‹ Faits diversChapitre 14 sur 91 · Chapitre 13 Le pilote

Chapitre 13 Le pilote

A peine après un an de mariage, elle l’avait lâché. Cette fuite l’assomma comme un coup de massue, et ce fut miracle, pour ceux qui le connaissaient, qu’il ne devînt pas fou.
Leur histoire était bien simple.

Lui, un de ces rudes marins des côtes normandes, nature douce et pas compliquée. Sur le tard, à quarante ans, il s’était épris d’une fillette délicieusement jolie, fille d’un pêcheur de Dieppe. Comme il était un bon parti, patron de barque avec quelques économies, il n’eut pas de peine à obtenir la jeune fille en mariage.

Ce fut le malheur de sa vie. À partir de ce moment, il n’eut plus jamais un instant de repos.

Sa femme était coquette. Lui devint très vite horriblement jaloux. Si bien qu’au bout de quelque temps, fatigué et énervé de ses longues absences en mer, des marées de nuit surtout, pendant lesquelles il se mangeait les sangs, il finit par vendre sa barque et s’établir débitant sur un quai du Havre.

Là au moins, pensait-il, il serait toujours près de sa femme et son éternelle inquiétude pourrait prendre fin. Ce fut au contraire une torture plus cuisante et plus incessante. Sa femme trônait au comptoir, très gracieuse et toujours souriante.

Une clientèle de godelureaux empressés ne désemplissaient pas le débit, et du matin au soir, le pauvre homme renfonçait en lui l’envie folle de jeter tous ces gens à la porte.

Les conditionnels surtout l’horripilaient. Aussitôt leur service terminé, ils arrivaient en bande faire les joli-cœurs auprès de la belle Mastroquette, comme ils l’appelaient.

Un matin, elle prit son panier, comme d’habitude, pour aller au marché.

Elle ne revint pas.

Les conditionnels non plus. Ce jour-là ils avaient été libérés.

Après trois jours de stupeur morne et de folie furieuse, le mari vendit son fonds, réalisa tout et vint à Paris.

Il alla droit à la préfecture de police, raconta son histoire et se mit en campagne, aidé par les agents.

Des mois se passèrent. Il cherchait toujours, mais sans résultat.

Comme il ne ménageait pas les dépenses et les pourboires pour stimuler le zèle des policiers, ses économies s’usèrent vite, et un beau jour il se trouva sans le sou.

Il battait le pavé de Paris, la rage et le désespoir au cœur, quand il rencontra un de ses anciens amiraux qui le fit entrer comme pilote aux bateaux-mouches.

Il débuta dans son service par une merveilleuse journée de printemps. C’était un dimanche, le premier beau jour de l’année. Les bateaux étaient encombrés d’une foule joyeuse qui allait faire la fête à Meudon ou à Saint-Cloud.

Lui, calme et grave, se tenait à la barre, un peu distrait par sa nouvelle fonction. Le sentiment de sa responsabilité de marin étouffait pour la première fois ses accès de fureur.

C’est le soir.

La foule bruyante des Parisiens s’entasse sur le quai de Saint-Cloud. On est un peu las, et on voudrait bien rentrer.

Le pilote laisse traîner son regard vague sur tous ces gens qui embarquent un à un.

Tout à coup, il a tressailli au plus profond de son être, et il lui a fallu se tenir à la barre pour ne pas tomber.

Elle, c’est bien elle qui s’avance toute heureuse et toute rose, au bras d’un jeune homme.

Elle, plus jolie que jamais, la misérable, dans sa toilette claire de Parisienne coquette.

Complet... En avant !

De sa manche, le pilote a essuyé la sueur froide qui inonde son front. Son devoir de marin parle chez lui plus fort que tout. La barre est en bonne main.

Les amoureux sont tout à fait à l’avant. Pour s’amuser, elle s’est penchée sur le bastingage et laisse traîner dans l’eau le bout de son ombrelle. Le vent fait voltiger les petits cheveux fous de son cou, et l’amoureux plante un gros baiser sur sa nuque blanche.

À partir de ce moment, on ne comprend pas bien la manoeuvre du bateau. Il était dans l’axe d’une arche, et voilà qu’il se met juste dans la direction de la pile.

On est à une trentaine de mètres du pont.

Les quais sont couverts de monde.

On s’étonne, puis on s’inquiète de cette marche bizarre.

Une clameur sourde d’abord, puis déchirante s’échappe de toutes les poitrines.

On n’est plus qu’à dix mètres de la pile.

Sur les quais, sur les ponts, les femmes se jettent en arrière avec effroi pour ne pas voir…

Sur le bateau, tout le monde est fou d’angoisse…

On n’est plus qu’à cinq mètres.

Maintenant c’est la pile, l’énorme pile grise du pont qui semble s’avancer sur le bateau, comme quelque monstrueux assommoir.

Alors dans l’air s’élève un cri qui n’a de nom dans aucune langue, suivi d’un coup de canon formidable.

À toute vitesse, le bateau-mouche vient s’effondrer sur la pile du pont.

La chaudière éclate, tuant de ses débris tous ceux qui ne sont pas écrasés ou noyés.

Le pilote est vengé.

q

Page 1