Chapitre 18 Le gnou
Connaissez-vous le gnou ?
N’allez pas dire oui, ce serait de la pose ou tout au moins de la prétention, car ce n’est pas seulement la géographie que les Français ignorent, mais encore l’histoire naturelle, et je compte beaucoup sur le grand succès de Zola avec Germinal pour rendre mes compatriotes un peu plus naturalistes.
Eh bien ! si vous ne savez pas ce que c’est que le gnou, je vais vous l’apprendre.
Le gnou est une espèce de grande antilope de l’Amérique méridionale, qui tient du bœuf, du cerf et du cheval.
Le gnou n’est pas méchant, je suis le premier à le reconnaître, mais il n’est pas aimable.
Des professeurs de province déclarent même sans rire que ce mammifère est entièrement dépourvu de sociabilité.
Le gnou joue un rôle considérable dans certaines légendes brésiliennes. Gardez-vous, malheureux, de rencontrer le regard du gnou, vous deviendriez fou sur l’heure.
Voilà, du moins, ce qu’on murmure dans les pampas équatoriales.
Cette légende vint, un jour, à tomber sous les yeux de mon ami Prosper Guignard.
Et comme elle tombait bien !
Ce pauvre Prosper Guignard était le plus malheureux des hommes. Tout lui avait raté dans les mains, presque tout !
Quand, par hasard, quelque chose lui réussissait, c’est curieux, il n’en résultait pour lui aucune joie, aucune satisfaction.
Le bonheur était, pour cet infortuné, un mythe dont il n’avait même pas la notion.
Après avoir beaucoup réfléchi, après avoir pioché les systèmes de philosophie les plus divers, il en arriva à ce résultat qu’ici-bas, la seule forme du bonheur, c’est la folie.
Ah ! être fou !
Oui, mais voilà : pour certaines gens, il n’est pas plus facile de devenir fou que pour d’autres de rester raisonnable.
Prosper Guignard fit d’inutiles efforts vers une douce démence.
C’est à peu près vers cette époque que notre malheureux eut connaissance de la mauvaise réputation du gnou au Brésil.
Dès lors, son parti fut pris, et d’un pas alerte et plein d’espoir, il se dirigea vers le Jardin des Plantes.
Justement il y avait un gnou, un gnou tout frais, dans un beau petit parc entouré d’un beau petit grillage.
Des militaires, des bonnes d’enfants contemplaient béatement cet animal, sans se douter de la démence de Damoclès suspendue sur leur tête.
Mais le gnou ne les regardait pas, tout occupé qu’il était à paître l’herbe rase de son enclos.
Prosper s’approcha du grillage, toussa, cria, exécuta tout un petit manège pour attirer l’attention du gnou.
Probablement agacé de cette indiscrétion, le gnou gagna le côté opposé sans lever les yeux.
Prosper tourna le grillage, rejoignit le gnou, et recommença son manège.
Jusqu’au soir, cet exercice se prolongea, plus fatigant pour Prosper que pour le gnou, le diamètre étant à peu près trois fois plus court que la circonférence.
Cependant, le gnou finissait par donner des signes non équivoques d’impatience.
Heureusement qu’on ferma.
Le lendemain, Prosper revint dans l’après-midi.
Hélas ! plus de gnou !
Il s’informa près des gardiens.
— Monsieur, lui répondit-on, on l’a abattu ce matin… Nous ne savons pas ce qu’il avait, il était devenu comme fou !
Alors Prosper est devenu fou, lui aussi.
Il est heureux !
À tous ceux qui viennent le voir, il s’écrie :
— Prenez garde de rencontrer mon regard !… Je suis gnou ! Je suis gnou !
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