‹ Fables de La FontaineChapitre 141 sur 238 · I

I

LA MORT ET LE MOURANT.

La Mort ne surprend point le sage: Il est toujours prêt à partir, S'étant su lui-même avertir Du temps où l'on se doit résoudre à ce passage. Ce temps, hélas! embrasse tous les temps: Qu'on le partage en jours, en heures, en moments, Il n'en est point qu'il ne comprenne Dans le fatal tribut; tous sont de son domaine; Et le premier instant où les enfants des rois Ouvrent les yeux à la lumière Est celui qui vient quelquefois Fermer pour toujours leur paupière. Défendez-vous par la grandeur; Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse; La Mort ravit tout sans pudeur: Un jour le monde entier accroîtra sa richesse. Il n'est rien de moins ignoré; Et, puisqu'il faut que je le die, Rien où l'on soit moins préparé.

Un mourant, qui comptoit plus de cent ans de vie, Se plaignoit à la Mort que précipitamment Elle le contraignoit de partir tout à l'heure, Sans qu'il eût fait son testament, Sans l'avertir au moins. Est-il juste qu'on meure Au pied levé? dit-il: attendez quelque peu; Ma femme ne veut pas que je parte sans elle; Il me reste à pourvoir un arrière-neveu; Souffrez qu'à mon logis j'ajoute encore une aile. Que vous êtes pressante, ô déesse cruelle! Vieillard, lui dit la Mort, je ne t'ai point surpris; Tu te plains sans raison de mon impatience: Eh! n'as-tu pas cent ans? Trouve-moi dans Paris Deux mortels aussi vieux; trouve-m'en dix en France. Je devois, ce dis-tu, te donner quelque avis Qui te disposât à la chose: J'aurois trouvé ton testament tout fait, Ton petit-fils pourvu, ton bâtiment parfait. Ne te donna-t-on pas des avis, quand la cause Du marcher et du mouvement, Quand les esprits, le sentiment, Quand tout faillit en toi? Plus de goût, plus d'ouïe; Toute chose pour toi semble être évanouie; Pour toi l'astre du jour prend des soins superflus: Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus. Je t'ai fait voir tes camarades, Ou morts, ou mourants, ou malades: Qu'est-ce que tout cela, qu'un avertissement? Allons, vieillard, et sans réplique. Il n'importe à la république Que tu fasses ton testament.

La Mort avoit raison: je voudrois qu'à cet âge On sortît de la vie ainsi que d'un banquet, Remerciant son hôte, et qu'on fît son paquet: Car de combien peut-on retarder le voyage? Tu murmures, vieillard; vois ces jeunes mourir; Vois-les marcher, vois-les courir A des morts, il est vrai, glorieuses et belles, Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles. J'ai beau te le crier; mon zèle est indiscret: Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.

[Illustration]

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