‹ Fables de La FontaineChapitre 228 sur 238 · XVII

XVII

LE RENARD, LE LOUP ET LE CHEVAL.

Un renard, jeune encor, quoique des plus madrés, Vit le premier cheval qu'il eût vu de sa vie. Il dit à certain loup, franc novice: Accourez, Un animal paît dans nos prés, Beau, grand; j'en ai la vue encor toute ravie. Est-il plus fort que nous? dit le loup en riant. Fais-moi son portrait, je te prie. Si j'étois quelque peintre ou quelque étudiant, Repartit le renard, j'avancerois la joie Que vous aurez en le voyant Mais venez. Que sait-on? peut-être est-ce une proie Que la fortune nous envoie. Ils vont; et le cheval, qu'à l'herbe on avoit mis, Assez peu curieux de semblables amis, Fut presque sur le point d'enfiler la venelle[77]. Seigneur, dit le renard, vos humbles serviteurs Apprendroient volontiers comment on vous appelle. Le cheval, qui n'étoit dépourvu de cervelle Leur dit: Lisez mon nom, vous le pouvez, Messieurs, Mon cordonnier l'a mis autour de ma semelle. Le renard s'excusa sur son peu de savoir. Mes parents, reprit-il, ne m'ont point fait instruire; Ils sont pauvres, et n'ont qu'un trou pour tout avoir; Ceux du loup, gros messieurs, l'ont fait apprendre à lire. Le loup, par ce discours flatté S'approcha. Mais sa vanité Lui coûta quatre dents: le cheval lui desserre Un coup; et haut le pied. Voilà mon loup par terre; Mal en point, sanglant et gâté. Frère, dit le renard, ceci nous justifie Ce que m'ont dit des gens d'esprit: Cet animal vous a sur la mâchoire écrit Que de tout inconnu le sage se méfie.

[77] _Venelle_ signifie sentier; et _enfiler la venelle_, signifie proverbialement _s'enfuir_.

[Illustration]

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