les efforts de chacun, les paroles expiraient sur toutes les lèvres.

Au dessert on annonça le facteur.

--C'est le meilleur moment de notre journée rurale, observa le vieux Mérigue. Le facteur est le Messie quotidien des campagnards.

--Une lettre de Paris! s'écria Jacqueline, elle est pour papa.

--Donne vite, ma fille, dit le comte impatient.

Joseph de Mérigue parcourut lentement la missive, et quand il l'eut terminée, leva les bras au ciel dans un mouvement d'enthousiasme.

PAROISSE SAINT-BARTHÉLEMY, PARIS.

«Monsieur le Comte,

«J'accomplis ici un devoir sacré en prenant la plume pour disculper entièrement M. votre fils de l'accusation qui pèse sur lui. M. votre fils a été victime d'une machination abominable.

«Pour repousser victorieusement les imputations dirigées contre lui, il eût fallu qu'il consentît à compromettre de hautes personnalités qui lui étaient sympathiques. Ce coeur généreux et magnanime a préféré succomber sous le poids de la calomnie. Je suis autorisé à vous faire cette confidence, Monsieur le Comte, par le principal auteur des malheurs de Jacques, qui a eu, trop tard, hélas! l'âme touchée de repentir et de remords. Donc, et vous me permettrez d'insister très énergiquement sur ce point, non seulement ce jeune homme est innocent, mais encore est-il un des rares survivants de ces anciens chevaliers de l'honneur qui poussaient le culte de leur foi jusqu'au sacrifice de leur personne.

«Si vous désirez, Monsieur le Comte, l'expression entière et catégorique de mon opinion appuyée sur les faits, je vous dirai: Jacques de Mérigue est plus qu'un héros, c'est presque un saint.

«Agréez, Monsieur le Comte, l'expression de mon respectueux dévouement en N.S.J.-G.

«CHRISTIAN DE LA GLOIRE-DIEU,

«VICAIRE A SAINT-BARTHÉLEMY.»

Toute la famille de Mérigue se précipita les bras ouverts sur son représentant.

Les larmes longtemps comprimées s'échappèrent par torrents de tous les yeux, mais c'étaient maintenant des larmes de joie. Sans songer davantage à la ruine matérielle et à l'avenir perdu, tous étaient glorieux de ce fier rejeton de leur race, qui avait immolé sans hésiter sa renommée et sa fortune, pour conserver sa propre estime et demeurer un gentilhomme.

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Après le coucher du soleil, Jacques prit le bras de sa jeune soeur, voulant rêver un peu sous la fraîcheur du crépuscule.

--Où allez-vous, mes enfants? demanda doucement Mme de Mérigue.

Son fils lui montra le ciel tout brillant d'astres vers lequel il semblait monter par le sentier du coteau. Puis il répondit avec un sourire mélancolique:

--A la conquête des étoiles!...

FIN

TABLE DES MATIÈRES

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