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Chapitre 53 Un état civil compliqué

Notre jeune et charmant maître Pierre Louýs contait, voici peu de jours dans Le Journal, une histoire non pas à dormir, mais à rêver debout.
Résumons-la non sans élégance et fournissons-lui le complément que notre ami crut devoir esquiver.

Un beau jour, ou peut-être une belle nuit, une Italienne accouche d’un enfant double.

Cet enfant se compose de deux petites filles qui possèdent chacune une tête, deux bras, deux poitrines, le tout surmontant un ventre commun et une seule paire de jambes.

Les deux petites filles, baptisées Maria-Maddalena, semblant bien disposées à vivre ; elles vivent, tendrement élevées par leur mère qui ne songe pas un instant à en tirer profit par exhibition.

Croissance régulière, puberté normale, bref à seize ans, malgré l’étrange confusion de leurs beautés, ce sont deux adolescentes fort jolies et tout à fait de nature à troubler le coeur d’un amant.

Toutes deux tombent éprises d’un même jeune homme, mais c’est Maddalena seule que le jeune homme aime et dont il sollicite la main.

Maddalena accepte le mariage, Maria le repousse.

Étrange situation, n’est-ce pas ?

Maddalena consulte un avocat, Maria invoque les lumières d’un autre.

Le premier donne raison à sa cliente.

Ainsi fait le second pour la sienne, menaçant le jeune amoureux des pires sanctions pénales s’il met son projet à exécution ; coupable se rendra-t-il des crimes suivants :

Rapt d’une mineure et séquestration, puisque, pour posséder Maddalena, il devra enlever et conserver près de lui Maria.

Outrage à la pudeur, notre infortunée mineure se trouvant contrainte d’assister à toutes les caresses intimes entre les époux.

Complicité de sa sœur Maddalena, proxénétisme, traite des blanches, etc.

Cessant d’être vierge en même temps que sa sœur, Maria sera victime d’un viol.

Circonstance aggravante, le coupable est son beau-frère.

Pour cette raison que le beau-frère est un homme marié, délit d’adultère…

Etc., etc., etc.

Que de crimes peuvent résulter fatalement de la simple consommation d’un mariage légitime !

Pierre Louýs conclut de la sorte sa bizarre aventure :

« Le maire du pays protesta qu’il n’avait jamais songé à donner son assentiment et le mariage ne fut pas conclu. »

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Tant il est vrai que la réalité dépasse les plus extraordinaires fantaisies, écoutez cette véridique histoire.

Un jour, à la foire de Nijni-Novgorod, dans la partie de l’assemblée réservée aux saltimbanques, jongleurs, danseurs de corde et autres curiosités diverses, se dressaient deux baraques où la foule se portait alternativement.

Dans l’une d’elles, on pouvait contempler un phénomène tout à fait semblable à celui que décrit notre ami Pierre Louýs : double jeune fille ne formant à partir de l’abdomen qu’un seul être.

Originaires de Crimée, ces jeunes filles répondaient au nom de Sonia-Kathrin.

L’autre baraque offrait un spectacle analogue, seulement c’étaient deux jeunes hommes suédois, Gustaf-Adolf.

Gustaf-Adolf, admirablement conformés et beaux en leur étrangeté, ne furent point indifférents, dès qu’ils les connurent, aux délicieuses jouvencelles Sonia-Kathrin.

Cette passion se précisa bientôt. Gustaf devint éperdument amoureux de Sonia, Adolf de Kathrin.

Gustaf et Sonia formaient chacun le côté droit de leur couple ; Adolf et Kathrin le gauche.

En sorte que, les deux couples placés vis-à-vis, Gustaf se trouvait en face de Kathrin et en diagonale, hélas ! avec sa bien-aimée Sonia.

Le mariage eut lieu néanmoins à bref délai.

… Jetons un voile.

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(Cette ligne de points représente assez fidèlement le voile qu’il convient de jeter en pareille circonstance.)

Qu’arriva-t-il ?

Il arriva bien vite, pour des raisons qu’il nous est facile et pénible à la fois de deviner, que le double ménage devenait un double enfer.

Dans la journée, les choses se passaient encore assez bien, mais la nuit…

… Ne regardons pas à la dépense et jetons un autre voile plus épais encore que le premier.

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(Ces deux lignes de points représentent assez fidèlement un voile plus épais encore que le premier.)

Aussi Gustaf-Sonia-Adolf-Kathrin profitèrent-ils d’une tournée en Amérique pour d’abord divorcer, et ensuite se remarier chacun avec son ex-belle-sueur, dans des conditions moins fâcheusement diagonales.

Alors ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants.

Des enfants qui, non contents d’être frères et sœurs se trouvaient logiquement être cousins et cousines puisque, en même temps, fils, filles, neveux et nièces de leurs propres parents, lesquels, du même coup, étaient leurs oncle et tante.

Avoue, mon cher Pierre Louýs, que mon histoire t’en bouche un coin… ou deux.

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