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Chapitre 128 CONCLUSION

Benedictionibus abyssi jacentis deorsum.
GEN., XLIX, 25.
On a souvent demandé où pouvait bien être situé le Paradis terrestre. Platon et mon savant ami de l’institut, Pierre Termier, m’ont donné le moyen de l’identifier.

Le Paradis terrestre, le lumineux Eden d’où furent expulsés nos premiers Parents n’était et ne pouvait être que l’Atlantide.

Je sais que cela a été dit déjà par j’ignore quels Américains qui voudraient sans doute faire croire que ce continent disparu depuis tant de siècles fut autrefois une partie considérable de leur continent et que l’Amérique actuelle prolonge, en cette manière, à travers les âges, le biblique Jardin de Volupté. Il suffît d’avoir vu, ne fût-ce qu’en passant, le soi-disant béatifique empire du Dollar, pour savoir ce qu’il faut penser de cette prétention. Mais ils ajoutent sottement et lourdement que le Déluge qu’on croyait universel est assez expliqué par la submersion de la seule Atlantide et l’anéantissement simultané du premier Eden. Je cesse alors d’écouter ces protestants spécieux et je reviens au divin Platon qui ne savait rien du Paradis terrestre, mais qui paraît avoir été l’irrécusable témoin d’une tradition archiséculaire.

En son admirable conférence à l’institut Océanographique, le 30 novembre 1912, Pierre Termier a supérieurement démontré, par les plus récentes acquisitions de la science géologique, la véracité du grand philosophe qui raconte imperturbablement, depuis vingt-quatre siècles, l’histoire de l’Atlantide en ses Dialogues.

« Géologiquement parlant », dit Termier, « cette histoire platonicienne est extrêmement vraisemblable. Les amoureux des belles légendes peuvent y croire. La science elle-même, la plus moderne science, par ma voix, les y invite. C’est elle-même qui, les prenant par la main et les conduisant sur la rive de l’Océan fertile en naufrages, évoque à leurs yeux, avec les milliers de navires désemparés, submergés, réduits à l’état d’épaves, les continents et les îles sans nombre ensevelis au fond des abîmes. »

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C’est merveilleux et un peu angoissant de suivre notre géologue sur les montagnes que cache la mer ou dans les vallées de l’Océan qu’il a, un instant, vidé entièrement de ses eaux, remplaçant par la lumière du jour les impénétrables ténèbres de ses gouffres. Quelle inconcevable vision !

On a, sous les yeux, tracée de sa main, la carte en relief du lit de l’Atlantique, avec ses fosses descendant à plus de 6.000 mètres, ses rampes vertigineuses, ses coteaux arides comme l’enfer qui eussent épouvanté le Dante, ses cirques d’effroi, ses Alpes inconnues, ses chaînes inimaginées et leurs contreforts, leur crêtes, leurs pics, leurs croupes indomptées, leurs éperons, leurs falaises, leurs gorges terrifiques hantées par des monstres ignorés dont la seule vue ferait mourir ; enfin, çà et là, des pyramides ou de fabuleux piliers soutenant des îles enchantées pleines de lumière et de verdure, où des hommes joyeux ou privés de joie subsistent, sans se douter qu’ils sont, en réalité, sur l’extrême pointe d’une aiguille que la plus légère secousse plutonienne peut casser demain ; car les volcans se promènent en bas, dans les vallées immenses qui vont probablement d’un pôle à l’autre, sans parler des énormes dépressions transversales, méditerranéennes ou autres, mal connues encore.

Tout cela est, pour l’âme, l’occasion d’un trouble étrange. On se sent précaire et misérable infiniment. On voit que cette terre est un rêve, le rêve d’un rêve, et qu’il est absurde d’y compter. « Insensé, cette nuit même on te redemandera ton âme. » Cette menace terrible n’est pas seulement pour les hommes ; elle est aussi pour les îles, pour les continents, pour la terre entière.

Le gigantesque naufrage de l’Atlantide n’est pas une tradition isolée. A une époque infiniment moins éloignée, à la fin du IVe siècle, un morceau considérable de notre Armorique fut avalé par la mer. La superbe et puissante ville d’Is où régnait le roi Grallon disparut en une nuit avec son peuple et ses richesses et l’emplacement de ce territoire se nomme la baie de Douarnenez. On montre encore, m’a-t-on dit, quelques vestiges de la voie pavée qui menait de l’abbaye fameuse de Landévénec à la cité engloutie. On la voit s’enfoncer et se perdre sous les eaux…

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Platon ne pouvant être que l’écho d’une tradition qu’on doit supposer très ancienne, s’exprime naturellement d’une manière symbolique, à l’instar de tous les poètes qui n’ont jamais pu et ne pourront jamais conter — avec ou sans symbolisme — que le Paradis perdu, préoccupation ou désespoir unique de l’Humanité déchue. Par l’effet d’une intuition supérieure et, sans rien savoir de ce Paradis, Platon le voit dans l’Atlantide, « île plus grande que l’Asie et l’Afrique », dit-il pour donner à ceux qui l’écoutent l’idée d’une immensité. C’était un séjour de délices et la plus fertile des plaines où régnaient « des rois d’une grande et merveilleuse puissance », ayant sous eux de nombreux villages riches et populeux, mais surtout une ville magnifique dont les palais et les temples étaient construits « en pierres de trois couleurs », d’une signification très mystérieuse… Termier explique en géologue ces trois couleurs, sans préjudice de l’explication symbolique pour laquelle aucun Œdipe chrétien ou païen ne s’est encore présenté.

Toutes ces images qui ressemblent aux souvenirs confus d’un beau songe, peuvent convenir à la tradition presque effacée du Jardin biblique où Dieu avait placé ses magnifiques enfants qui ne purent le retrouver, après en être sortis pour se répandre sur la terre. Mais on est certain de l’extrême diffusion de cette réminiscence légendaire dans le monde antique et on ne voit pas que l’inquiétude païenne ait cherché d’un autre côté l’origine de la Catastrophe primordiale.

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On est donc autorisé à situer le Paradis terrestre dans cette Atlantide évanouie, sans doute, mais non pas perdue. Beaucoup de saints, l’Eglise elle-même, ont cru à la permanence de ce « Jardin de Volupté ». Quelques-uns, tels que le sublime Christophe Colomb, entreprirent sa recherche dans le monde encore inexploré. On ne pouvait admettre qu’une création aussi divine eût été anéantie. Certainement elle existe encore et à la même place, mais en une manière qu’on ne sait pas.

« Hodie mecum eris in paradiso. Aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis. » Ainsi parle, avant de mourir, Jésus en Croix à saint Dismas le bon compagnon de son supplice, aux environs de la sixième heure et les ténèbres étant sur le point découvrir la terre. En Paradis et aujourd’hui même ! Que signifie cette parole ? Jésus ne doit monter au ciel et entrer dans son Paradis céleste qu’après quarante jours, c’est-à-dire à l’Ascension. Auparavant, aujourd’hui même, il lui faut descendre aux enfers. Cela est formel dans le Symbole de la Foi. Pour que s’accomplisse la Promesse infaillible du Christ expirant, il ne reste donc plus que le Paradis terrestre.

Or ce Paradis était fermé autant qu’introuvable depuis l’Expulsion, et il ne s’est ouvert qu’à l’arrivée de cet admirable Voleur qui représentait l’Humanité sauvée au Calvaire et dont l’Église a fixé la fête au 24 avril. C’est le sentiment des anciens Pères, avant et après saint Cyrille de Jérusalem qui mourut au IVe siècle, que les âmes des défunts, aussitôt après le Purgatoire, sont transférées au Paradis d’Adam, vestibule nécessaire du Paradis éternel, en quelque lieu du monde qu’il soit, et que le Bon Larron a pour mission et privilège d’y introduire les âmes ; le patriarche Hénoch et le prophète Elie, seuls humains préservés de la mort, ayant été les seuls habitants de ce désert de béatitude, — fort différent de l’irrévélable nécropole des Limbes envisagée seulement comme l’étage supérieur du Purgatoire, — aussi longtemps que la mort du Sauveur n’en avait pas rompu les barres et les vantaux. C’est ce qu’ont pensé saint Justin, saint Irenée, saint Hilaire de Poitiers et une foule d’autres. Saint Dismas a reçu les clefs du Paradis terrestre comme saint Pierre a reçu les clefs du Royaume des cieux.

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Une créature extraordinaire m’a dit un jour : « Ce que Dieu veut cacher, il le cache dans la maison du voleur. »

Il y a plus de trente ans que je vis sur cette parole qui a illuminé tant de choses pour moi. Chercher le Paradis terrestre, c’est chercher le Bon Larron. Mais où le chercher, sinon à la place même où il a disparu, c’est-à-dire au fond du gouffre où s’est engloutie l’Atlantide ? Le Jardin de Volupté a dû descendre, lui aussi, comme Jésus, tout près des enfers jusqu’à cet endroit où les sondages les plus ambitieux ne peuvent atteindre. Il y est descendu avec sa glorieuse Lumière, avec les Flammes surnaturelles qui l’environnent comme un rempart et contre lesquelles ne peuvent prévaloir ni les ténèbres ni les eaux immenses. Ignis in aqua valebat supra suam virtutem et aqua extinguentis naturœ obliviscebatur, est-il dit au Livre de la Sagesse. Les miracles n’embarrassent pas le Seigneur.

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Et maintenant, qu’allons-nous faire de notre pauvre Bourgeois et de ses Lieux Communs dont nous nous sommes si prodigieusement éloignés ? Irons-nous le reprendre où nous l’avons laissé ? Les Anges et Ministres de la Grâce qui sont nos gardiens, y consentiraient-ils et quels d’entre eux obtiendraient du Dieu vivant la permission de nous accompagner ?

A supposer qu’il fût possible de l’amener jusqu’ici, de le mettre là où nous sommes, dans ce crépuscule divin où nous frémissons d’amour, ne nous redemanderait-il pas aussitôt sa chère ordure en nous salissant de son immonde sagesse ? Il nous dirait, de manière ou d’autre, que le Paradis terrestre, c’est lui-même et qu’il ne conseille à aucun larron de chercher à s’y introduire, les portes de son intelligence et les portes de son cœur étant admirablement fermées. Il nous dirait que sa propre lumière lui suffit et qu’il n’a besoin d’aucune illumination surnaturelle ; que, d’ailleurs, l’Atlantide est une fable ridicule et que s’il y avait un Paradis terrestre, ça se saurait. Pour ce qui est des âmes, ajouterait-il, personne n’en a jamais vu, et lorsqu’on est mort, on est bien mort. Quant à vos volcans et à vos convulsions terrestres, c’est encore une bonne blague. Les savants diront ce qu’ils voudront. C’est leur métier de faire peur au pauvre monde, mais je les défie bien de me couper l’appétit, etc.

« La voie de Dieu est dans la mer et ses sentiers dans la profondeur de l’abîme. » Sans doute, ô Bourgeois, ces mots du psalmiste ne signifient pas grand’chose pour toi, ils doivent même te sembler au-dessous du rien. Cependant, s’il arrivait que ce fût ton notaire qui les prononçât, ton notaire inconcevablement illuminé tout à coup, et te révélant que tu es toi-même un abîme où chemine, quand il lui plaît, le propriétaire de tous les abîmes, oui, vraiment si ce miracle arrivait, que dirais-tu et que deviendrait ton appétit ?

Pense donc ! un abîme que nul ne peut mesurer, comme il est écrit dans le Saint Livre, et où les Yeux du Seigneur, lucidiores super solem, sont seuls capables de pénétrer ! Toi, le boutiquier irréprochable et considéré, tu serais l’abîme de Job disant : « La sagesse n’est pas en moi », tu serais l’abîme invoquant l’abîme, et combien en vain ! lorsque Celui que tu veux ignorer te présentera la quittance de ton loyer d’abîme !

Il faudrait pourtant y songer, pauvre imbécile, et, en y songeant, s’arrêter un peu d’être stupide et de faire souffrir les malheureux. Car nous sommes cela, toi et moi, et rien que cela, des abîmes !

Bourg-la-Reine, 18 avril 1913.

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Une édition

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