‹ Fables de La FontaineChapitre 195 sur 238 · IX

IX

LE CHIEN A QUI ON A COUPÉ LES OREILLES.

Qu'ai-je fait, pour me voir ainsi Mutilé par mon propre maître? Le bel état où me voici! Devant les autres chiens oserai-je paroître? O rois des animaux, ou plutôt leurs tyrans, Qui vous feroit choses pareilles! Ainsi crioit Mouflar, jeune dogue; et les gens, Peu touchés de ses cris douloureux et perçants, Venoient de lui couper sans pitié les oreilles. Mouflar y croyoit perdre. Il vit avec le temps Qu'il y gagnoit beaucoup; car, étant de nature A piller ses pareils, mainte mésaventure L'auroit fait retourner chez lui Avec cette partie en cent lieux altérée: Chien hargneux a toujours l'oreille déchirée.

Le moins qu'on peut laisser de prise aux dents d'autrui, C'est le mieux. Quand on n'a qu'un endroit à défendre, On le munit, de peur d'esclandre. Témoin maître Mouflar armé d'un gorgerin; Du reste, ayant d'oreille autant que sur ma main, Un loup n'eût su par où le prendre.

[Illustration]

[Illustration]