‹ Fables de La FontaineChapitre 146 sur 238 · VI

VI

LES FEMMES ET LE SECRET.

Rien ne pèse tant qu'un secret: Le porter loin est difficile aux dames; Et je sais même sur ce fait Bon nombre d'hommes qui sont femmes. Pour éprouver la sienne un mari s'écria, La nuit étant près d'elle: O dieux! qu'est-ce cela? Je n'en puis plus! on me déchire! Quoi! j'accouche d'un œuf!--D'un œuf?--Oui, le voilà! Frais et nouveau pondu: gardez bien de le dire; On m'appelleroit poule. Enfin, n'en parlez pas. La femme, neuve sur ce cas, Ainsi que sur mainte autre affaire, Crut la chose, et promit ses grands dieux de se taire; Mais ce serment s'évanouit Avec les ombres de la nuit. L'épouse, indiscrète et peu fine, Sort du lit quand le jour fut à peine levé; Et de courir chez sa voisine: Ma commère, dit-elle, un cas est arrivé; N'en dites rien surtout, car vous me feriez battre: Mon mari vient de pondre un œuf gros comme quatre. Au nom de Dieu, gardez-vous bien D'aller publier ce mystère.-- Vous moquez-vous? dit l'autre: ah! vous ne savez guère Quelle je suis. Allez, ne craignez rien. La femme du pondeur s'en retourne chez elle. L'autre grille déjà d'en conter la nouvelle: Elle va la répandre en plus de dix endroits: Au lieu d'un œuf elle en dit trois. Ce n'est pas encor tout; car une autre commère En dit quatre, et raconte à l'oreille le fait: Précaution peu nécessaire; Car ce n'étoit plus un secret. Comme le nombre d'œufs, grâce à la renommée, De bouche en bouche alloit croissant, Avant la fin de la journée Ils se montoient à plus d'un cent.

[Illustration]