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Chapitre 27 Erreur

C’est gentil, la campagne, mais ça finissait par être rasant, cette année-là.
Et puis, Suzanne, si drôle à Paris, si diable, si je-m’en-fichiste, s’était-elle pas avisée de prendre des airs de respectability, des attitudes de maîtresse de maison !

En allées les rigolades !

Un sale temps, de la pluie avec, rarement, comme un sou à un malheureux, un pauvre petit rayon de soleil de rien du tout.

Ah ! c’était gai !

Et les voisins, donc !

J’ai vu bien des voisins dans ma vie, mais jamais de si bêtes, de si macabrement goitreux.

Si bêtes, ces pauvres gens, qu’il faisait tout le temps clair de lune dans le pays.

Mon Dieu ! mon Dieu ! en voilà un été !

Des envies me prenaient, assez fréquentes, d’étrangler Suzanne, pour me procurer l’occasion de rentrer à Paris, fût-ce dans les parages du boulevard Mazas.

— C’est épatant ce que tu as l’air de t’amuser avec moi ! répétait Suzanne avec un air sec de dépit rageur.

— Moi ? Je n’ai jamais tant ri ! répliquais-je régulièrement, en me décrochant la mâchoire.

— Si je ne te suffis pas, invite tes amis.

Excellente idée.

J’écrivis à quelques camarades, les meilleurs et les plus joyeux, des lettres dont je ne garantis pas la teneur exacte, mais dont voici l’esprit :

Mon vieux Machin,

Fais-moi donc l’amitié de venir passer la journée de dimanche chez moi, avec ta chacune.

Je ne te garantis pas que tu t’amuseras à en perdre la raison, mais ça me changera un peu, moi.

Plus un post-scriptum contenant l’indication du train le plus avantageux.

Le dimanche arriva.

Dès l’aube, Suzanne remuait des casseroles et des fourneaux à croire qu’on attendait un régiment de cuirassiers poméraniens.

Elle avait engagé, en outre de la petite bonne qu’on employait journalièrement, des femmes de ménage du pays, vigoureuses, antipathiques et soûlardes.

Mes amis devant arriver à 9 h 22, je quittai la maison à 7 heures, car notre villa était séparée de la gare par une distance qui ne mesurait pas moins d’un demi-kilomètre.

Il est utile d’ajouter que ce demi-kilomètre s’émaillait d’un fourmillement de guinguettes, dont chaque patron était mon meilleur ami.

Ah ! les braves amis que ces bons troquets, et derrière quels fagots n’allaient-ils pas chercher, pour moi, leur vermouth-cassis de la Comète et leur bitter-havrais de 64 !

Pourtant, le train arriva.

De jeunes hommes sautèrent sur le quai, et aussi des jeunes femmes.

Les jeunes femmes étaient les chacunes des jeunes hommes.

Bonjour, Un tel ! Comment ça va, Chose ? Comme te voilà jolie, petite Machine ! Et toi, Patati ? Et toi, Patata ?

Dans la bande qui arrivait si vacarmeusement remplir ma journée, il y avait deux têtes que je ne connaissais pas. On nous présenta :

— Notre ami le baron Martin, lieutenant de spahis.

Je m’inclinai ; mais le baron Martin me déplaisait déjà.

— Notre petite camarade Louise, dit Mouillette, une des gloires de la modisterie de la rue de la Paix.

Je m’inclinai, mais Mouillette me plaisait déjà jusqu’au délire.

Les événements qui s’accomplirent en cette journée ne firent que confirmer mes impressions premières.

Le baron Martin, un grand garçon, très distingué, avec une mâchoire de cheval, bavard, gesticulatoire, faisant s’occuper de lui tout le monde, sortant à propos du moindre événement des anecdotes personnelles :

— Moi, il m’est arrivé mieux que ça. À Constantine…

Des fois, c’était à Médéa qu’il lui était arrivé mieux que ça, ou bien à Tlemcen. Ah ! Zut !

La jeune Mouillette, une trop grosse petite blonde cendrée, de pas vingt ans, avec des yeux gris clair, enveloppés de cils noirs, des yeux qui lui servaient à sourire, à rire et même à se tordre. Aimez-vous les jeunes femmes qui rient avec leurs yeux ?

Je tins à présenter mes invités à mes amis les mastroquets suburbains qui, je dois le reconnaître, improvisèrent à cette occasion de bien remarquables vins blancs.

Il était beaucoup plus près d’une heure que de midi (date fixée) quand nous arrivâmes à la maison.

Suzanne, en peignoir bleu, attendait au haut du perron.

Elle fut charmante pour le baron Martin et un peu froide pour Mouillette.

On se mit à table.

Était-ce l’air de la campagne, étaient-ce les apéritifs ? On dévora les aliments, comme si chaque vermouth avait fait office d’excavateur.

Le baron Martin, surtout, jouait terriblement de sa mâchoire de cheval. Et je pensais, à part moi :

— Tu ne dois pas être bien heureux, toi, dans le désert.

Ce qui ne l’empêchait pas d’ailleurs d’être, avec Suzanne, beaucoup plus aimable.

Ah ! si j’avais été jaloux !

Mais j’étais tout entier au spectacle de la gentille Mouillette mangeant, elle aussi, comme une sourde, sans se déconcerter autrement de l’accueil froid de Suzanne.

Quand on fut dans les bois, après déjeuner, je laissai le baron Martin, Suzanne, tous les autres et toutes les autres, aller cueillir des fleurs agrestes, et je manœuvrai, tel un torpilleur, pour m’approcher de Mouillette.

J’avais un double but, m’approprier Mouillette tant pour elle-même que pour me venger du baron Martin, car pour moi pas un doute que Mouillette ne fût la bonne amie du cavalier colonial.

J’engageai la conversation en flanquant sur les fesses de la jeune personne une grande claque.

Je me fis mal à la main.

— Hein ! fit Mouillette.

— Tous mes compliments, Mademoiselle.

— De quoi, Monsieur ?

— De la consistance de votre derrière.

— Qu’est-ce que ça veut dire, la consistance ?

— Ça veut dire que vous avez le derrière bigrement dur.

— Vous n’êtes pas le premier qui me dise ça. Ainsi, à l’atelier, mes camarades m’appellent Cul-de-Buis.

— Et ça ne vous fâche pas ?

— Ça me fâcherait bien plus si on m’appelait Cul-de-colle-de-pâte.

Mouillette avait de l’esprit, j’étais conquis.

Peu de minutes après cette causette, je constatais, dans le coin le plus sombre du bois, que ce n’était pas seulement son derrière qui était de buis.

Des clameurs retentirent.

Je reconnaissais la voix de mon ami Georges qui appelait : Mouillette ! Mouillette !

— Georges ! Georges ! par ici ! clamai-je à mon tour.

— Vous êtes fou, dit Mouillette, d’appeler Georges.

— Mais non, mais non, ça l’amusera, Georges !

Et nous apercevant, la stupeur de Georges fut tout de suite croissante :

— Qu’est-ce que vous foutez ici, tous les deux ?

— Je vais te dire : ce grand couillon de baron fait la cour à Suzanne, alors, je me venge.

— Comment… tu te venges ?

— Oui, sur Mademoiselle.

— Mais, malheureux, c’est ma bonne amie, mademoiselle !

— Ah ! mon pauvre vieux, je te demande bien pardon.

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