Chapitre 89 Pas de nouvelles, bonnes nouvelles
Je retrouve ceci dans mon Journal à la date du 23 décembre 1889 :
« Pas de nouvelles, bonnes nouvelles, dit un lieu commun éternel. Je souscris avec élan à cette parole forte. Cependant si l’absence de nouvelles de mon ami X, signifie que tout va bien pour lui, je dois nécessairement conclure qu’une nouvelle, même excellente, de ce très cher, prouverait que tout va mal et que plusieurs nouvelles, bonnes ou mauvaises, donneraient à craindre une catastrophe.
« Rien de plus limpide. Mais, tout de même, c’est enfantin, car enfin, si des nouvelles ne peuvent être bonnes qu’à la condition de n’être pas puisqu’il est dit que les bonnes nouvelles ne sauraient jaillir que du néant de toutes nouvelles, il n’est pas moins absurde d’en supposer de mauvaises, puisque ces mauvaises ne seraient pas et ne pourraient pas être des nouvelles, — la nature, l’essence même des nouvelles étant, comme on se crève à le démontrer, de n’être pas bonnes, parce qu’alors il faudrait invinciblement les taire ; ou de n’être pas mauvaises, ce qui forcerait de les déclarer, chose précisément impossible.
« Pour corroborer ma démonstration, j’ajoute que les petits ruisseaux font les grandes rivières, que l’habit ne fait pas le moine, qu’il faut manger pour vivre et hurler avec les loups, enfin qu’il y a bougrement loin de la coupe aux lèvres et qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire, etc. »
Voilà qui est clair et il faut renoncer à l’exercice de la raison ou conclure de bonne foi que tout va bien du côté des morts, puisqu’ils ne donnent jamais de leurs nouvelles. Il est donc tout à fait inutile de prier pour eux et c’est ce que les bourgeois ont parfaitement compris. Vous me direz qu’il n’y a pas de service postal de l’un à l’autre monde et que, par conséquent, il ne peut y avoir aucun échange de nouvelles. Sans doute, mais ne voit-on pas que s’il en était autrement, ce Lieu Commun aurait encore plus d’évidence et d’énergie ?
Si on apprenait, par exemple, je ne sais comment, qu’un honnête homme est tourmenté dans les flammes, ainsi qu’il est raconté d’un certain riche dans l’Evangile de saint Luc, la nouvelle étant mauvaise et surtout inquiétante pour les autres honnêtes gens qui n’ont pas encore été enterrés, il faudrait nécessairement la considérer comme non avenue : 1o pour la rendre aussi bonne que possible ; 2o pour sauver l’infaillibilité du Lieu Commun ; 3o parce qu’il n’est écrit nulle part que les honnêtes gens sont des fricandeaux.
D’ailleurs, encore une fois, on ne se représente pas les morts envoyant des messages. Une belle nuit d’hiver, je grelottais chez moi devant un feu misérable qui allait mourir. J’étais sans bois, sans charbon, sans allumettes, sans argent, sans aucune nouvelle de qui que ce fût. Je m’endormais de l’affreux sommeil de ceux qui souffrent du froid, de la faim et de tous les chagrins imaginables, lorsque je vis paraître un gigot, un de ces somptueux gigots piqués d’ail, comme on en mange dans mon Périgord ou ailleurs, avec ou sans nouvelles des absents et des défunts. C’était un rêve si vous voulez, et cependant ce n’était pas tout à fait un rêve. Je reconnus ce gigot. C’était le gigot normand qui avait été servi, quinze ans auparavant, à un grand écrivain de mes amis sur une falaise du Cotentin. Ce dîneur, ayant pris quelques tranches et oubliant qu’il y a des indigents, donna l’énorme pièce de viande au chien de l’auberge afin de jouir de la stupeur des pauvres gens assis dans le voisinage. Bien longtemps après, il en riait encore…
Je l’ai vu mourir. Au moment où il expirait, deux ruisseaux de larmes coulèrent de ses yeux. Depuis vingt-quatre ans, je suis sans nouvelles de sa pauvre âme et je vous laisse à penser si ce silence me rassure.
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