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Chapitre 12 Porter bonheur. Porter malheur

C’est une grosse difficulté, un problème énorme de savoir ce qui porte bonheur ou malheur. Dans les temps anciens, il y a quatre ou cinq cents ans, avant d’entreprendre n’importe quoi, on allait prier devant la statue colossale de saint Christophe qu’on était certain de trouver dans les cathédrales. Aux pieds de l’Auxiliateur fameux se lisaient ces mots : « Christophorum videas, postea tutus eas. Regarde Christophe et puis va-t’en tranquille. » Il était généralement admis, au moyen âge, qu’on ne pouvait mourir subitement ni par accident, au cours de la journée, si on avait vu une image de saint Christophe.

Seulement, à cette époque lointaine et oubliée, on ne disait pas « porter bonheur ». On invoquait avec foi le Christophore, parce qu’il avait porté le Christ et qu’il pouvait bien porter tous ses membres. Cela suffisait aux simples âmes et cela leur réussissait.

Aujourd’hui on est devenu sage et on invoque des fétiches. Il y a des cochons porte-bonheur, ou plutôt porte-veine, car la langue est à la hauteur de la pensée. On a vu des aviateurs, des escaladeurs de nues, emportant avec eux des petits chats, des petits singes, des polichinelles de quatre sous, certains, m’a-t-on dit, de petits sachets d’excréments. Toutefois, un grand nombre de ces « conquérants de l’air » ayant péri misérablement, on s’est avisé que quelques-uns de leurs porte-veine pouvaient être des porte-guigne et plusieurs schismes se sont introduits dans la religion des fétiches.

Mais je dois faire observer qu’il n’est ici question que des héros, des demi-dieux du sport, des martyrs de la galette qui risquent leurs os en vue de gagner les prix exorbitants dont les rémunère la sottise deux fois millénaire des admirateurs de Simon le Magicien. Le modeste Bourgeois que ne sollicite aucun héroïsme et qui n’ambitionne pas de monter au ciel, s’estime suffisamment préservé des occurrences du malheur s’il a dans sa poche son porte-monnaie ou le porte-monnaie d’autrui.

Tout au plus y glissera-t-il un sou percé ou un petit morceau de corde de pendu, parce qu’il faut bien accorder quelque chose à l’inconnu. Mais cela, c’est sa concession extrême. Etant surtout raisonnable il plane, le cul par terre, au-dessus des superstitions, sachant parfaitement qu’il ne faut rien entreprendre le vendredi qui est le jour consacré à Vénus, le Vendredi Saint surtout qui appartient au Saucisson, et qu’il est imprudent d’être treize à table, ce qui porte malheur infailliblement, à moins que le treizième convive ne soit une affaire d’or, c’est-à-dire une de ces excellentes poires qu’il est ridicule de dédaigner.

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