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Chapitre 40 Finis chat noiri

Vixit ! pour continuer à prouver qu’on a fait ses humanités. Le Chat Noir est mort ! Fermé, le cabaret. Anéanti, le théâtre ! Évanouies, les ombres chinoises ! Disséminés, les procès et les chansonniers ! Aboli, le journal !

C’est quelque chose de beaucoup d’entre nous qui s’en vit, et quand j’ai appris la vente d’aujourd’hui des derniers tableaux, dessins et autres bibelots d’art qui vont s’éparpiller
Aux quatre vents, Seigneur, des enchères publiques

quelque chose comme une larme a trembloté sur mes vieux cils.

Ah ! le Chat Noir, le premier Chat Noir, celui du boulevard Rochechouart !

Vous êtes trop jeunes, gamins, pour avoir connu ce caboulot mirifique !

Oh ! les méchants gars qu’on était alors, et qui ne pensaient qu’à faire endêver le pauvre monde avoisinant.

C’est surtout un petit horloger qui écopa le plus ! On l’embêtait si bien, ou plutôt si mal, qu’il en contracta bientôt la mort.

Ce petit horloger, que je m’empresse tout d’abord de rendre antipathique en ajoutant qu’il était méchant comme la gale et de mœurs franchement usurières, ce petit usurier, dis-je, occupait une exiguë boutique, presque une échoppe, située tout contre celle où Rodolphe Salis avait installé son tumultueux cabaret (le premier, bien entendu, celui auprès de l’Élysée-Montmartre).

Bientôt, tous les artistes de la Butte et une partie de ceux du quartier latin se pressant dans les flancs du Chat Noir, le local devenait manifestement trop étroit.

Salis rêva d’agrandissement et jeta sur la boutique du petit horloger des regards concupiscents.

— Petit horloger, mon voisin, lui dit le gentilhomme-cabaretier, allez porter ailleurs votre coupable industrie et cédez-moi votre taudis. Pour une fois, vous aurez bien mérité de l’Art et de Montmartre.

Mais ce noble langage ne toucha point l’âme vile du petit horloger qui acceptait bien la proposition, mais moyennant des sommes capables de donner le frisson aux plus valeureux.

— Ah ! c’est comme ça ! dit Salis. Eh bien, nous verrons !

Et l’on put voir, en effet !

À partir de ce moment, le petit horloger ne connut plus une minute de tranquillité.

Peu de mois s’écoulèrent avant les premières manifestations de dérangement cérébral du personnage, puis de gâtisme, puis, finalement, de trépas.

Il faudrait de massifs in-quarto pour relater par le menu les sinistres plaisanteries que nous nous ingéniions à composer contre le fâcheux voisin.

Je ne veux en dire qu’une, à laquelle cette période de ballottage donne un restant d’actualité.

C’était à un moment d’élections municipales. Tout Paris était inondé de placards et manifestes (entre autres de celui où Salis réclamait farouchement la séparation de Montmartre et de l’État).

Un beau soir, sur le coup de minuit, voilà que deux braves colleurs d’affiches s’aventurent au Chat Noir, munis d’une forte provision de papier et d’un plein seau de colle.

Aussitôt, l’un de tous ces mauvais sujets a l’idée positivement géniale d’utiliser ces affiches à l’hermétique calfeutrage de la devanture du petit horloger.

Et pendant que Salis saoulait consciencieusement les deux colleurs, nous remplissions leur office avec une activité toute professionnelle.

En quelques minutes, il ne restait de la devanture pas un pauvre centimètre carré qui ne fût recouvert d’une épaisse et multiple couche de papier.

Pour comble de cruauté, nous avions ajouté à notre colle de pâte une forte dose d’alun, substance qui la durcit et l’insolubilise.

Ah ! le lendemain matin, je vous prie de croire qu’on ne s’embêta pas !

Le petit horloger écumait littéralement. Une éponge d’une main, un racloir de l’autre, il s’escrimait, en poussant mille blasphèmes inarticulés.

Mais que faire ?

Sa devanture était bardée d’une terrible substance tenant le milieu entre la porcelaine et le cuir de rhinocéros.

Il lui fallut deux jours pour qu’il pût dégager sa porte et rentrer dans sa boutique.

C’était le bon temps !

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