Chapitre 15 Petite fille
Quelle drôle de fillette !
Nous l’avions rencontrée un dimanche après-midi au Moulin de la Galette. Attablés devant un saladier à la française, nous la voyions tourner autour de la danse. Après quelques tours et des plaisanteries réciproques, elle daigna s’arrêter à notre table et trinquer avec nous.
Bientôt, nous fûmes les meilleurs amis du monde. Elle était si petite, si menue, si mignonne que, devant son refus gamin de nous dire son nom, nous la baptisâmes l’Atome, et depuis ce moment, nous ne l’appelâmes jamais autrement.
Comme nous l’invitions à dîner, elle nous demanda :
— Qu’est-ce qu’on va boulotter ?
— Ce que vous voudrez.
Alors elle composa d’un air très sérieux un menu bizarre et des plus inattendus. Le vinaigre y jouait un rôle prépondérant.
Au dîner, elle fut d’une gaieté folle. De sa voix un peu enrouée de fillette parisienne, elle nous raconta des histoires d’atelier, les agrémentant de réflexions loufoques et de mots spécialement montmartrois qu’elle voulait bien nous expliquer.
Son esprit endiablé, sa réplique rapide et jamais prise au dépourvu, ses petites mines gavrochardes nous amusèrent énormément, nous qui, à cette époque, ne connaissions que les joies et les fantaisies contestables du Quartier latin.
Personne de nous ne la prenait au sérieux comme femme, tant elle paraissait si jeune et si peu faite.
En la quittant au bas de la rue des Martyrs, je lui donnai mon adresse, sans beaucoup compter sur sa visite.
Aussi fus-je bien étonné, quelques jours après cette rencontre, quand un matin j’entendis toc-toc à ma porte.
Une voix rieuse répondit :
— Ouvrez donc, c’est l’Atome.
L’Atome, toute rouge et très essoufflée de mes cinq étages, s’engouffra chez moi :
— Comment ! vous êtes encore au pieu de ce beau temps-là ! En v’là une fainéante !
C’était une de ses manies de parler à tout le monde au féminin, comme si elle s’adressait à des compagnes.
— Ça ne vous gêne pas pour vous habiller que je sois là ? Allez, je regarde par la fenêtre.
Mais la contemplation du grand mur gris qui faisait face à mon appartement l’ennuya bientôt et, se retournant, elle me demanda à la blague :
— Dites donc, vous ne payez pas de supplément pour votre panorama ?
Il faisait un temps superbe.
Avec les amis de dimanche dernier, nous passâmes une journée délicieuse. L’Atome nous amena dans une guinguette qu’elle connaissait, à Saint-Mandé.
Moi, je commençais à la trouver plus qu’amusante, cette petite, et pas trop jeune. Je le lui dis dans l’oreille, mais elle, immédiatement, me rembarra, en haussant les épaules :
— T’es pas folle, dis donc, ma pauvre fille ?
Tout penaud de cet accueil, je n’insistai pas. Ceux des camarades qui firent auprès d’elle la même tentative s’attirèrent la même réplique.
Elle ne paraissait pas d’ailleurs autrement fâchée de ces assauts, car à partir de ce jour elle ne fut jamais longtemps sans venir nous voir, en bonne camarade.
Tout doucement, nous fîmes plus ample connaissance.
C’était la fille d’un des plus jolis modèles de Montmartre, encore fort belle femme. Son père probable, peintre connu et de talent, mais prodigieusement égoïste, l’avait vaguement élevée, subvenant par caprices à ses besoins et à son éducation.
À force de traîner avec sa mère dans les ateliers, la gamine, très éveillée et très intelligente, s’était fait un petit talent d’aquarelliste, et à l’époque où nous avions fait sa connaissance, elle commençait à gagner pas mal sa vie.
Un jour, je ne sais pourquoi, elle me parut plus désirable, plus irritante que jamais, et je me jurai de la posséder le soir même.
Elle ne résista que faiblement, avec une vague tristesse. Chez moi, devant le feu clair, sans dire un mot, elle se déshabilla lentement, avec une impudeur déconcertante de petite fille, mais n’ayant aucun de ces mouvements banalement bêtes des filles qui, toutes, ont la même manière de tirer leurs bas et de laisser tomber leurs jupons.
Puis, assise sur un coin de tabouret, elle chauffa ses petits pieds roses de joli bébé.
À un moment, j’aperçus deux grosses larmes qui tremblotaient dans ses cils blonds.
Je ne trouvais que des phrases idiotes :
— Pourquoi pleures-tu ?… Ça t’embête ?…
Elle ne répondait pas, mais à la fin, devant mon insistance, elle me dit en fixant le feu, d’une voix qu’enrouait encore le sanglot montant :
— Il y a, aujourd’hui, juste un an que j’ai perdu ma gosse…
q