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Chapitre 21 Obstination

Vous les avez souvent rencontrés, dans leur voiture, au Bois, mais vous ne les verrez plus.
C’est dommage, parce qu’ils constituaient à eux deux un bien joli échantillon de la race Taquouère la plus pure, lui pas beau, très brun, elle très brune, pas laide.

Maintenant qu’ils sont retournés dans leur Guatemala, je peux bien vous le dire, ils n’étaient pas mariés.

C’était tout un roman d’amour que je vous conterai, des que j’aurai une minute.

Leurs noms : le général Timéo Danaos et doňa Ferentes.

L’aventure qui détermina le départ du général m’a paru assez piquante et point indigne de ma plume. La voici dans sa touchante simplicité.

Timéo est doué d’une énergie qui, mieux appliquée, aurait pu en faire un des hommes les plus remarquables de cette fin de siècle. Cette énergie se manifeste dans les plus petits actes de sa vie, dans ses défauts comme dans ses qualités.

Parmi ces dernières, je me plairai à citer le respect du contrôle administratif, l’amour de son prochain et une sage économie de ses deniers.

Quand je dis qu’il a le respect du contrôle, je pourrais dire qu’il en a l’idolâtrie. Pour Timéo, les contrôleurs sont les rois de la création.

Les contrôleurs de quoi ? me dites-vous.

Les contrôleurs de toute espèce, les contrôleurs, quoi !

Timéo aime les contrôleurs comme il respecte son prochain, avec toute sa furia rastasquouera.

Le malheur des autres lui arrache des torrents de larmes, et, pour sa part, il ne ferait pas de mal à une mouche cantharide.

Timéo n’est pas avare, mais il lui répugnerait singulièrement de payer 1700 francs un objet qu’il pourrait se procurer ailleurs pour quinze sous.

Maintenant que vous connaissez Timéo, son aventure va vous sembler moins étrange.

Bien que l’histoire se passe dans un chalet, vous pouvez écarter de votre esprit toute idée d’Helvétie. C’est un de ces chalets où l’on est accueilli par cette phrase hospitalière : Avec toilette, Monsieur ?

Timéo, dont c’était le début dans ce genre d’établissement, avait répondu non, à tout hasard.

Sa mission accomplie, il se préparait à se retirer, quand ses yeux tombèrent (c’est une façon de parler) sur une plaque émaillée où, sur un fond bleu, s’enlevaient des lettres blanches formant ce texte :

« Afin d’assurer le contrôle et d’éviter la révocation de la gardienne, le public est prévenu qu’une fois le verrou fermé, on ne doit plus l’ouvrir, sans quoi l’on s’expose à payer le double. »

Ainsi donc, il ressortait de cet avis, que si le verrou était ouvert ;

l∘ le contrôle ne serait plus assuré ;

2∘ la gardienne serait révoquée ;

3∘ Timéo-Danaos paierait le double.

— Et pourtant, se disait le général, je voudrais bien m’en aller.

Il essaya d’ouvrir la porte sans toucher au verrou.

Ce fut un four.

Toute tentative d’évasion dut être écartée, dès le principe.

Il eût fallu briser des vitres et exécuter une impossible gymnastique.

Timéo se rassit très découragé.

Au bout d’une heure, la préposée – une bien brave femme, ma foi – conçut des inquiétudes.

— J’ai vu des gens longs quelquefois, se disait-elle, mais jamais de si longs.

Elle frappa à la porte.

— Qui est là ? demanda Timéo.

— C’est moi, la veuve Henry Maugis, gardienne du chalet.

— Pauvre femme !

— Ouvrez donc, vous devez avoir fini !

— Si j’ouvre, vous serez révoquée, malheureuse !

— Mais non !… ouvrez donc !

— Si j’ouvre, le contrôle ne sera plus assuré…

— Mais si !… ouvrez donc !

— Si j’ouvre, je paierai double…

— Mais non !… ouvrez donc !

Timéo n’ouvrit pas, préférant souffrir mille morts que piétiner un seul de ses principes.

La veuve Henry Maugis, désolée, lui expliquait à travers la porte que ses principes n’avaient rien à craindre.

— En v’là un ostiné ! clamait-elle.

De guerre lasse, on dut aller chercher trois employés supérieurs de l’administration.

Le chef du contrôle déclara solennellement que le contrôle ne risquait rien.

Le chef du personnel s’engagea non seulement à ne pas révoquer la gardienne, mais encore à la faire passer de première classe et à l’appeler à un poste plus important.

Le caissier jura qu’on ne réclamerait que le sou réglementaire.

Alors, seulement, Timéo se décida à tirer le verrou.

Il sortit, content de lui, mais écrasé par l’émotion.

Rentré chez lui, il dit à doňa Ferentes, d’un ton qui n’admettait pas de réplique :

— Fais ta malle, nous filons !

Et ils sont partis retrouver dans leurs pampas les grands gyneriurn argenteum qui sont l’ornement de ces vastes étendues de terrain.

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