Chapitre 100 Je ne parle pas au hasard
C’est ce qui se dit ordinairement quand on veut appuyer du témoignage de sa conscience une abominable calomnie. On donne à entendre par là qu’on sait parfaitement à quoi s’en tenir et qu’on dit exactement ce qu’il faut dire, sans un mot de plus ni un mot de moins. En pareil cas on est si puissamment dominé par le sentiment généreux d’une implacable justice qu’on blasphème, sans même s’en apercevoir, le seul Dieu qui ait encore des adorateurs : le tout-puissant, l’éternel, l’incompréhensible Hasard qui a tout fait et à qui tout est dû, le hasard bienheureux, le hasard providentiel, le hasard des batailles, le hasard du jeu, le hasard de la fourchette, le hasard qui punit, le hasard qui récompense, le pur hasard enfin, pour tout dire.
Avec une assurance et une tranquille impiété qui font frémir, on déclare qu’on ne lui parle pas, ce qui est le reniement bien caractérisé.
A qui ou à quoi, je le demande, osera-t-on parler, si on ne parle pas au hasard ? Que restera-t-il aux orateurs parlementaires ou non parlementaires, aux prédicateurs de carême, aux avocats, aux conférenciers, aux professeurs de philosophie ou de morale, aux historiens, aux savants, aux médecins, aux vétérinaires, aux psychologues, aux sociologues, aux pitres de foire, aux journalistes enfin sans lesquels nous ne pourrions pas vivre ?
Ne pas parler au hasard !... Je voudrais que me fût donné le pouvoir de faire sentir la terrifique énormité de ce blasphème.
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