Chapitre 4 Le drame d’hier
(Suite)
Si le courageux lecteur veut bien, en dépit de l’excessive température dont nous jouissons, faire un léger effort de mémoire, il se rappellera que nous en étions restés à ce moment du drame où un monsieur, assis à l’impériale de l’omnibus Batignolles-Clichy-Odéon tirait un coup de revolver sur une jeune femme occupant un siège à l’impériale de Madeleine-Bastille, coup de revolver auquel la personne répondait par un énergique coup d’ombrelle sur le crâne du bonhomme.
Ce fut, chez tous les voyageurs de la voiture Madeleine-Bastille une spontanée et violente clameur.
L’homme au revolver fut hué, invectivé, traité de tous les noms possibles, et même impossibles.
Juste à ce moment, les opérations du contrôle se trouvant terminées, les deux lourdes voitures s’ébranlèrent et partirent ensemble dans la même direction, l’une cinglant vers la Bastille, l’autre vers la rue de Richelieu.
Malheureusement, durant le court trajet qui sépare le bureau des Italiens de la rue de Richelieu, les choses s’envenimèrent gravement et le monsieur décoré crut devoir tirer un second coup de revolver sur un haut jeune homme qui se signalait par la rare virulence de ses brocards.
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Les voyageurs d’omnibus ont bien des défauts, mais on ne saurait leur refuser un vif sentiment de solidarité et un dévouement aveugle pour leurs compagnons de voiture.
Aussi n’est-il point étonnant que les voyageurs Madeleine-Bastille aient pris fait et cause pour la jeune femme à l’ombrelle cependant que ceux du Batignolles-Clichy-Odéon embrassaient le parti du quinquagénaire à l’arme à feu.
Les cochers eux-mêmes des deux véhicules se passionnaient chacun pour leur cargaison humaine, échangeaient des propos haineux, et quand Batignolles-Clichy-Odéon s’enfourna dans la rue de Richelieu, Madeleine-Bastille n’hésita pas. Au lieu de poursuivre sa route vers la Bastille, il suivit son ennemi dans la direction du Théâtre-Français.
Ce fut une lutte homérique. On fit descendre à l’intérieur les femmes et les enfants, les infirmes, les vieillards.
Pour être improvisées, les armes n’en furent que plus terribles.
Un garçon de chez Léon Laurent qui allait livrer un panier de champagne en ville offrit ses bouteilles qu’après avoir vidées on transforma en massues redoutables.
M.-B. allait succomber, quand un petit apprenti eut l’idée de descendre vivement et de dévaliser la boutique d’un marchand de haches d’abordage qui se trouve à côté de la librairie Ollendorf.
Cette opération fut exécutée en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire.
B.-C.-O., dès lors ne pouvait songer à continuer la lutte, et tout ce qui restait de voyageurs valides à bord descendit au bureau du Théâtre-Français, la rage au cœur et ivre de représailles.
Quant aux ecclésiastiques, ils avaient été, comme toujours, admirables de dévouement et d’abnégation, relevant les blessés, les pansant, exhortant au courage ceux qui allaient mourir.
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