‹ Fables de La FontaineChapitre 126 sur 238 · IV

IV

LE HÉRON.

Un jour, sur ses longs pieds alloit je ne sais où Le héron au long bec emmanché d'un long cou: Il côtoyoit une rivière. L'onde étoit transparente ainsi qu'aux plus beaux jours; Ma commère la carpe y faisoit mille tours Avec le brochet son compère. Le héron en eût fait aisément son profit: Tous approchoient du bord; l'oiseau n'avoit qu'à prendre. Mais il crut mieux faire d'attendre Qu'il eût un peu plus d'appétit: Il vivoit de régime, et mangeoit à ses heures. Après quelques moments l'appétit vint: l'oiseau, S'approchant du bord, vit sur l'eau Des tanches qui sortoient du fond de ces demeures. Le mets ne lui plut pas; il s'attendoit à mieux, Et montroit un goût dédaigneux Comme le rat du bon Horace. Moi, des tanches! dit-il; moi, héron, que je fasse Une si pauvre chère! Et pour qui me prend-on? La tanche rebutée, il trouva du goujon. Du goujon! c'est bien là le dîner d'un héron! J'ouvrirois pour si peu le bec! aux dieux ne plaise! Il l'ouvrit pour bien moins: tout alla de façon Qu'il ne vit plus aucun poisson. La faim le prit: il fut tout heureux et tout aise De rencontrer un limaçon.

Ne soyons pas si difficiles: Les plus accommodants, ce sont les plus habiles; On hasarde de perdre en voulant trop gagner. Gardez-vous de rien dédaigner, Surtout quand vous avez à peu près votre compte. Bien des gens y sont pris. Ce n'est pas aux hérons Que je parle: écoutez, humains, un autre conte: Vous verrez que chez vous j'ai puisé ces leçons.

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