XVII
LA TÊTE ET LA QUEUE DU SERPENT.
Le serpent a deux parties Du genre humain ennemies, Tête et queue; et toutes deux Ont acquis un nom fameux Auprès des Parques cruelles: Si bien qu'autrefois entre elles Il survint de grands débats Pour le pas. La tête avoit toujours marché devant la queue. La queue au ciel se plaignit, Et lui dit: Je fais mainte et mainte lieue Comme il plaît à celle-ci: Croit-elle que toujours j'en veuille user ainsi? Je suis son humble servante. On m'a faite, Dieu merci, Sa sœur, et non sa suivante. Toutes deux de même sang, Traitez-nous de même sorte: Aussi bien qu'elle je porte Un poison prompt et puissant. Enfin, voilà ma requête: C'est à vous de commander Qu'on me laisse précéder, A mon tour, ma sœur la tête. Je la conduirai si bien, Qu'on ne se plaindra de rien. Le ciel eut pour ses vœux une bonté cruelle. Souvent sa complaisance a de méchants effets. Il devroit être sourd aux aveugles souhaits. Il ne le fut pas lors; et la guide[55] nouvelle, Qui ne voyoit, au grand jour, Pas plus clair que dans un four, Donnoit tantôt contre un marbre,
Contre un passant, contre un arbre; Droit aux ondes du Styx elle mena sa sœur.
Malheureux les États tombés dans son erreur!
[55] Du temps de La Fontaine, ce mot s'employait encore au féminin dans une acception qui n'admet plus aujourd'hui que le masculin.
(_Note des Éditeurs._)
[Illustration]
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